Auteur/autrice : hannelore@conservatoireaugmente.com

  • Leçon des volcans

    Leçon des volcans

    Résumé

    « L’art se trouve dans la nature,
    et celui qui est capable de le lui arracher,
    celui-là le possède.»

    Albrecht Dürer

    Ma fréquentation des volcans m’a fait découvrir des modèles naturels impressionnants, dont l’approche bouleverse fréquemment nos outils d’analyse face à des données hors de nos mesures. Cependant, en dépit de ces difficultés, j’ai pu, grâce à quelques scientifiques, observer certains phénomènes, en dessiner les cycles et courbes dynamiques, et me risquer à la notation d’effets acoustiques provenant de l’Etna, du Piton de la Fournaise, etc., tout en sachant que je n’en percevais que la part audible (comme on évoque la part émergée de l’iceberg). Persuadé, comme Gauguin, que « devant la nature elle-même, c’est notre imagination qui fait le tableau », j’en espérais moi aussi le bénéfice pour la musique…

    Par ailleurs, bien que réduites aujourd’hui au rang des « risques majeurs », ces « montagnes de feu » qui ont modelé diverses cosmogonies et de nombreuses légendes ne cessent pourtant d’interroger les rapports de l’homme et de l’univers.

    À côté de quelques rares ouvrages musicaux, cet article présente plusieurs de mes œuvres qui, à leur tour, se ressourcent d’effets volcaniques inouïs et en réactualisent les mythes.

    Mots-clés : phénomènes naturels, géographie fantastique, défi à la pensée, mythes guerriers et amoureux, jaillissement artistique, Atlantide, Atitlan.

    Depuis les années 1970, j’ai eu la chance d’approcher l’Etna, le Merapi, le Popocatepetl et quelques autres « montagnes vivantes », d’ici ou d’ailleurs. Ces découvertes, de même que les légendes qui en décuplent les mystères – de la cordillère mésoaméricaine jusqu’à l’archipel indonésien –, ont remodelé mes regards et écoutes de la nature et du monde. Quoi de plus impressionnant en effet que le volcan ? Et de plus stupéfiant encore, quand on pense que cette « bouche du monde » ne représente en réalité que l’épiphénomène des vastes mouvements terrestres ? À l’enivrante beauté qui se dévoile entre brumes et fumées, constamment changeante et polychrome, se joint la troublante fascination de cratères insondables, de lave bouillonnante. En rouge, bleu et cendres, les entrailles de la terre surgissent et, en un clin d’œil, sous un ciel de feu, se pétrifient. Avec cette perpétuelle Genèse, tous les fantasmes de la vie, de l’amour et de la mort sautent à la figure des peuples qui côtoient et vénèrent ces géants de la nature comme évidente manifestation des dieux. Sur la scène tremblante du monde, les indigènes aménagent leurs danses, affûtent leurs voix, construisent leurs mythes. Entre tourmente et passion, les tambours éructent et grondent comme lorsque Héphaïstos, le « dieu boiteux », artiste et ami des Cyclopes, forgea la première femme, au cœur de l’Etna, une Pandore littéralement dotée de tous les dons (Pandora) : beauté, grâce, persuasion, habileté 1 !

    Beaucoup d’autres mythes ou légendes volcaniques qui contribuèrent aux fondements de nos civilisations feront naître de nombreux ouvrages littéraires ou philosophiques, d’Hésiode et Platon jusqu’à Malcolm Lowry, mais aussi des films, de L’Explosion de la montagne Pelée (Ferdinand Zecca, 1902) jusqu’à Stromboli (Rossellini, 1950) ou Les Rendez-vous du diable (Haroun Tazieff, 1958). Mais curieusement, à l’exception de quelques compositeurs baroques (Haendel, Rameau) et modernes (Vincent Paulet, Yann Robin), le volcanisme n’a pas suscité beaucoup d’œuvres musicales. Il est vrai qu’un cataclysme comme celui de Santorin peut donner du fil à retordre (je pense à de Falla), car de l’observation jusqu’à la partition, les sentiers sont escarpés et tortueux. Et si le musicien en veut restituer les impressions, de quel solfège, de quelles images sonores dispose-t-il ? On peut d’ailleurs se demander s’il perçoit aujourd’hui le volcanisme avec la même acuité, quand les sciences modernes en expliquent la plupart des manifestations ; si la volcanologie n’a pas estompé l’étrangeté radicale, fait taire les anciens mythes et croyances, désagrégé les mélopées qui rythmaient chacun des rituels environnants. Pourtant, bien que réduites au rang des « risques majeurs », les « montagnes de feu » ont-elles jamais cessé d’interroger les rapports de l’homme et du cosmos (en l’occurrence fondamentalement chaotique) ? Méditer sur ces rapports, n’est-ce pas entrouvrir les stores du rêve, du penser et du créer ? Ou simplement du vivre ? À l’inverse, le mépris de la nature, aujourd’hui devenu réellement critique, ne signe-t-il pas aussi le déclin des civilisations ?

    Illustré de quelques partitions, cet article s’appuie principalement sur une « écoute poétique » (I. Prigogine, La Nouvelle Alliance, Métamorphose de la science, p. 393) du monde volcanique, sans souci d’exhaustivité. Au-delà des sciences exactes, de la musicologie ou de l’anthropologie, ces réflexions se veulent objet de recherche en soi, et se situent du côté du sensible, en dehors de tout dogmatisme. Comme Albrecht Dürer, je suis persuadé que « l’art se trouve dans la nature», mais aussi que nous ne l’en « arrachons » qu’au travers de l’imaginaire et des songes (partie I). Car cette nature est si exceptionnelle, si imprévisible qu’elle paraît narguer le riverain comme le volcanologue (II). Défiant la pensée elle-même, elle suscite des constructions mentales et des mythes non moins exceptionnels (III), et où filent systématiquement des métaphores amoureuses et guerrières (IV). Le mythe étanche notre soif de savoir, comble les vides de la science et de tous les Faust, avec un dynamisme poétique irremplaçable. Sur la pointe des pieds, le plaisir surplombe les gouffres du doute, et le plongeon dans l’imaginaire fera rejaillir finalement une création, terrible mais irrésistible, à l’image du volcan (V).

    La nature et les songes

    « À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte
    Une fête s’exalte en la feuille éteinte :
    Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus
    Sur ta lave posant ses talons ingénus
    Quand tonne une somme triste où s’épuise la flamme. »

    Mallarmé, Le Faune

    La nature exerce des pouvoirs de fascination comparables en bien des points de vue à ceux de l’amour, ce que trahit un même vocabulaire où se mêlent séduction et angoisse – comme en témoigne Le Faune de Mallarmé, ici en exergue. Je suis moi-même séduit par les grands espaces, de l’intrigante forêt vierge du Mato Grosso amazonien jusqu’au « Triangle d’or » asiatique, et plus encore par les volcans et leur aspect constamment changeant. Sans doute ai-je un peu gardé mon âme d’enfant (l’in-fans, celui qui n’est pas encore muselé par le langage et la raison) devant ces grandioses spectacles de la nature. Ou, comme un adolescent découvrant les premières sensations de l’amour, je n’ai pu résister aux charmes du Merapi dont les rougeoiements illuminaient les Bouddha gardiens de nos veilles au sommet du grand temple de Borobudur, à Java. Comme les riverains ou les volcanologues audacieux, comme les historiens ou les créateurs de mythes, en m’approchant des montagnes fumantes, j’ai compris une double leçon : la puissance démesurée de leurs mouvements et, face à elle, la précarité de la condition humaine. Katia Krafft parlait des amours « volcanophages » de son mari peu avant leur disparition tragique sur le mont Unzen, le 6 juin 1991 au Japon. Il est vrai que l’envoûtement de tels paysages, à chaque fois uniques et aussi irrationnels que l’élan amoureux, l’emporte parfois sur les risques encourus. Devant les dangereuses « sculptures de Vulcain », je partage les images de Claudine Mulard inspirées des laves en torsade du Kilauea (Hawaï). C’est « du Kandinsky, écrit-elle, mâtiné de Botero, le tout passé au four très chaud » (Le Monde du 11 août 2003).

    Avec l’ascension – quasi rituelle – de plusieurs volcans, de l’Etna sicilien jusqu’au Rinjani de Lombok, du Penandjakan au Bromo de Java, ou par l’approche plus timide du Popocatepetl mexicain ou du Gunung-Agung balinais, j’ai découvert peu à peu les légendes qui les accompagnent encore de nos jours. Il n’est pas étonnant en effet que ces lieux de vie et de mort fassent naître toutes sortes de commentaires, éveillent les fantasmagories les plus oniriques. Tertullien, par exemple, désigne le Vulcano italien comme la « cheminée de l’Enfer », tandis que les Islandais imaginent avec l’Hekla la « porte » d’un autre Enfer. Le Merapi, amoureux de la princesse de Jogjakarta, livre à son rival le Semeru une bataille digne des premiers Titans. Le Nyiragongo (Congo) fait mijoter la « soupe du diable » pour garder les ancêtres prisonniers en son cratère. Popocatepetl lutte contre les ennemis de l’empire aztèque pour obtenir la main de la Linda Ixtla, etc.

    Nu couché, ciel de feu et les flûtes de Milomaki

    « La chair du ciel, nue, saignait aux franges du jour. »

    Takis Theodoropoulos, La Part du ciel

    Le Trio d’argent, hôte privilégié de l’Amérique latine, m’avait demandé de travailler pour le spectacle « El horizonte » et suggéré dans le même temps d’inscrire l’ouvrage dans les « paysages » (historiques, géographiques ou mythiques…) du Mexique. À côté de réflexions sur mes propres « expériences naturelles », deux mythes indiens, revisités pour ce projet, ont retenu particulièrement mon attention : celui de Milomaki pour les voix et flûtes, et celui de la « femme couchée », pour les volcans.

    Outre leur irremplaçable dynamisme poétique, les grands mythes ouvrent le paradis des origines où nature et culture ne faisaient qu’un. Les Indiens Yahuna célèbrent l’harmonie de cette fusion en vénérant Milomaki, le grand inventeur de la musique. Dans un manuscrit nahuatl du XVIᵉ siècle, cité et commenté par Eugen Drewermann, Tezcatlipoca, le « dieu étoilé », décrit l’événement :

    « Vent, la terre est lasse du silence.
    Elle a la lumière, la couleur et les fruits,
    Pourtant il lui manque la musique […].
    Quand les musiciens s’éparpillèrent sur la terre
    et que le bonheur fit son entrée,
    alors le vent oublia ses plaintes et chanta,
    en caressant les vallées, les forêts et les mers » (p. 53-56)

    Sorti de la « maison aquatique », le petit garçon Milomaki chantait de façon si merveilleuse que tous accouraient pour l’entendre et le voir. Mais revenus chez eux, tous ceux qui l’avaient entendu et mangeaient du poisson tombaient raides morts. Alors les proches des victimes saisirent Milomaki et le sacrifièrent sur un grand bûcher. Les flammes emportèrent l’âme du jeune chanteur jusqu’au ciel. Mais peu après, un arbre magnifique, le premier palmier paschiuba, naquit de ses cendres. À partir de son bois, on fabriqua de très grandes flûtes qui imitèrent à s’y méprendre les airs les plus divins de Milomaki… On peut rapprocher ce mythe de ceux de Pan ou Marsyas. Pan, le dieu des bergers aux pieds de bouc, a inventé lui aussi la flûte. Et Marsyas, le satyre phrygien joueur d’aulos, ose se mesurer à Apollon, le maître à la lyre d’or. Le roi Midas, qui donna sa préférence au sauvage, sera sur le champ transformé en âne tandis que l’aulète, écorché vif par Apollon, subira un châtiment à la mesure de son grand talent. À l’encontre des cordes vibrantes qui marquent la supériorité d’une culture au diapason des dieux, donnant la préférence à la rationalité et à la beauté « lisse » (glabre et polie) apolliniennes, l’instrument à vent reste lié à l’animalité (le bouc, l’âne), à la monstruosité fantaisiste, « poilue » 2 (le satyre) et barbare (un Phrygien). La musique, comme toute la vie, n’est pas seulement l’affaire du cerveau gauche et du rationnel ; dans le « concert » qui unit l’homme à la nature, les flûtes, ainsi que les voix – même rugueuses – jouent un rôle tout aussi déterminant.

    Nu couché, l’amour et le feu d’Ixtaccíhuatl

    http://ducol.net/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=66&Itemid=206

    « Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable »

    Apollinaire

    C’est toute la nature, l’air, le feu, le souffle, qui pénètrent la flûte. C’est ce qu’écrivait Djalâl al-Dîn Rûmî (XIIIe siècle) : « La plainte de la flûte est non seulement l’air, mais aussi le feu. Celui qui est privé de ce feu est comme fou. C’est le feu de l’amour qui donne son âme à la flûte […]. La flûte est la confidente des amants malheureux. » Le feu dont parle le mystique persan est celui de l’amour, et le feu des volcans en donne une troublante idée. Empruntant quelques motifs à la légende de la « mujer acostada », mon œuvre Nu couché, ciel de feu (2004) fera surgir de semblables images. Ce mythe – qui est un peu la version aztèque de notre Roméo et Juliette – conte les amours malheureuses de Popocatepetl et Ixtaccíhuatl.

    Il y a très longtemps, le royaume d’un vieil empereur aztèque subissait les affronts ravageurs de tribus ennemies. Triste et meurtri, le monarque promit d’offrir en mariage son unique et très chère fille la linda (jolie) Ixtla à celui qui réussirait à défaire ces hordes guerrières. C’est ainsi que le vaillant Popocatepetl, qui avait croisé les regards de la belle princesse, s’élança dans un combat impitoyable et décisif. Du cœur de ses ennemis transpercés jusqu’au dernier, on vit s’échapper une âme obscurcie. Cependant, un des généraux de l’empire, jaloux et plein d’ambition, courut vers l’empereur pour annoncer la victoire de son armée en même temps que… la mort du jeune héros, Popocatepetl. À cette nouvelle, Ixtla défaillit et exhala son dernier souffle dans les bras de son valeureux amant arrivé trop tard. Alors Popocatepetl fit construire deux immenses pyramides, déposa le corps d’Ixtla sur l’une d’elles et se hissa lui-même sur la plus haute pour admirer la « femme couchée » jusqu’à la fin des temps. On surveille encore les deux géants de la nature qui portent le nom des amoureux mythiques et dominent Mexico à plus de 5 000 mètres d’altitude. Car le feu de ces héros figure l’image sublime de nos amours, « l’orgasme, la culmination de la jouissance brûlante […], l’achèvement du désir » (Pascal Quignard, 1994, p. 238). Des fumerolles rougeoyantes sur le manteau neigeux de l’Ixtla dessinent parfois des traces, éloquentes pour certains, indéchiffrables pour d’autres. La silhouette des deux volcans mexicains fait encore renaître les héros de ce mythe sur la palette un peu naïve de Gerardo Murillo. Peut-être pour en calmer les effets…

    Si mon spectacle ne fait que des allusions au mythe – un des plus célèbres dans tout le Mexique –, en revanche, j’ai essayé de traduire avec mes sons et mes mots le rituel des Indiens aztèques qui « gravissent les flancs de la femme couchée » et « boivent sans fin les amours de Popocatepetl », aménagent leurs danses, et tout au long de l’année, affûtent leurs voix et souffles pour respirer aux rythmes et couleurs des volcans.

    Pythagore disait que le souffle des volcans était à divers degrés responsable des éruptions. C’est aussi ce qui fait dire à Ovide :

    « Ou bien la terre est un être animé, qui vit et dont le souffle se manifeste en nombre d’endroits par des exhalaisons enflammées […] ou bien des vents légers se trouvent comprimés dans le fond de ses antres et projettent rochers sur rochers, avec une matière contenant des germes de flamme » (Les Métamorphoses, p. 380)

    Le début de Nu couché, ciel de feu joue précisément sur le souffle. Le souffle des flûtes basses et des voix (pré-enregistrées), colorées par diverses amplifications et transformations électroniques, illustre si l’on veut les propos d’Ovide. Mais c’est aussi comme le « Qi » des Chinois, le souffle des origines, le souffle inouï de l’âme. Cette âme, dont le sens s’est aujourd’hui liquéfié, représentait encore au XVIIᵉ siècle le cœur et l’intelligence, tout ce qui constitue un esprit sensible, unifié. On peut dire, sans mysticisme, qu’une belle âme, habitée par le Qi ou l’anemos des sages, goûte à une sérénité d’ordre cosmique…

    Tout le début de mon œuvre, avec ces souffles et rythmes quasi étales, peut évoquer certains paysages, visuels et sonores, propres aux volcans, et spécialement ces moments fugaces où, à travers les voiles de brumes « laiteuses ou transparentes », surgit en un clin d’œil une « image stupéfiante comme un air obsédant… » 3. Cette épiphanie de la beauté, je l’ai moi-même consignée sur mes carnets après une nuit quasi solitaire au sommet du temple de Borobudur 4. Mais de fait, seul un « vocabulaire musical » me semblait à la mesure du prodige, à la hauteur d’une émotion première, antérieure au langage, parfois pétrifiante comme le regard de Méduse. Je restai plusieurs fois sans voix devant le spectacle de la prompte métamorphose d’un magma visqueux, impalpable et informe en pierre dure et définitive. Transmutation à rebours de la Galatée de Pygmalion !

    Un vocabulaire musical

    « Un chant dort dans toutes les choses qui rêvent perpétuellement,
    Et le monde commence à chanter, si tu trouves le mot magique. »

    Joseph von Eichendorff

    Ce « vocabulaire musical » qui caractérise le chant et les jeux vocaux des anciens rituels précède tout langage structuré, et la vocalisation, privilégiée en ces circonstances, reste en deçà des systèmes rationnels du discours. J’ai ici partiellement constitué ce « vocabulaire » à partir de noms de volcans qui sourdent peu à peu, rythmés par les instrumentistes eux-mêmes (équipés de micros de contact). En agençant la liste de ces montagnes sacrées selon des critères purement phonétiques, j’ai mis en valeur des sonorités parfois mystérieuses, parfois métaphoriques. Toujours onomatopéiques. Les effets des plosives, fricatives et autres consonnes labiales ou vibrantes grossies à la mesure des mouvements et éructations qui ébranlent les entrailles de la terre font jaillir « des dieux de lave », attisent le désir de faire corps avec la nature, avec l’autre.

    « Slamet, Sumbing, Emi-Koussi
    Vesuvio, Arjuna …
    Gédé, Pelé, Penandjakan
    Et Kelimutu
    Batok, Apo, Krakatau …
    Lawu-Lawu, Gunung, Agung, Batur, Rrrr… »

    Égrenés à la façon des généalogies, ces noms, comme ceux des ancêtres, sont soulignés et plus souvent relayés par les instruments. Je donnerai ci-après davantage de précisions en ce domaine avec Atitlan, en bleu et cendres. L’énumération quasi incantatoire de ces volcans ponctue le déroulement musical – comme souvent dans la rhétorique baroque – et prolonge les allusions au mythe auquel il redonne vie. Certes, des lambeaux de phrases (mexicains ou français), parfois à peine audibles, alimentent également ces « allusions » qui s’impriment sur la toile de fond que constitue le mythe. Il n’en fallait pas davantage pour ébranler la mémoire des auditeurs mexicains familiers de la « femme couchée ». Pour y contribuer, j’ai également fait en sorte qu’au milieu de ces fragments et multiples allitérations, l’auditeur prît une part active au spectacle et partageât le jeu final du premier flûtiste remontant lentement les marches du théâtre, à travers le public. Comme happé par le rituel des Indiens, le musicien, lui-même « pris aux charmes de l’enivrante Ixtla au sein d’émeraude », gravit les flancs de la « femme couchée », puis, s’interrompant : « Je brûle… el fuego… me brûle… je… ardo… », dit-il, dans les silences qui isolent les derniers sons de sa flûte.

    Impressions de Borobudur

    Les pigments de la chair nue et des fantasmes ne
    Faisaient qu’un
    Leurs teints s’enchaînaient dans une continuité sans faille.

    *

    Sous l’intimidante vigilance de Bouddhas flasquement assis
    Dans une brillance marmoréenne
    L’écheveau du temps se grippait
    Immense – couleur Soulages –
    Le ventre de la nuit retenait son souffle

    *

    À peine esquissés les sourires de Bottisatva
    Forcent l’apnée du visiteur transi
    Ses tempes ondulent au rythme accéléré des caisses claires
    Quand dans l’obscurité point le clou du spectacle
    Soudain avec « le père de l’aurore aux paupières de neige »
    Des tourbillons inouïs me portent jusqu’aux nuées de Mésomède

    *

    Dans la confusion du sang volcanique le disque de Phoebus
    S’immole un instant (Josué y aurait-il contribué ?)
    – dieu rougeoyant nietzschéen –
    Au sommet d’un stûpa tendu vers le ciel
    Dieu égorgé

    *

    Appoggiature de l’unité parfaite
    Fondue en un accord « inclassable »
    Si ce n’est dans l’orgasme des songes

    Une nature exceptionnelle

    « Vus de la lèvre, ces effondrements surprennent et effraient,
    mais le spectacle en est d’une puissante grandeur… »

    Haroun Tazieff

    L’étymologie habituelle, et notamment celle de Littré, considère le volcan comme le lieu désigné de Vulcain, le dieu du feu souterrain. Mais certains philologues démontrent que le latin ancien ne connaissait pas ce terme qui n’apparaîtra qu’au XVe siècle. Volcan ou bolcan, mais aussi bulcan ou bucan serait la montagne à rumeur, la montagne à fracas… Ce fracas s’exprime de façon gigantesque et de manière toujours diversifiée. Des images et des textes extrêmement variés tentent de fixer (immortaliser ?) les effondrements de laves incandescentes du Merapi (Java), les nappes de gaz et pluies acides du Benbow (Vanuatu), les tonnes de soufre émergeant du Kawah Idjen (Java) depuis des millénaires, constamment changeants…

    Gigantisme et diversité

    Les plus anciens écrits témoignent de phénomènes volcaniques dont l’ampleur démesurée des explosions et secousses a bouleversé et transformé le regard des riverains et des poètes, de Pline le Jeune à Alexandre Dumas (je me souviens du Capitaine Arena), questionné les historiens et savants. Tous, d’Hésiode jusqu’à Katia Krafft, sont subjugués ou terrorisés par le gigantisme de ces « montagnes de feu ». Mais si Dumas n’a pas connu le géant Klyuchevsky (Kamtchatka) qui s’affale sur une centaine de kilomètres, en revanche, David Johnston qui surveillait les caprices du mont Saint Helens, disparut corps et biens dans l’éruption de mai 1980 qui dégagea une énergie 27 000 fois supérieure à celle provoquée par la bombe d’Hiroshima ! Peu de temps après, le Nevado del Ruiz éliminera de la carte colombienne la ville d’Armero, ensevelissant 25 000 personnes dans un linceul de tephra (cendres et blocs volcaniques). C’est bien cette activité volcanique et la puissance symbolique des mondes souterrains qui ont dû mobiliser le compositeur Yann Robin (né en 1974) pour Vulcano, une « création fleuve de trente-cinq minutes, convaincante d’énergie et d’autorité », ainsi que l’écrit Christian Wolff5.

    Tout au long de cette partition figuraliste, c’est une masse de 29 instrumentistes qui s’ébranle et met en lumière ces « géants terrestres » aux entrailles bouillonnantes, et toujours prêts à projeter leurs bombes ou fontaines de lave mortifères. La spatialisation de l’orchestre a été conçue à l’image du cône volcanique, et la clarinette contrebasse figurant le cratère sommital imite les borborygmes du magma en fusion. Par ailleurs, les percussions métalliques des bidons et tambours de frein renvoient aux forges mythiques de Vulcain. Mais au-delà de ces figuralismes, cette musique éminemment éruptive, parfois bruitiste et boiteuse comme le dieu tutélaire du Vulcano, restitue bien les sons bruts d’une nature imprévisible et soumise aux lois du hasard. « Ressortent de ces gerbes de notes, une folle énergie cinétique, une rythmique syncopée parfois proche du jazz. Et au final, un silence gourd à l’odeur de soufre »6.

    Exactement contemporaine de Vulcano, la partition orchestrale de Vincent Paulet (1962) s’intitule Volcaniques, mais son auteur explique que le titre n’est survenu qu’après coup, « pour rendre compte de l’essence spectaculaire, virtuose, agitée » de l’œuvre. Ici, plus que chez Robin, le hasard semble davantage muselé, la forme aussi bien que l’expression mélodique ou harmonique contribuant à traduire des émotions, certes « spectaculaires », mais sans doute moins audacieuses. Les motifs souvent chromatiques et redoublés sur deux, trois ou quatre octaves – comme les « mutations » d’un grand orgue – parviennent à un très puissant cluster de 12 sons, qui s’appuie cependant sur la base solide d’un accord de si bémol majeur/mineur (voir exemple p. 87).

    Vincent Paulet, Volcaniques, p. 86-87.

    C’est peut-être aussi la vision plus subjective d’un artiste qui se projette lui-même dans le paysage : « Même si nous feignons de l’ignorer, écrit-il, que ce soit par inconscience ou élégance, c’est sur un volcan que nous marchons. Cette métaphore du volcan peut également renvoyer à l’agitation d’un monde intérieur en perpétuelle ébullition. Cet aspect symbolique ouvre, me semble-t-il, une perspective métaphysique et la possibilité pour l’homme de surmonter in fine les menaces de ce monde. Avec les diverses étapes que représentent ses trois mouvements, la partition fait alterner « inquiétude latente et violence tellurique […], n’excluant pas une expression jubilatoire (celle du vivre dangereusement) analogue à la jouissance esthétique… » 7

    http://www.vincentpaulet.com/spip.php?rubrique4&lang=fr 

    Repoussant et parfois excitant, le hasard des éruptions (un substitut des caprices divins ?) s’avère donc stimulant pour certains. Les récentes découvertes confirment cette nature chaotique, et, qui plus est, nous apprennent que le volcanisme est mécaniquement lié à la tectonique des plaques, si bien que l’ensemble quasi indissociable de ces ébranlements apparaît de plus en plus considérable. La planète entière est ainsi soumise à des mouvements difficilement contrôlables dans le temps et l’espace prométhéens qui les régissent. Je n’ai plus qu’à rire de ma précarité et oublier les œuvres « immortelles » de notre merveilleuse humanité qui, elle, n’existe que depuis le dernier quart de millième de l’âge de la Terre, avant d’expliquer les humeurs et foucades de ces monstres goyesques qui nous auront à peine vu passer !

    Des images …

    « Je vis alors les flammes s’avancer, laissant derrière elles l’air tout coloré,
    et elles avaient l’aspect de longs traits de pinceau. »

    Dante, Le Purgatoire, XI, 94

    Outre leur gigantisme, les volcans sont tellement multiples et leurs types tellement nombreux et colorés, tellement versatiles et changeants, qu’on a désormais tendance à abandonner les vieilles catégories. Un même volcan peut très bien se réveiller après une longue cure de repos (comme le Puy de Dôme, né il y a 10 000 ans et rendormi récemment, au Ve millénaire avant J.-C.), sortir de sa léthargie et produire successivement, d’une éruption à l’autre, des coulées visqueuses ou liquides, des explosions de magma en fusion, des jets de cendres, etc. Avec les siècles, il se transformera en vieillard paisible ou bien, dans l’espace de quelques heures, il pourra surgir au milieu d’un lac de cratère et, comme le Gunung Baru de Lombok, s’élever au mitan du XXᵉ siècle, à près de 3 000 mètres. On comprend que Pietro Fabris, qui accompagna Lord Hamilton dans ses explorations du Vésuve, et bien d’autres peintres rougissent d’envie en contemplant des couleurs qui, d’un instant à l’autre, franchissent les plus subtiles gammes de l’arc-en-ciel. Du noir vitreux de l’obsidienne jusqu’au jaune orangé des palagonites de l’Erta’Alé, ou aux bruns rougeâtres de l’hématite islandaise. Pour en saisir la riche palette, toute une iconographie (peintures et gravures), de l’Antiquité jusqu’à Gerardo Murillo, gomme ses frontières entre réalité et fantasmes. Les dessins de Riou, par exemple, ont fait rêver les nombreux lecteurs du Voyage au centre de la terre, la célèbre fable de Jules Verne. Produits indistincts de l’observation et de l’imaginaire, ces représentations n’en sont que plus suggestives. Les photos de Jean Robert, qui s’est aventuré aux abords de l’Erta’Alé (Éthiopie) et de son fameux lac de feu8 aux teintes jaunes, noires et rouges, pourraient s’exposer à côté des Dali les plus surréalistes. On trouve aussi de splendides effets de couleurs – du Thingvellir ou du Vatnajökull – dans le livre de Jacques Durieux et Philippe Bourseiller intitulé Des volcans et des hommes. Concernant la filmographie que j’ai par ailleurs déjà mentionnée, je dois indiquer les remarquables images (et enregistrements) que m’a fournis Frédéric Lecuyer pour le spectacle d’Atitlan, en bleu et cendres. À leur tour, mes titres arborent des couleurs entre nature et culture (Nu couché, ciel de feu, Le Volcan de l’Effroi…), matière de peintres, brute ou construite (Anthropométrie sans titre, ou Fantasmes en rouge…).

    … Et des textes

    La silhouette de la Bocca Nuova, surgie comme un adolescent frondeur au printemps de 1968, a également fait mûrir mes Espaces etnéens, pour piano et percussion (2011).

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    Véritable tuyau d’orgue de 350 mètres de long sur à peine 8 de diamètre, la Bocca Nuova (jouxtant le cratère de la Voragine au sommet de l’Etna) exhala à plusieurs reprises un anneau de fumée, aussi fascinant que la vulve d’Aphrodite, blanc « comme la pâle boutonnière réticente d’un sexe exsangue, celui qui est dit s’être entrouvert au ventre de l’Abîme, à l’origine du temps » (Roger Caillois, op. cit., p. 118). À l’instar de cette « nouvelle bouche » qui métamorphosa les « espaces etnéens » en quelque dix-huit mois, mon premier mouvement lance des salves qui se scindent en nœuds et ventres, avant de se dilater peu à peu jusqu’à produire une rumeur assourdissante et des souffles rugissants

    « dont chacun dardait verticalement une flamme qui au haut de sa course se divisait, bifide et diabolique, vivante, eût-on dit. Ces souffles, au nombre de dix à quinze par série, se répétaient à intervalles d’une seconde sept dixièmes exactement, régularité déconcertante dans l’univers chaotique, tumultueux et presque démentiel d’un volcan en éruption » (Haroun Tazieff, op. cit., p. 128).

    Les mots de Tazieff, comme ceux de Caillois, me rappellent que « devant la nature elle-même, c’est notre imagination qui fait le tableau » (Paul Gauguin). Réalistes ou non, objectifs ou fantasmés, des récits souvent haut en couleurs rassemblent un vocabulaire des plus étonnants et filtrent des émotions à peine contenues, chez les volcanologues et savants aussi bien que chez les écrivains. Dès le Ve siècle avant notre ère, Empédocle, philosophe et brillant homme politique, qui avait installé un observatoire proche du sommet de l’Etna, proposa une des premières théories complète et imagée du volcanisme. On y découvre que l’amour et la haine contribuent de façon surprenante à l’alternance cyclique de l’univers ! Le deuxième mouvement de mes Espaces etnéens, pour piano et percussion, s’intitule « La Torre del Filosofo », comme ce cône de l’Etna près duquel le savant grec notait ses observations, à 2919 mètres d’altitude.

    Bruno Ducol, Espaces etnéens, « La Torre del Filosofo », p. 8.

    Si aujourd’hui la Torre d’Empédocle s’est peu à peu effacée sous des amas de cendres, en revanche perdure la mystérieuse légende du philosophe qui aurait plongé au cœur du volcan pour en sonder les entrailles avant de renvoyer ses sandales. Le calme et les étranges résonances de ces espaces m’ont inspiré ces arabesques qui s’étirent comme un rideau de fumées bleutées, sur un fond hypnotique quasi monochrome, serein.

    À côté des descriptions d’Empédocle teintées de fantaisies poétiques, celle de Pline le Jeune, une des plus fameuses, évoque avec une extrême précision le nuage « en pin parasol » qui accompagne l’éruption du Vésuve. Éruption qui détruisit Pompéi et Herculanum le 24 août 79 après J.-C. :

    « Un nuage s’élevait […]. On ne saurait comparer son aspect et sa forme à aucun arbre mieux qu’au pin. Car il déployait une sorte de ramure, élevé vers le haut comme un tronc fort long, parce que je crois, emporté par un souffle initial […] tantôt d’un blanc éclatant, tantôt sale et tâché, selon qu’il avait emporté de la terre ou de la cendre » (Pline le Jeune, Lettres à Tacite, livre VI, n° 16).

    Les textes antiques, de Sénèque à Lucrèce et Strabon, prouvent le souci constant des mots les plus précis pour décrire, commenter, expliquer tous les phénomènes volcaniques. C’est par exemple à Aristote qu’on doit le mot « cratère » dans son sens aujourd’hui habituel, sa forme rappelant celle des coupes dans lesquelles les Grecs buvaient le vin. J’ai cité quelques auteurs anciens dont les théories nous font parfois sourire. Mais il me plaît encore de lire des comptes-rendus de scientifiques modernes comme Haroun Tazieff qui eux aussi piochent dans un lexique qui dépasse leur propre domaine :

    « Les espaces immenses se déroulent jusqu’à des horizons de pervenche claire. Vallons et croupes se mêlent comme de larges ondes et leurs couleurs de pastel sont tout en tendresses. Au loin le vert doux et fort, merveilleux et rare qui habille des mamelons m’enchante, me fascine et je marche sans le quitter des yeux, un vert comme on en voit dans certains vitraux et tableaux du Quattrocento, vert délicat et puissant qui est d’herbes ou d’arbres, je ne sais pas, trop loin pour que je distingue. Et je n’essaie même pas, tant ce vert me suffit. Par-delà, c’est l’émeraude sombre des pinèdes, au-delà encore le gris bleuté des lointains habités, et la mer » (L’Etna et les volcanologues, p. 194).

    En fait, le volcan, vécu comme défi à la vie, s’avère aussi défi à la pensée, qui a du mal à trouver ses images et ses mots. C’est pourquoi il offre les clés d’une symbolique quasi inépuisable et très efficace. D’ailleurs le volcanologue, revêtu de sa combinaison d’amiante, est lui-même objet de fascination : il est cet être prométhéen qui ose se mesurer à une nature hors de ses mesures. Son accoutrement lui donne des airs surhumains où transparaissent les hiéroglyphes de son ambition. François Mortier dit à sa manière qu’« en tout volcanologue, il y a un Faust pressé d’accéder à cette connaissance immédiate » (Volcans en feu, op. cit., p. 78). Les mots de Tazieff, comme ceux de Mallarmé et des poètes, voisinent avec ceux de l’amour, et empruntent ici et là ceux du mythographe. Ils ouvrent une voie à mi-chemin entre mythe et réalité.

    Entre mythe et « réalité »

    « Les voici donc, ces chants qui, jadis, tel un torrent de lave échappé de l’Etna,
    ont jailli impétueusement du tréfonds de mon âme. »

    Schumann (à propos de Myrthen, op. 25)

    Les images volcaniques se retrouvent souvent dans les récits cosmogoniques. Je pense à la description des éléments chez Héraclite où le feu s’avère le principe de toutes choses. Pythagore et Aristote reprendront ces idées. De son côté, Virgile compose un grand poème sur l’Aetna, dont les 600 vers redessinent l’aube des temps. Tous, poètes ou savants, sont intrigués par ces surprenantes manifestations de la nature dont l’histoire et la géographie dépassent souvent l’entendement. On explique par exemple la disparition des dinosaures et de plus de 80 % des espèces vivantes par le surgissement d’un « point chaud » d’origine thermique très profonde, il y a 65 millions d’années !

    Des origines chthoniennes

    Plusieurs œuvres du XXᵉ siècle se sont inspirées à divers degrés des mouvements qui animent le monde depuis son origine. Je pense au Cycle de l’eau du compositeur Ahmed Essyad (né au Maroc en 1938), à La Dérive des continents (ce qu’on appelle aujourd’hui la tectonique des plaques) de Tristan Murail (1947), mais plus encore à Iannis Xenakis. Bien qu’aucun ouvrage de Xenakis ne se réfère explicitement au volcanisme, beaucoup d’entre eux semblent y emprunter leur énergie. François-Bernard Mâche souligne l’importance chez le compositeur grec du mythe chthonien, qui « apparaît jusque dans les titres.
    « Depuis le séisme de Diamorphoses jusqu’à Erichthon (puissante terre), en passant par Terretektorh, […] la caverne d’Er [La légende d’Eer] dans le Diatope, l’œuvre de Xenakis est une méditation sur les forces telluriques et cosmiques dans leur aspect sensible, et pas seulement dans les lois qui les gouvernent » (Regards sur Iannis Xenakis, p. 165, cité par Makis Solomos, Iannis Xenakis, p. 116). La fin de Persephassa (1969), pour six percussionnistes, est digne du mythe de Perséphone, un mythe chthonien par excellence. Après les rumeurs et spasmes du début, surgiront tour à tour les bombes projetées par chacun des instrumentistes disposés tout autour du public (p. 4 de la partition). Les « nuages de trémolos irréguliers » (p. 10) et « par salves très serrées » sur les peaux graves conduiront à un épisode central qui affectera un tempo très légèrement différent à chaque instrumentiste (p. 14), provoquant les sensations d’un étonnant chaos. Les neuf dernières pages, comme l’émanation d’une gigantesque déflagration longtemps contenue, porteront l’œuvre à un apogée critique pour les interprètes : un crescendo général des dynamiques (jusqu’à la nuance ffff) et des tempi (de noire = 30 jusqu’à blanche pointée = 120).

    Iannis Xenakis, Persephassa, p. 21.

    Au « ventre de l’abîme », une géographie fantastique

    Hésiode situait à l’intérieur même de l’Etna, le plus célèbre volcan de l’Antiquité, le séjour du géant Typhon vaincu par Zeus. Pour tenter de s’en évader, Typhon (l’Encélade des Latins) secouait la terre et, exhalant son haleine enflammée, crachait des cris aussi brûlants que des blocs en fusion. Les Cyclopes, qui l’habitent également, observent le monde d’un œil tout autre : un œil unique, à l’image du cratère d’où il émerge. Quant à Héphaïstos, le dieu boiteux et jaloux, il se serait vengé, si l’on en croit Homère, de son épouse Aphrodite tombée dans les bras d’Arès, le dieu guerrier. Grand ingénieur et geôlier des Titans, Héphaïstos aurait réussi à capturer les amants en leurs ébats et sous le regard hilare des autres divinités, grâce aux mailles invisibles qui les retinrent sur sa couche de lave (Odyssée, Θ VIII, 266-322! Trois siècles après Homère, Platon, mû par son souci d’exactitude, trace une carte très précise des lieux où séjournent les âmes après la mort. À la suite de l’Odyssée (K, 513, p. 23) et d’Hésiode (Les Travaux et les Jours), Platon évoque le « Pyriphlégéton » (un fleuve de feu), qui coule dans l’Hadès, et où vogue l’âme de ceux qui ont eu une conduite non conforme aux lois de la société.

    « Un troisième fleuve […] se jette dans un lieu vaste, brûlé d’un feu violent ; il y forme un lac plus grand que notre mer, bouillonnant d’eau et de boue […]. C’est le fleuve qu’on nomme Pyriphlégéton, dont les courants de lave lancent des éclats en divers points de la surface de la terre » (Phédon, p. 173-174).

    Avec Hésiode et Platon, on avoisine les rives du mythe, et c’est le vocabulaire spécifique des volcans qui en façonne les récits. On pourrait encore souligner la rigoureuse géographie de Jules Verne, quoique nul scientifique ne se soit risqué jusqu’à présent à vérifier la topographie du Voyage au centre de la terre, contrairement à celle des fonds marins ou à celle de la lune ! Avec Le Navire aux voiles mauves, sur des textes originaux (2010-2011) de Gilbert Lascault, j’avais l’intention de composer une autre Odyssée, un autre Retour d’Ulysse…

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    Durant les deux tableaux de cette « action musicale », les matelots voyagent à travers des îlots, réels (La Falaise de Sappho), fantasmatiques (Les Roches errantes) ou mythiques (L’Île de l’Enchanteresse). Relativement éloignée du récit homérique, leur épopée se heurte néanmoins à divers écueils et troublants volcans dont les images rappellent parfois les Enfers où s’aventurait Ulysse. Ces volcans occupent le centre des deux tableaux (scènes 5 et 14) et encadrent aussi le deuxième, structurant ainsi toute la dramaturgie et la dynamique du spectacle. Mais, tandis que Le Volcan de l’Effroi (scène 5) s’imposait, avec les images du livret (« comme un lion irascible, il rugit, il hurle, il vomit… fumées, flammes, cendres brûlantes…, les laves détruisent les édifices, les temples, le cirque, la Cité »), de son côté, L’Île des Zombies, ou les Sortilèges d’Héphaïstos (scène 14), plonge au deuxième tableau dans les méandres d’un imaginaire peuplé des « dieux infernaux qui aiguisent leurs couteaux, jugent les morts », lesquels « sortent parfois du cratère… » Comme pour Le Volcan de l’Effroi, cette scène 14 restreint son effectif instrumental aux percussions et piano dont la virtuosité rivalise avec les turbulences volcaniques de la bande magnétique, mais ici le chœur, quasiment absent, ne relaiera pas la voix parlée du baryton. À ce type de mélodrame s’ajoutent les rumeurs, bulles de boues et éruptions toutes enregistrées sur les flancs de l’Etna, du Krakatau ou du Piton de la Fournaise. Avec Franck Rossi, ingénieur du son, nous avons, bien sûr, retravaillé ces documents sonores9, mais tout en nous laissant imprégner de leurs stupéfiants effets. Je dois dire aussi que l’analyse de ces enregistrements, aussi minutieuse que possible, a prévalu et m’a procuré les modèles à partir desquels j’ai pu élaborer tout à la fois l’« adaptation » et la « composition » de sonorités, elles aussi issues du « ventre de l’abîme ».

    Bruno Ducol, Le Navire aux voiles mauves, scène 14 : L’Île des Zombies, p. 113.

    Le volcan en personne

    Les descriptions et la géographie du volcan s’accompagnent d’une terminologie, technique ou poétique, qui personnifie le volcan et nous entraîne encore à la lèvre des gouffres mythiques. Du pied du volcan jusqu’à la gueule de feu, la bouche ou l’œil. Les langues sont elles-mêmes de feu tandis que les entrailles et le cœur palpitent, que les flancs se gonflent. Partout, les riverains guettent le volcan qui respire et gronde, crache et vomit. De leur côté, les scientifiques accourent au chevet du monstre, craignent ses hémorragies, contrôlent les artères et publient régulièrement – sur un site web – le bulletin de santé des grands volcans. Une santé qui peut approcher la schizophrénie. Plus belles encore les images de Jacques Drouin qui succombe au chant du Kilauea :

    « C’est une pulsation venue des profondeurs, un cœur qui bat et projette ses larmes de feu, un chant puissant célébrant les noces de l’eau et du feu » (Mémoires volcaniques, p. 74).

    Le quatrième mouvement de mon concerto Une griffure de lumière pour piano, percussion et grand orchestre, s’intitule Le noir trouble des corps… gyrocéphale

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    On relèvera les ambiguïtés de ce titre, dont le vocabulaire (l’adjectif trouble peut être aussi un verbe) et le décor des corps accentuent le caractère anthropomorphique et connotent également toute l’ambivalence de phénomènes qui enroulent l’homme et la nature au creux l’un de l’autre. Le volcan est un corps plein de secrets et d’attraits : sa bouche, sa noire chevelure en torsade, ses grondements, sa respiration haletante, ses vapeurs et ses écoulements à vous faire tourner la tête (gyrocéphales)… Au cours de cette page musicale, les appels répétés et spasmodiques des violons et des altos s’élancent comme des cris et déchirent les voiles que tisse le clavier électronique sur les harmoniques de cordes graves.

    Bruno Ducol, Une griffure de lumière, 4e mouvement : Le noir trouble des corps … gyrocéphale, p. 46.

    Comme dans un décor intime, la respiration tremblée des tambours de bois, des log-drums et autres cordes (jouant « à la pointe de l’archet »), acquiert progressivement une prégnance qui l’apparente aux curieux effets d’un trémor volcanique10. Malgré l’impression d’une présence ininterrompue, cette respiration à peine audible alterne avec les gestes plus mouvementés d’un marimba soliste, lui-même subtilement éclairé par la harpe et les bois. Les traits souples du soliste se dénouent peu à peu, comme les laves en cordée du Kilauea.

    À Hawaï, les riverains affirment qu’on peut voir les « cheveux de Pélé », ces fils de verre dorés au bord des fontaines de lave. Mais ces filaments de lave se cassent dès qu’on les touche et c’est alors que « Madame Pélé » se fâche. Cette fois, nous entrons vraiment au cœur du mythe.

    Mythes guerriers et amoureux

    « L’amour m’enveloppa de ton ombre chérie et,
    malgré la saison, l’air me parut brûlant. »

    M. Desbordes-Valmore

    Lieux de mort et de fertilité, les volcans génèrent tout un ensemble de mythes avec tous les éléments qui les constituent : cosmogonies, pactes avec les humains, rituels et sacrifices, eschatologies. Dans l’Antiquité, on avait même fantasmé sur la naissance des dieux, une « théogonie » que rapporte Hésiode. Mais je me contenterai de distinguer ici deux registres qui m’attirent particulièrement : les registres guerriers et amoureux (pour paraphraser Monteverdi). Pour cela, il convient de remarquer une forte divergence entre les civilisations européennes et extra-européennes.

    L’Europe et les fantômes de l’Atlantide

    En Europe où les éruptions sont relativement rares, les volcans engendrent la peur et font germer les idées de mort et de destruction. Déjà Cacus, le fils de Vulcain, mi-homme et mi-satyre, vomissait des tourbillons de flammes et de fumée, suspendait des têtes sanglantes à la porte de son antre. Son nom même (en grec κακός désigne le méchant) ne pouvait dissimuler ses faits et gestes. Bien d’autres exemples appuieront le caractère désastreux des volcans européens. Chez les Gréco-romains, Platon considère le cataclysme de Théra (Santorin) comme le symbole signifiant la fin de la grande civilisation minoenne. Ses descriptions pourraient bien correspondre à la réalité des diverses éruptions qui recouvrirent l’ancienne Akrotiri sous des monceaux de pierres ponces. « Le “chaudron” de Santorin, explique Yves Paccalet, est presque quatre fois plus vaste que celui du Krakatau (23 kilomètres carrés) ; et le volume de sa chambre magmatique une dizaine de fois plus important. L’épaisseur des cendres, sur le cône subsistant du Krakatau, atteint six à sept mètres, contre cent cinquante à Théra ! Si l’éruption du Krakatau équivaut à l’explosion de plusieurs bombes atomiques, celle de Santorin a dû égaler celle d’une bombe nucléaire » (Atlantide, rêve et cauchemar, p. 210). On comprend que pour l’auteur du Timée et de Critias cette catastrophe représente la fin d’un âge idéal, celui de la cité radieuse de l’Atlantide. Or, cette cité-État fut détruite par les dieux11 parce que ses habitants négligeaient les principes que Socrate entendait inculquer à ses concitoyens (Platon, Timée, p. 118-120). Son but était certes plus politique qu’historique. Mais ce qui est particulièrement notoire, c’est que les anciens (quelles qu’aient été leurs intentions) intégraient toujours dans un même processus et sans discontinuité le réel raisonnable et les fictions de l’imaginaire, la nature et les mythes.

    La guerre de 1870 fera resurgir quelques avatars de l’Atlantide. Après L’Atlantida de Verdaguer (1877), Les 500 Millions de la Begum (1879) de Jules Verne, ce sera L’Atlantide, patrie primitive des Aryens (1922), un livre de Karl Georg Zschaetzsch « qui pousse, ainsi que l’indique Pierre Vidal-Naquet12, sa largeur d’esprit jusqu’à retrouver trace de l’Atlantide dans les traditions des Incas du Pérou », mais aussi chez Héraclès et « quelques héros d’origine atlante » (L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, p. 125). Je ne dirai rien, au demeurant, de l’ignoble sentence qui semble résumer l’opuscule de Zschaetzsch : « Sans la présence d’une souche aryenne, aucun État ne peut subsister. » Peut-être Viktor Ullmann, un élève de Schoenberg, a-t-il eu connaissance de ce livre quand il composa, dans le ghetto de Terezin, son opéra Der Kaiser von Atlantis, quelques mois avant d’être assassiné (avec Peter Kien, son librettiste) à Auschwitz, en octobre 1944. L’Atlantide, à laquelle s’identifiait le Reich allemand, y apparaît comme le symbole d’un empire totalitaire. Overall, le sosie d’un Hitler un peu ubuesque y sera proclamé empereur sur l’air du Deutschland über alles. Il décrète la guerre totale, à l’image de la destruction cataclysmique de l’empire minoen, mais du coup la mort, sous la forme d’un vieux soldat, se met en grève. Alors personne ne peut mourir, et donc personne ne peut vivre. En dépit de l’intense vie musicale de Terezin, Der Kaiser von Atlantis y sera interdit et ne sera représenté qu’en 1975 à Amsterdam, dans une version incomplète…

    Contemporaine de l’opéra d’Ullmann, mais dans une sphère tout autre, Atlantide occupera les vingt dernières années de Manuel de Falla (1866-1946). Selon une récente biographie, le poème catalan de Verdaguer qui sert de livret à cette grandiose « cantate » mêlerait dans sa destruction de l’Atlantide celles de Sodome et Gomorrhe et de la tour de Babel, détruites par la colère divine. Falla lui-même, en fin connaisseur des mythes antiques, y apporta sa touche personnelle (sur les Nymphes des Hespérides, par exemple), si bien que, « fasciné par l’inextinguible puissance de l’inachèvement » (Jean-Charles Hoffelé, p. 538), il ne réussit pas à mettre un terme à cette titanesque entreprise. Dans la deuxième partie (la plus inachevée, mais la plus inventive), Alcide – ici un curieux substitut d’Hercule ! – ouvre en grand le détroit de Gibraltar et la Méditerranée pour engloutir le royaume corrompu des Hespérides (p. 219). « La terre éclate ; l’Atlantide se fissure », scande le chœur accompagné d’un grand crescendo de l’orchestre. Avec la destruction de la « tour des Titans », le compositeur espagnol parviendra à un sommet dramatique d’une grande modernité : hurlements dissonants des chanteurs et matraquage rythmique des onomatopées, violentes déflagrations des percussions, jusqu’au naufrage final : « Atlantes, vous devez mourir / Les mondes sont désunis/ La mer qui vous engloutira sera de flammes ! » Alcide gravera alors son « non plus ultra » (pas plus loin) sur les colonnes d’Hercule pour fixer les limites du monde grec. Et Christophe Colomb, héros d’une troisième partie tout ouverte sur les Amériques, sera célébré jusqu’aux incantations lumineuses du Gloria final. Tout se passe comme si s’ouvrait alors un avenir radieux pour Don Manuel, lui-même perdu en son exil argentin, moribond et miné par les désastres de la guerre.

    Au-delà des sphères gréco-romaines, le judaïsme refusera toute explication rationnelle et ne verra dans les phénomènes volcaniques que les avertissements de Yahvé, le Dieu tout-puissant et vengeur. Le gigantesque tsunami de Théra aurait ainsi provoqué la scission de la mer Rouge, et les plaies d’Égypte pourraient bien provenir des cendres de Santorin… Dans la Bible, une impressionnante théophanie rappelle à Moïse le poids d’une menace terrible, presque aussi mythique que celle de l’Atlantide :

    « La montagne du Sinaï était toute fumante parce que Yahvé y était descendu sous forme de feu. La fumée s’en élevait comme d’une fournaise et toute la montagne tremblait violemment. Il y eut un son de trompe qui allait s’amplifiant. Moïse parlait, et Yahvé lui répondait par des coups de tonnerre » (Exode XIX, 18-19).

    Pire encore, l’iconographie et les écrits chrétiens considèreront les volcans comme les « bouches de l’enfer » par lesquelles se manifeste le châtiment divin, et l’ampleur des éruptions est proportionnelle à la gravité du péché « mortel ». Pompéi, souillée par la luxure et autres dépravations éminemment païennes, sera condamnée et, comme les anciennes Sodome et Gomorrhe, disparaîtra sous les feux de Dieu. Depuis la Bible – de l’ancien Livre de Daniel jusqu’à l’Apocalypse de saint Jean –, toute l’eschatologie chrétienne est pensée comme vision d’un autre monde, et emprunte ses images à un volcanisme géant, accompagné de tonitruantes fanfares. C’est le cas du Rex tremendae (des messes de requiem) dont les « flammes ardentes » et « la fosse profonde » menacent d’« avaler » le pécheur. Pour en produire les effets, Berlioz en donnera encore un magistral exemple : à côté d’un chœur de plus de 200 chanteurs, un effectif de cuivres totalement inédit (4 cornets à pistons, 12 trompettes, 16 trombones et 6 tubas), spatialisé en quatre groupes orchestraux (en plus des 12 cors, 4 cornets, 4 tubas, 20 instruments à vent et les 110 cordes de l’orchestre principal), rythmé par 16 timbales, 2 grosses caisses, 4 tamtams, 10 cloches, etc. Véritablement dantesque, cet ensemble est encore capable aujourd’hui d’ébranler les esprits les plus ramollis, comme le font elles aussi les visions hallucinées d’un Jérôme Bosch.

    La Renaissance, relisant les anciens, diffuse grâce à l’imprimerie ses commentaires sur les champs phlégréens, mais ses préoccupations ne sont pas davantage rationnelles. À relire l’histoire de San Gennaro, évêque et nouveau « patron » de Naples, on se rend compte que l’Europe des Temps modernes redoute toujours les phénomènes volcaniques avec toute la part étrange et irrationnelle qui les auréole. Poursuivi par la Grande persécution de l’an 302 prononcée par Dioclétien, Gennaro avait vu le feu du bûcher de Nola, dressé à son intention, s’incliner jusqu’à s’éteindre mystérieusement devant lui. Peu après, les fauves du cirque de Pouzzolles avaient eux-mêmes dédaigné la proie de cet exceptionnel chrétien. Mais il fut finalement décapité dans le cratère de la Solfatara, et son corps aurait rejoint, dit-on, celui d’Empédocle au cœur de l’Etna. Depuis lors, le saint évêque est devenu le protecteur de Naples et ses « miracles » sont à l’origine du rituel qui lui est régulièrement consacré depuis le XVe siècle : à chaque éruption du Vésuve, on présente ses reliques au volcan.

    Acis et Galatée ou le théâtre des illusions

    À côté de cette gorgone christianisée (!), certains mythes qu’on croyait éteints resurgissent et, tels des volcans, sous des aspects nouveaux. Je pense à Acis et Galatée qui, depuis Ovide (livre XIII), subit de nouvelles métamorphoses dans le genre singulier de l’opéra français (Charpentier en 1660 ; Lully en 1686), anglais (John Eccles en 1701) ou italien. L’exemple fameux d’Aci, Galatea e Polifemo (HWV 72) de Haendel avec ses diverses versions italiennes (1708) ou anglaises (1718 ; 1739…), est particulièrement intéressant pour mon propos. Les librettistes anglais (John Gay, Alexander Pope ou John Hughes), séduits par les Métamorphoses (retraduites par Dryden en 1717), s’adonnent avec le compositeur au genre encore à la mode de la pastorale. Rien n’y manque : ni les « verdoyantes prairies » et les « ruisseaux gazouillants », ni les « nymphes voluptueuses » et les « heureux bergers ». Ondulant sous le « souffle du zéphyr », le rythme à 3/8 s’épanouit dans un fa majeur qui sied à l’éthos élégiaque. Ainsi de l’air n° 7, As when the dove, qui précède le premier duo des amants, ainsi du très preste chœur n° 9, Happy, happy we, qui clôt le premier acte. Mais la pastorale ne fait pas tout. Le hautbois, qui n’est pas seulement l’instrument des gentils bergers, joue à mon sens un rôle déterminant dans ce spectacle musical aux franges de la cantate, du mask et de l’opéra. Lointain avatar de l’aulos antique, le hautbois entraînera l’auditeur vers d’autres espaces13. Dans l’ouvrage de Haendel, Damon – au nom prédestiné – ne regrette-t-il pas le « tuneful pipe » qui opérait le miracle amoureux dans le cœur d’Acis (n° 5), brûlant de désir, à la vue de Galatée, jusqu’au supplice du n° 6 qui s’achève en un sombre sol mineur (No grace, no charm is wanting, to set the heart on fire). Ce même hautbois (et non pas la flûte qu’évoquent certaines traductions) arrondira encore la douleur aiguë de Galatée, en accompagnant la métamorphose d’Acis (n° 23).

    Anéanti par les éruptions de Polyphème (une personnification de l’Etna), Acis deviendra « source limpide ». Limpide aussi pour le spectateur vigilant, car ici également jouent les sortilèges de Galatée. À travers ses vocalises doublées par deux hautbois, ses « pouvoirs magiques » opèrent cette progressive transformation. Le passage de la nature au mythe saisit l’auditeur à son insu. Ceci est d’autant plus vrai que le caractère traumatique de Polyphème couvait sous les traits adorables de « montagnes aux versants boisés » (les woody mountains du n° 3), avant d’affirmer sa vraie nature dans le chœur n° 10 qui ouvre de façon très émouvante le deuxième acte. Le canon initial se transforme peu à peu en intervalles diminués, provoquant d’étranges harmonies sur la terrible injonction : « Infortunés amants […], abandonnez votre rêve » (Wretched lovers, quit your dream).

    Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 10.

    Le même canon s’étire dans un cantus firmus quasi sacré et menaçant comme d’inquiétantes fumerolles, et plane au-dessus des voix du « monstre Polyphème » qui s’animent en un staccato vertigineux. Le chœur s’interrompt soudainement quand « la montagne explose » (The mountain nods) à chaque fois sur un rythme de péon quatrième (uuu – : variante caractéristique du péan) que les Grecs considéraient comme magique.

    Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 10.

    À chacune de ces explosions répond un silence étourdissant du chœur et de l’orchestre d’où rejailliront des « vagues effrayées » (the waves run frightened) et les impressionnants « rugissements du géant » (thundering giant). Impressionnant par la prestance de la voix dont la rapidité et l’étendue sont encore inédites pour l’époque. À la mesure du géant, la voix de basse descend dans l’extrême grave (récit n° 11) pour signifier la profondeur de sa « bouche » (capacious mouth), un cratère aussi insondable que les caprices du destin.

    Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 11.

    Alors la voix de Polyphème s’immobilise un instant et la gravité de son registre ne peut laisser le spectateur de marbre. Chose exceptionnelle, ce récit accompagné et « furioso » doit jusqu’ici se chanter fortissimo, avant de céder la place à un Adagio e piano, subitement plongé dans un  mineur aussi dépité qu’inattendu. Les charmes de la douce Galatée (sweet Galatea’s beauty) échapperaient-ils aux accents enflammés de Polyphème ? Quasi imperceptible, le passage de la pastorale au drame, de la nature au mythe, de la réalité à l’illusion et au rêve, a été ménagé sans transition grâce aux nouveaux lieux, moyens et perspectives de la théâtralité baroque.

    Dessin d’après la sculpture Polyphème surprenant Acis et Galatée, Auguste Ottin, jardin du Luxembourg, Paris.

    Hors du pré carré européen

    « Longue vie à nos cratères en feu, car sans eux il n’y aurait ni atmosphère ni eau sur la planète. Longue vie pour que nous puissions admirer longtemps encore ces colères grandioses, mystérieuses et fascinantes, les éruptions volcaniques. »

    Maurice Krafft

    Dans les civilisations extra-européennes où les éruptions volcaniques sont fréquentes, le volcan abrite plus souvent les divinités du bien. Les laves, on le sait, produisent des terrains fertiles où poussent la vigne et tous les fruits qui nourrissent bêtes et hommes. Je pense à ces tortues géantes qui se repaissent d’herbes fraîches sur les hauteurs de l’Alcedo (un volcan des Galapagos) et se satisfont d’une humidité quasi permanente grâce aux nuages qui en couronnent le sommet. C’est pourquoi le volcan est vénéré comme force créatrice et élément de vie. Il est fréquemment regardé comme une femme, mère nourricière ou amante (le Fuji-Yama ou Pélé), et tous les fantasmes érotiques et incestueux l’animent. À la fois dangereuse et fascinante, elle est tout à la fois attrayante et impénétrable. La volcane Etna a elle aussi libéré des menstrues fertilisantes, et même parfois, en véritable déesse des origines, hermaphrodite, elle a rassemblé en son sein les principes mâles et femelles… Mais c’est en Indonésie que ce genre d’assimilation me semble le plus répandu.

    L’archipel aux mille volcans rassemble en effet tous les éléments et principes, du « bien-feu » jusqu’aux limites du « mal-eau », où s’abreuvent les légendes et nombreux mythes. La princesse Rinjani de Lombok, figure féminine par excellence, en donne un stupéfiant exemple : au centre du lac azur qui occupe son immense caldeira, a surgi le Gunung Baru (la toute « nouvelle montagne ») aux sons et couleurs de feu. Dans les thermes naturels qui l’avoisinent à quelque 3000 mètres d’altitude, ses adorateurs prennent alternativement des bains tièdes ou très chauds, peut-être à la recherche du goût amniotique oublié… Si, de son côté, la déesse Ratu Kidul de Java initie à l’art de la guerre, c’est pour mieux saisir les secrets amoureux qu’elle enseigne aux sultans successifs et à leurs sujets. Fut-il animé de pulsions comparables, ce fameux Merapi, l’un des plus terrifiants volcans javanais, dont le nom signifie la « montagne de feu », mais aussi « courage » et « force » ? S’il dévasta le Semeru, c’était à l’évidence pour manifester la puissance d’un amour irrésistible et sans faille pour sa belle amante. D’ailleurs, au cours des cérémonies du Labuhan, les habitants de Jogjakarta disent que le Sultan lui-même « porte Merapi » en son cœur. On confectionne des offrandes et des gâteaux qui, pense-t-on, deviendront le corps du Sultan. Et une fois consommés, ces gâteaux apporteront bénédiction et protection du Sultan, et du volcan auquel on l’assimile…

    J’ai eu le bonheur de fréquenter aussi le Bromo qui occupe au centre de Java l’espace quasi indépendant des Tengger. Ce petit peuple Mojopahit, de religion hindouiste, s’est retiré en ces lieux sauvages afin de conserver ses coutumes au moment de l’islamisation. Chaque année, les Tengger (nom contracté du prince Joko Senger et de la princesse Roro Anteng qui les gouvernaient) célèbrent la grande fête du Kesodo. Le dieu Hyang Widi – équivalent de Brahma – avait promis aux jeunes princes une riche descendance, à condition de lui sacrifier leur aîné. Mais les enfants grandirent et le couple oublia ses promesses. Alors un jour, le Bromo s’éveilla et dans un feu de colère s’empara de Raden Kusuma, l’aîné princier. Avant d’être englouti dans le cratère, Raden demanda au peuple Tengger de faire des offrandes pour apaiser et satisfaire Hyang Widi. Ces faits eurent lieu un jour de pleine lune du quatorzième mois, le mois de Kesodo. Désormais, la paix et la sérénité règnent autour du Bromo grâce aux offrandes des Tengger, chaque année renouvelées.

    En Amérique latine, on retrouve également les registres amoureux et guerriers. Dans une légende quechua, le Chimborazo, le plus haut volcan de l’Équateur (6 300 mètres), disparut un jour dans une ronde de brumes. Privée de son spectacle, sa compagne, Mama Tungu (« gueule de feu » en quechua), succomba aux charmes du jeune Altar (5 315 mètres). Quand il recouvra la vue et les esprits, Chimborazo frappa fort et roua de coups l’amant (Altar) responsable de ces infidélités. Il frappa si fort qu’Altar est depuis ce temps resté éteint, endormi dans une quiétude muette. La déesse Pélé à Hawaï n’est pas moins irascible. À la moindre contrariété, elle répond par des bombardements et des torrents de lave. À la fin du XVIIIᵉ siècle, lorsque les soldats d’une île voisine tentèrent d’envahir Kilauea, plus d’une centaine d’entre eux furent massacrés et définitivement pétrifiés sous les cendres et gaz toxiques. Les experts de la volcanologie eux-mêmes ne badinent pas avec la déesse Pélé, car selon les autochtones, lorsque Pélé s’en mêle, il en faut craindre les fureurs !

    La symbolique amoureuse est l’un des principaux leviers des mythes méso-américains et s’accompagne là encore de terribles combats. Ces combats pour la vie et l’amour sont aussi violents et douloureux que ceux qui gouvernent la connaissance. Le même ordre régit ces irrépressibles désirs de vivre et de connaître, d’aimer et de créer. Dans leurs traditions rituelles, les riverains en savent le prix au moment d’escalader leurs volcans. Cette ascension, vécue comme initiatique, offre une « connaissance objective », et, de ce fait, permet d’éprouver indirectement les vertus et puissances enthousiasmantes de la création et de l’amour. Tout au long de son roman, La Ceinture de feu, Conrad Detrez dirige ses personnages animés des sentiments les plus fiévreux à travers le Nicaragua de 1979, tourneboulé par les éruptions du Momotombo et déchiré par une sanglante guerre de libération. Les retours sur le volcan rallument les espoirs.

    « Tu montes, tu bouffes de la poussière, tu t’esquintes les pattes […] Et pourtant s’asseoir au sommet, quelle sensation de puissance ! […] Ô pouvoir des montagnes en feu ! […] L’éternité du volcan suscitait l’extase : une extase pour la matière et sur la matière. Dans la pierre, le feu, gisait la toute-puissance. Solitaire là-haut, tu marchais sur Dieu » (p. 138-142).

    La perspective des Indes galantes

    L’amour et la guerre se disputent encore l’essentiel des Indes galantes (1735), un opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau, tandis que ses mythes et espaces aspirent à sortir du pré carré européen et désertent les rives familières du mare nostrum. Je pense principalement au deuxième tableau (Les Incas du Pérou), le centre exact de l’ouvrage, qui nous transporte aux abords d’un volcan dévastateur. Situant son livret au cœur de la conquista espagnole, Louis Fuzelier fournit à Jean-Philippe Rameau le creuset incandescent d’inventions surpassant toutes les fables exotiques qui passionnent ce XVIIIᵉ siècle. Par ailleurs, si aucune ascension du volcan n’y est aussi évidente que dans le roman de Detrez, on percevra cependant, tout au long de ce tableau, un double mouvement vertical, en partie symbolisé par la montée et le déclin du soleil. Tout le cérémonial au dieu Soleil s’effondrera avec les derniers vestiges incas dans la gueule du volcan – probablement le Huascarán qui domine la cordillère Blanche à plus de 6 700 mètres. Tout empreint de son nom, le grand prêtre Huascar s’y précipitera lui-même. Un instant séduit par la jeune Phani (scène 3), Huascar dissuade la belle Inca de répondre aux charmes de Carlos, un des colons espagnols, car, lui dit-il, « c’est l’or qu’avec empressement […] ces barbares dévorent, le seul dieu que nos tyrans adorent. » Sur les ruines fumantes des temples spoliés, le grand prêtre entouré des derniers adorateurs du Soleil introduit le rituel (scène 5). Sa voix grave et puissante s’élève au-dessus d’un la mineur sombre : « Soleil, on a détruit tes superbes asiles/ Il ne te reste plus de temple que nos cœurs. » Tout en prolongeant la ferveur hiératique de cette scène, un fugato purement instrumental, avec cordes et bassons (p. 16914) donnera au rituel lui-même une orientation nouvelle, lui conférant par sa riche texture polyphonique et ses nuances en demi-teinte une dimension quasi secrète, prémonitoire :

    Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 5.

    Mais soudain, avec la deuxième invocation vouée au Brillant Soleil (p. 172), la cérémonie s’éclaircit franchement. Le célébrant entonne un air animé de rythmes pointés, et dans le ton lumineux d’un la majeur dont Rameau précisa l’éthos : « grand et magnifique » (Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels). Le chœur, soutenu par tout l’orchestre, relaiera le grand prêtre, assumant ainsi cette adhésion sans faille qui signe tous les grands rites. Les nombreuses imitations y contribuent, ainsi que le subtil figuralisme des mouvements instrumentaux qui s’élèvent, souvent à rebours des voix. Comme si la ferveur des fidèles pour l’astre primordial était contrecarrée par d’autres forces attractives : « Jamais nos yeux […] n’ont vu tomber de noirs frimas. »

    À cette brillante page s’enchaîne la Danse de Péruviens et de Péruviennes pour la dévotion du Soleil (p. 191). La danse, qui constitue un élément capital dans l’opéra-ballet depuis Campra, Mouret ou Destouches, s’inscrit ici encore dans la lignée des cérémonies archaïques, en dépit d’allures souvent plus versaillaises que péruviennes. Je pense spécialement à la Loure qui accompagne la dernière invocation au Soleil (p. 199). Son instrumentation avec hautbois et bassons à la française dans l’étrange tonalité de fa dièse mineur ménage un dégradé de couleurs vers le cataclysme final, nettement plus habile que le simple divertissement de cour et la naïve transition imaginés par le librettiste : « Permettez, astre du jour / Qu’en chantant vos feux, nous chantions d’autres flammes. » Cette danse participe de façon active au rituel sacré, de même que ces pas de gavottes qui déjà s’impriment sur fond de rumeurs volcaniques. Afin de mieux sensibiliser son auditoire au drame qui s’annonce, l’auteur d’Hippolyte et Aricie l’entraîne au rythme d’une danse légère et insouciante (p. 202). Comme dans certaines bouffonneries de Shakespeare – je songe à la scène du cimetière juste avant le final de Hamlet –, la chute de tension précède les derniers assauts dramatiques qu’elle accroît avec une redoutable efficacité. Et c’est par le sortilège des hautbois et le ténébreux la mineur de la deuxième gavotte que s’enrayera progressivement le bal.

    La fête se trouble en effet jusqu’à l’infernal tremblement de terre dont l’intensité sera à la hauteur du rituel initial.

    Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 8.

    Ses effets musicaux sont d’emblée aussi inventifs que terribles. Sur la grave vibration d’une pédale de fa et le sourd ferraillement du clavecin se déploient successivement les dissonances les plus vives des cordes. Plusieurs mesures seront nécessaires avant que s’affirme la modulation en fa mineur, un ton éloigné et susceptible de traduire, selon le Traité de Rameau, les « plaintes et chants lugubres » (op. cit., p. 61). Émergeant à peine du noir magma, l’accord de septième diminuée prend soudain un tour violent avec l’entrée des bassons, dans la nuance forte et toujours sur l’obsédante pédale de fa. La courbe dynamique s’amplifie assez naturellement avec l’entrée du chœur, lorsque « Dans les abîmes de la terre / Les vents se déclarent la guerre. » Et les notes répétées de tout le continuo (p. 209) s’intensifient avec les fusées stridentes des flûtes, hautbois et violons qui déchirent les airs comme les blasts15 du mont Saint Helens (États-Unis). Pour souligner les effets de l’éruption, avec force didascalies – « L’air s’obscurcit, le tremblement redouble, le volcan s’allume et jette par tourbillons du feu et de la fumée » –, le compositeur use de divers contrastes : doux / plus fort / très fort (p. 212) et, tandis que « les rochers embrasés s’élancent dans les airs », tout le chœur à l’unisson grimpe vers le mi 4, et, lors d’un second élan, atteint le fa 4. Avec « les flammes des enfers » qui « portent jusqu’aux cieux », le chœur redevenu polyphonique culminera pendant trois mesures sur un sol 4, avant de retomber comme bombes de basalte en fusion plus de deux octaves au-dessous (p. 219). Mais c’est avec l’ultime monologue du grand prêtre que le drame parviendra à son acmé.

    Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 8, monologue de Huascar.

    La mélodie, distendue et truffée de « quintes superfluës » (mi bémol-ladofa dièse), s’abîme sur quasiment deux octaves en l’espace de trois mesures : « Déchirez le sein de la terre », et provoque fausses relations et rythmes exacerbés au sein d’un orchestre trépidant. En guère plus d’une minute, comme le Tengger Raden Kusuma, Huascar sera avalé par le volcan. Véritable personnage de théâtre, noble par sa voix à l’immense tessiture, noble par la présence chorale et orchestrale qui l’auréole, et surtout noble par sa détermination au-delà de la jalousie et de ses sentiments contrariés, il résiste de toutes ses forces aux conquistadors. Son suicide (« La flamme se rallume encore / Loin de l’éviter, je l’implore ») sera perçu comme l’incontournable sacrifice des rituels. Sacrifice qui épargnera l’empire inca, le sauvera de l’extermination.

    Il n’est pas facile d’élaborer une mise en scène satisfaisante des Indes galantes, qui rassemblent, on l’a vu, toutes les caractéristiques des anciens rituels. Comment en effet coordonner un tel sujet hors des grands mythes gréco-latins habituels et les autres « entrées » qui ne sont que prétextes à galanteries exotiques ? C’est la dynamique et solide architecture musicale qui me semble donner la clé et la cohérence dramaturgiques d’un spectacle tout en jeu de miroirs – miroirs et multiples diffractions dignes d’un Vélasquez. Le compositeur, cet « Euclide Orphée », comme l’appelait Voltaire, agence ses « entrées » comme les multiples reflets d’un miroir qui recueille les regards d’une société tiraillée entre ses passions et son rêve des Lumières. On pourra alors saisir le Prologue et la dernière entrée comme l’encadrement symétrique de cette grande galerie des glaces, des glaces sans tain et un peu ternies où se mirent encore les anciens rondeaux, menuets et autres gavottes. Au fond de cette perspective glisse la danse de Zima, la sémillante indigène qui a repoussé les avances des soupirants européens et gagné le cœur du « sauvage » Adario. Dans la mise en scène de Pier Luigi Pizzi (au Théâtre du Châtelet de Paris, 1983), Zima apparaissait comme une incarnation d’Hébé, le personnage phare du Prologue. À peine suggérée, l’union sacrée d’Hébé, la déesse de la jeunesse éternelle, avec le valeureux Héraclès, se confondait avec celle des « bons sauvages ». Et, bien cadrées, les illusions de la fable pouvaient satisfaire nos exigences d’unité esthétique et théâtrale.

    Au-dessous du volcan

    Atitlan, en bleu et cendres

    http://ducol.net/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=43&Itemid=84

    « La poésie aztèque sourd goutte à goutte du paradis,
    le Tlalocan-Tamoanchan.
    C’est parce qu’elle donne la vie qu’elle en peut dire les secrets
    (azo tle nelli in tlalticpac) »

    En composant Atitlan en bleu et cendres (2010) pour chœur, percussions et dispositif électroacoustique, je me suis moi-même inspiré d’un mythe guerrier et amoureux qui est, contrairement aux Indes galantes, bien connu en Amérique centrale. Si l’exploration des voix, du souffle et des légendes volcaniques inscrit bien cette pièce dans la succession de Nu couché, ciel de feu, en revanche plusieurs aspects importants les distinguent, à commencer par l’ensemble des percussions et voix. Et si ce dispositif introduit un autre paysage sonore, c’est aussi qu’il met en scène une légende autre, et donc de nouvelles interprétations. Il s’agissait naguère, on l’a vu, d’une fiction amoureuse avec des symboles de créativité éveillés et embrasés jusqu’à la lèvre du volcan. Ici, avec sa plongée dans les profondeurs de l’inconnu, Alpaya la belle indienne, fera plutôt miroiter les reflets gorge-de-pigeon de l’ambiguïté. L’amour de la linda Ixtla se trouvait sublimé dans le vertige ascensionnel du volcan devenu gratte-ciel, exhaussement pyramidal jusqu’au ciel de feu. On aurait pu dire comme le narrateur du roman Au-dessous du volcan (p. 528-529), lorsqu’il faisait parler le « poète » (alias le Consul) :

    « Devant eux, Popocatepetl et Ixtaccíhuatl dominaient toujours le nord-est, la Femme Endormie maintenant peut-être la plus belle des deux, de la neige rouge sang aux angles dentelés de sa cime, s’estompant à leurs yeux sous les fouettées d’ombre plus noire des rochers, la cime elle-même comme suspendue au milieu des airs, flottante au sein d’un amas de noirs nuages caillés. »

    Le guerrier Popocatepetl n’était qu’un poète qui échafaudait en une nuit les tours rêvées d’une passion inextinguible. Ixtaccíhuatl, aussitôt trouvée, aussitôt perdue, avait provoqué malgré elle l’étincelle d’un éternel brasier amoureux. Avec Atitlan s’ébauche une autre entreprise, mais qui pourrait elle aussi croiser quelques-uns des chemins tracés par Lowry – une entreprise placée sous le signe de forces antagonistes. Je rouvre Au-dessous du volcan (p. 562-563) :

    « Le Popocatepetl dressait par la fenêtre ses flancs immenses, en partie cachés par des nuages d’orage ; barrant de sa cime le ciel, il semblait presque droit au-dessus, avec juste au-dessous la barranca, le Farolito. Au-dessous du volcan ! Ce n’était pas pour rien que les anciens avaient situé le Tartare sous l’Etna et dedans, le monstrueux Typhée aux cent têtes et aux yeux et voix – relativement – effrayants. »

    À côté du « poète » qui mystifiait ses amours, le Consul (son alter ego) est irrémédiablement entraîné dans la ronde infernale du mescal – une « eau de vie » (?) mexicaine – et à jamais absorbé par la forêt mortelle du « Farolito », il s’anéantira dans l’obsédante « barranca », ce grand fossé béant de laideur où roulent les immondices et chiens crevés… Tout un autre monde, au-dessous du volcan, vient barrer ses élans amoureux, corroder ses désirs faustiens de connaissance à fleur de plaisirs. À son tour, la légende d’Atitlan apparaît comme le carrefour de tels contrastes, le terreau de multiples divergences. Atitlan désigne à la fois le volcan et son lac de cratère (d’où mon sous-titre en bleu et cendres). Dans ce mythe, l’eau et le feu sont aussi indissociables et complémentaires que les amours du prince Toliman et de la jeune paysanne Alpaya. Chaque élément se heurte à un obstacle qui modifie sa trajectoire, et l’ascension du volcan paraît comme neutralisée par le plongeon mortel. On retrouve bien en effet des perspectives alternatives et constamment contrariées, comme chez Malcolm Lowry. Mais que racontent exactement les Indiens mayas ?

    La légende d’Atitlan

    Alpaya, la petite paysanne des bords du lac Atitlan, était si jolie qu’on la surnommait « la princesse du lac ». Quand il croisa les regards de la belle indigène, le prince Toliman fut troublé au point d’en perdre le sommeil. Quittant son palais, il erra pendant des jours avant de trouver la modeste maison d’Alpaya. Celle-ci résista d’abord au prince qui lui demandait de l’épouser : une pauvre paysanne comme elle pouvait-elle partager la vie d’un tel personnage ? Et puis la petite Maya comprit que l’amour surpasse toutes conditions quand les dieux décident de réunir deux cœurs amoureux. Peu après, on célébra les fiançailles des jeunes amants. Or, tandis que la fête battait son plein, le volcan Atitlan s’éveilla brutalement, crachant des blocs de feu très haut dans le ciel et recouvrant les eaux du lac où il se mire. On s’interrogea sur la volonté des dieux, visiblement proches de la fête : le mariage aurait-il lieu comme prévu à la deuxième lune de printemps ? En guise de réponse, de sombres nouvelles faisaient écho aux agitations du volcan. Les Espagnols, déjà maîtres du Mexique, arrivaient en pays maya, pillant les villages, brûlant les cultures, violant les plus belles femmes… Le prince lui-même sera déchu et dépouillé de ses richesses. Alpaya s’enfuira, se terrant bien à l’abri pour échapper aux « conquistadors ». Sachant qu’Alpaya était fiancée à Toliman, les Espagnols annoncèrent la mort du prince, pensant qu’ainsi la belle Maya sortirait de sa cachette. Mais, pour témoigner de son indéfectible amour, Alpaya grimpa sur les hauts rochers d’Atitlan et, comme Sappho la grande amoureuse, se jeta dans les flots où elle s’engloutit. Quand il apprit la triste nouvelle, le jeune amant se précipita à son tour dans le lac. Ému par tant de désespoir, Xocomil, le dieu du vent, dévala les pentes d’Atitlan et effleura les eaux du lac, frémissant jusqu’à réunir en un seul accord les deux âmes éperdues. Et depuis ce moment, les Indiens racontent qu’Alpaya et Toliman vivent leurs amours dans une paix profonde et une harmonie abyssale.

    Un mythe réactualisé

    L’histoire d’Atitlan (une nouvelle Hébé d’outre-Atlantique), je l’ai réécrite à ma façon, c’est-à-dire bien sûr avec mes mots (français ou espagnols), mais aussi une interprétation qui oriente ses rythmes et sonorités dans un sens qui m’est personnel. À la différence de Nu couché, ciel de feu, je n’ai pas voulu gommer le récit, mais cherché au contraire, par divers moyens, à réactualiser le mythe. Pour ce faire, j’ai tout d’abord assemblé voix, percussions et danses, avec l’intention de recréer une implantation peut-être plus proche des anciens rituels que celle de Rameau. J’ai ensuite articulé la présence vocale – ici primordiale – sur un quadruple niveau :

    a – Un niveau narratif où prime le récit, un récit qui se brise çà et là d’une langue à l’autre, achoppant parfois sur le silence, parfois sur d’autres voix. À ce premier niveau, les voix parlées pratiquement sans artifices électroniques sont diffusées sur l’avant-scène de façon à paraître proches de l’auditoire. Je voulais qu’elles eussent l’air « naturelles » et, jusqu’à un certain point, crédibles, comme celles des conteurs de légendes. Ainsi apparaît la sensuelle Princesse du lac :

    « Ses yeux, comme le lac Atitlan, étaient d’un bleu tellement profond / Tellement transparent qu’on s’y serait perdu tout entier / Comme braises dans la nuit, le carmin de ses lèvres irradiait / Ses cheveux, comme laves en torsade, glissaient soyeusement sur ses épaules nues / Ses cheveux coulaient jusqu’au creux sombre de ses reins / Épousaient les mouvements de son souffle… »

    Ce niveau narratif est perceptible surtout dans le Prologue  et lors du quatrième tableau où, comme dans Les Indes galantes, interviennent les colons espagnols. Tout public, qui a plus ou moins en mémoire les évènements, dates et espaces conquis par Cortès et ses hommes, peut à la simple évocation d’un tel récit suivre ses étapes, en goûter les effets15. Cependant, par divers truchements, la voix des narrateurs s’estompe comme évanescentes fumerolles, et cède imperceptiblement la place à d’autres espaces volcaniques.

    b – Un second niveau, constitué par les voix directes du chœur, occupe une bonne partie du spectacle. Tantôt a cappella, tantôt associé aux voix électroniques ou à celles des percussionnistes (quatrième niveau), ce chœur à douze voix mixtes endosse plusieurs rôles. Tantôt il prolonge la suggestive présence du volcan (comme dans l’Hymne à Atitlan) ou les frissons de Xocomil, tantôt il incarne plus prosaïquement la foule agressive des conquistadors terrifiés comme les Pompéiens du Ier siècle par les assauts mortels du Vésuve. Et bien sûr, le chœur participe aux Évocations rituelles du troisième tableau.

    Bruno Ducol, Atitlan, en bleu et cendres, p. 71.

    c – Cet exemple permet de discerner un troisième niveau, d’ordre plutôt réflexif. Une fois séduit par la légende amoureuse (premier niveau), l’auditeur sera attiré par d’autres voix provenant de haut-parleurs placés au lointain (p. 34). Des voix surgissant comme une aurore aux étranges camaïeux lui font découvrir subrepticement d’autres contrées. Travaillées et comme mises à distance par l’électronique, elles interrogent le volcan, sondent la nature environnante, évoquent les rites indiens et les brumes alentour qui voilent par intermittence les sens et perspectives des pyramides de feu. Il arrive aussi parfois, comme le montre l’exemple déjà cité (p. 71), que des bribes de phrases se répercutent dans le chœur : « bien avant les cris… las voces de fuego… les danses des hommes… »

    d – Les voix directes des instrumentistes équipés de micros élaborent un quatrième niveau. Plus intimement liées aux percussionnistes, elles occupent l’espace et le temps présents du spectacle. Grâce aux haut-parleurs qui les projettent tout autour de la salle, ces voix énumèrent des centaines de noms de volcans dont les désignations, souvent pleines de mystère, agrémentent à elles seules les reliefs les plus colorés du monde. Tous ces noms, comme dans Nu couché, ciel de feu, s’enchaînent en interminables jeux phonétiques et percussifs. Aux bouillonnements de l’Etna répondent les labiales Ol Doynio, Yellow Stone, Loihé, Hawaï, Kaguyak (p. 3) ; au souffle des fricatives s’associent les maracas, shell-shimes, gravières ou cymbales ; aux consonnes plosives le son mat des peaux, marimbas ou blocs de temple (ex. 14), tandis que les gongs, tam-tams et autres sons de timbales ou grosse caisse prolongent les vibrantes (p. 81). Parfois abstraites et purement musicales, toutes ces sonorités anticipent comme de modernes figuralismes les éructations du volcan, les caresses de Xocomil (p. 15 et sq.) ou la violence des colons espagnols. Parfois, ces mêmes voix murmurent quelques syllabes en contrepoint des voix enregistrées ou les relèguent paradoxalement à l’état d’écho. Avec cette spatialisation, les sources et ses échos se confondent comme en songes indistincts. Nous voici désormais à la croisée du mythe et de l’histoire, à la limite de l’instant et de la durée.

    Bruno Ducol, Atitlan, en bleu et cendres, p. 32.

    Le plongeon d’Alpaya

    « Un jour d’avril 2008
    Fumerolles sur Néa Kaméni
    Au cœur de la caldeira la « nouvelle brûlée »
    De la proue d’un caïque stupidement hérissée
    PLONGER
    Brasser le ventre marin de l’antique Théra effondrée
    Aux parfums rouges ferriques se délecter bulles amniotiques
    Comme un nectar gazeux plurimillénaire pétillant goûter
    Aux saveurs douces-amères d’une Atlantide
    Vaporeusement recomposée
    Un jour d’avril 2008
    à Santorin »

    Le trouble s’accroît lorsque les voix des instrumentistes, happées par le récit et l’enchevêtrement mythiques, entrent plus directement dans le spectacle présent. L’image du plongeon, avec les allusions à Sappho17, rebondit d’un musicien à l’autre, tandis qu’un vibraphone solo s’élance par mouvements contraires vers les registres aigus et graves, haut et profond (p. 100). Je n’insisterai pas sur le figuralisme ici évident. Le double plongeon des amants, à l’instar du saut de Leucade, pourrait lui aussi guérir des amours contrariées. La référence à l’Antiquité de Sappho élargit alors l’espace et le temps du récit, généralise le mythe et fait du spectacle le parangon des anciens rituels. De plus, cette plongée dans l’imaginaire, assortie de nombreux mythes et légendes, depuis l’antique Arion jusqu’à Louis II de Bavière ou la Lady Macbeth, devrait toucher une partie du public. Mais ici les perspectives s’éloignent de Malcolm Lowry. Au-dessous du volcan, roman certes extrêmement fin et subtil, apparaît encore comme pris dans la tourmente dualiste qui, dans la lignée des romantiques, oppose aux grandioses idéaux des sentiments et une psychologie sans cesse embourbée dans le quotidien et ses menues contingences. Or, le lac Atitlan ne me semble pas le « Farolito » du volcan homonyme, et ici, les amants ne plongent pas dans une nouvelle « barranca » qui viendrait anéantir leurs pulsions amoureuses et créatrices. Je crois plutôt que toutes les forces antagonistes se fondent (au double sens des verbes fondre et fonder) en Atitlan, sans fin ni commencement. Atitlan, lieu fertile de l’imaginaire, absorbe les contraires, de l’eau et du feu qui régénèrent du sommet jusqu’aux profondeurs abyssales qui unifient. Mue par son désir de partage cosmique, Sappho plonge pour transfuser à toutes les mers son énergie amoureuse. De la même manière, les amants s’élancent dans un suprême élan d’amour. Ces images finales resteront emblématiques de l’énergie créatrice de la nature et de l’homme qui s’en laisse pénétrer. Alors le souffle (le Qi des Chinois) ouvre des espaces et un temps sans limite18. Ce pourrait être :

    « Printemps
    Souffle, couleurs, volcans
    Caresses, flancs
    Accueillir »

    Gerardo Murillo, Ixtaccíhuatl, princesse aztèque, tomba amoureuse du guerrier Popocatépetl, Mexico, 1903.

    VOLCANS

    Lassé de sa prison sombre et sinistre
    le noir magma
    il broie la terre l’extirpe et l’éventre
    blême et encore parturiente
    Informe et turbulent
    le noir magma
    terriblement

    Amazone à la crinière humide du plein azur
    flamboyante
    elle écume se cambre et défie les plus frigides glaces
    flamboyante
    étonnamment

    Arc-bouté dans son brutal et fier exhaussement
    il éjacule rubicond tout son soûl
    Le VOLCAN
    au mépris des voluptés tropicales confondues
    comme Artaban

    À la figure
    en pourpre et cristal
    ils sautent de la vie l’amour la mort
    Les FANTASMES
    et façonnent ses amoureuses épopées
    en pourpre et cristal
    inlassablement

    Déesses de pierre au sein d’émeraude
    les furies
    dans les draps de fumée froissée elles s’alanguissent
    au rythme du sang et des fleurs sacrifiés
    sur la jupe point une toison verte et fertile
    les furies
    divinement

    En bleu et cendres
    au fond de moi
    elles couvent et tourneboulent
    les paresseuses fumerolles des braises cramoisies
    OPULENTES
    par tous les pores jaunis les soupirs de soufre
    ils blessent la chair et s’exhalent
    du fonds de moi
    vaporeusement

    Ardente et inaltérée
    elle brûle permanente sans se consumer
    LA FLAMME
    joyeuse et dévorante
    surnaturellement

    Comme un immense dragon, les coulées de laves caressent les flancs de l’Etna avant de plonger leurs dernières griffes parmi les jets de vapeurs sous-marins. Capture, Frédéric Lecuyer.

    Bibliographie

    Antiquité

    HÉSIODE

    Les Travaux et les Jours, Arlea, Paris, 1998.

    HOMÈRE

    Odyssée, Les Belles Lettres, Paris, 2001.

    OVIDE

    Les Métamorphoses, livre XV, Garnier, Paris, 1966.

    PLATON

    Timée, Flammarion, Paris, 2004.

    Phédon, Garnier-Flammarion, Paris, 1962, ch. LX et LXI.

    PLINE le Jeune

    Lettres, livre VI, lettre 16, à Tacite, 5 et 6, édition bilingue, Les Belles Lettres, Paris, 1927.

    Moyen Âge et Temps modernes

    RÛMÎ Djalâl al-Dîn

    Odes mystiques, Paris, Klincksieck, 1984.

    HAENDEL Georg Friedrich

    Acis und Galatea, 546 HWV. 72, C. F. Peters, Francfort-sur-le-Main, sans date.

    RAMEAU Jean-Philippe

    Les Indes galantes, Édition des œuvres complètes, établie par Camille Saint-Saëns, Paris, 1895-1921.

    Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels, dans le 1ᵉʳ vol. de l’Intégrale de l’œuvre théorique, par Bertrand Porot et Jean Saint-Arroman, Paris, Fuzeau, 2004.

    Ouvrages contemporains

    BOURSEILLER Philippe et DURIEUX Jacques

    Des volcans et des hommes, La Martinière, Paris, 2001.

    CAILLOIS Roger

    Pierres, Gallimard, coll. Poésie, Paris, 1966.

    CHENG François

    L’Écriture poétique chinoise, Le Seuil, Paris, 1977.

    DETREZ Conrad

    La Ceinture de feu, Gallimard, Paris, 1984.

    DROUIN Jacques et GRANDPEY Claude

    Mémoires volcaniques, Séquoïa, Nice, 2003.

    DUCOL Bruno

    Des extraits des partitions et des enregistrements des œuvres citées sont à retrouver sur le site : http://www.ducol.net/

    Atitlan, en bleu et cendres, pour 12 voix, 4 percussionnistes et sons fixés, Éditions Musicales Rubin (EMR), Lyon, 2011.

    Espaces etnéens, pour piano et percussion, EMR, Lyon, 2012.

    Le Navire aux voiles mauves, action dramatique en 2 tableaux et 16 scènes, EMR, Lyon, 2012.

    Nu couché, ciel de feu, pour 3 flûtes basses et sons fixés, Leduc, Paris, 2007.

    Une griffure de lumière, pour piano, percussion et grand orchestre, EMR, Lyon, 2009.

    DREWERMANN Eugen

    Milomaki ou l’Esprit de la musiqueApproche psychanalytique d’un mythe des Indiens Yahunas. Seuil, Paris, 1991 pour la traduction française.

    FALLA Manuel de

    Atlantide, édition chant et piano de la 1re version terminée par Ernesto Halffter et publiée par Ricordi, Milan, 1962.

    JULLIEN François

    Du «temps»Éléments d’une philosophie du vivre, Grasset, Paris, 2001.

    GRIMAL Pierre

    Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, PUF, Paris, 2005.

    HOFFELÉ Jean-Charles

    Manuel de Falla, Fayard, Paris, 1992.

    LÉVI-STRAUSS Claude

    Tristes tropiques, Plon, Paris, 1955.

    LOWRY Malcolm

    Au-dessous du volcan, Gallimard, Paris, 1959, pour la traduction française de Stephen Spriel.

    MORTIER François

    « Ce que nous dit la bouche du volcan… », in revue AutrementVolcans en feu, Paris, 1998.

    OHANA Maurice

    « Maurice Ohana, essais, études et documents », in La Revue musicale, n° 351-352, Paris, 1982.

    PACCALET Yves

    Atlantide, rêve et cauchemar, la Quête du continent perdu, Arthaud, coll. Esprit d’aventure, Paris, 2008.

    PAULET Vincent

    http://www.vincentpaulet.com/spip.php?rubrique4&lang=fr

    Volcaniques, pour orchestre, Jobert, Paris, 2010.

    PRIGOGINE Ilya et STENGERS Isabelle

    La Nouvelle Alliance, Métamorphose de la science, Gallimard, Paris, 1979.

    QUIGNARD Pascal

    Le Sexe et l’Effroi, Gallimard, Paris, 1994.

    ROBIN Yann

    Vulcano, pour 29 instruments, Jobert, Paris, 2010. CD Kairos, 2012.

    http://www.youtube.com/watch?v=w1MKJe5jmRA

    SOLOMOS Makis

    Iannis Xenakis, P. O. Éditions, coll. Echos du XXe siècle, Mercuès, 1996.

    TAZIEFF Haroun

    Les Volcans et la dérive des continents, PUF, Paris, 1972.

    L’Etna et les volcanologues, Arthaud, Paris, 1972.

    TODOROV Tzvetan

    Introduction à la littérature fantastique, Le Seuil, coll. Points, Paris, 1976.

    VIDAL-NAQUET Pierre

    « Athènes et l’Atlantide, structure et signification d’un mythe platonicien », in Le Chasseur noir, Maspero, Paris, 1981.

    L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, Les Belles Lettres, Paris, 2005.

    XENAKIS Iannis

    Persephassa, pour 6 percussionnistes, Salabert, Paris, 1970.

    Notes

    1. Pour certains auteurs comme Hésiode (Théogonie, 571 et sq.), Héphaïstos œuvrait au sein de Lemnos, une île volcanique au nord de la mer Égée. ↩︎
    2. Aristote emploie exactement ces termes (lisse et glabre, poilu et monstrueux…) pour expliciter ce type d’opposition (Problèmes, XIX). ↩︎
    3. Ces mots sont issus de l’œuvre Nu couché, ciel de feu, p. 1-2. ↩︎
    4. Pour en conserver la mémoire, j’ai tenté un petit essai poétique mais son intensité et ses mots volent hélas très au-dessous de l’émotion. J’ai reporté ci-après des fragments de ces impressions (juillet 2002) qui peuvent évoquer à leur tour celles de Roger Caillois, parlant de « bombes volcaniques que terminent des torsades et où halète un souffle d’éruption. Elles affectent des formes tantôt de dragons tels qu’on en voit déployés sur les soies d’Asie, tantôt de spectres acrobates faisant des entrechats… » (Pierres, p. 112). ↩︎
    5. Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 10 octobre 2010. ↩︎
    6. Ibidem. ↩︎
    7. Extraits du programme de création. ↩︎
    8. Dans son Apocalypse, saint Jean écrit que « la mort et le temps seront précipités dans un lac de feu (lumnh tou purou) » (XX-14). ↩︎
    9. Ces enregistrements – fournis par le volcanologue Frédéric Lécuyer, et par les ingénieurs de l’IPGP (Institut de Physique du Globe de Paris), Alain Bonneville, Sylvie Vergnolles, Arnaud Lemarchand, Guillaume Levieux – sont difficilement utilisables à l’état brut, du fait de fréquences souvent inaudibles, de durées et dynamiques hors de toutes échelles humaines… ↩︎
    10. Les vibrations harmoniques du trémor que génère l’arrivée en surface du magma chargé de bulles de gaz signent l’imminence d’une éruption. ↩︎
    11. Pour Homère (Odyssée) et Pindare (Odes), il s’agissait de Poséidon, l’Enosicton, l’ébranleur de terre. De son côté, Hésiode évoque Zeus qui, dans son combat contre les Titans, « fait bouillonner la terre tout entière, et avec elle le ciel et la mer… » (op. cit.). ↩︎
    12. Pierre Vidal-Naquet a mis son expérience d’historien (spécialiste de la Grèce antique) au service de son engagement politique ; il fut lui-même touché par la Shoah, après la mort de ses parents en déportation. ↩︎
    13. Il faut rappeler qu’on exploitait les « charmes » de l’aulos dans le péan, et que ce péan pouvait guérir toutes formes de pathologies, physiques, spirituelles ou politiques. ↩︎
    14. La pagination correspond à l’édition des œuvres complètes de Rameau établie par Saint-Saëns, 1895-1921. ↩︎
    15. Le blast est un souffle qui provient d’une violente explosion et expulse des gaz, rocs et cendres brûlantes capables de détruire, comme au mont Saint Helens, toute la forêt des montagnes voisines. ↩︎
    16. Dans son Introduction à la littérature fantastique (Le Seuil, coll. Points, Paris 1976), Tzvetan Todorov remarque judicieusement que le récit fantastique est d’autant plus efficace que les lieux et époques sont initialement décrits selon des critères de vraisemblance. Shakespeare le sait très bien lorsqu’il met en scène Prospero, roi de Naples au XVIIᵉ siècle, et son frère Alonso, l’usurpateur du trône. Le dramaturge commence La Tempête comme ses grands drames historiques, avant de nous embarquer sur l’île de ses fantasmes, une île peuplée de personnages dotés de pouvoirs surnaturels. ↩︎
    17. Cette allusion est de mon fait et, bien sûr, ne fait pas partie de la légende indienne. On retrouvera le personnage de Sappho dans mon opéra Le Navire aux voiles mauves. ↩︎
    18. Je fais ici référence aux ouvrages de François Cheng (L’Écriture poétique chinoise) et de François Jullien (Du “temps”) qui, chacun à leur manière, évoquent l’« ouverture » de la langue chinoise. Dépourvue de conjugaisons, celle-ci n’induit pas comme en Occident une pensée du temps divisé (avec la conscience tragique qui l’accompagne fatalement). ↩︎
  • Bruno Maderna, un chef d’orchestre ouvert sur le « Tout-monde »

    Bruno Maderna, un chef d’orchestre ouvert sur le « Tout-monde »

    « On ne sait plus aimer profondément l’œuvre d’art accomplie. »

    Bruno Maderna 1

    « Ouvrez au monde le champ de votre identité. »

    Édouard Glissant 2

    À Bruno Maderna et à Édouard Glissant, in memoriam.

    Résumé

    Enfant prodige, Bruno Maderna (1920-1973) a dirigé moult orchestres depuis son plus jeune âge dans un répertoire allant de Claudio Monteverdi à Paul Méfano via Gustave Mahler (d’où le rapport à la notion du « Tout-monde » chère à la pensée d’Édouard Glissant). Laissant transparaître un tempérament humaniste, l’article de Pierre Albert Castanet tente de montrer les traits d’un interprète éclectique, attentionné et passionné. En outre, au cœur de l’étude figure une analyse comparée de deux enregistrements de la même œuvre (Le Marteau sans maître) réalisés respectivement par Pierre Boulez et par Bruno Maderna.

    Un enfant précoce

    Le Vénitien Bruno Maderna (1920-1973) a marqué toute une génération de compositeurs et d’auditeurs, avant et après la Seconde Guerre mondiale. Car enfant prodige 3, celui que l’on appelait « Brunetto » et qui a été protégé par la princesse Edmond de Polignac, a dirigé fièrement (il avait 7 ans) l’orchestre de La Scala de Milan. Cette activité se réitérera aux arènes de Vérone (devant 20 000 personnes). Puis on le verra officier au Théâtre Verdi de Trieste, à Padoue ou à la Radio de Turin. En 1932, il a participé à une soirée mémorable au château Sforzesco de Milan où il a conduit de mémoire la Quatrième symphonie de Ludwig van Beethoven et le proverbial « prélude » de Tristan et Isolde de Richard Wagner… À cette époque, il rencontre Richard Strauss qui lui donne des conseils en matière de direction d’orchestre. « La critique constata toujours chez le jeune garçon le scintillement du regard et l’étincelle qui détermine la valeur personnelle et l’individualité du chef d’orchestre »4, pouvons-nous lire dans les pages culturelles du Tagesbots du 28 juillet 1936. Une légende était née.

    Avide de connaissances en tous genres, Bruno Maderna suivra par la suite des cours de direction d’orchestre avec Antonio Guarnieri (à Sienne). Plus que tout autre, ce professeur lui fera prendre conscience de la qualité indispensable du « son » d’un orchestre. Bien que ne désirant pas faire carrière lui-même, le « provincial » Guarnieri était considéré par le jeune apprenti comme un « grand chef » aux talents pertinents 5. Puis, introduit par Gian Francesco Malipiero, Maderna suivra avec un vif intérêt les cours de direction d’orchestre d’Hermann Scherchen à Venise (cours inaugurés en 1948), un maître pour lequel il avait une admiration sans bornes (extrêmement doué, il deviendra très vite son assistant 6). « Pour nous, Européens, Scherchen était le symbole vivant de la musique contemporaine »7, commentait le jeune musicien vénitien. Analysant l’aura internationale du professeur, Iannis Xenakis affirmait : « Il y avait un esprit, un style Scherchen que j’ai parfois retrouvé chez ses élèves et ses protégés, interprètes ou compositeurs tels Nono, Maderna, Izquierdo… On reconnaissait même cette âme chez des jeunes en apparence réfractaires, tel un Pierre Boulez » (Xenakis, 1986, p. 12). Autodidacte chevronné, son répertoire de découvertes était considérable. Il suffit d’arpenter la liste des grandes œuvres du XXᵉ siècle qui furent créées sous sa direction pour s’apercevoir combien Scherchen fut, « beaucoup plus que les vedettes avides de succès faciles, un infatigable et presque infaillible découvreur de talents »8, comme notait François-Bernard Mâche à la mort du chef d’orchestre allemand, en 1966 9.

    Une mission sans compromission

    Une fois adulte, après avoir installé les Incontri musicali 10 (Nono, 2007, p. 46-48) dès 1956, où bon nombre de partitions majeures de la musique contemporaine ont été créées jusqu’en 1960, Bruno Maderna dirigera naturellement l’Ensemble international de musique de chambre de Darmstadt 11 (de 1958 à 1967) et enseignera lui-même la direction d’orchestre au Mozarteum de Salzbourg entre 1967 et 1970. En 1971-1972, il sera à la tête du Berkshire Music Center de Tanglewood, avant d’être nommé directeur musical permanent de l’orchestre de la RAI (chaîne de la radio italienne) à Milan. Dans une lettre du 4 février 1972 adressée au professeur Francesco Siciliani – alors directeur de la programmation musicale de la Radio télévision italienne de Milan –, Maderna affirmait ne vouloir montrer aucun signe de compromission. La recette d’ingrédients proposée était claire : « 50 % de musique allant de Monteverdi (ou avant) à Mahler (non inclus), 30 % de Mahler à Webern. Pour les 20 % restants : de la période de l’immédiat après-guerre à nos jours. »12 Si Maderna enrobait souvent ses remarques d’un ton bienveillant et réconfortant, il n’en était pas moins dévoué, explicite, audacieux et franc. « Ton affirmatif, sens de la responsabilité, le professionnalisme le plus net. Ni vanité, ni orgueil, mais fierté », résumait à sa manière Martine Cadieu (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 338).

    Même si le musicien italien a fait beaucoup pour la diffusion de la musique moderne et contemporaine en Europe et aux États-Unis, Massimo Mila reconnaît sans fard, en 1976, que « l’Histoire reconnaîtra le compositeur »13 (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 327). Auteur de nombreux opus (pièces électroniques, concertos…), Maderna a même écrit de la musique de film. Dans ce cadre, notons par exemple La mort a pondu un œuf, réalisé par Giulio Questi, en 1968, avec – entre autres – Gina Lollobrigida et Jean-Louis Trintignant.

    Bande originale du film La Mort a pondu un œuf, de Giulio Questi.

    Antoine Goléa a néanmoins porté un jugement différent de celui de son confrère ultramontain : « Maderna n’a jamais été un créateur très original ni très puissant, et il le savait d’ailleurs », notait-il dans le second tome de son Histoire de la musique (Goléa, 1977, p. 809). Auteur du premier ouvrage consacré à l’œuvre madernienne, Massimo Mila avait coutume de parler du « catholicisme de l’interprète », à propos de l’art du maestro. « Celui dont le métier est l’interprétation musicale ne s’enferme pas dans l’exclusivisme factieux et individualiste du pur compositeur, il ne se retranche pas désespérément dans la cellule de son propre moi, fermant portes et fenêtres et niant rageusement le monde extérieur, par crainte que celui-ci ne trouble et n’entrave la croissance de sa délicate petite plante. L’interprète épouse nécessairement, tour à tour, les œuvres qu’il exécute. Il s’unit lui-même aux apparitions multiformes de la musique » (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 329).

    La famille des journalistes et le groupe singulier de ses amis ont vu en Maderna un chef d’orchestre tantôt « humaniste », tantôt « idéal », un artiste hédoniste, un « extraordinaire animateur » (Deliège, 2003, p. 122) et même un pédagogue de « type maïeutique » (Nono, Bourgois, p. 413). Considéré comme « l’un des chefs les plus recherchés pour la direction des œuvres de concert et des opéras modernes » (Rostand, 1970, p. 146), Bruno Maderna était alors demandé partout comme le sauveur, notamment grâce à son ouverture extrêmement large aux différentes esthétiques musicales des années 1960-1970. Faut-il rappeler cette pétition signée en 1966 par Louis Andriessen, Reinbert de Leeuw et Peter Schat – entre autres – contestant le manque de musique contemporaine au sein du Concertgebouw d’Amsterdam et demandant la venue quasi prophétique de Bruno Maderna en remplacement de Bernard Haitink ? Luigi Nono disait qu’il était « l’incarnation de la plus noble générosité humaine […] Et avec la musique, la vivacité et le dynamisme de son intelligence, toujours en prospection, toujours ouverte vers ces espaces où la musique, les nouvelles méthodes compositionnelles s’interpénètrent, résolue dans la mesure où l’homme vit en tant que sujet dans notre temps, toujours rendue vers l’homme. C’est ainsi que Bruno vivait et continue à vivre » (Nono, 1993, p. 41314), confirmait son ex-élève et ami, juste après le décès tragique en 1973.

    Du chef d’orchestre

    Cependant, dans le monde très fermé de la direction d’orchestre, une différence reste à distinguer entre chef d’orchestre instrumentiste et chef d’orchestre compositeur (Bitter, WDR, 1975). Ainsi pour Maderna, cette différence était de taille car, pour lui, les notions de chef et de créateur devaient être complémentaires et équivalentes : il a ainsi semé la polémique aux États-Unis en répondant un jour aux questions d’un journaliste qui lui demandait qui était le meilleur chef entre Arturo Toscanini et Pierre Boulez. Selon lui, l’officier du Metropolitan à New York était un chef stupéfiant mais il n’était malheureusement qu’un violoncelliste 15. « Chaque fois qu’il dirigeait de la musique d’une autre époque que la sienne, il était clair qu’il ne pouvait pas la comprendre. Son Mozart était merveilleux, mais ce n’était pas du Mozart. Dans Verdi, Wagner, Dukas, il était incroyable. Mais il n’était pas suffisamment cultivé. En musique, être de simples spécialistes ne suffit pas. Il faut être des humanistes », dénonçait sans scrupules Bruno Maderna (Maderna, New York Times, 1972).

    Expérimenté autant qu’instinctif, raisonné autant qu’intuitif, Bruno Maderna véhiculait une gestique sobre avec baguette (mais parfois à mains nues) et ne faisait aucun effet de manche pour épater la galerie ou pour arriver à ses fins 16. Ne versant dans aucun pathétisme primaire, la signalétique s’appuyait sur des ordres courts et des mouvements légers, même dans les acmés les plus emphatiques. « Jamais de cette sorte de ballet que dansent les chefs devant leur public, sans même que les musiciens s’en aperçoivent. La tête bougeait peu, mais les yeux étaient partout , a remarqué son assistant Konrad Boehmer (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 350). Souci de la netteté, précision clinique pour déclencher l’émergence des pupitres ou ciseler différents plans sonores restent les points forts et probants du chef d’orchestre vénitien. Pierre Boulez 17 se souvient d’une « gestuelle ni austère, ni extravagante, ni même démonstrative » (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559). Sous la forme d’une confidence, il a même livré : « Plus Maderna a grossi, plus sa gestuelle est devenue calme. Il avait en outre de sérieux problèmes respiratoires. Je l’ai vu diriger L’Histoire du soldat, à Darmstadt, en 1963. Au premier rang, j’entendais son souffle plus que la musique. « Ce râle, c’était physiquement difficile à supporter », avoue encore Boulez. Mentionnons aussi cette anecdote qui a fait le tour du monde et qui relate un échange entre Maderna et un contrebassiste somme toute consciencieux : « Mais non, vous jouez trop tôt. Il n’y a rien là. — Mais si, j’ai des notes. » Maderna rentre son ventre et regarde la partition : « Ah oui ! ». « Ce sont des choses dont on se souvient, parce que le personnage était drôle » (À Bruno Maderna, vol. 2, ibid.), rappelle à sa manière l’auteur de Pli selon Pli.

    Le « Tout-monde » madernien

    Semblable au « poète partageant la vie du monde » dépeint par Édouard Glissant (Glissant, 1997, p. 147), Bruno Maderna croquait l’existence à pleines dents – en tant qu’expert créateur, vivant entre le legs à dépoussiérer de la musica antiqua et l’espoir insouciant de l’expression expérimentale. Pour Maderna, il s’agissait de « comprendre que l’art, comme l’amour, ne peut s’épanouir que libre ; comprendre qu’on peut aimer plusieurs êtres et plusieurs styles, avoir plusieurs tendances ou contradictions » (Cadieu, 1992, p. 76). Pleine et entière, la sphère musicale se devait d’illuminer un « Tout-monde » – selon l’expression d’Édouard Glissant (Glissant, 1990, p. 176) – dont l’intégralité sert à refléter et à révéler les tenants et les aboutissants de la destinée, des faits quotidiens et même des gestes d’ordre social (voire politique). De fait, l’univers madernien accuse autant que faire se peut les dépendances du profane et du religieux, les racines du savant et du populaire, la part de l’humour et l’aspiration au spirituel, l’expression et la communication, la cérémonie du concert et le spectacle de danse, l’opérette ou l’opéra, la nature et l’artifice, l’engagement politique et le bon plaisir (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 265-269)… Dans ce sillage indubitablement éclectique 18, entre répertoire et création, son catalogue a couronné autant Claudio Monteverdi que Franz Lehár, Ottavio Petrucci que Virgil Thomson, Henry Purcell que Hugo Wolf, Karl Ditters von Dittersdorf que Charles Ives, Gustave Charpentier que Juan Hidalgo, Jules Massenet qu’Igor Stravinsky, Erik Satie qu’Irving Berlin, Paul Hindemith que Gian Carlo Menotti, Vittorio Fellegara qu’Arnold Schoenberg…

    Enregistrement de la Sérénade d’Arnold Schoenberg par Bruno Maderna et l’Ensemble Melos.

    « Maderna était un pragmatique, aussi proche de la musique en l’interprétant qu’en la composant », remarquait Pierre Boulez (1981, p. 550). Pour l’artiste transalpin – musicien de la vie 19 – une partition « accomplie » devait tenir du lien complexe existant entre l’acte créateur réussi et son accomplissement pratique, du tissage entre sa composition effective et sa réalisation stylistique : cristallisant un tout, l’œuvre véritable devenait alors, pour Maderna, une équation esthétique, un calcul poétique, un véritable problème existentiel à résoudre tant sur le plan musical qu’historique, tant au niveau philologique que philosophique. « On ne peut pas se retrancher, chair et esprit, de l’univers vivant qui nous entoure et dans lequel nous nous mouvons avec amour et révolte tour à tour », clamait-il (Cadieu, 1992, p. 76).

    « Mahler était devenu une obsession pour Maderna. »

    Mike Ashman20

    Voyez cet exemple affectueusement orienté vers la musique de Gustav Mahler21 dont Bruno Maderna savait dévoiler le souffle (l’anima), la dynamique symphonique ainsi que les moindres secrets fantasques et discrétionnaires⁣22.
    « Récemment, je suis tombé amoureux de Mahler, déclarait Maderna, et c’est désormais pour moi quelque chose d’encore plus important que mon admiration pour Debussy et Schoenberg : c’est le choix de toute culture et je pourrai l’emporter avec moi « comme une bannière pour prendre d’assaut les remparts »23, avouait-il. En outre, le clarinettiste du BBC Orchestra se souvient qu’il était très agréable de travailler avec le maestro : « sa technique était assez sauvage et improvisée, mais très bonne. Sa vision était souvent très romantique, pas du tout analytique. »24 Dans cet article du New York Times du 9 janvier 1972 (déjà cité), l’auteur de la Serenata per un satellite a également relaté : « Pour diriger Mahler, vous devez comprendre que ce n’est pas seulement de la belle musique, mais un problème culturel. Vous devez voir dans la musique, mais aussi dans l’homme, dans toute sa cosmologie. Mahler est aussi un problème compositionnel, et quand un compositeur se trouve devant le même problème, il sait comment le résoudre. »

    À bon droit, il considérait le père de la Symphonie « des mille » comme l’incarnation suprême du poète souverain : ainsi « dans ses symphonies, et en particulier dans la Septième, je crois qu’il y a l’homme dans toute sa complexité, et même avec ses erreurs et son sale caractère, mais éclairés par une tension intérieure toujours très forte, par un arc tendu vers la totalité et l’absolu. Aujourd’hui, je sais combien Mahler est actuel, je sens que c’est précisément lui le poète, l’Idéal comme je me l’imaginais », a relaté avec émotion Bruno Maderna, en habits de chef d’orchestre (Bruno Maderna, Documenti, 1985, p. 109). De plus, au sujet de la Neuvième symphonie du compositeur autrichien, Dominic Gill – à l’évidence convaincu et ému – a écrit ces mots dans les colonnes du Musical Times, en avril 1971 : « C’était un Mahler presque ensoleillé : une crise au soleil, surmontée dans la chaleur d’un soir d’été. Les dernières pages étaient absolument magnifiques, absolument justes : le tempo ralenti jusqu’au néant, vidé de douceur, incommensurablement pur. »

    Enregistrement de la Symphonie n° 9 de Gustav Mahler par Bruno Maderna et l’Orchestre symphonique de la BBC.

    « Je vois qu’on a perdu la façon vraie d’écouter. »

    Bruno Maderna 25

    Dans ce domaine inhérent à la vie de la musique, la palette d’interprétation caressée par Bruno Maderna a été véritablement d’envergure. Faut-il rappeler qu’il a dirigé quasiment tout le répertoire d’Ockeghem à Méfano 26 ? « C’était un peu comme un singe qui aurait pu sauter en souplesse d’un arbre à l’autre de la musique, avec une incroyable désinvolture » (Boulez, 1981, p. 550), a noté Pierre Boulez à la mort de son collègue. Pour sa part, parlant de multiplicité et de circularité, Édouard Glissant concluait en trois mots : « La Transhistoire s’étend » (Glissant, 1990, p. 113). En fait, Bruno Maderna avait résolument saisi que « la musique touche directement, depuis le jazz jusqu’à la musique d’avant-garde. On a gagné une condition nouvelle : le public peut entendre des œuvres des siècles différents, et il a plaisir à faire des comparaisons », déclarait-il en 1965 (Cadieu, 1992, p. 77).

    Au niveau de la musique ancienne que Bruno Maderna a parfois transcrite (à l’image de son collègue Luciano Berio 27), citons juste le répertoire franco-flamand (montré en amont par Gian Francesco Malipiero), les pages de Compère, Ockeghem, les Sonates de Legrenzi, les Concerti de Torelli et de Vivaldi28, les Symphoniae sacrae de Giovanni Gabrieli, Griselda d’Alessandro Scarlatti, le Magnificat quarti toni de Josquin Desprez, des partitions extraites du Fitzwilliam Virginal Book (signées par Byrd, Philips…), le Magnificat ou les Concerti pour clavier et orchestre de Bach, The Fairy Queen (avec Cathy Berberian parfois appelée dans les programmes Catherine Berio) ou Didon et Énée de Purcell (ce dernier opéra ayant été donné à la Piccola Scala en 1963), l’Orfeo de Monteverdi (réalisation très personnelle de Maderna donnée au Festival de Hollande en 1967)…

    Lors des légendaires cours de Darmstadt 29, Maderna a même dirigé L’Amfiparnasso (1594), comédie harmonique en trois actes et un prologue d’Orazio Vecchi. En août 1966, dans ce temple allemand de l’avant-garde musicale, Maderna ne déclarait-il pas : « En tant que professeur, mon souhait serait d’accomplir une croisade afin de convaincre de la nécessité d’étudier la musique ancienne : voilà d’où provient le manque de technique » (Bosseur, 2010, p. 17).  Dans ce sillage, Alain Poirier a analysé avec justesse ce rapport particulier à la visitation comme pouvant émaner d’un exercice de relativité circonstanciée. « Lire le passé en fonction du présent constitue désormais, et pour toute cette génération, un mode de lecture, un filtre procédant d’une volonté de relecture – celle qui marque parallèlement les écrits de Butor ou de Barthes à la même époque » (Poirier, 2002, p. 229). De fait, en 1965, Bruno Maderna disait chercher dans le patrimoine ancien l’aspect toujours neuf du matériau. « Je veux en donner les sonorités réelles, peut-être surprenantes pour des endormis, non pour des vivants ! », confiait-il à Martine Cadieu (Cadieu, 1992, p. 81).

    Concernant le répertoire classique, romantique et moderne, remarquons également la visite enthousiaste d’un territoire extrêmement fertile, allant de Wolfgang Amadeus Mozart à Olivier Messiaen en passant par Franz Schubert, Robert Schumann, Johannes Brahms, Franz Liszt, Hector Berlioz, Carl Maria von Weber, Felix Mendelssohn, Richard Wagner, Claude Debussy, Gustav Mahler, Maurice Ravel, Richard Strauss, Alexandre Borodine, Igor Stravinsky 30, Béla Bartók 31, Arnold Schoenberg, Alban Berg, Anton Webern, Serge Prokofiev, Kurt Weill, Edgard Varèse ou Darius Milhaud… À chaque lecture attentive, l’œuvre est habitée, incarnée, servie à sa juste valeur humaniste. À propos de l’enregistrement de L’Heure espagnole de Maurice Ravel, en novembre 1960 au Royal Albert Hall de Londres, Carlo Curami observait que « le mérite de Bruno Maderna est d’avoir réussi à fondre les artistes dans un discours d’interprétation musicale qui ne doit rien au hasard et qui résulte d’un raffinement intellectuel extrême » (Curami, 1993, p. 6).

    Enregistrement de L’Heure espagnole de Maurice Ravel par Bruno Maderna avec l’Orchestre symphonique de la BBC.

    Au sujet de l’auteur d’Ionisation, Luigi Nono a évoqué cette période bénie du début des sixties : « Bruno fut particulièrement proche de Varèse dans ces années : il était devenu l’un des grands chefs d’orchestre les plus assidus et les plus inspirés de sa musique. Je me souviens très bien de Bruno occupé à déchiffrer ses partitions avec le compositeur à côté de lui ; c’était un très beau rapport musical et amical auquel je participais aussi » (Nono, 1993, p. 48). Dans ce domaine « classique » où l’écriture musicale reste plutôt fidèle au solfeggio de nos ancêtres, Bruno Maderna désirait dépoussiérer un à un les objets-cultes, standardisés lors de concerts-musées de la musique, comme il voulait combattre ardemment les interprétations dites « traditionnelles », mal assumées par les interprètes vieillissants de ces œuvres pourtant phares. Comme le relevait Édouard Glissant, « ouvrir l’imaginaire des langues, les doter de lieux nouveaux, revient à combattre réellement les uniformités, les dominances, les standards » (Glissant, 1990, p. 225).

    En 1970, bravant toute réserve bienséante, Bruno Maderna s’est expliqué en ces termes : « Le pauvre Beethoven, par exemple, devient ridicule avec toute l’emphase et la fausse grandiloquence dont on le surcharge ; de nombreux chefs d’orchestre célèbres ont attribué à Beethoven des intentions qu’il n’a pas. Nous, en Italie, nous ne sommes pas capables de bien interpréter Verdi : trop de pauses, trop d’arrêts et d’exagérations de toutes sortes que le compositeur ne voulait certainement pas. En France, on est terrible avec Debussy. Aucun chef français n’est capable de diriger ses œuvres : ils les jouent uniquement pianissimo. En Allemagne, c’est encore pire avec Wagner : les rythmes deviennent infinis, pour paraître plus wagnériens. À la fin, on se fait des grandes œuvres l’idée qu’on peut se faire de la peinture de Raphaël ou de Giorgione en ayant vu seulement des reproductions chez son coiffeur. » 32

    À plusieurs reprises, Olivier Messiaen a rendu hommage au chef d’orchestre Bruno Maderna. D’une part, le compositeur français a dit qu’il avait été séduit par l’exécution de son œuvre Et exspecto resurrectionem mortuorum devant l’Apâdânâ de Persépolis (Messiaen, 1986, p. 154). D’autre part, il a tenu à honorer « un merveilleux musicien mort prématurément », qui a dirigé plusieurs de ses œuvres (dont les Oiseaux exotiques à la BBC) et qui était « un admirable chef debussyste. Personne n’a mieux dirigé que Maderna Jeux et Iberia. Il était également un vrai mozartien et l’a prouvé en conduisant plusieurs séances de l’intégrale des concertos de piano de Mozart qu’Yvonne Loriod a donnée jadis à Paris » (Messiaen, 1986, p. 224). Il s’agissait de la présentation par Messiaen des vingt-deux opus concertants de Wolfgang Amadeus Mozart au Conservatoire de Paris, durant l’hiver 196433, l’orchestre étant placé tour à tour sous la houlette de Pierre Boulez, Bruno Maderna ou Louis Martin (Boivin, 1995, p. 237). De plus, notons qu’à l’écoute des enregistrements de La Mer et de Jeux – deux partitions orchestrales dirigées par Maderna – « ressortaient de manière admirable, et sans doute nouvelle pour l’époque, la variété et la complexité de la texture métrico-rythmique et timbrique de la musique de Debussy, le jeu des plans sonores, de l’articulation des séquences temporelles, mais sans renier les émotions et les gestes », a analysé Gianfranco Vinay (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 545).

    Au regard de la musique contemporaine, Bruno Maderna se proposait vaillamment de ne programmer que des « œuvres sûres, couronnées de succès, ou, de toute façon, d’un engagement et d’un intérêt très élevé ». Par ailleurs, il mettait un point d’honneur à ne pas programmer ses propres partitions 34, afin de pouvoir refuser plus librement les opus médiocres ou décevants de ses confrères, ou les partitions que d’autres essaieraient de lui imposer indirectement. « Je me ferai des ennemis mais à visage découvert »35, écrivait-il à Francesco Siciliani, le 4 février 1972. Nonobstant, à l’instar d’Hermann Scherchen créant à Paris les Déserts d’Edgard Varèse, ne cachons pas que Bruno Maderna a essuyé, lui aussi, quelques scandales (Nono, 1993, p. 359-364) dont, en avril 196136 à Venise, celui de la création mémorable d’Intolleranza 1960 de Luigi Nono 37. Quelque temps auparavant, Pierre Boulez et Bruno Maderna s’étaient connus (en 1952) aux Internationale Ferienkurse für Neue Musik Darmstadt (Trudu, 1992). Parmi de nombreux souvenirs, l’auteur des Structures a révélé que son camarade « dirigeait très bien. Mais quand les œuvres ne l’intéressaient pas, surtout à Darmstadt, il improvisait » (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559). Dans cette optique, lors d’une émission télévisée à la RAI de Milan diffusée en 1969, Maderna déclarait : « Mon travail de composition s’achève avec les répétitions. Sur scène, je me laisse aller au gré de l’improvisation » (RAI, 1969).

    Bien sûr, Bruno Maderna a dirigé ses contemporains italiens, tous genres et tous styles confondus. Défenseur zélé du patrimoine musical de son pays, il a ainsi conduit moult partitions de générations différentes, dont Pause del silenzio, le Quatrième concerto pour piano et orchestre ou la Sinfonia dello Zodiaco de Gian Francesco Malipiero, Salmo IXNoche oscura de Goffredo Petrassi, Dialoghi de Luigi Dallapiccola (en création mondiale à Venise en septembre 1960), Il canto sospeso (entre autres) de Luigi Nono ainsi que les créations mondiales de Composizione per orchestra n° 1 ou Memento, Romance de la guardia civil espanola à Hambourg, España en el corazón ou Composizione per orchestra n° 2 à Darmstadt, Canciones para Silvia à Londres – autant de titres de Luigi Nono. Songeons également à Thumos de Girolamo Arrigo, Allez hop (avec Cathy Berberian), Serenata I (avec Severino Gazzelloni), Tempi concertati ou Sinfonia de Luciano Berio (Osmond-Smith, 1989, p. 12) 38, mais aussi au Triplum d’Aldo Clementi, Parole da Beckett de Giacomo Manzoni, et même au Concerto soirée de Nino Rota…

    Bruno Maderna a aussi défriché les œuvres des adeptes sériels, des visiteurs zélés et des « scholistes »39 convaincus de Darmstadt 40, centre international spécialisé dans la musique contemporaine qu’il découvre dès l’été 1950 – se sentant quelques proches affinités, Claude Ballif (alors en Allemagne) n’appelait-il pas Maderna le « Balzac de ces temps-là » (Ballif, 1992, p. 57) ? Parmi tant de propositions, citons : Position de Konrad Boehmer, Concerto pour piano et orchestre de Kees van Baaren (avec Alois Kontarsky au clavier), Available Forms ou From Here d’Earle Brown 41, Glossolalie de Dieter Schnebel, Roméo et Juliette de Boris Blacher, Cummings ist der DichterFigures-Doubles-Prismes ou Polyphonie X de Pierre Boulez (cette dernière pièce ayant fait scandale), Gruppen ou Kontrapunkte de Karlheinz Stockhausen, Aventures et Nouvelles aventures, Ramifications ou le Concerto pour violoncelle de György Ligeti, Rimes d’Henri Pousseur, Introversion d’Helmut Lachenmann, Magies de Francis Miroglio, Imaginario II de Luis de Pablo… autant de pièces aux esthétiques parfois très opposées qui ont été pour la plupart créées lors des fameux cours estivaux, entre 1952 et 1968 (Borio et Danuser, 1997 ; Metzger et Riehn, 1999). Se remémorant les soirées off qui avaient lieu après les concerts de Darmstadt (séances survoltées au possible et parfois bien arrosées dans les auberges locales), André Boucourechliev a évoqué les épopées circonstanciées de quelques protagonistes cosmopolites : « À toute heure du jour et de la nuit, Maderna tenait une espèce de “boutique de doléances” où venaient se plaindre ceux qu’on n’avait pas joués ; en général, il arrondissait les angles ; parfois il ne pouvait faire éviter quelque molestage ou échange de coups » (Von der Weid, 2010, p. 288).

    Une petite expérience d’interprétation

    Plus sérieusement, afin d’appréhender la spécificité de la compréhension des partitions conduites par le chef vénitien, nous avons voulu comparer deux enregistrements discographiques 42d’« Avant l’artisanat furieux », la pièce instrumentale inaugurale du Marteau sans maître (1953) de Pierre Boulez : l’un dirigé par Maderna, l’autre par Boulez. En dehors des différences dues à des prises de son foncièrement dissemblables (datant pourtant de la même époque : 1961 et 1962), l’Italien s’est penché sur le global alors que le Français a investi le local.

    D’une part, la prédominance des instruments de tessiture moyenne (flûte en sol, alto, guitare et vibraphone) au sein de ce premier mouvement boulézien a fait prendre un repère métronomique assez lent à Bruno Maderna, bien que la partition demandât un tempo noté « rapide » (208 à la noire). Il semblerait que ceci soit contraire à sa manière de voir les mouvements de danse inclus dans certaines symphonies de Mozart, pour lesquels Maderna avait tendance à prendre des tempi plus rapides (cf. À Bruno Maderna, vol. 2, p. 541). Dans ce registre, le clarinettiste anglais Colin Bradbury a fait aussi mention d’une « Huitième de Beethoven d’une rapidité incroyable ! » (in Ashman, BBCL 4179-2, p. 12). Par ailleurs, Célestin Deliège avait remarqué que Bruno Maderna se gaussait « des minutages toujours forcés, indiqués dans les partitions » (cf. Deliège, 2003, p. 540).

    Incontestablement, la vision madernienne du prélude du Marteau sans maître a été ici analytique, accusant à certains égards un sens avéré du détail et mettant en relief un vocabulaire sonore bien articulé et proprement prononcé (même si l’alto de Dino Asciolla, par exemple, n’est pas forcément très en mesure – notamment à la toute fin du mouvement). Pour information complémentaire, il faut peut-être savoir que Boulez n’a jamais entendu ses propres œuvres dirigées par Maderna, ni Le Marteau sans maître, ni Le Soleil des eaux, ni les autres. « Il les a interprétées comme il a voulu. Je savais qu’il avait un grand sens musical, une musicalité, une séduction naturelle, difficiles à expliquer, dans ce qu’il faisait. Ce n’était pas la rigueur qui importait chez lui. Il obtenait un son, même si celui-ci n’était pas toujours précis », expliquera-t-il par la suite (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559).

    D’autre part, à considérer maintenant la version de la partition dirigée par Boulez, d’emblée elle montre manifestement un tempo d’allure plus rapide comme indiqué sur le repère métronomique. Mais contrairement à la version madernienne, la conduite boulézienne, somme toute plus fluide, prend le parti d’embrasser la phrase entendue cette fois dans son long terme, sculptant l’aura globale du quatuor en présence plus que la singularité pointilliste de chacun des quatre discours à additionner pour en déduire un tout. Alors, si on peut être éventuellement d’accord avec Maderna que le chef-compositeur est plus à même de comprendre les œuvres 43, par rapport au chef-instrumentiste, faut-il créer une nouvelle différence entre chef-compositeur non auteur de l’opus et chef-compositeur auteur de sa propre production ? Contrairement à certains commentateurs sûrs de leur fait, Bruno Maderna trouvait que les disques de Petrouchka, de la Symphonie de psaumes ou du Jeu de cartes dirigés par Igor Stravinsky étaient « d’excellentes versions » 44.

    De la musique contemporaine

    Certes, en dehors des anciens et des modernes, des baroques et des romantiques, Bruno Maderna a bien évidemment dirigé également d’autres compositeurs de sa génération, « souplesse »45 et ouverture d’esprit faisant partie de ses points forts. Songeons par exemple à Krzysztof Penderecki (Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima de 1959-1961 que Maderna conduit lors d’un concert à Rotterdam, en février 1967), à Witold Lutosławski (Jeux vénitiens datant de 1961 46), à Iannis Xenakis (Stratégie 47 de 1962), ou encore aux compositeurs plus jeunes comme Jean-Claude Éloy (Équivalences de 1965), Paul Méfano dont la partition pour voix et orchestre baptisée Paraboles 48 a été interprétée au début de l’année 1965, lors de la saison parisienne du Domaine musical, ou Carlos Roqué Alsina (Funktionen à Darmstadt en 1966, Symptom à la Radio de Hambourg en 1969)…

    Affiche d’un concert d’œuvres cosmopolites placé sous la direction de Bruno Maderna (Darmstadt, 27 septembre 1966).

    Un peu lassé, après avoir parlé de nombreux concerts qu’il dirigeait dans les années 1950 à Hambourg, à Stockholm ou à Copenhague, Bruno Maderna écrivait à Luigi Rognoni : « J’ai du succès. Mais on ne m’invite chez nous que pour des enregistrements sur la troisième chaîne. Comme d’habitude, la musique qui devrait être vécue plus que sentie est le privilège d’une minorité » (Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 40). Attiré par les différentes facettes kaléidoscopiques et complémentaires du « Tout-monde » (populaire et savant), Bruno Maderna militait autant pour les plis de l’œuvre ouverte que pour les replis de la pensée « archipélique » 49 (surtout au niveau compositionnel, à l’instar de son ami André Boucourechliev 50). « Héros »51 au grand cœur, ce « fils de l’Italie »52 voulait autant percevoir les ruses combinatoires du hasard qu’ébranler sciemment les affects convenus de l’humanité tout entière. Comme l’énonce encore Édouard Glissant, « la Mémoire est un archipel, nous y sommes des îles que les vents inspirés mènent à dérader » (Glissant, 2006, p. 164). Dans le contexte de la pluralité de l’épars, Luciano Berio désirait, en 1981, « convaincre les éditeurs et les amis musiciens de rassembler toutes les œuvres de Bruno pour établir des éditions qui ne portent pas trop ouvertement la marque des événements, des difficultés quotidiennes, de la précipitation et des solutions hâtives » (Berio, 1983, p. 71).

    En guise de conclusion, laissons une fois encore la parole à Luigi Nono qui, au lendemain de la mort de son professeur, relatait : « Bruno Maderna continue à être aimé et apprécié par des orchestres, des solistes, des compositeurs et par des milliers de gens. Tous ont été, à travers lui, mis en communication directe avec la réalité vivante de la musique devenue intelligible quant à sa signification, sa structure et sa fonction » (Nono, 1993, p. 414). Ces propos sincères semblent résumer à merveille la part positive de l’aura du maestro qui rayonne sporadiquement encore aujourd’hui parmi les (trop rares) études de spécialistes. Au niveau de la direction d’orchestre (comme au plan de la composition), nous avons eu à faire au passage sidérant d’une comète inspirée. Que cette étoile resplendisse à jamais dans le firmament des génies à découvrir ou à redécouvrir.

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    Notes

    1. Bruno Maderna, Programme du IXᵉ festival di Musica contemporanea de la Biennale de Venise, 1946. ↩︎
    2. Édouard Glissant, 1997, p. 68. ↩︎
    3. Violoniste, Bruno Maderna a commencé l’étude de la musique à l’âge de 4 ans. ↩︎
    4. L’article de journal allemand se poursuit ainsi : « Même Mussolini s’intéressa à la carrière artistique du jeune Bruno Maderna qui, voici quelques mois, a fêté ses 16 ans. Une bourse de l’État l’a aidé à étudier ce qu’il peut étudier dans son art auprès du célèbre chef d’orchestre et compositeur milanais Arrigo Perollo » (extrait du Tagesbots du 28 juillet 1936. Cet article de presse est reproduit dans : À Bruno Maderna, 2007, vol. 1, p. 460). ↩︎
    5. D’après la lettre de Bruno Maderna envoyée à Vérone à Irma Manfredi le 13 aout 1941 (correspondance avec la dame qui l’avait adoptée, reproduite dans : À Bruno Maderna, 2007, vol. 1, p. 474-475). Voir également les informations provenant des propos de Maderna tenus en janvier 1970 et reproduits dans : Fearn, 1990, p. 299. ↩︎
    6. Au début des années 1960, Bruno Maderna a déjà « la réputation d’être le digne successeur de Scherchen », lit-on dans Bernard, 1963, p. 1474-1475. De même, Antoine Goléa écrit que le chef d’orchestre italien « a joué pour la génération d’après 1945, exactement le rôle de Scherchen pour celle d’après 1910 » (Goléa, 1977, p. 809). ↩︎
    7. Stone G. et Stout A., « Entretien radiophonique avec Bruno Maderna », WEFM Chicago, 23 janvier 1970 (in Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 21). ↩︎
    8. « Quelques exemples : en 1911, création de Pierrot lunaire de Schönberg ; en 1924, création des premiers extraits de Wozzeck de Berg ; en 1936, le Concerto pour violon du même auteur ; en 1943, Variations op. 30 de Webern ; en 1954, Déserts de Varèse ; en 1957, Pithoprakta de Xenakis. » (Mâche, 2000, p. 46). ↩︎
    9. En 1966, Bruno Maderna est directeur musical de la Deutsche Oper à Berlin. Grâce à l’entremise de Luciano Berio, son assistant est Carlos Roqué Alsina. Bruno Maderna est le compositeur auquel il doit le plus et qu’il a le plus aimé. « Cet homme était un ange, et c’est à Darmstadt qu’il a dirigé ma musique, à la tête de son merveilleux Ensemble », raconte le pianiste compositeur d’origine argentine (cf. Galpérine, 2011, p. 51). ↩︎
    10. Les rencontres donneront naissance à une revue baptisée Incontri, fondée sur le modèle de la revue allemande Die Reihe (dirigée par Herbert Eimert avec la collaboration de Karlheinz Stockhausen). ↩︎
    11. Bruno Maderna a été fait « citoyen d’honneur » de la ville de Darmstadt en 1970. ↩︎
    12. Lettre reproduite dans : Bruno Maderna / Heinz Holliger, p. 30-33. Pour des visées complémentaires, prière de consulter les propos de Gianfranco Vinay, Pierre Albert Castanet et Paul Méfano tenus lors de la journée d’étude internationale intitulée Aimer Bruno Maderna (Paris, Centre de Documentation de la Musique Contemporaine, 3 février 2011 –communications orales en ligne sur le site du CDMC). Complété et augmenté à souhait, le présent article émane de ce colloque parisien. ↩︎
    13. Dans un texte intitulé « Pour Marino Zuccheri » daté d’août 1986, Luigi Nono, un brin amer, a posé cette question : « Pourquoi Bruno Maderna est-il aujourd’hui presque ou tout à fait oublié ? » (Nono, 1993, p. 467). À noter également que, curieusement, dans l’Histoire concise de la musique moderne (Paris, Fayard, 1978), Paul Griffiths ne cite à aucun moment le nom de Maderna. ↩︎
    14. Dans ce même volume, un autre texte intitulé « Musique et resistenza » qualifie Maderna de « pivot du renouveau de la situation musicale italienne » (p. 237). ↩︎
    15. Second violoncelliste à La Scala de Milan, Arturo Toscanini (1867-1957) a notamment participé en tant qu’instrumentiste à la création d’Otello de Giuseppe Verdi. Pour l’anecdote, Hermann Scherchen (1891-1966) était altiste dans l’Orchestre Blüthner avant d’être engagé, à l’âge de 20 ans, en tant que chef de l’Orchestre Philharmonique de Berlin ; Pierre Boulez était ondiste auprès de la compagnie Renaud-Barrault à Paris… ↩︎
    16. On peut voir Bruno Maderna faire répéter Déserts d’Edgard Varèse dans le film Hommage à Edgar Varèse réalisé en 1965 par Gérard Patris et Luc Ferrari (DVD Les Grandes répétitions, Paris, INA / K. Films, 2010). Voir également Maderna chef d’orchestre sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=6VOSVVelpH0 ↩︎
    17. À noter que Pierre Boulez a écrit en 1974-1975 Rituel – in memoriam Bruno Maderna pour orchestre en huit groupes, commande de la BBC (Londres). ↩︎
    18. Voir les différents enregistrements maderniens récoltés par Roberto Giuliani dans : « Politica culturale e musica d’avanguardia : la presenza di Bruno Maderna nella RAI degli anni Cinquanta » (Bruno Maderna, Studi e testimonianze, 2004,p. 66-105). Prière de consulter : Verzina, 2003, p. 373-392. Lire aussi la discographie annotée par Maurizio Romito dans À Bruno Maderna, vol. 2p. 587-623. ↩︎
    19. « Je voudrais me souvenir de sa grande générosité, mais aussi –et ce fut pour moi vraiment fondamental – de la manière complètement différente qu’il avait de vivre la musique », énonce Luigi Nono, « Une autobiographie de l’auteur racontée par Enzo Restagno » (Nono, 1993, p. 24). ↩︎
    20. Ashman, BBCL 4179-2, p. 12. ↩︎
    21. Compositeur que Maderna considérait comme un « tout culturel » (cf. Deliège, 2003, p. 540). ↩︎
    22. Cf. l’enregistrement extraordinaire de la Neuvième symphonie de Gustave Mahler dirigé par Bruno Maderna dont nous avons reproduit la pochette (cf. « BBC Legends » BBCL 4179-2). La prise de son date du 31 mars 1971 au Royal Festival Hall de Londres. ↩︎
    23. Propos cités par Ashman, BBCL 4179-2, p. 13. ↩︎
    24. Colin Bradbury cité par Ashman, BBCL 4179-2, p. 12. ↩︎
    25. Cadieu, 1992, p. 76. ↩︎
    26. Pour mémoire, Paul Méfano a composé en 1974 une partition pour violoncelle solo, ensemble instrumental et bande magnétique intitulée À Bruno Maderna. ↩︎
    27.  Luciano Berio a aussi arrangé des pièces de Monteverdi, Purcell, Boccherini… ↩︎
    28. Gian Francesco Malipiero lui a fait découvrir – entre autres – la musique d’Antonio Vivaldi. On sait que Maderna a ensuite activement participé à la préparation des éditions de la musique du « Prêtre roux ». ↩︎
    29. Rappelons que dans les années 1950, les concerts parisiens du Domaine Musical de Pierre Boulez programmaient aussi des partitions de Machaut, Dufay, Gesualdo, Monteverdi ou Dowland. ↩︎
    30. Cathy Berberian raconte qu’elle a eu un jour un désaccord avec Bruno Maderna à propos de l’interprétation des Pribaoutki et des Berceuses du Chat d’Igor Stravinsky (cf. la lettre de Cathy Berberian envoyée à Roman Haubenstock-Ramati et datée du 4 juillet 1963 dont un extrait est reproduit dans : Vila, 2003, p. 137). ↩︎
    31. En compagnie de Luigi Nono, Bruno Maderna a étudié dès 1947 – d’une manière comparée  le chromatisme de Béla Bartók, d’Arnold Schoenberg et des anciens contrapuntistes flamands (cf. Nono, 2007, p. 489). ↩︎
    32. George Stone et Alan Stout, « Entretien radiophonique avec Bruno Maderna », WEFM Chicago, 23 janvier 1970 (texte reproduit dans : Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 23). ↩︎
    33. Cette année-là, Roland de Candé perçoit Bruno Maderna comme l’un des chefs de file de la jeune école italienne qui « s’est engagé sur la voie tracée par Webern » (Candé, 1964, p. 144). À cette même époque, Marius Constant – compositeur et chef d’orchestre – avoue à Martine Cadieu qu’il « admire » Bruno Maderna (Cadieu, 1992, p. 43). ↩︎
    34. En dehors de la programmation signée par ses soins, Bruno Maderna dirigera néanmoins ses propres partitions tant en Italie qu’à l’étranger : à la Biennale de Venise, à la Biennale de Zagreb, à la RAI de Milan ou de Rome, à Vérone, Darmstadt, Cologne, New York, Rochester, Londres, au festival de Royan ou au festival de Hollande… entre autres (SerenataCantata da camera « 4 lettere », Concerto pour pianoConcertos pour hautbois n°2 et n°3HyperionStele per DiotimaQuadriviumGrande AulodiaVenetian JournalBiogrammaSatyricon…). Consulter par exemple : Besançon H., 2007. ↩︎
    35. Lettre de Bruno Maderna reproduite dans Studi su Bruno Maderna, 1989, p. 72-73. ↩︎
    36. Cette même année 1961, Daniel Charles note dans l’Encyclopédie de la musique que Bruno Maderna poursuit « une carrière remarquable, et très vite internationale, de chef d’orchestre » (1961, tome 3, p. 126). ↩︎
    37. À noter que Maderna avait monté avec Nono la bande magnétique de la première scène de la deuxième partie de cette action scénique militante, bande-son réalisée bien entendu au studio de phonologie de Milan qu’il dirigeait conjointement avec Berio. ↩︎
    38. De concert, Maderna et Berio ont partagé « le même enthousiasme pour un éventail encyclopédique de musique, passée et présente, et un scepticisme joyeux à l’égard des polémiques doctrinaires qui s’étaient rapidement développées autour de la « Nouvelle Musique » » (Osmond-Smith,1989, p. 12). ↩︎
    39. Terme d’Antoine Goléa paru dans « Quand le voile se déchire », Domaine musical nᵒ 1 – Bulletin international de musique contemporaine, 1954, p. 147. ↩︎
    40. Cf. Dalmonte, 1996, p. 199-205. Prière de lire aussi : Fearn, 1987. ↩︎
    41. Admiratif quant aux différents styles embrassés, Luigi Nono avouait que « Bruno Maderna faisait des miracles » (Nono, 1993, p. 456). ↩︎
    42. Il s’agit premièrement d’un ensemble instrumental dirigé par Bruno Maderna en janvier 1961, à Rome – durée : 2’01 (cf. La nuova musica, CD Stradivarius, STR 10028, volume 6) et deuxièmement de l’Ensemble du Domaine Musical dirigé par Pierre Boulez en octobre 1962, à Paris – durée : 1’20 (cf. Pierre Boulez, Le Domaine musical, coffret de CD Accord n° 476 92 09, volume 1 ou CD Adès 14.073-2 de 1964). Prière de consulter également la version dirigée par Maderna sur http://www.youtube.com/watch?v=zvWBiox8Hd8 ↩︎
    43. Précepte venant de l’enseignement d’Hermann Scherchen qui préconisait que « l’apprentissage de l’élève-chef doit être accompagné d’un enseignement pratique des plus intensifs à propos de la composition […] » (Scherchen, 1986, p. 22-23). ↩︎
    44. Lettre de Bruno Maderna à Irma Manfredi datée du 19 décembre 1939. ↩︎
    45. « La souplesse, tant dans la composition que dans la direction, a toujours été un trait dominant de son comportement », résumait à sa manière Célestin Deliège (Deliège, 2003, p. 533). ↩︎
    46. Partition que le compositeur polonais emporte avec lui au Berkshire Music Center de Tanglewood où il est professeur invité de composition en 1962 ; Maderna y séjournera dix ans plus tard… ↩︎
    47. Cette partition est conçue pour opposer deux chefs d’orchestre qui imaginent chacun une tactique musicale en fonction des règles édictées par l’autre. Le public qui sert d’arbitre déclare in fine l’ensemble vainqueur. À la création au festival de Venise (23 avril 1963), la phalange orchestrale menée par Bruno Maderna a gagné la joute sur celle conduite par Konstantin Simonovic. ↩︎
    48. Pour information : cette partition a été enregistrée dans un CD 2e2m collection, n°1007, publié en 1996. Compositeur-chef d’orchestre, Paul Méfano était considéré à l’époque comme « l’enfant terrible du Conservatoire » de Paris. À consulter l’article de La Tribune de Lausanne daté du 31 janvier 1965 et intitulé « Paul Méfano, le jeune homme doux qui met les instrumentistes en colère », nous pouvons nous rendre compte que l’heure était au scandale, la partition de Paraboles étant considérée comme une injure faite aux instrumentistes. Passant outre le chahut fomenté par le chef et les musiciens, le compositeur échappa de justesse à la police. Ayant eu vent de l’échauffourée via Olivier Messiaen, Pierre Boulez – dont Paul Méfano était aussi l’élève à Bâle – décida de faire jouer correctement cette œuvre le 20 janvier 1965, sous la direction de Bruno Maderna (cf. Aguila, 1992, p. 301-303). ↩︎
    49. Sur la pensée « archipélique », prière de lire : Glissant, 1997, p. 31. Par ailleurs, dans ce sillage rappelant la manière d’invention madernienne, le poète écrit que la pensée analytique est « invitée à construire des ensembles, dont les variances solidaires reconstituent la totalité du jeu. Ces ensembles ne sont pas des modèles, mais des échos-monde révélateurs. La pensée fait de la musique. » (Glissant, 1990, p. 107). ↩︎
    50. Martine Cadieu raconte qu’un jour Boucourechliev évoqua « les secrets de La Grande Aulodia de Maderna qu’il semblait avoir composée lui-même, tant il la connaissait de l’intérieur, dans un tel amour » (in Poirier, 2002, p. 35). ↩︎
    51. Cf. Sandro Cappelletto, « Une vie de héros entre hasard et fébrilité », Le Monde du 12 septembre 1991. ↩︎
    52. Expression d’Antoine Goléa qui dira également que Bruno Maderna a été le « véritable Scherchen de la nouvelle génération » (Cf. Goléa, 1962, p. 84). En outre, italien de souche, Maderna est mort à Darmstadt, naturalisé allemand. ↩︎
  • Les notes inégales en musique française : ce que nous apprennent les « ètrangers »

    Les notes inégales en musique française : ce que nous apprennent les « ètrangers »

    Résumé

    La façon de jouer les notes inégales dans la musique française, et dans celle de clavecin en particulier, reste un délicat sujet d’interrogation. Examiner la façon dont cette inégalité est notée ailleurs en Europe nous aide aujourd’hui à comprendre et à interpréter ce style de jeu si usuel chez les compositeurs français.

    Les notations musicales des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles continuent de poser à l’interprète d’aujourd’hui maintes questions délicates. Le passage de la partition d’une pièce à son exécution vocale ou instrumentale demande une familiarité avec un ou plutôt plusieurs solfèges différents de ceux des époques qui ont suivi. Les idiomes nationaux marqués, le mélange complexe de rupture et de continuité qui existe entre le Grand Siècle et les Lumières génèrent des notations très diverses qu’il convient d’examiner soigneusement. La façon de jouer les notes inégales dans la musique française en général, et dans celle de clavecin en particulier, provoque toujours maints débats passionnés.

    Cet article ne veut certainement pas faire un point exhaustif sur cette question, ni indiquer à quel endroit il convient ou non d’« inégaliser ». Son sujet est plutôt d’examiner comment cette inégalité est notée dans d’autres pays européens, et de quelle façon nous pouvons aujourd’hui en tirer un enseignement.

    Suite à trente ans de cours, de concerts et de disques consacrés au répertoire français, j’ai pu remarquer à quel point l’attitude des clavecinistes, mais aussi des organistes, vis-à-vis des notes inégales était récurrente. Puissent les auteurs étrangers contemporains des d’Anglebert, Couperin ou Rameau perturber un peu nos habitudes mais surtout nos craintes.

    François Couperin, dans sa méthode de clavecin, écrit ce paragraphe magnifique :

    « J’ai cru qu’il ne seroit pas inutile de dire un mot sur les mouvemens françois, et la diffèrence qu’ils ont avec ceux des jtaliens.

    Il y a selon moy dans notre façon d’ecrire la musique, des deffauts qui se raportent à la manière d’ècrire notre langue. C’est que nous ècrivons diffèremment de ce que nous èxècutons ; ce qui fait que les ètrangers joüent notre musique moins bien que nous ne fesons la leur. Au contraire les Italiens ècrivent leur musique dans les vrayes valeurs qu’ils l’ont pensèe. Par exemple. Nous pointons plusieurs croches de suite par degrés-conjoints ; Et cependant nous les marquons ègales ; notre usage nous a asservis ; Et nous continüons. » 1

    Ce texte est l’un des plus connus concernant la pratique habituelle des notes inégales (ou notes pointées). L’habitude d’écrire et d’imprimer des notes égales mais de les interpréter d’une façon plus ou moins inégale suivant le caractère du morceau est une spécificité de la musique française de cette époque. La prononciation de notre langue crée naturellement une sorte d’inégalité rythmique qui se devait d’être retrouvée chez les chanteurs mais aussi chez les instrumentistes, ceux-ci imitant ceux-là. Comme le dit un éminent claveciniste, spécialiste de ce répertoire : « Cette musique ne saurait donc exister sans plus ou moins d’inégalité. » 2

    Je l’ai dit plus haut, le sujet de cet article n’est pas d’indiquer les endroits où l’inégalité doit être jouée. Je signale simplement qu’en général cette inégalité s’applique essentiellement aux parties mélodiques, celles qui prennent en charge le discours ou les discours de la pièce, et non aux remplissages harmoniques qui peuvent les compléter. Ainsi, l’écriture luthée ou brisée, cette façon si prisée chez les clavecinistes français d’égrener l’harmonie horizontalement, avec de constants jeux de retards, ne se prête pas bien à un jeu inégal. Les Baricades mistérieuses de François Couperin (Sixième Ordre de son Second Livre de Pièces de Clavecin, Paris, 1716 ou 1717, p. 6 et 7) en sont le meilleur exemple. D’autre part, et sans doute à cause de cette égalité inhérente au style luthé, on a longtemps affirmé que les notes disjointes (que l’on rencontre beaucoup dans ce style) ne devaient jamais être jouées inégalement. Or, les notes disjointes lorsqu’elles font partie d’une mélodie peuvent être jouées inégales pour ne pas rompre le caractère global d’une phrase musicale. Pour ne citer qu’un exemple, dans l’Allemande de la suite en mi mineur/majeur de Jean-Philippe Rameau (Pièces de Clavessin, Paris, 1724), il est sans doute souhaitable de ne pas perturber l’inégalité des doubles-croches aux mesures 5, 6, 8 et 9 et aux mesures équivalentes dans la seconde partie de la pièce, sous prétexte que ces endroits de la mélodie comportent des notes disjointes qui forment des arpèges.

    Les Allemandes justement, qui ouvrent souvent les suites de danses françaises, me semblent un bon révélateur des problèmes, mais aussi des faux problèmes, qui peuvent se poser à l’interprète d’aujourd’hui. En complément du texte de Couperin cité plus haut, il convient d’ajouter ces phrases un peu plus anciennes du théoricien Michel (?) de Saint-Lambert :

    « Cette égalité de mouvement que nous demandons dans les Notes d’une même valeur ne s’observe pas dans les Croches, quand il y en a plusieurs de suite. On a coûtume d’en faire une longue & une bréve successivement, parce que cette inégalité leur donne plus de grace […]. Cependant cette inégalité de plusieurs Croches de suite, ne s’observe plus dans les Piéces dont la Mesure est à quatre temps, comme par exemple dans les Allemandes, à cause de la lenteur du mouvement. Alors l’inégalité tombe sur les doubles croches, s’il y en a. » 3

    Cette manière de jouer allait-elle réussir à passer les frontières ? L’art des clavecinistes français se devait d’être compris partout en Europe. Lorsque Couperin écrit : « Je souhaite que quelqu’un se donne la peine de nous traduire, pour L’utilité des ètrangers ; Et puisse leur procurer les moyens de juger de L’éxcèlence de notre Musique jnstrumentale » 4, il se réfère aux indications de caractère au début des pièces (Tendrement, Vivement…). Il souhaite les voir traduites. Dans le même temps, une autre « traduction » était faite par les « ètrangers » concernant justement cette convention rythmique de l’inégalité. Ceux-ci réussirent à la rendre compréhensible à leurs compatriotes, dès lors qu’elle était comme en exil, en l’indiquant textuellement.

    L’école de clavecin anglaise de la Restauration, à la fin du XVIIᵉ siècle, donne de beaux exemples d’une inégalité à la française notée textuellement avec précision. John Blow, William Croft ou Henry Purcell présentent des Almands à la française entièrement en notes inégales. A Choice of Collection of Lessons for the Harpsichord or Spinett de Purcell fut publié par sa veuve en 1696, un an après la mort du compositeur survenue en 1695. Il regroupe huit suites qui comportent toutes une Almand. Sur ces huit Almands du livre, cinq d’entre elles sont écrites en rythme pointé : celles des suites II en sol mineur, III en sol majeur, VI en ré majeur, VII en ré mineur et VIII en fa majeur. J’ajoute que l’Almand de la suite IV en la mineur existe dans plusieurs manuscrits anglais de l’époque entièrement notée en doubles-croches pointées et triples-croches. Jouées avec le rythme indiqué, ces Almands de Purcell sonnent comme devaient sonner celles de ses collègues parisiens : Nicolas Lebègue, Élizabeth Jacquet de La Guerre ou Jean Henry d’Anglebert par exemple.

    L’école allemande de clavecin du XVIIIᵉ siècle est aussi riche d’enseignement. Georg Philipp Telemann, ardent défenseur du style français, publia dans ses [36] Fantaisies pour le clavessin (Hambourg, 1732-1733) des fantaisies à l’italienne et à la française. Dans celles à la française, il marque très clairement des notes inégales, comme par exemple dans le premier mouvement de la Fantaisie III en ré majeur (TWV 33 :15), qui est une magnifique Allemande d’une atmosphère toute versaillaise. L’un de ces meilleurs « traducteurs » ne serait-il pas Johann Sebastian Bach lui-même ? L’intérêt de Bach pour la musique française n’est plus à souligner. Dans le second volume de Das Wohltemperierte Clavier (Leipzig, achevé en 1742), le prélude en sol mineur (BWV 885) est entièrement noté en doubles-croches pointées et triples-croches.

    Johann Sebastian Bach, Praeludium XVI en sol mineur BWV 885 (édition G. Henle Verlag, München, 1950).

    Cette pièce magnifique à quatre temps Largo est influencée par le style des Allemandes françaises et sans doute par celles de Jean Henry d’Anglebert dans son livre Pièces de Clavecin (Paris, 1689). Bach connaissait cet ouvrage. Il en copia intégralement la table d’agréments dans un volumineux manuscrit autographe 5 où il rassembla le livre d’orgue de Nicolas de Grigny, cette table de d’Anglebert, et les suites pour clavecin de François (ou Charles ?) Dieupart. Jouons le prélude : voici deux pages écrites en notes inégales. Reportons-nous maintenant à une Allemande de d’Anglebert, celle de la suite en sol mineur par exemple, pour que l’expérience soit encore plus frappante avec la même tonalité.

    Jean Henry d’Anglebert, Allemande de la Suite en sol mineur
    (édition Heugel, coll. « Le Pupitre », Paris, 1975).

    Jouons-la en appliquant le rythme pointé de Bach aux doubles-croches imprimées égales dans l’édition de 1689. La pièce ne trouve t-elle pas sa vraie grandeur, sa vraie majesté et ce ton puissant voulu par les artistes qui gravitaient autour de Louis XIV ? Ce travail est sans doute un bon point de départ pour aborder cette Allemande de d’Anglebert, et bien d’autres encore.

    Il serait facile de multiplier les exemples. Ce qu’il faut plutôt remarquer, c’est qu’il est important pour nous aujourd’hui de suivre un chemin qui est l’inverse de celui emprunté par Purcell, Telemann ou Bach. Eux étaient obligés de transcrire, de traduire cette convention rythmique française afin d’être compris chez eux, et nous, nous devons aujourd’hui jouer leurs pièces pour la comprendre à nouveau. Ne négligeons pas ces « voix de nos maîtres » du XVIIIᵉ siècle qui nous réapprennent à jouer notre musique ; en un merveilleux effet de boomerang, ils deviennent les meilleurs de nos professeurs.

    Car ce qu’ils nous apprennent tous essentiellement, c’est qu’il ne faut pas craindre de bien prononcer l’inégalité. Qui oserait dire, dans le cas du Prélude en sol mineur de Bach cité plus haut ou des magnifiques Almands de Purcell, qu’il ne faut surtout pas jouer le rythme indiqué d’une façon trop systématique parce que c’est ennuyeux de jouer ainsi ? Curieusement, les interprètes ne semblent alors pas gênés de jouer une inégalité nette et régulière pendant toute une pièce, forts qu’ils sont de la caution des compositeurs eux-mêmes.

    Ces exemples, pourtant probants, n’empêchent pas de nos jours des remarques fréquentes, qui ne sont peut-être pas toujours très perspicaces : « Il ne faut surtout pas que l’inégalité soit systématique » ; « C’est très ennuyeux de jouer de façon inégale » ; « On ne doit pas jouer également des notes inégales » ; « Il faut dans l’idéal [sic] que l’on entende à peine les notes inégales ». Que de fois ai-je eu à lutter en cours ou en répétition contre ces idées toutes faites ! Fréquemment, et notamment dans les Allemandes, les clavecinistes veulent jouer des notes inégales très peu prononcées dans un souci d’élégance par ailleurs fort légitime. Un enregistrement est alors utile : à l’écoute de ce qui vient d’être joué, on constate presque toujours que cette inégalité soi-disant très peu marquée est en fait une véritable égalité. Le défaut habituel pour jouer inégal est toujours de tendre trop vers l’égal et pas assez vers l’inégal.

    Mais de quoi a-t-on peur ? J’attends encore que l’on me prouve en quoi quatre doubles-croches égales sont moins « ennuyeuses » que quatre doubles croches inégales. La critique d’une sorte de systématisme dans le jeu n’est pas forcément judicieuse, le systématisme pouvant se trouver autant dans le jeu égal que dans le jeu inégal. C’est à l’interprète de rendre son discours vivant et intéressant, sans forcément sacrifier le rythme général de la pièce. Tout claveciniste sait qu’il doit adapter sa façon de jouer, et son toucher, au caractère de la musique. Mais, et ceci n’est bien sûr qu’un avis, le fait de modifier constamment la rythmique d’une pièce en l’égalisant de temps en temps ou en la rendant très inégale parfois peut mettre en péril son allure générale. Le désir de différencier peut faire parfois oublier l’importance primordiale de la cohérence du propos. J’ajoute qu’en musique française – surtout – le style, l’allure, la démarche et le ton d’ensemble d’une pièce sont essentiels. Les Allemandes, même si elles pouvaient être très diverses d’un compositeur à l’autre, se devaient d’être reconnaissables immédiatement par les auditeurs, comme d’ailleurs toutes les autres danses de la suite.

    On va sans doute me trouver un peu polémique quand je prône une certaine cohérence dans la réalisation des notes inégales en musique française et notamment dans les Allemandes ; je peux certes comprendre les réticences de certains à cet égard, mais je ne les partage pas. Il me semble que les auteurs « étrangers » témoignèrent eux-mêmes de cette cohérence quand ils écrivirent textuellement ces notes inégales. Puissions-nous dès lors prendre un peu plus en compte leur façon de faire.

    Notes

    1. François Couperin, L’Art de toucher le Clavecin, Paris, 1716 et 1717, p. 38 et 39. ↩︎
    2. Kenneth Gilbert, Préface aux Pièces de clavecin de Jean-Philippe Rameau, Paris, Heugel « Le Pupitre », 1979, p. IV. ↩︎
    3. Michel (?) de Saint-Lambert, Les Principes du Clavecin Contenant une Explication exacte de tout ce qui concerne la Tablature & le Clavier, Paris, 1702, p. 60 et 61. ↩︎
    4. François Couperin, L’Art de toucher le Clavecin, Paris, 1716 et 1717, p. 41. ↩︎
    5. Frankfurt am Main, Stadt- und Universitäts- Bibliothek, collection du Manskopfsches Museum für Muzik und Theatergeschichte, Mus.Hs.1538. ↩︎
  • L’étude instrumentale ou quand le travail devient œuvre

    L’étude instrumentale ou quand le travail devient œuvre

    Au xixe siècle et dans le courant du xxᵉ siècle, des milliers d’études instrumentales sont publiées. Qu’elles soient destinées aux amateurs ou aux virtuoses confirmés, toutes partagent un même souci de rationalisation des difficultés instrumentales par leur division en petites unités répétées dans tous les tons. À partir d’un corpus de pièces peu connues (signées Henri Rosellen, Carl Czerny, Isidor Philipp ou Charles de Bériot), cet article montre que l’étude ne peut être réduite à sa dimension générique. Pour comprendre sa raison d’être, il faut, en effet, s’intéresser autant à l’engouement des sociétés européennes pour le travail gymnastique qu’à l’organisation du temps de l’exercice par les pédagogues. Dispositif disciplinaire par excellence, l’étude sort dès le milieu du xixe siècle du cabinet de travail des musiciens pour se propager dans les salles de concert. Elle nourrira alors la fascination du public pour le spectacle de la transcendance.

    Introduction

    Les études instrumentales ont mauvaise réputation chez les historiens de la musique qui les ont rarement jugées dignes de l’analyse ou du commentaire esthétique. Sans doute parce que ces parties obscures de la littérature didactique renvoient à la trivialité du travail corporel et aux heures sans gloire où la transpiration l’emporte sur l’inspiration. Les historiens n’ont eu d’indulgence que pour une dizaine de partitions signées par des célébrités artistiques qui seules auraient eu la capacité de rendre intéressants de vulgaires exercices d’assouplissement1.

    L’étude est pourtant un objet considérable depuis deux siècles : comme phénomène éditorial, comme outil essentiel de l’apprentissage ou encore comme principe compositionnel. Pour explorer ce continent largement englouti, nous nous en tiendrons ici au corpus déjà immense de la production des maisons d’édition musicales parisiennes que nous utiliserons pour analyser les pratiques françaises de l’étude depuis la fondation du Conservatoire de Paris en 1795 jusqu’au milieu du xxe siècle.

    L’étude est étroitement liée à une notion qui, elle, a fait couler beaucoup d’encre : celle de virtuosité2. Cette dernière recouvre la maîtrise exceptionnelle de ses moyens physiques par un instrumentiste ou un chanteur. Le phénomène est ancien,3 mais il connaît un développement prodigieux tout au long du XIXᵉ siècle. Il n’est alors pas un amateur qui ne rêve de la gloire promise aux athlètes du clavier ou du gosier. Il n’est pas une école de musique qui n’ait adopté pour ses classes l’exigence de dépassement de soi par un exercice acharné. La fortune de l’étude instrumentale a été portée par cet engouement pour le développement des capacités physiques des artistes.

    Ajoutons que l’effort demandé aux musiciens ne peut se réduire à un labeur prosaïque. Les interminables heures consacrées à l’étude visent aussi une forme d’amélioration éthique – la parenté du mot virtuose avec le terme latin virtu puis avec le vertueux de l’ancien français a été maintes fois soulignée4 – affectant aussi bien les corps que les comportements. L’étude instrumentale est donc à la fois un système compositionnel, un objet pédagogique, un produit éditorial et un projet d’édification aux fortes résonances morales. Nous nous efforcerons d’en tenir compte à chaque instant de notre analyse.

    Il faut dire enfin quelques mots de la place importante donnée à la musique de piano dans les pages qui suivent. Celle-ci s’explique par la place éminente, pour ne pas dire envahissante, que l’instrument a longtemps occupée5. L’acquisition de ce meuble musical est, dès les premières décennies du xixe siècle, un incontestable marqueur social. Parmi les amateurs, l’apprentissage du clavier est de loin préféré à celui de tout autre instrument. Les éditeurs de musique consacrent l’essentiel de leurs moyens à la production de partitions destinées au piano sous toutes ses formes (comme soliste, comme accompagnateur, comme outil de réduction de la musique théâtrale ou symphonique, etc.). Partant, les études pour clavier constituent l’écrasante majorité des pièces didactiques publiées au cours des deux derniers siècles. Nous n’avons pas tenté de lutter contre cette évidence.

    Qu’est-ce qu’une étude ?

    Une étude est d’abord un objet musical qui n’a pas toujours existé. Dans les siècles ayant précédé son émergence, le travail instrumental n’a jamais été isolé au point d’engendrer une littérature spécifique.

    Ouvrons un catalogue d’éditeur en activité dans le dernier tiers du XVIIIᵉ siècle. Les ouvrages pédagogiques y sont rangés dans des rubriques intitulées : « méthodes » ou « principes »6. Mais nul n’édite séparément des études, des exercices ou des leçons. Les maîtres de musique puisaient la matière nécessaire à leur enseignement ou bien dans la littérature courante de sonates, danses ou ariettes arrangées pour instruments, ou bien dans les ouvrages pédagogiques. Ces derniers ne comportaient d’ailleurs pas vraiment d’études ou d’exercices qui ressembleraient à ce que nous avons pris l’habitude de désigner par ces mots.

    C’est le cas, parmi d’innombrables ouvrages, des Principes de la clarinette Suivis de Pas redoublés et de Marches Les Plus à la Mode arrangés par M. Abraham (1782)7. Dès la page 15, les leçons notées (d’une dizaine de mesures) sont accompagnées d’une deuxième voix destinée à être exécutée par le professeur. Preuve que le pédagogue a moins conçu d’ingrates pièces pour un entraînement solitaire que de véritables petits morceaux de musique que le maître modulera selon les capacités de l’élève : « Toutes les leçons n’ont point de mouvement déterminé, il s’agit de les jouer tantôt Adagio, Andante, Allegro et Presto selon l’agilité des doigts, mais toujours commencer par Adagio8. » Ce n’est donc pas à l’impétrant de forcer ses facultés pour exécuter sans fautes toutes les difficultés d’un exercice noté, mais à la musique de s’ajuster aux compétences hésitantes du novice.

    Dès la page 19, c’est-à-dire passé le premier tiers de la méthode, les chapitres thématiques sur les coups de langue, sur le port de voix ou encore sur le martellement laissent la place à des airs ou à des timbres arrangés pour deux clarinettes (« De la Rose fraîche et vermeille » tiré de L’Embarras des Richesses, l’air Malbrouk, etc.). Ces pièces très courtes ne dépassant pas une trentaine de mesures sont bientôt suivies de morceaux inédits plus longs et plus difficiles (pages 24 à 37).

    La méthode d’Abraham ne contient donc aucune enfilade d’exercices arides. Dès les premiers moments de l’apprentissage, l’élève clarinettiste est confronté à des mélodies connues ou inédites qui sont simplifiées par rapport aux ornements et aux passages9 qu’un instrumentiste confirmé pourrait y ajouter mais qui demeurent avant tout des morceaux de musique.

    Dès le premier tiers du XIXᵉ siècle, les pédagogues remplaceront les airs connus par des pièces de musique fabriquées spécialement pour l’exercice. L’étude n’est alors plus seulement l’activité nécessaire à la formation d’un instrumentiste, mais une espèce de composition musicale dont le Dictionnaire de musique moderne de Castil-Blaze (1821) donne une définition particulièrement claire :

    Études, s. f. plur. : sortes de compositions dont le thème est un passage difficile, calqué sur une manière de doigter particulière et scabreuse. On essaye ce passage dans un grand nombre de modulations, sur toutes les positions de l’instrument, et en lui donnant les développements dont il est susceptible. Les études n’étant destinées qu’au travail de cabinet, et à familiariser l’élève avec les difficultés de tous les genres qu’il rencontrera ensuite dans les sonates et les concertos des maîtres fameux, on ne s’attache nullement à les rendre agréables à l’oreille. Les études ont beaucoup de ressemblances avec les exercices : ce qui les distingue néanmoins, c’est que ceux-ci se rapportent également aux voix et aux instruments, et que les études ne concernent que le jeu des instruments. On remarque aussi dans les études une facture plus régulière que celle des exercices, qui sont purement élémentaires.

    Les études de Fiorillo, de Kreutzer, pour le violon ; celles de Cramer, de Kalkbrenner, pour le piano, sont fort estimées10.

    À l’origine de toute étude, il y a non pas l’inspiration mélodique d’un compositeur mais une difficulté mécanique à dépasser. La pièce sera par conséquent engendrée pour organiser la répétition d’une formule dans le temps nécessaire à son assimilation et en fonction des contraintes de l’instrument plus que pour satisfaire l’oreille. Au principe de l’étude : le mécanisme digital ou, plus exactement, les limites du corps du musicien.

    En parlant de « sortes de compositions », Castil-Blaze laisse entendre que ces morceaux insolites pourraient constituer un véritable genre. Adopter cette conception serait limiter notre propos et d’ailleurs restreindre aussi la définition de 1821. Certes, les milliers d’études composées depuis le début du xixe siècle jusqu’à aujourd’hui forment un corpus textuel cohérent, mais Castil-Blaze évoque aussi le cadre dans lequel ces pièces musicales sont utilisées (le cabinet de travail) ainsi que l’importance de l’instrument qui leur a donné forme. Elles constituent par conséquent un dispositif didactique, c’est-à-dire un ensemble de contraintes matérielles et intellectuelles organisées afin de permettre l’incorporation pérenne de gestes musicaux, et pas seulement un genre.

    Au cours de cet article, le terme étude désignera les compositions musicales plus ou moins brèves destinées au travail domestique de l’instrument (il existe peu d’études vocales) et n’ayant pas vocation à être exécutées publiquement – même si l’on verra qu’une espèce particulière d’étude a pu exister au concert. L’étude ne se confond pas avec les exercices, autres pièces à usage privé prenant la forme de formules notées de quelques mesures ne pouvant prétendre constituer un véritable morceau composé.

    Des corps au travail

    Le dispositif d’assimilation du geste qu’est l’étude instrumentale repose sur deux phénomènes historiquement situés : une conception particulière du corps du musicien et une certaine idée du travail artistique.

    La manière dont le corps a été civilisé depuis la Renaissance a fait l’objet d’un très grand nombre d’études11. Les historiens ont montré que les règles de la bienséance ont profondément affecté jusqu’aux actes les plus infimes de la vie quotidienne12. Les pratiques artistiques ne sont pas demeurées à l’écart de ce mouvement de fond. Dans un avant-propos demeuré célèbre, François Couperin écrivait en 1716 à propos de l’apprentissage du clavecin que « comme la bonne grâce y est nécessaire, il faut commencer par la position du corps13. » La manière de se tenir au clavier est donc autant déterminée par les nécessités techniques du jeu que par les exigences du paraître social.

    Lorsque Couperin multipliait les interdits, il fournissait aussi les astuces pour corriger les défauts les plus courants : « À l’égard des grimaces du visage, on peut s’en corriger soi-même en mettant un miroir sur le pupitre de l’épinette, ou du clavecin14 » ; ou encore : « Il est mieux, et plus séant de ne point marquer la mesure de la tête, du corps, ny des pieds. Il faut avoir un air aisé à son clavecin : sans fixer trop la vue sur quelque objet, ny l’avoir trop vague ; enfin, regarder la compagnie, s’il s’en trouve, comme si on n’était point occupé d’ailleurs. Cet avis n’est que pour ceux qui jouent sans le secours de leurs livres15. »

    Le soin apporté à la présentation de soi et à la politesse des relations entre commensaux s’étendra bientôt des milieux aristocratiques à d’autres classes sociales. Au tournant du XIXᵉ siècle, ce modèle déjà ancien de civilité sera concurrencé par une discipline essentiellement pratiquée en milieu militaire et scolaire : la gymnastique16. Cette autre manière de façonner les corps place au premier plan l’efficacité technique. Le modèle antique est ici moins prégnant que le projet inédit de discipliner avec le concours de la science de vastes groupes humains17. L’entreprise largement soutenue par l’État culmine dans les évolutions millimétrées des sociétés de gymnastique dont certaines prennent la forme de véritables spectacles18.

    Grâce à son adoption dans les programmes scolaires, la gymnastique touche jusqu’aux classes populaires. La loi rendant son enseignement obligatoire dans les écoles publiques (27 janvier 1880) décrit assez précisément ce que les écoles normales devront apprendre aux futurs maîtres : station régulière du corps, alignements, mouvements de la tête, du tronc, des bras et des jambes, mouvements combinés, courses, sauts, équilibres, natation, divers exercices avec instruments (haltères, bâtons, massues, perches), exercices aux agrès (échelle de corde, corde à nœuds, corde lisse, échelle de bois, poutre, barres à suspension ou parallèles, anneaux, trapèze), exercices militaires (mouvements en ordre dispersé, déploiement ou marches), etc.19

    La musique est impliquée de deux manières dans la révolution gymnastique. Associés aux exercices physiques, des chants ont souvent scandé l’évolution des phalanges d’athlètes.

    Napoléon-Alexandre Laisné, Traité élémentaire de gymnastique classique avec chants notés à l’usage des enfants des deux sexes. Ouvrage destiné à toutes les Maisons d’Éducation, ainsi qu’aux Mères de Famille par M. Laisné, Chevalier de l’ordre de Danebrog, Officier d’Académie, Professeur de gymnastique, massages et frictions appliqués à la médecine, Chargé, conjointement avec M. le colonel d’Argy, de la fondation de l’École Normale de Gymnastique militaire de Joinville, Fondateur et directeur de la gymnastique dans les hôpitaux, Directeur des gymnases de l’École polytechnique, du lycée Descartes, etc., etc. 2ème édition, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1872 [1867 pour la 1re éd.], p. 39.
    Napoléon-Alexandre Laisné, Traité élémentaire de gymnastique classique avec chants notés à l’usage des enfants des deux sexes. Ouvrage destiné à toutes les Maisons d’Éducation, ainsi qu’aux Mères de Famille par M. Laisné, Chevalier de l’ordre de Danebrog, Officier d’Académie, Professeur de gymnastique, massages et frictions appliqués à la médecine, Chargé, conjointement avec M. le colonel d’Argy, de la fondation de l’École Normale de Gymnastique militaire de Joinville, Fondateur et directeur de la gymnastique dans les hôpitaux, Directeur des gymnases de l’École polytechnique, du lycée Descartes, etc., etc. 2ème édition, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1872 [1867 pour la 1re éd.], p. 39.

    Les principes de la gymnastique sont aussi présents au sein même du monde musical comme outil d’amélioration des capacités physiques (rappelons que le terme gymnastique recouvrait « l’art, l’action d’exercer le corps pour le fortifier20 »). Quantité d’ouvrages promettent, en effet, aux musiciens amateurs les bienfaits d’une éducation corporelle réfléchie par des spécialistes du mouvement musculaire :

    Gymnastiques musicales (1843-1924)

    Henri Bertini, La Gymnastique des doigts. Préparation à l’étude du piano, Paris, Schonenberger, [1843].

    Auguste Debay, Hygiène de la voix et gymnastique des organes vocaux, Paris, Moquet, 1852.

    Alfred Quidant, Gymnastique du pianiste. Exercice journalier, Paris, Colombier, [1858].

    Léon Kreutzer, La Gymnastique du piano. 6 études par Léon Kreutzer, Paris, E. Gérard et Cie, [1860].

    Émile-Victor Duclaud, La Gymnastique appliquée à l’étude du piano et de tous les instruments de musique. Méthode du gymnase des doigts perfectionnée par Émile-Victor Duclaud, Draguignan, Imprimerie de P. Garcin, 1864.

    Maurice Germa, De l’éducation musicale préventive pendant la première et la seconde enfance (gymnastique de l’ouïe et de la voix), Paris, [s. n.]1864.

    Paul Barbot, Réveil-matin, gymnastique journalière et récréative, Paris, Léon Langlois, [1868-1907].

    Auguste Tolbecque, Gymnastique du violoncelliste contenant cent exercices… Suivis de 10 grandes études, Paris, Émile Chatot, [1875].

    Hubert Léonard, École Léonard pour le violon, Paris, Richault et Cie, [1877] – un des fascicules est intitulé : « Petite gymnastique du jeune violoniste op. 40 ».

    Charles Neustedt, Cours de piano progressif, Paris, L. Gregh, [1877] – fascicule 2 : « Exercice gymnastique ».

    Émile Artaud, Gymnastique des gammes dans toutes les tonalités majeures et mineures des deux espèces pour piano, Paris, Alphonse Leduc, [1878].

    Alfred Giraudet, Gymnastique vocale, exercices pour le développement, l’homogénéité et la souplesse de la voix, Paris, V. Durdilly, [1891].

    Émile Lévêque, Étude gymnastique pour violon seul sur le 1ᵉʳ prélude de J. S. Bach, Paris, Richault et Cie, [1892].

    Luis Alonso, Le Virtuose moderne, technique et gymnastique nouvelles pour arriver à la plus grande virtuosité sur le violon. Méthode spéciale pour l’archet, pour le 4ᵉ, 3ᵉ, 2ᵉ et 1ᵉʳ doigt de la main gauche, avec une suite de préludes, allegros, cadences et variations, par Luis Alonso, Paris, G. Nicosias, [1895].

    Charles-Wilfrid Bériot, Gymnastique harmonique et lecture au piano, Paris, L. Rouhier, [1899].

    Alberto Bachmann, Gymnastique à l’usage des violonistes pour le développement de la force de la main gauche par Alberto Bachmann, précédée d’une étude anatomique de la main gauche par Philippe Lacroix, Paris, Fischbacher, 1914.

    Armand Parent, Gymnastique du violon, Paris, B. Roudanez, 1916.

    L. Déjean, Les Gammes élémentaires du jeune violoniste, précédées d’une petite gymnastique journalière, Bordeaux, L. Déjean, 1924.

    La mention du mot « gymnastique » dans le titre de tant de méthodes n’est pas qu’un effet de mode. Les études et les exercices instrumentaux modernes sont directement inspirés des procédés inventés par les gymnastes modernes. Avec leurs mouvements obligés et répétitifs, avec leur obsession de la décomposition analytique du geste, les morceaux d’entraînement soumettent entièrement l’apprenti musicien à un ordre dont le sens lui échappe.

    L’idée que le corps est une machine à entraîner n’est pas une simple image. Dans les années 1830-1850, beaucoup de musiciens tentent d’en faire une réalité tangible en inventant et en commercialisant nombre d’instruments mécaniques essentiellement destinés à l’extension des doigts21. C’est aussi parce que la machinisation est admise par le plus grand nombre que les musiciens sont prêts à renoncer au plaisir musical pendant leur entraînement sous prétexte de gagner en efficacité technique. L’étude instrumentale n’est donc pas un simple morceau de musique : elle est aussi une machine à discipliner les corps dans le temps.

    Le temps de l’étude

    La fascination pour la gymnastique et les prothèses de toutes sortes s’accompagne d’une nouvelle manière de concevoir l’organisation du travail instrumental. Le temps de l’étude fait désormais l’objet d’une réflexion systématique des pédagogues, que ce soit dans le cadre des écoles de musique, des leçons particulières ou des méthodes imprimées.

    La division du travail scolaire en classes dont l’activité est sévèrement contrôlée par des règlements et évidemment par les professeurs eux-mêmes est l’une des principales caractéristiques de l’organisation de l’apprentissage de la musique par les conservatoires de musique modernes22. L’organisation stricte du labeur est un enjeu majeur, y compris dans les petites écoles privées qui se multiplient dès le premier tiers du XIXᵉ siècle. Pour les leçons qu’il propose au public dès 1843, le pianiste Henri Rosellen (1811-1876), pur produit du Conservatoire de Paris, pratique la division du travail pédagogique :

    M. Henri Rosellen ouvrira un cours d’enseignement individuel de piano pour les jeunes personnes, le 1ᵉʳ novembre. Ces cours auront lieu deux fois par semaine. Chaque classe durera deux heures et ne sera composée que de quatre élèves. Chaque élève recevra donc une demi-heure de leçon particulière et profitera, de plus, des trois leçons données aux autres. M. Henri Rosellen fera travailler la musique des grands maîtres anciens et modernes. Des leçons d’accompagnement auront lieu une fois par semaine. Ce cours spécial est confié au talent de M. Émile Rignault. Ces leçons d’accompagnement dureront également deux heures pour quatre élèves. Ces cours commenceront le 1ᵉʳ novembre et finiront le 31 juillet. Ils auront lieu le mardi et le vendredi de chaque semaine. Le prix pour les cours de piano est de 32 francs par mois, et celui d’accompagnement de 15 francs par mois payables d’avance. S’adresser à M. Henri Rosellen, rue de Provence, no 1623.

    Le souci de régenter le temps de l’instruction se rencontre aussi chez les maîtres particuliers. Bien plus nombreux que les enseignants des conservatoires, ces derniers sont toutefois moins bien connus en raison de la difficulté à retrouver des traces de leurs activités. Les notes prises par Caroline Boissier au cours des leçons données par Franz Liszt à sa fille pendant l’hiver 1831-1832 sont un document exceptionnel – et souvent cité – qui lève une partie du voile sur l’enseignement privé de la musique.

    La jeune Valérie passe deux heures par semaine avec Liszt. En dehors de ces moments de dialogue direct avec le maître, la pianiste doit travailler toute seule, en plus de ses morceaux, les exercices de Bertini que Liszt lui a indiqués24. En outre, le virtuose exige régulièrement de son élève qu’elle pioche (comme on disait alors) tous les jours pendant deux heures des gammes d’octaves piquées, des accords frappés redoublés sur la même note, des octaves arpégées en gammes25. À partir de la quinzième leçon, le maître semble avoir augmenté ses exigences : « il a appuyé fortement sur l’urgence de plier et d’assouplir les doigts dans tous les sens en faisant au moins trois heures par jour des exercices multiples, gammes diverses, en octaves, en tierces, des arpèges sous toutes leurs formes, des trilles, des accords, enfin tout ce que l’on peut faire26. »

    Si l’on en croit les notes de Caroline Boissier, le virtuose emploie le mot gymnastique pour désigner l’entraînement intensif auquel il soumet sa jeune élève27. Cette dernière est encouragée à fabriquer elle-même ses exercices selon les principes de l’analyse rationnelle de la difficulté : « Il veut que lorsqu’on trouve dans un passage – quelques mesures qui résistent – non seulement on l’étudie des heures de suite, mais qu’on examine à quelle classe il appartient et qu’on l’étudie dans tous les tons28. »

    Dernier cas de figure : la leçon par procuration donnée dans une méthode imprimée. Cette fois, les exemples ne manquent pas. Au seuil de sa méthode de piano (1849), Henri Rosellen indique la manière d’organiser le temps de l’étude :

    Voici du reste la meilleure disposition de l’étude : pour les jeunes enfants au-dessous de dix ans, on ne doit exiger que deux heures d’étude par jour (à moins d’une aptitude exceptionnelle). La 1ère heure servira à l’étude des exercices, des gammes, en un mot du mécanisme. La 2ᵉ à l’étude des leçons de la méthode ou de petits morceaux bien choisis. On fera bien de mettre un intervalle convenable entre ces deux heures de travail.

    Au-dessus de dix ans, on doit travailler trois heures par jour. Une heure sera consacrée à l’étude des exercices, des gammes, des arpèges, une heure ½ à travailler des études et un morceau nouveau, enfin une ½ heure à la revue des morceaux déjà sus, afin d’avoir toujours dans les doigts quelque chose à jouer dans le monde toutes les fois que l’occasion s’en présentera : ces occasions il faut plutôt les rechercher que les éviter, afin de vaincre de bonne heure une certaine émotion qu’on éprouve en pareil cas et qui souvent ne fait qu’augmenter avec le nombre des années29.

    Pour les pianistes confirmés, Rosellen suggère d’ajouter une heure d’étude supplémentaire par jour pour déchiffrer de la musique et conclut : « Les élèves croient généralement que l’étude des exercices et des gammes est celle des commençants, et qu’après l’avoir faite quelque temps il convient de la laisser tout à fait de côté ; c’est là une erreur des plus graves30 ! » Le virtuose, en effet, est condamné à la répétition à perpétuité, seule manière d’espérer briser la résistance musculaire31.

    Dans sa méthode, le même Rosellen avait formulé très précisément le projet de l’étude pianistique au milieu du siècle. L’ouvrage reposait sur une analyse anatomique s’appuyant sur une planche montrant une main écorchée. De la constitution physique de la main, Rosellen avait déduit l’inégalité naturelle de la force des doigts32 et le principal problème à dépasser pendant les séances de travail au clavier :

    Dans l’intérieur de la main (la région palmaire), chaque doigt est pourvu de deux tendons fléchisseurs ainsi nommés parce qu’ils sont destinés à les faire fléchir, mais on ne découvre rien qui puisse s’opposer d’une manière assez sensible à l’indépendance des doigts.

    La difficulté d’acquérir cette indépendance est donc entièrement dans la résistance des expansions aponévrotiques, c’est pourquoi certains chirurgiens pensent qu’une opération sous-cutanée faite sur ces expansions donnerait une parfaite indépendance à chaque doigt ; mais avant que l’expérience ait confirmé cette idée, il faut se résigner à travailler des exercices combinés de manière à opérer une dilatation, un assouplissement des expansions B, C, tel qu’elles n’offrent aucune résistance à l’entière liberté de mouvement des trois derniers doigts.

    L’étude doit donc avoir pour principal but l’indépendance des doigts. Pour y parvenir, il faut travailler longtemps chaque exercice, lentement en commençant et en levant les doigts les uns après les autres à la même hauteur, plus ils pourront s’élever, plus ils attaqueront avec force. Il faut faire aussi beaucoup de gammes et d’arpèges pour exercer et égaliser le passage du pouce, qui est une des grandes difficultés de l’exécution, surtout dans un mouvement vif et combiné avec le 4ᵉ doigt. Dans tous les cas, les bras devront toujours rester parfaitement immobiles33.

    L’analyse du déséquilibre anatomique de la main est alors partagée par la majorité des pianistes. Elle est transposable à tous les instruments, tous les virtuoses s’escrimant à identifier les points faibles de l’organisme humain qui peuvent entraver la parfaite égalité du jeu, comme dans la Gymnastique à l’usage des violonistes pour le développement de la force de la main gauche par Alberto Bachmann, précédée d’une étude anatomique de la main gauche par Philippe Lacroix (1914)34. Faute de pouvoir corriger une fois pour toutes les dysfonctionnements physiologiques (en l’occurrence l’inégalité de la force de chaque doigt), les pédagogues tentent d’imposer la régularité du dressage corporel.

    Ainsi, la volonté de discipliner le temps du travail dépasse la fixation des grandes lignes de la semaine de l’apprenti pour s’instiller dans le matériau musical lui-même et jusqu’à chaque minute de l’étude. À cette échelle d’action, le format ramassé de l’exercice s’avère mieux adapté. Ouvrons l’Exercice journalier pour atteindre et conserver le plus haut degré de perfection sur le piano, consistant en 40 études, avec des répétitions prescrites, op. 337 de Carl Czerny (1844). L’ouvrage se présente comme un réservoir de minuscules devoirs quotidiens : des formules de une à six mesures à répéter inlassablement dans un ordre que l’utilisateur peut recomposer chaque jour, comme le suggère l’auteur dans sa préface. Sa liberté s’arrête cependant là. Le temps du travail domestique, mécanisé par l’usage du métronome, échappe totalement au musicien et le moment du repos lui-même semble sempiternellement refusé au pianiste prisonnier dans l’enfer des barres de reprise.

    Dans l’exemplaire reproduit ici35, les annotations vont dans le sens de la prescription comminatoire du pédagogue auteur de l’ouvrage (Czerny a écrit en tête de l’exercice nᵒ 5 : « Il faut jouer 20 fois de suite chaque reprise »).

    Carl Czerny, Exercice journalier pour atteindre et conserver le plus haut degré de perfection sur le piano, consistant en 40 études, avec des répétitions prescrites. Œuv. 337 composées par Ch. Czerny, Paris, Richault, [1844], p. 5.
    Carl Czerny, Exercice journalier pour atteindre et conserver le plus haut degré de perfection sur le piano, consistant en 40 études, avec des répétitions prescrites. Œuv. 337 composées par Ch. Czerny, Paris, Richault, [1844], p. 5.

    Un professeur de piano non identifié a redoublé les indications imprimées en indiquant au crayon le minutage de l’exercice ainsi que le nombre de fois où celui-ci doit être travaillé chaque jour.

    La rationalisation du temps pédagogique dont témoigne le recueil d’exercices de Czerny est à mille lieues des pratiques anciennes où le professeur se faisait gloire de s’adapter au rythme d’acquisition de son élève en composant des morceaux sur mesure leçon après leçon. Le nouveau principe consiste à sculpter le corps du pianiste en utilisant la partition comme un moule appliqué à heures fixes36.

    Czerny est loin d’être le seul à avoir pensé scrupuleusement son matériau musical en fonction du déploiement dans le temps de l’exercice gymnique. Tout au long du siècle, une foule d’autres enseignants penseront le travail musical comme une discipline quotidienne :

    Exercices journaliers (1840-1958)

    Henri Bertini, La Semaine du pianiste. Étude journalière de la gamme dans tous les tons majeurs et mineurs, Paris, Schonenberger, [1840].

    Louis Kramer, Le Réveil du pianiste. Études pour le piano pendant la semaine, un exercice pour chaque jour. Op. 28, Paris, Sehaan, [1852].

    Paul Barbot, éd., L’École des grands maîtres du clavecin et du piano. Exercice journalier de mécanisme op. 119, Paris, L. Langlois, [1877].

    Henri Nuyens, Répertoire journalier du pianiste, gammes majeures et mineures, Paris, Henri Nuyens & Cie, [1885].

    E.-M. Lair, La Semaine récréative du jeune pianiste. Morceaux caractéristiques pour le piano, Paris, J. Iochem, [1888].

    Isidor Philipp, Exercice technique quotidien, Paris, Heugel, 1906.

    Marcel Herwegh, Le Pupitre du violoniste musicien. Conseils et plan d’entraînement journalier conforme aux exigences de la musicalité moderne, Paris, Librairie Hachette, 1925.

    Édouard Pestel, Gammes et arpèges, pour le violon. Gammes simples et arpèges à 2 et 3 octaves. Gammes en tierces, en sixtes, en octaves et en dixièmes. Rythmes et coups d’archet variés pour le travail journalier des gammes, Paris, L. Philippo, 1925.

    Daniel Raoul, Le Travail journalier des gammes et des arpèges. Enseignement rationnel moderne du violon. Ouvrage pratique, progressif, clair, complet, Paris, Émile Gallet et fils, 1927.

    Francis Bodet, Exercices journaliers pour trompette, cornet à pistons et tous instruments de cuivre à 3 pistons lisant en clé de sol, Genève, F. Bodet, 1928.

    Marie Panthès, La Semaine du pianiste. Recueil des exercices quotidiens de Marie Panthès, Paris, Alphonse Leduc, 1932.

    Suzanne Joachim-Chaigneau, Aperçus modernes sur l’art d’étudier suivis des 20 exercices quotidiens essentiels à l’entretien et au développement de la technique du violon par S. Joachim-Chaigneau. Avant-propos par Fritz Kreisler et Lucien Capet, Paris, Max Eschig, 1936.

    Jacques Dupont et Yves de La Casinière, 25 minutes de travail pianistique journalier au moyen du nouveau déliateur, de la progression et du disque, Paris, A. Zurfluh, 1958.

    La composition des études

    Qu’elle soit écrite pour un débutant ou destinée à un pianiste de haute volée, l’étude est toujours composée de la même manière, comme on va le constater en examinant quelques pièces du plus grand fournisseur de littérature didactique de la première moitié du XIXᵉ siècle : Carl Czerny. Le pianiste a aujourd’hui mauvaise réputation pour avoir passé sa vie à donner des leçons (jusqu’à douze heures par jour) et publié inlassablement d’ingrats exercices – il vient d’en être question. C’est oublier un peu vite que ce pédagogue précoce, dont on dit qu’il commença à enseigner dès l’âge de 14 ans, eut Liszt pour élève, qu’il fut le collaborateur préféré de Beethoven et que son intarissable production (près de 1000 numéros d’opus) ne compte pas que des pièces didactiques.

    Parmi le gigantesque catalogue, nous prendrons trois exemples.

    Czerny a conçu sur le tard une sorte de préface à sa célèbre École de la virtuosité37 : une école préparatoire (Vorschule zur Schule der Geläufigkeit, op. 84938) d’un degré de difficulté inférieur. La première étude (qui ressemble à la plupart des pièces placées au seuil des méthodes de piano à la même époque) consiste à faire travailler le mécanisme des doigts de la main droite dans une position stable : inchangée pendant les 16 mesures de la première partie, puis immobile à nouveau pendant les huit mesures suivantes avant que ne se précipitent les déplacements (cinq dans les huit dernières mesures).

    Carl Czerny, Études de mécanisme (Vorschule zur Schule der Geläufigkeit) für Klavier zu zwei Händen opus 849. Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 2-3. Pièce no 1.
    Carl Czerny, Études de mécanisme (Vorschule zur Schule der Geläufigkeit) für Klavier zu zwei Händen opus 849. Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 2-3. Pièce no 1.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.

    L’analyste formé aux subtilités de la musique contemporaine de Chopin déplorera sans doute la pauvreté des ressources harmoniques employées dans l’étude de Czerny. Or, si ce dernier s’est refusé à moduler ou à raffiner la présentation de ses motifs, c’était non par défaut de science compositionnelle mais pour ne pas modifier la disposition « pure » des deux mains qui n’utilisent, à dessein, que les touches blanches. La matière musicale satisfait ici une unique fonction : permettre le déploiement systématique de l’ensemble des configurations digitales concevables pour une position de main donnée.

    Pour mettre en rythme ces configurations, Czerny a pris un parti-pris radical et simple à la fois : la limitation à une unique figure, le triolet. Une nouvelle fois, la pauvreté de l’écriture est toute relative puisqu’il s’agit de permettre à l’élève et au maître de contrôler le plus facilement possible l’égalité du jeu. La neutralisation du rythme remplit cet office en facilitant l’audition du moindre décalage entre les deux mains ou du plus infime écart de toucher. C’est aussi dans cette perspective utilitaire qu’il faut comprendre la réduction de l’accompagnement de la main gauche à sa plus simple expression : débarrassé de la préoccupation de coordonner deux voix complexes, le pianiste se concentre sur les difficultés de la main droite.

    Un des plus grands succès de librairie de Czerny est L’Art de délier les doigts op. 699/740 (Der Kunst der Fingerfertigkeit, Vienne, Mecheti, 1844), parangon du recueil d’études pour clavier sur lequel des générations de pianistes ont perfectionné leur mécanisme39. Le volume s’adresse à des musiciens déjà bien avancés.

    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.

    La vingt-quatrième pièce peut être lue comme une augmentation sur plusieurs plans de la première étude de l’Opus 849. Allongement de la durée du morceau (70 mesures contre 32 pour la précédente), accélération du tempo (110 à la noire contre 100 à la blanche), extension de la formule à cinq doigts entraînant une nette complexification harmonique. En dépit des différences toutefois, le principe de la 24ᵉ étude de L’Art de délier les doigts demeure identique : la main droite est toujours posée, les passages du pouce sont rares40 (réputés déstabiliser la main, ils étaient la hantise des pédagogues du piano), les formes d’accompagnement de la main gauche sont une fois de plus simplifiées.

    Au lieu de recourir de nouveau à l’intervalle de quinte privilégié dans l’Opus 849, Czerny procède par extensions jusqu’à l’octave et ne s’interdit plus cette fois d’utiliser les touches noires. La formule se modifie donc mais les procédés d’engendrement sont les mêmes : un balancement autour d’une note pivot jouant sur les modifications du doigté ou sur l’alternance de touches blanches et noires.

    Les reprises formulaires exactes sont rares. En cinq mesures (soit 22 positions si on y ajoute l’anacrouse), on en dénombre seulement deux (1 et 3 puis 4 et 6) tandis que la main passe par onze degrés différents. À l’intérieur d’une mesure, les enchaînements de touches (blanches ou noires) sont sans cesse variés. Dans cette composition plus sophistiquée qu’elle n’y paraît à la première écoute, l’évitement de la redite (à l’intérieur d’un cadre très contraint) est le moteur de l’invention musicale. Au sein d’une structure formelle réduite à sa plus simple expression (les études instrumentales sont disposées en ABA ou bien durchkomponiert comme c’est le cas ici), le matériau est moins développé que transposé dans le plus de positions possibles de la main.

    Cette écriture est emblématique du désir des auteurs de fabriquer de l’égalité sonore quel que soit l’emplacement de la main sur le clavier (ou les contraintes du souffle pour d’autres instruments). Elle contribue aussi à empêcher toute distraction : la combinatoire compositionnelle mise en œuvre par Czerny ne prétend pas être un discours musical, tout juste un moyen de mécaniser des pianistes.

    Troisième et dernier exemple tiré du catalogue de Czerny : une composition isolée destinée à des musiciens d’exception, le Grand exercice de toutes les manières de tremblemens pour le pianoforte, op. 151 (1828). Les vingt pages de ce rondo brillant poussent à y voir une étude véritable, plus que l’exercice annoncé dans le titre41. Le battement de doigts s’y trouve associé à un très vaste catalogue de situations musicales : tantôt ornement d’une ligne mélodique, tantôt figure cadentielle, tantôt tour de force (comme lorsqu’à la page 9 la main droite fait entendre simultanément un chant en octave et un trille comme partie intermédiaire).

    Carl Czerny, Grand exercice de toutes les manières de tremblemens pour le pianoforte. Grosse Triller-Ubung in Form eines brillanten Rondo’s für das Pianoforte. Componirt von Carl Czerny. 151tes Werk, Wien, bei Ant. Diabelli, [1828], p. 9.
    Carl Czerny, Grand exercice de toutes les manières de tremblemens pour le pianoforte. Grosse Triller-Ubung in Form eines brillanten Rondo’s für das Pianoforte. Componirt von Carl Czerny. 151tes Werk, Wien, bei Ant. Diabelli, [1828], p. 9.

    La construction est la plus sophistiquée que nous ayons rencontrée, mais le principe d’engendrement et le propos sont inchangés : à force de répétition d’une difficulté de mécanisme unique, l’endurance du pianiste est rudement mise à l’épreuve. Dans le cas de l’Opus 151, les difficultés sont croissantes : depuis le simple trille agrémentant la partie de dessus jusqu’aux doubles (p. 13) puis triples trilles (p. 14) et enfin aux subtilités de doigté – 323132311(p. 20).

    La conception d’une étude, quelle que soit sa complexité, part du principe que le corps du musicien est perfectible à condition de diviser rationnellement les problèmes techniques à résoudre. Pour réussir l’incorporation de nouveaux schèmes moteurs, le deuxième postulat est qu’il faut imprimer les réflexes mécaniques dans le corps par la répétition insistante des gestes. À cette étape, le musicien est confronté à ses capacités personnelles de résistance : c’est le moment gymnastique. Troisième attendu : le temps de l’étude ne se confond pas avec le temps du discours. Les pièces destinées à l’entraînement viennent se loger dans un agenda strictement organisé où le musicien n’adresse pas les sons à un public (selon l’antique modèle oratoire) mais se retrouve seul face à un matériau intransmissible. Composer une étude, c’est par conséquent déployer le temps de l’épreuve individuelle à partir du fractionnement infini du geste instrumental. En un mot, composer avec les doigts.

    Dupliquer pour répéter

    Les pièces que nous venons d’évoquer traitaient les difficultés de façon universelle, à charge au musicien d’adapter ensuite les formules travaillées à tel ou tel morceau. Or, la généralisation du répertoire, ce réservoir presque clos de pièces alimentant les programmes de concert et les affiches des théâtres42, a entraîné l’invention d’un nouveau type d’études, conçues spécialement pour parvenir à bout d’une œuvre particulière.

    Les compositions de Frédéric Chopin ont particulièrement inspiré les pédagogues. Isidor Philipp, longtemps professeur au Conservatoire de Paris (1903-1934), est l’auteur d’un catalogue de pièces pédagogiques qui n’est pas sans rappeler par son ampleur celui de Czerny un siècle plus tôt. En 1888, le jeune pianiste publie une édition didactique d’une sélection d’études de Chopin qui inaugure une importante série de recueils destinés à aider à travailler les principales œuvres du compositeur :

    Isidor Philipp, Études choisies, op. 10 et 25. Édition instructive avec doigtés, notes et remarques. Chaque étude précédée d’exercices spéciaux, analytiques et préparatoires, Paris, V. Durdilly & Cie, 1888.

    Isidor Philipp, Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895.

    Isidor Philipp, Exercices quotidiens tirés des œuvres de Chopin par I. Philipp, professeur au Conservatoire National avec une préface de G. Mathias, Paris, Hamelle, 1896.

    Isidor Philipp, Études d’octaves, d’après Bach, Clementi, Cramer et Chopin, suivies d’études et de préludes originaux de Th. Dubois, Em. Bernard, A. Duvernoy, G. Fauré, G. Mathias, I. Philipp, R. Pugno, Ch. M. Widor, Paris, A. Durand et fils, 1897.

    Isidor Philipp, Deux études d’après Fr. Chopin, op. 25 no 6, Paris, A. Leduc, 1900.

    Isidor Philipp, Études techniques, d’après Clementi, Cramer, Czerny, Kessler, Kreutzer, Chopin et Moschelès, Paris, G. Ricordi, 1904.

    Isidor Philipp, Quinze études de Clementi, Cramer, Chopin, Schumann, Czerny, pour servir à l’enseignement moderne du piano. Édition instructive avec notes & variantes par I. Philipp, Paris, Heugel & Cie, 1907.

    Le premier jalon (1888) procède selon l’usage déjà bien installé qui consistait à ajouter à des œuvres du répertoire des doigtés propres, voire quelques remarques sur la manière de les interpréter43. Le volume se distingue cependant de ses prédécesseurs par le fait qu’Isidor Philipp a spécialement créé des formules d’entraînement adaptées à chaque étude.

    Une dizaine d’années plus tard, Philipp propose un volume entièrement consacré à la main gauche44, ce point faible physiologique chez une communauté de pianistes majoritairement composée de droitiers.

    Isidor Philipp, « Étude no 3 », Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895, p. 19.
    Isidor Philipp, « Étude no 3 », Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895, p. 19.

    Dans sa préface, le vénérable Georges Mathias, qui ne tarit pas d’éloges sur l’initiative de Philipp, se réjouit au passage : « C’est une très bonne idée, une idée que je crois neuve, d’avoir doigté pour la main gauche un choix des passages les plus difficiles écrits pour la main droite45. » Pour repousser toujours plus loin les frontières de la difficulté après la parution depuis près d’un siècle de milliers d’exercices débridés, Philipp n’hésite donc pas à recourir à des procédés improbables dans la réalité musicale, pour ne pas dire absurdes.

    Isidor Philipp, « Étude no 4 », Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895, p. 22.
    Isidor Philipp, « Étude no 4 », Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895, p. 22.

    Le préfacier donne une deuxième raison au projet de Philipp. La place de plus en plus écrasante d’un répertoire de classiques dans le quotidien des musiciens rend intolérable le recours à des morceaux qui avaient pourtant fait les beaux jours de l’apprentissage instrumental (« la musique vulgaire, ennuyeuse, Bertini, Kalkbrenner (voilà que je médis d’un de mes anciens maîtres !), musique dont la platitude n’est pas rachetée par l’utilité, et qui gâte le goût musical46 », écrit Mathias). Il faut désormais inventer ce que les génies n’ont pas pensé à écrire : des exercices dignes de leurs œuvres achevées et que leurs propres études, lorsque les maîtres en ont écrites, ne sauraient remplacer47.

    Une année plus tard (1896), Philipp innove encore en concevant une espèce d’encyclopédie des difficultés du piano de Chopin qui est présentée comme l’alpha et l’oméga de la technique moderne48. Les deux volumes ont été réalisés en découpant une infinité de passages dans les compositions de Chopin, distribuées dans un plan thématique (« Octaves », « Jeu du poignet », « Doubles notes », « Arpèges », « Trilles », etc.) et soumises à un jeu de répétition savamment contrôlé49. Le patchwork permet de ne pas s’aventurer hors du sacro-saint temple chopinien, autrement dit de se faire les doigts en toute pureté.

    Isidor Philipp, Exercices quotidiens tirés des œuvres de Chopin par I. Philipp Professeur au Conservatoire National avec une préface de G. Mathias, Paris, Hamelle, 1896, p. 3.

    Peu de temps après (1897), le pianiste récidive avec un recueil entièrement consacré au travail des octaves à partir d’une anthologie de pièces canoniques de Bach à Chopin complétée par des préludes commandés à des musiciens contemporains50. Ainsi, le septième morceau à quatre temps et en octaves redoublées est la recomposition de la deuxième section du thème principal de la valse opus 64 n° 151.

    Isidor Philipp, Études d’octaves d’après J. S. Bach, Clementi, Cramer et Chopin suivis d’Études et de Préludes originaux de : Th. Dubois, E. Delaborde, Émile Bernard, A. Duvernoy, G. Fauré, G. Mathias, I. Philipp, R. Pugno, Ch. M. Widor, Paris, A. Durand et fils, 1897, p. 20.

    La vaste entreprise de réécriture qui semble tenir à cœur à Philipp avait commencé par une espèce de pasticcio – Étude de concert d’après une valse de F. Chopin (op. 64 n° 1) – où le pianiste avait mis ses mains dans celles de l’auteur pour livrer une amplification de la valse première ; ce qui revenait à mettre par écrit ce que nombre de pianistes pratiquaient sur le vif lors des exécutions, comme en témoignent quelques enregistrements d’avant 1940.

    Isidor Philipp, Étude de concert pour Piano d’après une valse de F. Chopin (Op. 64 No 1), Paris, Hamelle, 1886, p. 3.

    Philipp était loin d’être le seul à cultiver ces étranges duplicatas. Le pianiste américain Leopold Godowsky publie en 1903 cinq volumes d’études d’après les pièces de Chopin qui repoussent toujours plus les bornes de la virtuosité en étoffant et souvent en compliquant les textes originaux52. De 1926 à 1949, Alfred Cortot livre chez Maurice Sénart puis aux éditions Salabert ses célèbres Éditions de travail dont les notes de bas de page fourmillent d’exercices contrefaits à partir des textes canoniques qui occupent le reste de la page. Dès le milieu du xixe siècle avaient vu le jour des études donnant lieu à des emboîtements parfois vertigineux : École du mécanisme. 15 études pour le piano composées expressément pour précéder celles de la vélocité de Czerny, op. 120 de Jean-Baptiste Duvernoy (1842) ; 20 études pour le piano composées pour servir d’introduction aux études de Cramer, Moscheles, etc. d’Élie-M. Feigerl (ca. 1860), etc.

    Après la neutralisation du matériau dans les études des premiers temps, c’est l’auteur lui-même qui s’efface maintenant derrière l’exacerbation des procédés combinatoires. Pour expliquer cette étonnante humilité, il y a sans doute la conviction chez ces pianistes confirmés que la technique du piano est achevée et que le savoir-faire des maîtres du XIXᵉ siècle ne peut être dépassé. L’espace musical est désormais quadrillé par un corpus clos d’études allant des premiers instants de la formation des enfants jusqu’au moment où l’artiste achevé se produit en public.

    L’étude de concert

    Le temps de l’étude n’est pas seulement celui d’une intense gymnastique corporelle. Il est aussi celui de l’incorporation du vocabulaire digital qui servira aussi bien à l’improvisation qu’au déchiffrage mais aussi à l’exécution si l’on tient compte du fait que le texte joué est encore adapté par le musicien à l’époque que nous étudions. Car les procédés rhétoriques d’embellissement du discours et les techniques de prononciation ne concernent pas seulement la période dite baroque mais ont aussi informé l’exécution musicale jusqu’au début du XXe siècle53.

    Au moment où naît l’étude instrumentale, le musicien orateur bénéficie de la massification des pratiques à plusieurs titres54. À l’élargissement du public répond la multiplication des salles ; certaines liées à des sociétés chorales ou orchestrales comme la salle du Conservatoire, la plupart aménagées par des facteurs d’instruments dans leurs locaux commerciaux (Pleyel, Herz, Érard ou Sax dotent Paris des lieux de concerts les plus fréquentés dès le milieu du siècle). De même que les éditeurs les plus importants lancent des journaux à leur solde, les facteurs s’attachent des artistes pour faire la promotion de leur production manufacturée. L’antique relation entre l’aède et son auditoire se trouve ainsi redéfinie par l’émergence d’une économie du concert public où l’éloquence est souvent utilisée à des fins commerciales55.

    Dans les programmes pot-pourris qui sont alors courants dans les salles de spectacle, le virtuose est présent à chaque instant : pour exécuter des pièces brillantes en soliste ou accompagné, pour des concertos évidemment mais aussi pour des épisodes solistes dans des symphonies ou des extraits d’opéras. La fabrication de morceaux aussi brillants qu’éphémères par des musiciens oubliés depuis longtemps autant que par d’autres aujourd’hui réputés pour leur sérieux (les pianistes Kalkbrenner, Liszt, Cramer, Heller, Thalberg, Gottschalk ou Rubinstein ; les violonistes Baillot, Vieuxtemps ou Bériot ; le flûtiste Tulou, le cornettiste Arban ou le harpiste Hasselmans) n’est dès lors pas loin d’atteindre le stade industriel.

    Dès les années 1820-1830, l’exhibition du corps de l’artiste en plein effort devient un objet esthétique porté par le goût des foules pour l’exploit technique. Descriptions littéraires, tableaux ou caricatures montrent des musiciens en transe soulevant des salles en délire.

    « Fantaisie brillante sur Liszt », La Vie parisienne, 3 avril 1886, p. 55.

    L’étude n’est pas absente du spectacle musical. Dès le premier tiers du XIXᵉ siècle, des études de concert sortent du cabinet de travail et s’imposent sur les estrades.

    Comment se définit cette anomalie générique (l’étude s’étant primitivement constituée comme un morceau détaché de la performance publique) ? La matière compositionnelle des études de concert est plus dense et celles-ci se voient souvent affubler de sous-titres poétiques, manière de faire oublier les stigmates de l’étude scolaire. Comme pour l’étude tout court, la gigantesque production d’études de concert est éclipsée par quelques pièces signées de compositeurs patentés. Les plus célèbres font partie du grand cycle des « douze études d’exécution transcendante » achevé par Liszt en 1851 après la révision successive de deux précédents recueils d’abord parus en 1826 et en 1837 sous des titres différents56. Mais il existe des dizaines d’études de concert pour à peu près tous les instruments imaginables.

    En 1866, le violoniste Charles-Auguste de Bériot publie pour son instrument 60 études de concert,57 parmi lesquelles on trouve des études sur motif unique d’une facture toute pédagogique, mais aussi des morceaux dont il serait bien difficile de deviner, si on les entendait sans connaître leur titre, qu’il s’agit de compositions liées au monde scolaire. Ainsi du numéro 2, fugue irrégulière explorant implacablement toutes les ressources des doubles, triples et quadruples cordes. Ainsi du numéro 9, véritable passacaille variant tout au long de ses deux pages les figurations sonores.

    Charles-Auguste de Bériot, « Étude 9 », 60 études de concert pour violon. (École transcendante), op. 123, Mayence, Schott, [1866], p. 14.

    Ainsi du numéro 25, « marche funèbre », comme l’écrit Bériot, juxtaposant deux modes d’écriture radicalement différents à l’encontre des règles traditionnelles de l’étude monothématique.

    Dès le début du XXᵉ siècle, l’étude de concert devint un espace d’expérimentation pour les écrivains de musique en quête d’horizons inconnus. Les deux livres d’études pour piano de Claude Debussy (1915) constituent certainement les exemples les plus aboutis de la dérive du genre. Dans la septième étude (« Pour les degrés chromatiques »), le compositeur écarte immédiatement le lieu commun des gammes chromatiques régulières que tant de didacticiens du clavier avaient utilisées avant lui au profit d’une fragmentation en formules inégales où le chromatisme est autant un élément de langage qu’une question mécanique.

    Dans la quatrième page, par exemple, on retrouve le procédé fondateur de l’étude – la transposition de formules sur tout le clavier destinée à varier les positions des mains – vite enfoui cependant sous le perpétuel recommencement du mètre, les incessantes variations de tessiture ou de forme rythmique des cellules au point que la structure globale de la pièce est totalement imprévisible.

    Claude Debussy, « vii. Pour les degrés chromatiques », Études pour piano. Deuxième livre, Paris, Durand, 1916, p. 4.

    Chez Debussy, les contraintes physiques restent un moyen de produire du matériau musical mais les préoccupations formelles l’emportent sur la routine des répétitions digitales. Le moto perpetuo chromatique des faiseurs d’études à la chaîne a cédé la place à un renouvellement constant de la matière sonore. La cohérence de la pièce dépend dorénavant plus des développements formels que d’un moule manuel.

    La tendance à la spéculation compositionnelle ira s’amplifiant au cours du XXᵉ siècle, y compris dans des œuvres qui n’afficheront plus leur appartenance au vieux genre de l’étude tout en cultivant des modes d’écriture parents, telles les Sequenze de Luciano Berio (1958-2002) qui firent une prodigieuse carrière au concert et au disque, comme on le sait.

    Conclusion

    Durant les dernières décennies, l’étude a continué à être le principal instrument d’alphabétisation corporelle pendant les années d’apprentissage des jeunes musiciens. Si l’on n’écrit plus guère aujourd’hui d’études de concert, cela ne signifie pas pour autant que les objets musicaux que cette étiquette a longtemps désignés ont disparu. Autrement dit, la diversification morphologique de l’étude et son extension à tous les domaines de la pratique musicale, de l’école aux salles publiques, continuent à avoir des effets non négligeables dans la pratique musicale contemporaine. Quels que soient ses avatars et les instruments pour lesquels elle est pensée, l’étude continue à supposer :

    — Une théorie du corps musicien qui postule son identité d’un individu à l’autre, prétexte à une standardisation des exercices ne tenant guère compte des conformations physiques variables selon les personnes, les âges, etc. ;

    – une doctrine pédagogique fondée sur la gymnastique digitale et affirmant que la division du travail peut être poussée jusqu’au sein d’une même personne ;

    — Une morale du dépassement de soi soutenant que la virtuosité ne s’obtient qu’à force de volonté et que le moment de cette transformation est assez captivant pour être offert en spectacle.

    Pour citer ce document

    Rémy Campos, « L’étude instrumentale ou quand le travail devient œuvre », La Revue du Conservatoire [en ligne], Dossier individuel/collectif, le quatrième numéro, La Revue du Conservatoire.

    Notes

    1. Seuls quelques cahiers d’études pour piano (ceux de Frédéric Chopin, Franz Liszt, Robert Schumann, Johannes Brahms, Alexandre Scriabine, Claude Debussy ou plus récemment György Ligeti) sont régulièrement joués au concert et étudiés par les musicologues. ↩︎
    2. Susan Bernstein, Virtuosity of the Nineteenth Century. Performing Music and Language in Heine, Liszt, and Baudelaire, Stanford, Stanford University Press, 1998 ; Paul Metzner, Crescendo of the Virtuoso. Spectacle, Skill, and Self-promotion in Paris during the Age of Revolution, Berkeley, University of California Press, 1998 ; Jane O’Dea, Virtue Or Virtuosity ?Explorations in the Ethics of Musical Performance, Westport, Greenwood Press, 2000 ; Dana Gooley, The Virtuoso Liszt, Cambridge, Cambridge University Press, 2004 ; Vernon A. Howard, Charm and Speed. Virtuosity in the Performing Arts, New York, Peter Lang, 2008. ↩︎
    3. Susan C. Cook, Virtuose in Italy, 1600-1640. A Reference Guide, New York, Garland, 1984 ; Sylvie Mamy, Les Grands Castrats napolitains à Venise au XVIIIe siècle, Liège, Mardaga, 1994 ; James Deaville, « L’image du virtuose aux XVIIIe et XIXe siècles », Jean-Jacques Nattiez, dir., Musique, Une encyclopédie pour le XXIe siècle, Arles, Actes Sud, 2006, t. iv, p. 759-780. ↩︎
    4. Jane O’Dea, Virtue or Virtuosity ? Explorations in the Ethics of Musical Performance, Westport, Greenwood Press, 2000 ; Cécile Reynaud, Liszt et le virtuose romantique, Paris, Honoré Champion, 2006 ; Jim Samson, Virtuosity and the Musical Work. The Transcendental Studies of Liszt, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, p. 81-95. ↩︎
    5. Cyril Ehrlich, The Piano. A History, Oxford, Clarendon Press, 1990 [1976 pour la 1re éd.]. ; Leon Plantinga, « The Piano and the Nineteenth Century »,R. Larry Todd, dir., Nineteenth Century Piano Music, New York, Routledge, 1990 ; Anne Rousselin-Lacombe, « Piano et pianistes », La Musique en France à l’époque romantique (1830-1870), Paris, Flammarion, 1991, p. 125-166 ; James Parakilas, dir., Piano Roles. A New History of the Piano, New Haven, Yale University Press, 1999. ↩︎
    6. Voir, par exemple, l’anthologie de catalogues d’éditeurs publiés en fac simile dans : Anik Devriès et François Lesure, Dictionnaire des éditeurs de musique français. Volume i. Des origines à environ 1820, Genève, Éditions Minkoff, 1979. ↩︎
    7. Abraham, Principes de la clarinette Suivis de Pas redoublés et de Marches Les Plus à la Mode arrangés Par Mr. Abraham, Paris, Frère, [1782]. ↩︎
    8. Ibid., p. 15. ↩︎
    9. « Passage. Ornement que l’on ajoute à un trait de chant. On appelle encore ainsi chaque portion d’un morceau qui présente un sens » (Léon et Marie Escudier, Dictionnaire de musique…, Paris, Bureau central de musique, 1844, t. ii, p. 36). ↩︎
    10. Castil-Blaze, Dictionnaire de musique moderne par M. Castil-Blaze, Paris, Au Magasin de musique de la Lyre moderne, 1821, vol. 1, p. 223. Pour une discussion plus détaillée de ce texte, voir : Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographe, Genève, Droz/Haute école de musique de Genève, 2013, p. 495-498. ↩︎
    11. Les travaux de Norbert Elias (La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973 [1939 pour la 1re éd. en allemand]) ont, en quelque sorte, initié ce courant historiographique ; parmi les publications récentes, voir : Alain Montandon, dir., Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe, Clermont-Ferrand, Association des Publications de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Clermont-Ferrand, 1994 ; Benet Davetian, Civility. A Cultural History, Toronto, University of Toronto Press, 2009 ; Catherine Lanoë, Mathieu Da Vinha et Bruno Laurioux, dir., Cultures de cour, cultures du corps, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2011 ; Christophe Losfeld, Politesse, morale et construction sociale. Pour une histoire des traités de comportements, 1670-1788, Paris, Honoré Champion, 2011 ; Philippe Raynaud, La Politesse des Lumières. Les lois, les mœurs, les manières, Paris, Gallimard, 2013. ↩︎
    12. Sur cette question, voir : Lothaire Mabru, « Des postures musiciennes », Ethnologie française, t. xxv, no 4, 1995, p. 591-606 ; Lothaire Mabru, « Donner à voir la musique : les techniques du corps des violonistes », Musurgia, analyses et pratiques musicales, vol. VI, no 2, 1999, p. 29-47 ; Lothaire Mabru, « Vers une culture musicale du corps », Cahiers de musiques traditionnelles, no 14, « Le geste musical », Genève, Ateliers d’ethnomusicologie, 2001, p. 95-110. ↩︎
    13. François Couperin, « Plan de cette méthode », L’Art de Toucher le Clavecin Par Monsieur Couperin, Organiste du Roy &c. Dédié À Sa Majesté, Paris, l’Auteur / Foucaut, 1716, p. 3. ↩︎
    14. Ibid., p. 4. ↩︎
    15. Ibid., p. 5. ↩︎
    16. Gilbert Andrieu, La Gymnastique au XIXe siècle ou la naissance de l’éducation physique, 1789-1914, Paris, Éditions Actio, 1999 ; Georges Vigarello et Richard Holt, « Le corps travaillé. Gymnastes et sportifs au XIXe siècle, Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, dir., Histoire du corps, Paris, Le Seuil, 2005, vol. 2, p. 313-377. ↩︎
    17. Georges Vigarello, Le Corps redressé. Histoire d’un pouvoir pédagogique, Paris, Armand Colin, 2004 [1978 pour la 1re éd.], p. 82-84. ↩︎
    18. André Rauch, « La politique scolaire en matière de gymnastique au XIXᵉ siècle », Historical Reflections / Réflexions historiques, vol. 9, no 3, 1982, p. 373-382 ; Benoît Lecoq, « Les sociétés de gymnastique et de tir dans la France républicaine (1870-1914) », Revue historique, t. CCLXXVI, fasc. 1, no 559, juillet-septembre 1986, p. 157-166 ; Paul Gerbod, « L’État et les activités physiques et sportives des années 1780 aux années 1930 », Revue historique, t. CCCI, fasc. 2, no 610, avril-juin 1999, p. 307-331 ↩︎
    19. Ferdinand Buisson, dir., « Gymnastique »,Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire publié sous la direction de F. Buisson agrégé de l’Université, Inspecteur général de l’enseignement primaire, avec le concours d’un grand nombre de collaborateurs membres de l’Institut, publicistes, fonctionnaires de l’Instruction publique, inspecteurs, professeurs et instituteurs de France et de l’étranger, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1887,t. i, p. 1233.  ↩︎
    20. « Gymnastique »,Dictionnaire de l’Académie française. Sixième édition publiée en 1835, Paris, Imprimerie et Librairie de Firmin Didot, 1835, t. i, p. 870. ↩︎
    21. Marie-Christine Cormont, Du chiroplaste (1814) aux supports mobiles (1992), deux siècles d’un idéal d’orthopédie pianistique ?, mémoire de maîtrise, Université Paris iv, 2000 ; Rémy Campos, « Geste musical et notation. Piano et pianistes de la fin du XVIIIᵉ au début du XXᵉ siècle », Christian Jacob, dir., Les Lieux de savoir 2. Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, 2011, p. 85-100. ↩︎
    22. Rémy Campos, « La classe au Conservatoire de Paris au xixe siècle. Éléments pour une description », Revue de musicologie, t. LXXXIII, no 1, 1997, p. 105-116 ; Rémy Campos, Instituer la musique. Les débuts du Conservatoire de Genève (1835-1859), Genève, Éditions Université-Conservatoire de musique de Genève, 2003, p. 295-309. ↩︎
    23. « Nouvelles », Revue et Gazette musicale de Paris, 29 octobre 1843, p. 372. ↩︎
    24. Caroline Boissier, Liszt pédagogue. Leçons de piano données par Liszt à Mademoiselle Valérie Boissier à Paris en 1832. Notes de Madame Auguste Boissier, Paris, Honoré Champion, 1927, p. 11. ↩︎
    25. Ibid., p. 19. Alors que les cours sont bien avancés, Caroline Boissier note après la neuvième leçon : « [Liszt] exige que Valérie fasse tous les jours deux heures d’exercices matériels sans compter le reste » (ibid., p. 30). ↩︎
    26. Ibid., p. 46. ↩︎
    27. Après la onzième leçon, Caroline Boissier note : « Il a encore recommandé des octaves simples et arpégées dans tous les tons, les notes frappées de tous les doigts, en tenant appuyés ceux qui n’entrent pas en action, les gammes rapides et fortes, enfin toute la gymnastique de la main au moins deux heures par jour »(ibid., p. 35). ↩︎
    28. Ibid., p. 64. D’après Caroline Boissier, Liszt divise les passages en quatre grandes classes : les octaves, les trémolos, les notes doubles et enfin les notes simples (ibid., p. 65-68). La même idée est précisée lors de la vingt-troisième leçon : « Il nous répéta hier encore l’urgence de développer ses doigts sans relâche et avant toute chose, par des exercices journaliers sans mélange d’autres études. Il veut que l’on ramène tous les passages possibles à certaines formules fondamentales d’où découlent toutes les combinaisons que l’on rencontre, et une fois que l’on en a la clef, on les exécute non seulement facilement, mais encore on déchiffre tout à vue. – Liszt dit qu’en déchiffrant il regarde les lignes en masse et jamais mesure par mesure ; le fait est qu’il ne se trompe jamais d’une seule note, comme j’ai pu en juger par ma propre musique » (ibid., p. 78). ↩︎
    29. Henri Rosellen, Méthode de piano contenant les principes de musique, la description anatomique de la main Considérée dans ses rapports avec l’Exécution de la musique de Piano, un grand nombre d’exercices, gammes et arpèges dans tous les tons, alternant avec une série de leçons mélodiques et d’études progressives, par Henri Rosellen. Op. 116, Paris, Au Ménestrel, [1849], p. 23. ↩︎
    30. Ibid., p. 23. ↩︎
    31. « Rester un mois sans jouer du Piano est par conséquent une chose très préjudiciable, six mois le sont encore plus, et dix années de repos feraient perdre entièrement toute exécution » (ibid.). ↩︎
    32. « […] le doigt le plus gêné dans son mouvement d’élévation est le 4ème, le petit doigt l’est moins, le médius aussi, et l’index est le plus libre. Le pouce qui n’est relié à aucun doigt devrait avoir un mouvement très libre, il n’en est pas ainsi cependant parce qu’il est court, gros et charnu, et qu’il doit à tous momens fonctionner sous les autres doigts » (Henri Rosellen, « Chapitre 14. De l’anatomie de la main considérée dans ses rapports avec l’exécution de la musique de piano », ibid., p. 24). ↩︎
    33. Ibid. ↩︎
    34. Alberto Bachmann, Gymnastique à l’usage des violonistes pour le développement de la force de la main gauche par Alberto Bachmann précédée d’une étude anatomique de la main gauche par Philippe Lacroix, Paris, Fischbacher, 1914. ↩︎
    35. Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève [Rpg 625]. ↩︎
    36. Sur la notion de matrice musicale : Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographeop. cit., p. 493-509. ↩︎
    37. Première édition française : Carl Czerny, Étude de la vélocité pour le piano ou 30 exercices calculés pour développer l’égalité des doigts, op. 299, Paris, Heugel, [1842]. ↩︎
    38. Première édition française : Carl Czerny, 30 nouvelles études de mécanisme pour piano, op. 849, Paris, Alphonse Leduc, [1856]. ↩︎
    39. Première édition française : Carl Czerny, L’Art de délier les doigts, 50 études de perfectionnement op. 699 en 2 livres, Paris, Maurice Schlesinger, [1844]. ↩︎
    40. Les déplacements de la main sur le clavier sont d’une faible amplitude (le pouce va chercher une note à un demi-ton de la position initiale –  bémol de la mesure 3, une seconde de la nouvelle position – si bémol de la mesure 4, une autre seconde – sol de la mesure 4, un demi-ton – la bémol mesure 5, une quarte – mi bémol mesure 5, etc., jusqu’au ré bécarre de la mesure 6) et n’altèrent jamais vraiment la position initiale de la main. ↩︎
    41. Carl Czerny, Grand exercice de toutes les manières de tremblemens pour le pianoforte. Grosse Triller-Ubung in Form eines brillanten Rondo’s für das Pianoforte. Componirt von Carl Czerny. 151tes Werk, Wien, bei Ant. Diabelli, [1828]. ↩︎
    42. WilliamWeber, The Rise of Musical Classics in Eighteenth-Century England. A Study in Canon, Ritual, and Ideology, Oxford, Oxford University Press, 1992 ; William Weber, « The History of the Musical Canon », Nicholas Cook et Mark Everist, éd., Rethinking Music, Oxford/New York, Oxford University Press, 1999, p. 336-355 ; William Weber, The Great Transformation of Musical Taste. Concert Programming from Haydn to Brahms, Cambridge, Cambridge University Press, 2008 ; Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographeop. cit. ↩︎
    43. Le pianiste Raoul Pugno fut, par exemple, un régulier pourvoyeur de commentaires interprétatifs : Frédéric Chopin. Valses, édition revue, doigtée et nuancée d’après les traditions originales par Raoul Pugno (1905) ; Frédéric Chopin. Mazurkas, Ballades, Impromptus, Étudesédition revue, doigtée et nuancée d’après les traditions originales par Raoul Pugno (1905) ; Les leçons écrites de Raoul Pugno. Les 14 valses de Chopin (1912) ; etc. ↩︎
    44. Isidor Philipp, Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895. ↩︎
    45. Georges Mathias, « Préface »,Isidor Philipp, Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule…, op. cit., p. ii. ↩︎
    46. Ibid. ↩︎
    47. « Il est clair que je ne parle pas de ces œuvres sublimes qui portent le nom d’études, dont Chopin, Schumann, ont donné d’immortels modèles, bien assurément immortels, puisque les voilà déjà septuagénaires, et qu’ils n’ont pas l’air d’être de sitôt menacés d’oubli ; mais ces admirables ouvrages doivent être réservés pour le moment où l’intelligence musicale et les doigts ont acquis leur entier développement : encore que ce ne soit pas profaner ces chefs-d’œuvre que de les considérer comme des moyens de faire progresser le mécanisme » (ibid., p. iii). ↩︎
    48. « Nul plus que Chopin, – Liszt excepté peut-être – n’a enrichi le piano de combinaisons nouvelles. Dans ses trouvailles géniales de traits originaux, de gammes, d’arpèges, dans la structure de ses accompagnements, dans le rôle qu’il confie à la main gauche, il est unique et l’ensemble des difficultés techniques contenues dans son œuvre peut être considéré, à juste titre, comme l’image fidèle de la technique moderne » (Isidor Philipp, « Avant-propos », Exercices quotidiens tirés des œuvres de Chopin par I. Philipp Professeur au Conservatoire National avec une préface de G. Mathias, Paris, Hamelle, 1896, n. p.). ↩︎
    49. Une note liminaire indique : « On répétera plusieurs fois les reprises intermédiaires indiquées par des doubles barres, de même la période tout entière » (ibid., p. 3). ↩︎
    50. Isidor Philipp, Études d’octaves d’après J. S. Bach, Clementi, Cramer et Chopin suivis d’Études et de Préludes originaux de : Th. Dubois, E. Delaborde, Émile Bernard, A. Duvernoy, G. Fauré, G. Mathias, I. Philipp, R. Pugno, Ch. M. Widor, Paris, A. Durand et fils, 1897. ↩︎
    51. Dans le même genre de paraphrase, Isidor Philipp publiera encore : Études techniques, d’après Clementi, Cramer, Czerny, Kessler, Kreutzer, Chopin et Moschelès, Paris, G. Ricordi, 1904. ↩︎
    52. Leopold Godowsky, Stüdien über die Etüden von Chopin, Berlin, Schlesinger, 1903, 5 vol. ↩︎
    53. George Barth, The Pianist as Orator. Beethoven and the Transformation of Keyboard Style, Ithaca, Cornell University Press, 1992. ↩︎
    54. Paul Metzner, Crescendo of the Virtuoso…op. cit. ; Richard Leppert et Stephen Zank, « The Concert and the Virtuoso », James Parakilas, dir., Piano Roles…op. cit., p. 237-281 ; Lawrence Kramer, Musical Meaning. Toward a Critical History, Berkeley, University of California Press, 2002, pour le chapitre 4 : « Franz Liszt and the Virtuoso Public Sphere : Sight and Sound in the Rise of Mass Entertainment », p. 68-99. ↩︎
    55. William Weber, dir., The Musician as Entrepreneur, 1700-1914. Managers, Charlatans, and Idealists, Bloomington, Indiana University Press, 2004. ↩︎
    56. Jim Samson, Virtuosity and the Musical Work…op. cit. ↩︎
    57. Charles-Auguste de Bériot, 60 études de concert pour violon. (École transcendante), op. 123, Mayence, Schott, [1866]. ↩︎
  • Recherche en vue d’une interprétation — comment combler l’absence de collaboration entre compositeur et interprète dans le cas de la musique pour piano de Nikos Skalkottas

    Recherche en vue d’une interprétation — comment combler l’absence de collaboration entre compositeur et interprète dans le cas de la musique pour piano de Nikos Skalkottas

    Résumé

    Nikos Skalkottas (1904-1949), compositeur grec qui a étudié à Berlin entre 1921 et 1933 et élève d’Arnold Schoenberg (1927-1930), auteur d’une importante œuvre pianistique, n’a eu que des collaborations éphémères avec les interprètes de son temps. Le propos de l’article est d’exposer les différentes trajectoires de la recherche, qui cherchent à combler l’important manque d’informations relatives à l’interprétation de ce répertoire. Ces trajectoires nous mèneront vers des filiations pianistiques du milieu berlinois de l’entre-deux-guerres. Quelques-uns des pianistes que nous allons mentionner n’ont jamais eu de contact avec l’œuvre de Skalkottas ; d’autres, qui l’ont joué, n’en ont laissé aucune trace. Nous considérons indispensable de faire le point de l’apport des uns et des autres et de rechercher tous les éléments complémentaires qui nous guideront dans le travail de l’interprétation de l’œuvre pianistique du compositeur.

    Mots-clés : Nikos Skalkottas, Eduard Steuermann, Egon Petri, Ferruccio Busoni, Antonis Skokos, Katina Paraskeva-Skokou, Polyxeni Mathéy, interprétation pianistique, répertoire de piano XXe s.

    Introduction

    Il existe des corpus pianistiques qui ont été diffusés et connus grâce aux soins des interprètes qui ont collaboré étroitement avec les compositeurs. Des interprètes qui se sont appuyés sur et inspirés de leur expérience personnelle de travail avec les auteurs et d’une profonde connaissance de leur pensée musicale. À leur tour, ces interprètes sont devenus les meilleurs ambassadeurs de ces musiques et les ont transmises à travers leur enseignement et leurs concerts. Une « lignée » dans l’interprétation s’est ainsi constituée, qui, tout en intégrant les différents apports personnels, préserve les traits incontournables d’un répertoire et assure sa diffusion. En tant qu’illustres exemples de ce type de collaboration, on pourrait citer Eduard Steuermann pour les compositeurs de la Seconde École de Vienne, David Tudor pour les compositeurs de l’École de New York, Yvonne Loriod pour la musique d’Olivier Messiaen, etc.

    Nikos Skalkottas (1904-1949), compositeur grec qui a étudié à Berlin entre 1921 et 1933, en devenant, après Philipp Jarnach et Kurt Weill, l’élève d’Arnold Schoenberg de 1927 à 1930, n’a pas eu la chance de bénéficier de telles collaborations. Auteur d’une œuvre pour piano seul d’une durée de presque 4 heures qui comprend une cinquantaine de pièces au total, composées entre 1924 et 1948, il a laissé les interprètes d’aujourd’hui démunis des informations irremplaçables qui auraient leur source dans une collaboration avec le compositeur lui-même.

    Le propos de l’article est d’exposer les différentes possibilités offertes par la recherche pour pallier au mieux le vide de transmission compositeur-interprète dans le cas de Skalkottas. Celles-ci nous mèneront vers des filiations pianistiques du milieu berlinois de l’entre-deux-guerres. Quelques-uns des pianistes que nous allons mentionner n’ont jamais eu de contact avec l’œuvre de Skalkottas ; d’autres, qui l’ont jouée, n’en ont laissé aucune trace. Nous considérons néanmoins comme indispensable de nous inspirer de leur art et de leurs propos afin de nous guider dans l’interprétation de l’œuvre pianistique du compositeur grec. Skalkottas a continué à puiser dans l’acquis de ses années berlinoises même quand il a définitivement quitté l’Allemagne, comme en témoignent ses œuvres plus tardives et ses écrits. Nous tenterons de faire dialoguer ses positions avec celles d’un illustre interprète de son temps, Eduard Steuermann. Nous restons persuadés que même hors contexte temporel, ce rapprochement ne peut qu’éclairer l’œuvre skalkottienne avec une lumière qui met en valeur son caractère novateur, tout autant que son attachement au milieu dont elle provient. Notre investigation se complétera par les portraits artistiques de quelques pianistes grecs qui ont été très proches du compositeur, ainsi que de témoignages sur le jeu pianistique de Skalkottas lui-même.

    Le jeu d’Eduard Steuermann

    Quelles auraient pu être les expériences pianistiques marquantes du jeune Skalkottas à Berlin entre 1921 et 1933 ? À la Hochschule enseignaient Artur Schnabel et Edwin Fischer pendant que Claudio Arrau venait de finir ses études. Dans les salles de concert, on pourrait entendre Vladimir Horowitz, Alfred Cortot, Rudolf Serkin, Wilhelm Backhaus et Wilhelm Kempff. 1 Sans s’attarder sur cette liste impressionnante des virtuoses, nous porterons notre attention sur un pianiste qui a eu une importance capitale quant à la diffusion de la musique de son temps et les œuvres de la Seconde École de Vienne en particulier, Eduard Steuermann.

    Steuermann (1892-1964) a étudié le piano avec Busoni entre 1911 et 1912 et la composition avec Schoenberg entre 1912 et 1914. Jonathan Dunsby expose sa position unique d’interprète : « Steuermann est devenu le pianiste schoenbergien définitif de son temps, aussi bien pour les œuvres de piano seul que pour celles de musique de chambre avec piano. Schoenberg lui a rendu hommage en tant que son ambassadeur au piano. »2

    D’après la teneur des programmes des rares concerts berlinois de Steuermann entre 1921 et 1933, années où Skalkottas résidait dans la ville, la présence de ce dernier dans l’auditoire serait une conjoncture assez vraisemblable, d’autant plus que des œuvres de Schoenberg y étaient présentées. Selon les archives que nous avons consultées, Steuermann a joué le 19 janvier 1929 le Livre des Jardins suspendus, sa Sonate pour piano seul, des Lieder d’Adorno et la Suite [op.25] de Schoenberg, en compagnie de la chanteuse Margot Hinnenberg) – Lefèbre dans la salle du Conservatoire Klindworth-Scharwenka, voir programme ci-dessous). Le 20 mai 1932, il a participé à l’exécution du Kammerkonzert de Berg à la Singakademie. 3

    Même sans avoir la preuve que Skalkottas avait assisté à ces concerts, on peut avancer l’hypothèse qu’il aurait apprécié les interprétations de Steuermann autant que son maître Schoenberg.

    Programme du 19 janvier 1929, Archives Centre Arnold Schoenberg, Vienne

    Quelles étaient les caractéristiques du jeu de Steuermann, si adéquat au répertoire de la Seconde École de Vienne, et comment se reflètent-elles dans le profil de l’interprète que Skalkottas dresse dans sa préface aux 32 Pièces quelques années plus tard ?

    Son jeu révèle une extrême clarté polyphonique qui va de pair avec une plasticité rythmique et une grande finesse de timbre dans le rendement de chaque voix. Ses enregistrements, ses écrits ainsi que les témoignages de ses élèves nous permettent de mieux saisir les différents aspects de son art. Le compositeur et chef d’orchestre Gunther Schuller, dans une conversation avec le pianiste Russell Sherman, évoque « la capacité de Steuermann de jouer avec plénitude et richesse de son et, à l’intérieur de cela, avec des effets de couleurs et variations de texture. » 4. Steuermann était maître dans l’art de l’équilibre sonore des deux mains et des colorations du son avec la pédale, tout en respectant les défis de l’écriture. Il était capable de faire entendre un passage staccato malgré les sons tenus avec la pédale aux autres voix.5 À ce propos, le pianiste explique : « Schoenberg a toujours insisté sur le fait que sa musique doit être jouée presque sans pédale, chose à laquelle je n’obéissais qu’à contrecœur. Vous ne pouvez pas jouer du piano moderne sans pédale. Vous devrez l’utiliser de façon à ce que les sons ne se mélangent pas, et vous assurer que la sonorité « sobre » et tellement caractéristique, sans vibration de pédale, en ressort. » 6 Ces qualités de dosage subtil des sonorités sont indispensables afin de rendre « l’essence du style pianistique de Schoenberg, de même que l’essence de sa pensée musicale tout entière, qui est la polyphonie. » 7

    Les qualités sonores du jeu de Steuermann comprennent une grande exigence rythmique, qui se distingue de l’exactitude métronomique. Tout en considérant le développement de l’élément rythmique comme « le plus important de toutes les compétences musicales » 8, il n’a pas de position figée sur les tempi, qui pour lui sont assujettis aux autres données d’une interprétation, ainsi qu’au lieu et au moment. Mais ce qui reste primordial est de préserver le flux musical, « la continuation et le développement de la musique. » 9 Il considère nécessaire pour le pianiste qui s’apprête à jouer les œuvres de Schoenberg de « faire préalablement un peu de travail mental : quelqu’un pourrait difficilement approcher cette musique sans conception préalable. » 10 On ajouterait que la conception préalable inclut le sens de la structure, ce qui n’est que « le désir d’avoir une vue d’ensemble d’un organisme. » 11

    Avant de mettre en rapport les propos de Steuermann avec ceux de Skalkottas, il faudrait mentionner les considérations plus générales du premier sur le rôle de l’interprète. Son exigence face à sa tâche était absolue. Son élève David Porter rapporte que « le jeu du piano n’était rien s’il s’arrêtait d’être une audacieuse aventure de l’âme […] Jouer de façon négligée, écrire de la musique banale, percevoir seulement les qualités superficielles d’une œuvre ou d’une performance, ce n’était pas seulement un manque de culture musicale, mais un manque d’intégrité, d’honnêteté, de conviction personnelle. » 12 Révolu le temps où l’interprète utilisait les œuvres pour montrer sa propre bravoure, « maintenant il devient le porteur du véritable effet musical. » 13 Il doit désormais « transmettre le contenu [des œuvres] clairement, car ici on ne se pose pas stylistiquement au-dessus de l’œuvre mais plutôt à côté, ou en dessous. » 14 La position et la tâche de l’interprète qui s’impose par la pratique de la musique de son temps ne doivent pas pourtant l’enfermer dans ce répertoire : « vous avez à lutter contre la spécialisation, qui est la caractéristique et le danger de notre époque », met en garde Steuermann s’adressant aux élèves de la Juilliard School de New York. 15 Malgré son étroite association avec Schoenberg et son cercle, il a étendu ses activités de professeur, concertiste et éditeur à tout le répertoire pianistique et il a aussi laissé une œuvre compositionnelle. Il est conscient que les interprètes de chaque période ont leur façon d’approcher les œuvres du passé et qu’en évaluant leur art « on doit spécialement considérer sa relation avec le temps et le milieu, puisque pour cet art le présent est tout. » 16 C’est bien ce regard sans cesse renouvelé qui rend toute musique « moderne » et vivante au présent : « ça devient musique seulement si c’est de la musique moderne » est un de ces célèbres aphorismes.17

    Skalkottas et Steuermann à travers leurs textes

    Skalkottas, pendant ses années berlinoises de 1921 à 1933, écrit des œuvres pour piano dans un style qui gagne progressivement en complexité. En commençant par ses premiers opus, les Suites pour piano de 1924 à l’harmonie modale et aux réminiscences de musique traditionnelle grecque et du jazz, il élabore sa propre écriture atonale à travers la Sonatine et les 15 Petites variations de 1927, avant les œuvres plus élaborées que sont le Concerto pour piano et violon de 1930 et le Concerto pour piano no 1 de 1931, premier concerto entièrement dodécaphonique de l’histoire de la musique. Après le retour en Grèce en 1933, les œuvres pianistiques se suivent avec la composition d’une Suite d’une vingtaine de minutes en 1936, d’un Concertino pour deux pianos en 1935 et de deux concertos pour piano (1937, 1939), dont le dernier de dimension monumentale (entre 45 et 50 minutes). Pourtant, son ami Yiannis Papaioannou rapporte que quand sa sœur Marika Papaioannou, pianiste renommée de sa génération, lui a demandé à la fin des années trente pourquoi il n’écrirait pas quelque chose pour piano seul, Skalkottas lui répondit que s’il le faisait à la façon de Debussy, celui-ci l’avait déjà fait d’une bien meilleure manière et que s’il le faisait comme Schoenberg, lui aussi l’avait fait d’une meilleure manière ; sa conclusion était qu’il ne savait pas encore écrire pour piano solo. On ne peut qu’être étonné de cette affirmation de la part d’un compositeur qui, à cette époque, avait déjà écrit 50 minutes de musique pour l’instrument seul et cinq concertos 18. Tout au moins, la demande de Marika est à l’origine de la composition du cycle des 32 Pièces en 1940, d’une durée de 90 minutes. Avant d’examiner comment les propos de la préface de cette œuvre se rapprochent de ceux de Steuermann qu’on a déjà exposés, il est intéressant de relever la double référence à Debussy et Schoenberg, qui apparaissent comme les deux pôles de l’écriture pianistique du XXᵉ siècle. En revenant à Steuermann, la similitude de la remarque suivante avec les propos de Skalkottas est frappante :

    « La nouveauté et l’originalité du style pianistique de Schoenberg sont souvent sous-estimées. Il semble que dans la période postromantique il n’y a presque pas de compositeur, à l’exception de Debussy, dont l’écriture pour piano soit aussi personnelle et aussi intimement connectée avec l’idée qu’elle a à exprimer. » 19

    Dans ses Quelques remarques sur les œuvres pour piano qui préfacent les 32 Pièces, Skalkottas dresse le profil du pianiste qui relèverait le défi de leur interprétation :

    « Pour l’exécution de chaque pièce, le pianiste doit suivre le style sobre de la composition, les indications du compositeur et l’exactitude des dynamiques, aussi bien que le rythme qui, tout en respectant le style de la pièce, en est le sujet prépondérant, l’élément majeur […]. Il faut éviter de recourir à un monde esthétique étranger à la composition, par exemple à une vitesse d’exécution trop rapide, ou à des procédés probablement tributaires de plusieurs années de pratique pianistique. Cette attitude serait néfaste à l’exécution neuve d’une composition nouvelle, qui réclame un jeu honnête, clair, équilibré et intéressant. » 20

    Steuermann et Skalkottas utilisent le même mot, sobre, pour décrire l’un la sonorité instrumentale des œuvres, l’autre leur style général. Ils placent aussi le rythme comme la première des priorités de l’interprète, qui doit suivre scrupuleusement les indications du compositeur, sans tomber dans des maniérismes pianistiques. La proximité des deux auteurs continue de se faire sentir dans le prochain extrait de Skalkottas :

    « Il serait recommandé d’utiliser une technique d’harmonies brèves, claires et “rondes”, avec une sonorité directe, et non pas une exécution fantaisiste, confuse et superficielle. De plus, dans la mesure du possible, on ne devrait pas user de la pédale du petit piano en vue d’obtenir l’impression auditive d’un grand orchestre. On rendra en particulier les pièces courtes et tendres avec économie et intelligence. » 21

    Skalkottas décrit ici avec d’autres mots une sonorité qui semble être en parfait accord avec la description que fait Russell Sherman de la sonorité de Steuermann et de l’utilisation de la pédale en particulier (cf. supra). Les deux auteurs attribuent par ailleurs à l’interprète une responsabilité aiguë dans la diffusion de la musique de leur temps. Si, pour Steuermann, il devient le « porteur du véritable effet musical », qui doit par ailleurs avoir une « conception préalable de la pièce », pour Skalkottas l’artiste est celui qui « révèle le chemin », une fois la construction de l’œuvre appréhendée :

    « Toutes les difficultés techniques peuvent être dépassées car la construction exceptionnelle et la forme de chaque pièce imposent la virtuosité et la musique elle-même, telle que le pianiste doit l’exécuter. Chaque pièce porte un titre qui révèle la forme et le caractère que le pianiste doit respecter lors des concerts, en tant qu’artiste qui révèle le chemin.22

    Il est regrettable que la similitude de la vision du travail de l’interprète qu’on observe entre Steuermann et Skalkottas n’ait pas été scellée par une collaboration artistique. Néanmoins, l’interprète skalkottien d’aujourd’hui, en consultant les enregistrements disponibles de Steuermann23 , pourrait se familiariser avec la plasticité de son jeu et s’interroger quant à sa pertinence concernant les œuvres pianistiques atonales de Skalkottas.

    Les pianistes qui ont collaboré avec Skalkottas

    Else C. Kraus et/ou Franz Osborn, Antonis Skokos et Katina Paraskeva-Skokou

    En poursuivant notre investigation en vue de l’interprétation des œuvres de Skalkottas, examinons maintenant l’apport de quelques autres pianistes qui ont collaboré avec le compositeur, sans pour autant avoir laissé de témoignages.

    Dans un programme d’œuvres d’élèves compositeurs de la classe de Schoenberg à l’Académie datant du 19 juin 1927, deux pianistes se partagent la tâche : Franz Osborn (élève de Schnabel) et Else C. Kraus. On ne peut savoir lequel des deux a tenu la partie de piano dans les deux Sonatines pour violon et piano de Skalkottas ; la partie de violon était tenue par Anatol Knorre (qui jouait en tant que premier violon dans le même quatuor à cordes que Skalkottas). Franz Osborn, après avoir été actif dans le milieu de la Neue Musik à Berlin, est parti en Grande-Bretagne au début des années trente et a consacré l’essentiel de sa carrière au répertoire classique et romantique dans des formations de musique de chambre. Else C. Kraus, dont le jeu a été très apprécié par Furtwängler, s’est au contraire vouée à l’interprétation de la musique de son temps et de celle de Schoenberg en particulier, en enregistrant un disque 33 tours avec toutes les œuvres du compositeur 24 et en écrivant plusieurs articles sur celles-ci 25.

    Programme du 19 juin 1929, Archives Skalkottas, Athènes.

    Deux autres pianistes ont été très proches de Skalkottas, le couple (et duo pianistique) que formaient Antonis Skokos et Katina Paraskeva, depuis le temps de leurs études respectives au Conservatoire d’Athènes. Skokos et Paraskeva (ainsi que Dimitri Mitropoulos) étaient élèves dans la classe de piano de Ludwig Wassenhoven 26. Ils ont ensuite continué leurs études à Berlin dans la classe d’Egon Petri 27. Une profonde amitié et un respect réciproque s’étaient installés entre le couple de pianistes et le compositeur. Katina avait accompagné Skalkottas dans le Concerto pour violon de Dvořák en 1924, quand il était encore étudiant dans la classe de violon de Willy Hess ; Antonis faisait de la musique de chambre avec Skalkottas et tous les trois passaient aussi des moments de détente ensemble 28.

    Antonis Skokos, Nikos Skalkottas, Katina Paraskeva-Skokou – Archives Skalkottas, Athènes.
    Skalkottas à Berlin – Archives Skalkottas, Athènes.

    Skokos était le destinataire « naturel » des premières œuvres pianistiques de Skalkottas : l’œuvre en trois mouvements sans titre de 1924 [2ᵉ mouvement : Molto moderato, 3ᵉ mouvement : Shimmy tempo] n’a pu survivre que grâce au don de Katina Paraskeva-Skokou aux Archives Skalkottas ; la Sonatine de 1927 est dédiée à Skokos. On pourrait aussi avancer l’hypothèse que les deux suites pour deux pianos datant de 1924 avaient été destinées au duo d’Antonis et Katina. Pourtant, depuis le retour des Skokos à Athènes en 1924, aucune trace d’enseignement ou d’exécution de ces œuvres de jeunesse de Skalkottas n’a pu être relevée 29. Ce constat est vérifié auprès des élèves de Skokos avec lesquels nous nous sommes entretenus 30. Aucun d’entre eux ne nous a confirmé une référence à Skalkottas pendant les cours ou une exécution de ses œuvres lors des concerts de leur professeur. Le seul témoignage public de l’attachement de Skokos à Skalkottas demeure l’émouvante nécrologie qu’il a publiée quelques mois après la mort du compositeur dans le magazine Nea Estia 31. Quant à Skalkottas, son opinion sur les Skokos apparaît dans une lettre à son amie violoniste Nelli Askitopoulou, datée du 25 juillet 1925 : « Pour Skokos je me limite à ces quelques mots : il est franc avec les francs, bon avec les bons, ami aux amis et gentil avec tout le monde ! Il en va de même pour Paraskeva et bien plus encore, comme elle a beaucoup de qualités féminines. Le reste tu peux te l’imaginer toute seule. Tu vas les connaître, tu parleras avec eux et tu constateras, je t’assure, une grande différence avec les autres Grecs, musiciens et humains ! (Tu ris que j’écrive « musiciens et humains »…?) » 32

    Le portrait de professeur qui émane des témoignages des élèves de Skokos est celui d’un être très cultivé et réservé, un vrai gentleman, qui les respectait en leur laissant une grande liberté de choix quant à la composition de leurs programmes et les encourageait vivement dans la voie qui lui semblait la plus adéquate pour chacun d’entre eux 33. Il était soucieux de leur faire découvrir le plus d’œuvres du répertoire possibles, sans forcément les amener jusqu’à la perfection, et sans leur faire travailler séparément des exercices techniques. Pendant le cours, il parlait bien plus du contenu musical de l’œuvre étudiée que de sa réalisation digitale. Son jeu avait beaucoup de finesse et d’attention portée aux détails, de musicalité et d’expression. Sa main avait une position assez particulière, qui laissait beaucoup d’espace aux 3ᵉ, 4ᵉ et 5ᵉ doigts. Il demandait de travailler dans la nuance piano. Il semblait qu’il avait fait un choix conscient de se focaliser plus sur sa carrière de professeur que sur celle de concertiste. Il a pourtant joué sous la baguette de Mitropoulos les Variations symphoniques de Franck 34, le 5e Concerto de Beethoven et la Fantaisie de Debussy en création grecque. 35 Dans un récital qu’il avait donné le 20 avril 1937 au théâtre Olympia, il avait réuni dans le même programme la Sonate « Appassionata » op. 57 de Beethoven, la Sonate en si mineur de Liszt et les 24 Préludes de Chopin ! Il était aussi fier de sa connaissance de la musique de Debussy, qu’il tenait très probablement de son professeur Egon Petri.

    En l’absence de tout document sonore, on ne peut qu’élaborer des hypothèses sur ce qu’aurait pu être l’interprétation des œuvres de Skalkottas par Franz Osborn et/ou Else C. Kraus, Antonis Skokos et Katina Paraskeva. La seule façon possible de s’approcher du jeu des Skokos serait l’étude des nombreux témoignages sur l’enseignement d’Egon Petri 36, ainsi que ses (également nombreux) enregistrements. Petri était élève de Busoni, comme Steuermann ; il était très proche de son professeur et l’avait assisté dans son édition des œuvres de Bach. Petri et Steuermann avaient tous les deux enregistré des œuvres de Busoni. Nous sommes donc en droit de considérer que l’information (et l’inspiration !) qui a sa source dans l’héritage de l’enseignement pianistique de Busoni et les réalisations de ces deux illustres élèves est une voie importante pour approcher les œuvres de Skalkottas à travers le jeu de ses contemporains. La concordance des vues entre Skalkottas et Steuermann et les preuves d’estime que le compositeur avait pour le jeu des Skokos nous confirment dans cette démarche.

    Spyros Farandatos et Polyxeni Mathéy

    Dans la liste des pianistes qui ont collaboré avec Skalkottas sans qu’il en subsiste pour autant des documents sonores, il faudrait ajouter Spyros Farandatos, également élève d’Egon Petri, qui a joué les deux premières sonatines pour violon et piano avec Friderikos Voloninis et qui fut le dédicataire des 15 Petites Variations 37, ainsi que Polyxeni Mathéy. Mathéy, amie de Skalkottas depuis le temps de leurs études au Conservatoire d’Athènes, avait obtenu son diplôme de piano à Leipzig avec Otto Weinreich en 1925. Elle avait été la soliste dans la création du Concerto pour piano, violon et orchestre de Skalkottas le 6 avril 1930 à la Singakademie avec Anatol Knorre au violon sous la direction de Karl Mengelberg38.

    La deuxième fois que Mathéy a joué une œuvre de Skalkottas, en 1948, il s’agissait de la suite de ballet qu’elle avait commandée au compositeur, La Terre et la Mer de Grèce. Elle a enregistré la musique sur une bande pour pouvoir l’utiliser pendant les représentations de son groupe de danseuses, avec le concours de Konstantinos Kydoniatis pour certaines danses qui ont été transcrites pour deux pianos. Le critique Minos Dounias nous donne son impression du jeu de Mathéy : « L’interprétation de Polyxeni Mathéy au piano a été une heureuse découverte. Les mélodies rythmées de cette œuvre complexe s’écoulaient élégantes, éloquentes, passionnantes […]. Le fait que l’artiste, qui a inspiré son groupe de danse dans son travail si difficile, a offert l’accompagnement musical du mouvement avec un talent si naturel et inconnu, jusqu’à avant-hier, à l’auteur, était une révélation. »39

    Notre recherche dans les archives de Mathéy, réalisée sous sa guidance, pour retrouver la bande dont parle Dounias, n’a pas été fructueuse et dans nos entretiens elle n’a jamais évoqué ses interprétations. Au moment où on aurait pu recueillir, en lui jouant l’œuvre, des informations ou des conseils sur l’interprétation de La Terre et la Mer de Grèce, son ouïe s’était détériorée au point qu’elle n’était plus en état de percevoir la musique…

    Brochure professionnelle de Polyxeni Mathéy – Archives Lorenda Ramou.
    Programme de la création du Concerto pour piano, violon et orchestre le 6 avril 1930 – Archives Polyxeni Mathéy.

    Ici s’achèvent les références aux pianistes qui ont collaboré avec le compositeur pour l’interprétation de ses œuvres. Collaborations sporadiques, qui concernent surtout les œuvres de la période berlinoise de Skalkottas, ainsi que sa toute dernière œuvre pour l’instrument. Quant aux 32 Pièces, aux Suites et aux Études, sommets de sa production pianistique, Marika Papaioannou en a reçu les partitions à la veille ou pendant la guerre ; elle n’a commencé à en jouer des extraits que dans les années cinquante, quand le compositeur n’était plus en vie 40. Aucun témoignage direct des collaborations énumérées dans cet article et aucun document sonore relatif à celles-ci n’est parvenu aux interprètes d’aujourd’hui. Si les descriptions du jeu de ces pianistes par leurs élèves et par la critique peuvent nourrir une part de notre imaginaire, il nous manque à jamais la représentation fidèle de leur sonorité.

    Skalkottas en tant que pianiste

    Skalkottas jouait bien du piano lui-même mais n’allait pas jusqu’à se considérer comme un véritable pianiste. C’est lui qui a accompagné ses pièces de ballet Echo et Images des îles en 1942-1943 41. La danseuse de la première pièce, Dora Vlastou, nous fait part d’une séance d’improvisation avec lui où tout semblait couler de source. Avec la danseuse Mirka Stratigopoulou, elles avaient déjà préparé une chorégraphie sur le thème de l’écho quand Skalkottas s’est joint à elles au piano, pour une séance d’improvisation sur leurs mouvements : « En nous regardant, il jouait une mélodie après l’autre et d’innombrables variantes. Il ajustait les mélodies à nos pas avec un sens très aigu du mouvement et du sujet. Par moments, il nous donnait l’illusion qu’on interprétait sa musique et non pas qu’on continuait notre chorégraphie décidée d’avance, sans la musique […]. On se sentait animées et emportées par une forte vague de joie. » 42 Quant à Eleni Hors, professeur d’eurythmie qui avait dansé dans les Images des îles, elle nous a transmis l’unique, peut-être, information d’interprétation qui existe à nos jours concernant directement le jeu du compositeur : au passage entre Dimanche à l’église et Fête de village, elle nous a certifié que Skalkottas faisait un accelerando qui n’est pas noté dans la partition… On sait aussi que Skalkottas a accompagné sa collègue violoniste Litsa Pappa dans une transcription pour violon et piano de quelques-unes de ses Danses grecques 43. Ils avaient enregistré ces danses pour la radio de Salonique. D’après la recherche que nous avons effectuée, ce document reste introuvable.

    Conclusion

    Le pianiste qui désire s’approcher des œuvres de Skalkottas par l’étude des documents contemporains au compositeur se trouve donc devant une série de collaborations qui n’ont laissé aucune trace. Il lui reste l’étude d’autres documents écrits et sonores de l’époque : les enregistrements d’Egon Petri et d’Eduard Steuermann, la connaissance du répertoire pianistique de compositeurs tels que Hindemith, Eisler, Krenek ou Jarnach, ainsi que de celui d’autres élèves de Schoenberg 43. Il lui est également nécessaire d’écouter les enregistrements des compositeurs de l’époque par des artistes qui leur sont contemporains, tels Eduard Erdmann (qui a eu un rôle de mentor auprès de Krenek et a enregistré plusieurs de ses œuvres) et Grete Sultan (même si son enregistrement des Opus 23 et 33a de Schoenberg est assez tardif 44). Mais à partir de là, il est évident que le pianiste d’aujourd’hui, riche de l’expérience du langage et de l’interprétation des œuvres de notre temps, « conserve la liberté de son jeu et il peut, une fois la composition bien maîtrisée, faire surgir par des détails dans l’esprit de l’œuvre, et en l’embellissant, ses propres idées artistiques, comme son sens personnel de la sonorité. » 45
    Sa tâche serait, en fin de compte, de relever dans cette musique l’empreinte de notre temps, parce que « pour le pianiste moderne, il n’y a que la musique moderne. Ça devient musique seulement si c’est de la musique moderne ! » 46

    Remerciements à :

    Kostas Matzoros (Archives Skalkottas Athènes), Stefania Merakou, directrice de la Bibliothèque musicale de Grèce, Eike Fess aux Archives Centre Arnold Schoenberg, Vienne, Kevin LaVine à la Congress Library (Washington), Eleni Hors, professeur d’eurythmie, les musicologues Anargyros Deniozos et Yiannis Belonis, le producteur Paris Parashopoulos, le chef d’orchestre et chercheur Christos Kolovos et Hara Tombra, George Hadjinikos, Pari Derembei, Renée Sgourda, Erasikleia Matzagriotou, Miltiades Matthias, Stefanos Gazouleas (pianistes et élèves d’Antonis Skokos).

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    Discographie sélective

    STEUERMANNEduard

    Schoenberg, Pierrot lunaire (Columbia et MGM, Y33791)

    Schoenberg Piano Pieces op. 19 etop. 23 (Dial)

    Schoenberg, Fantasy for Violin and Piano (Dial)

    Schoenberg Complete Piano Works (Columbia, ML5216)

    Busoni Toccata, Sonatina No. 1, Sonatina No. 6, Six Elegies (Contemporary Records, M6501)

    KRAUS Else C.

    Schoenberg Piano Works (Barenreiter-Musicaphon 140997054878)

    SCHOENBERG, BERG, WEBERN

    The RIAS Second Viennese School Project (First-Rate Interpreters from the Immediate Circle Around The Composers Schönberg, Berg and Webern in RIAS Recordings from Berlin), Berliner Philharmoniker, Rias-Symphonie-Orchester, Radio-Symphonie-Orchester Berlin, Rias Kammerchor, Ferenc Fricsay, Bruno Maderna & Végh-Quartett (Audite 21412)

    BUSONI AND HIS PUPILS (1922-1952)

    Edward Weiss/Egon Petri/Ferruccio Busoni/Michael von Zadora/Ward Maxton (NAXOS Historical 8.110777)

    MODERN GREEK CHAMBER MUSIC

    Nikos Skalkottas, 32 Pièces pour piano, extraits, Suite pour piano no 4, Marika Papaioannou, piano. Contient aussi 6 Danses grecques de Skalkottas transcrites pour violon et piano par le compositeur, interprétées par Vyron Kolassis et Yiannis Papadopoulos (Philips N 00247 L, LP mono 1954)

    Notes

    1. Pascal Huynh, La Musique sous la République de Weimar, Paris, Fayard, 1998, pp. 257-258. ↩︎
    2. Jonathan Dunsby, « The Steuermann Collection » (octobre 1977), in Journal of the Arnold Schoenberg Institute, vol. II no 1 (pp. 63-71). Dunsby précise la liste des créations données par Steuermann : Suite pour piano οp. 25 (nos 1 et 2), parties de piano de Pierrot Lunaire (Vienne 1912) et de l’Ode à Napoléon Bonaparte (New York 1944), Concerto pour piano avec Stokowski et l’Orchestre de la NBC (New York 1944). Parmi ses transcriptions pour piano seul des œuvres de Schoenberg, évoquons Erwartung et la Symphonie de chambre op. 9. ↩︎
    3. Programme de concert provenant de la Eduard Steuermann Collection, Library of Congress, Washington. ↩︎
    4. Edward Steuermann, 1989, p. 222. Sauf indication spéciale, les citations proviennent de la plume de Steuermann (noter l’orthographe différente de son prénom entre les États-Unis – Edward – et l’Europe – Eduard). Nous avons effectué les traductions en français. ↩︎
    5. Ibid., p. 209. ↩︎
    6. Ibid., p. 183. ↩︎
    7. Ibid., p. 43. Inévitablement, l’expérience de l’interprétation acquise à travers la musique de Bach est à la base de ce travail. Steuermann voue une grande admiration à Webern en tant que chef d’orchestre dans ce répertoire : « [Webern] dirigeait Bach mieux que tous. Il alliait une projection de la structure des motifs, qui rendait la musique vibrante d’une vie intérieure, avec un sens de la grande ligne, toujours soutenu par des nuances simples et claires », ibid., p. 177. ↩︎
    8. Ιbid., p. 165. ↩︎
    9. « Je suis un incorrigible Musikant de la vieille école », ibid., p. 106. ↩︎
    10. Ibid., p. 43. ↩︎
    11. Ibid., p. 117. ↩︎
    12. Ibid., p. 197-199. ↩︎
    13. Ιbid., p. 114. C’est nous qui soulignons, pour des raisons qui vont apparaître par la suite. ↩︎
    14. Ιbid., p. 123. ↩︎
    15. Ibid., p. 82. ↩︎
    16. Ιbid., p. 90. ↩︎
    17. Ibid.,p. 91. ↩︎
    18. Les trois concertos pour piano (le troisième avec 10 instruments à vent), le concerto pour piano, violon et orchestre et le concerto pour deux pianos. ↩︎
    19. Steuermann, ibid., p. 41. ↩︎
    20. Autographe du compositeur aux Archives Skalkottas en grec et en allemand, intitulé respectivement Μερικαίπαρατηρήσειςειςταέργαγιαπιάνο et Einer Bemen Kungen zu den Klavierstücke. Nous avons effectué la traduction française de ce texte. ↩︎
    21. Ibid. ↩︎
    22. Ibid. ↩︎
    23. Se reporter à la discographie complète. ↩︎
    24. Pour des éléments biographiques sur Else C. Kraus, voir Herbert Henck, Hermann Heiß: Nachträge einer Biografie, Deinstedt – Compost Verlag 2009, p. 170-174. Voir également la discographie. ↩︎
    25. Consulter à ce propos les archives du Centre Arnold Schoenberg à Vienne ↩︎
    26. Ludwig Wassenhoven (1878-1924), élève d’Emil von Sauer, s’était installé à Athènes en 1904 ; il y a enseigné à nombre de jeunes musiciens. Antonios Skokos (1896-1951) est devenu professeur au Conservatoire Ellinikon de 1924 à 1928, puis au Conservatoire d’Athènes de 1924 jusqu’à sa mort. Katina Paraskeva (1900-1979) a également enseigné au Conservatoire d’Athènes. ↩︎
    27. Egon Petri (1881-1962) : concertiste et professeur de renommée internationale, élève de Busoni. ↩︎
    28. Voir le programme du concert de la classe de violon de Willy Hess et les photos des Skokos avec Skalkottas aux Archives Skalkottas, Athènes. ↩︎
    29. Pour cette recherche ont été épluchées les annales de programmes de concerts organisés par le Conservatoire Ellinikon (1924-1928) et le Conservatoire d’Athènes (1928-1951), couvrant les années où Skokos a enseigné dans les deux établissements. Dans les mêmes archives, on constate pourtant que Skokos avait fait travailler l’œuvre de Mitropoulos Beatrice, dont il était le dédicataire, à Sofia Kaselidou, qui l’a interprétée le 15 avril 1927. Il est permis de penser que pendant leurs années berlinoises les Skokos ont joué des œuvres de Skalkottas dans des réunions musicales informelles, mais il n’a pas été possible d’étendre notre recherche dans cette direction. ↩︎
    30. Série d’entretiens réalisés entre mai et juillet 2013 avec Hara Tombra, George Hadjinikos, Pari Derembei, Renée Sgourda, Erasikleia Matzagriotou, Miltiades Matthias, Stefanos Gazouleas. ↩︎
    31. Nea Estia no. 548, 1er mai 1950, p. 597-600. ↩︎
    32. Lettre conservée aux Archives Skalkottas. ↩︎
    33. Ces qualités se manifestent très clairement dans deux lettres de Skokos à son élève Konstantinos Kydoniatis, sans année de rédaction, conservées par Christos Kolovos. ↩︎
    34. Le 21 octobre et le 7 décembre 1924 au théâtre Olympia. ↩︎
    35. Le 5 janvier 1930 au théâtre Olympia. ↩︎
    36. Voir http://www.pianoeu.com/petri.html et http://www.chopin.strefa.pl/petri.html ↩︎
    37. Concert donné le 27 novembre 1930 dans la salle de concerts du Conservatoire d’Athènes. Programme aux Archives Skalkottas. ↩︎
    38. Pour les collaborations de Polyxeni Mathéy avec Skalkottas, voir Lorenda Ramou, 2008. Un manuscrit du concerto avec réduction de la partie d’orchestre a été retrouvé très récemment par les soins du musicologue Yiannis Tselikas à la bibliothèque de la State University of New York à Buffalo ; l’œuvre était considérée comme perdue après le bombardement de la maison de Mathéy à Leipzig pendant la guerre et le retour de Skalkottas à Athènes. Pour plus d’informations sur cette œuvre : http://www.mmb.org.gr//page/default.asp?id=6985&la=1 [en grec]. ↩︎
    39. Minos Dounias, 1963. ↩︎
    40. Marika Papaioannou a enregistré en 1954 le LP « Modern Greek Chamber Music », Philips N00247L, où sont incluses une sélection des 32 Pièces (n° 3 et n° 15) et la Suite no 4. C’est le seul enregistrement d’œuvres pour piano de Skalkottas provenant d’une pianiste qui avait connu le compositeur. ↩︎
    41. Voir Yiannis Samprovalakis, 2006. ↩︎
    42. Voir Dora Vlastou, 1961. ↩︎
    43. Mentionné dans une lettre de Skalkottas à sa femme Maria, datée du 8 octobre 1948, Archives Skalkottas. ↩︎
    44. Surtout ceux qui étaient les camarades de classe de Skalkottas : Winfried Zillig, Walter Goehr, Walter Gronostay, Adolph Weiss, Robert Gerhard-Castells, Josef Zmigrod (Allan Gray), Alfred Keller, Hansjoerg Dammert, Max Walter, Johannes Ewald Moenck et Josef Rufer, mentionnés dans Peter Gradenwitz, 1998. ↩︎
    45. Grete Sultan, The Legacy, vol. 1, The Historic Piano Recordings 1959-1990, New York, Labor Records, 2002. ↩︎
    46. Extrait des Quelques remarques sur les œuvres pour piano de Skalkottas, op. cit., p. 5. ↩︎
    47. Edward Steuermann, op. cit., p. 4. ↩︎
  • Mesure et analyse du geste dans la performance musicale

    Mesure et analyse du geste dans la performance musicale

    Résumé

    La performance musicale nécessite différentes expertises très développées sur lesquelles le musicien s’appuie pour interpréter la musique et agir sur l’instrument. Ces expertises acquises par l’apprentissage présentent un cas d’étude intéressant pour des domaines scientifiques variés (cognition, contrôle moteur, perception, entre autres). Le but de cet article est donc, dans un premier temps, de discuter les différents processus mis en œuvre dans la performance musicale et d’expliquer pourquoi la recherche s’y intéresse. L’article présentera différentes méthodes pour mesurer la performance musicale, puis il se concentrera plus précisément sur la mesure de l’action du violoniste. Nous décrirons le dispositif de mesure que nous utilisons pour la capture du mouvement et la mesure des paramètres de contrôle du violoniste, puis nous illustrerons cette mesure avec l’analyse de la coordination gestuelle dans les bariolages. Enfin, l’article se terminera par une discussion où nous proposerons d’examiner si, et comment, cette recherche scientifique peut être utile au musicien, en particulier pour la pédagogie musicale.

    Pourquoi des domaines aussi différents que la psychologie, la robotique, les sciences cognitives, l’acoustique musicale ou encore la biomécanique s’intéressent-ils au musicien ? Pourquoi tous ces domaines de recherche scientifique, et d’autres encore, prennent-ils comme sujet l’activité musicale ? S’agit-il de simples recherches anecdotiques, d’un caprice personnel, d’une « gourmandise » de chercheur qui voit là l’occasion de faire une étude amusante, ou y a-t-il de véritables enjeux scientifiques et techniques derrière l’étude de la performance musicale ? En quoi l’expertise du musicien peut-elle être utile au chercheur ? Il n’y a bien sûr pas une unique réponse à ces questions car chaque recherche a ses propres enjeux et ses propres motivations. Certains y trouvent une manière de démontrer un savoir-faire, par exemple lorsqu’il s’agit d’illustrer la finesse de manipulation dont est capable un robot initialement destiné à l’usage domestique. D’autres y trouvent une activité qui remet en cause ou valide certaines connaissances issues de la recherche. Cependant, dans tous les cas, l’intérêt pour l’activité musicale se justifie par l’expertise particulière sur laquelle elle repose et qui constitue une forme de défi à l’examen scientifique et aux technologies.

    Il est difficile de maîtriser un instrument de musique et d’atteindre l’excellence dans l’exécution musicale. Jouer de la musique repose en effet sur plusieurs compétences développées à travers les années de pratique : les musiciens ne sont pas seulement capables de comprendre une partition, de construire une interprétation personnelle et de planifier l’exécution, mais ils ont aussi des capacités techniques qui leur permettent de transformer cette représentation abstraite de la musique en son lorsqu’ils jouent sur l’instrument, et des méthodes de préparation ou de répétition qui leur permettent d’optimiser l’entraînement. En d’autres termes, ils savent ce qu’ils veulent réaliser musicalement, ils savent comment le réaliser, et surtout, ils sont capables de le réaliser.

    Cette expertise particulière nous fascine et nous touche. Elle évoque quelque chose qui est de l’ordre de la performance, de la prouesse, dans sa virtuosité et ses exigences physiques, mais elle contient aussi une composante essentielle qui fait appel à l’émotion et à la communication. Il s’agit donc d’un sujet de recherche stimulant pour le chercheur, à la frontière entre plusieurs domaines scientifiques, qui semble au premier abord impossible à modéliser, c’est-à-dire à simplifier selon un ensemble de principes limités, et qui peut être abordé selon différents angles. Dans le cadre de cet article, nous nous concentrerons sur le geste dans la performance musicale et nous nous intéresserons plus particulièrement à l’action du musicien sur l’instrument, c’est-à-dire à la technique instrumentale. Pour cela, nous allons d’abord proposer une description analytique de la performance musicale dans son ensemble afin de poser les bases du problème. Ensuite, nous donnerons un aperçu plutôt historique des méthodes d’observation et de mesure de la performance musicale, puis nous définirons les problèmes liés à la mesure du geste du musicien. La troisième partie de cet article s’intéressera plus spécifiquement à l’action du violoniste. Pour cela, nous décrirons un système dédié à la mesure des paramètres de jeu du violon et nous illustrerons cette mesure avec l’analyse de la coordination gestuelle dans les bariolages. Enfin, l’article se terminera par une discussion où nous proposerons d’examiner si cette recherche scientifique peut être utile à son sujet, l’activité musicale, en particulier dans ses aspects pédagogiques.

    Les composantes de la performance musicale

    La performance musicale est une activité assez particulière dans le sens où le musicien développe des capacités motrices très subtiles dédiées à l’expression artistique par l’intermédiaire d’une interface mécanique relativement complexe, l’instrument de musique. C’est aussi une activité sociale qui implique des émotions personnelles, des interactions avec d’autres musiciens et avec un public. Par conséquent, de nombreux facteurs sont impliqués dans ce processus artistique, ce qui en fait une activité assez difficile à examiner dans sa globalité. Dans cette partie, nous allons d’abord décrire comment le chercheur peut aborder cette activité, puis nous discuterons plus précisément de certaines composantes qui nous paraissent particulièrement importantes dans le cadre de cet article : mouvements, retours sensoriels et contraintes fondamentales sur lesquelles reposent l’action du musicien et le développement de sa technique instrumentale.

    Si on approche le problème d’un point de vue analytique, le processus dans son ensemble peut être décrit tel que représenté dans la figure 1. À la gauche du schéma, on trouve un ensemble de processus cognitifs (1) sur lesquels la performance musicale s’appuie. C’est notamment par ces processus cognitifs que le musicien imagine le résultat sonore qu’il veut obtenir et planifie la séquence de mouvements à mettre en œuvre pour obtenir ce résultat sonore. Un troisième processus cognitif essentiel que nous décrirons plus loin est la boucle de rétroaction, ou feedback, par laquelle il confronte le résultat sonore effectif et le mouvement réalisé avec son objectif initial, en s’appuyant sur les différentes modalités sensorielles (son, vibration, proprioception, notamment). La planification motrice se traduit dans des mouvements, ou gestes (2), qui permettent d’appliquer des paramètres de contrôle spécifiques (3) sur l’instrument (4). Par exemple, pour le violoniste, la planification motrice résultera dans des mouvements du corps, et notamment des bras, dont la finalité est de réguler l’évolution temporelle de certains paramètres qui contrôlent la vibration de la corde (pression d’archet, vitesse d’archet, distance au chevalet, point d’appui de la main gauche sur la corde, par exemple). L’instrument réagit alors à ces paramètres de contrôle en produisant du son (5). En parallèle, les gestes impliqués dans l’exécution musicale produisent aussi un résultat visuel (6) qui contribue à l’interaction avec les autres musiciens ou avec le public. L’ensemble de ce processus est dynamique, régulé et adaptatif, et il requiert donc un retour par différents canaux sensoriels, ou feedback (7), afin d’obtenir un contrôle efficace de l’action sur l’instrument. Finalement, il faut aussi noter que certains aspects de l’exécution musicale, et donc des composants décrits ici, sont indéniablement influencés par le contexte dans lequel la performance a lieu, le type de musique jouée et les conditions de jeu. Par exemple, les gestes auront probablement plus d’importance pour le chef d’attaque d’une section de cordes et requerront donc une attention plus particulière de sa part. De même, l’entraînement et l’optimisation de ce processus dans un contexte de répétition sont différents de son utilisation dans un contexte de concert.

    Figure 1. Représentation schématique des différentes composantes de la performance musicale.

    Dans ce processus, le geste occupe une position centrale : il est à la fois la conséquence visible la plus immédiate de processus cognitifs cachés (ou du moins difficilement observables) et la cause physique du son que nous percevons. En d’autres termes, il est le vecteur d’interaction entre une intention et un résultat effectif. Cependant, la performance musicale n’implique pas seulement des mouvements liés directement à la production sonore, mais aussi des mouvements du corps entier, des postures, ou des expressions faciales, par exemple, qui peuvent servir différents objectifs. Il est donc important d’identifier d’abord ces différents types de mouvements et les fonctions qui leur sont associées, afin de définir plus précisément notre sujet de recherche. Une taxonomie minimale discerne quatre fonctions de base dans la gestuelle du musicien (Jensenius et al., 2010) : les mouvements qui agissent sur l’instrument pour produire le son, ceux qui facilitent cette action sur l’instrument, les gestes de communication et, finalement, les gestes d’expression. Les gestes de production sonore sont les mouvements qui contrôlent directement la vibration de l’instrument, c’est-à-dire qu’ils permettent de définir les paramètres de contrôle appliqués sur l’instrument, comme décrit précédemment. Les gestes qui facilitent l’action ne contrôlent pas directement la vibration, mais aident à la réalisation de l’action, par exemple en plaçant le corps dans une position qui permet d’appliquer le contrôle adéquat. Les déplacements latéraux du torse d’un pianiste pour atteindre différentes parties du clavier font partie de ces types de mouvements, de même que les démanchés d’un violoniste. Les gestes de communication et d’expression, quant à eux, utilisent le canal visuel pour aider l’exécution musicale ou exprimer un contenu musical au public et aux autres musiciens. Ils sont utilisés de manière évidente à certains moments clés de la performance : signes pour synchroniser l’attaque simultanée d’une note par plusieurs musiciens, pour donner le tempo au début d’une pièce, mouvements qui accompagnent un rubato, etc. Cette classification minimale peut être discutée ou raffinée, et la frontière entre ces différents types de mouvement est souvent un peu lâche, mais elle permet néanmoins de souligner qu’il existe différentes fonctions du mouvement dans la performance musicale. Dans le cadre de cette présentation, nous nous intéresserons essentiellement aux deux premiers types de mouvements, ceux qui sont liés à l’action du musicien sur l’instrument, c’est-à-dire ceux qui ont un rapport direct avec la technique instrumentale.

    Dans le processus décrit par la figure 1, le musicien reçoit différents types de retours sensoriels liés à l’exécution du geste, ce qui l’aide à contrôler, modifier et améliorer sa performance. De manière évidente, ces retours sensoriels comprennent le son produit mais aussi d’autres signaux non auditifs sur lesquels l’instrumentiste peut s’appuyer. Par exemple, la vibration de l’instrument peut être ressentie à travers différentes parties du corps en contact avec l’instrument, ce qui produit une forme alternative de retour vibratoire. De plus, la vision directe et la perception de la position des membres et de leur mouvement sous forme proprioceptive (par les récepteurs des muscles, tendons et articulations) offrent des moyens efficaces pour réguler le mouvement. Si l’on se concentre sur les retours acoustiques pour la planification de l’action sur l’instrument, la situation peut être décrite ainsi : le musicien contrôle l’instrument avec un certain objectif sonore à atteindre, qui peut ensuite être confronté au résultat sonore effectif du geste exécuté. Par la pratique, il acquiert une connaissance de la manière dont l’instrument répond à ses actions, ce qui lui permet de modifier son contrôle afin d’améliorer la proximité entre l’intention musicale et le résultat sonore. Cette description contient deux idées essentielles. D’abord, elle suggère que le processus d’exécution dans son ensemble est intégré dans la représentation mentale que l’instrumentiste a de la performance. En particulier, il connaît le type de son qu’il veut produire, mais il a aussi une expertise, ou une compréhension empirique, de la réponse mécanique de l’instrument, ce qui lui permet de sélectionner l’action adéquate en fonction du résultat sonore voulu. Un examen de ce processus de planification et de régulation révèle donc la présence de trois compétences cognitives hautement développées : une grande aptitude pour la régulation du mouvement et pour des mouvements experts, une représentation mentale précise des propriétés mécaniques de l’instrument, et une capacité aiguë pour la perception et le jugement du résultat sonore. Ces trois compétences reflètent en fait trois contraintes essentielles pour la performance musicale : des contraintes motrices liées au corps et au contrôle du mouvement, des contraintes mécaniques liées à l’instrument et à sa réponse acoustique, et enfin, des contraintes perceptives liées à la finesse de la perception du résultat sonore. Ces trois contraintes sont fondamentales pour le développement de la technique instrumentale et nous allons donc les décrire un peu plus précisément pour conclure cette description des processus impliqués dans l’exécution musicale.

    L’action du musicien sur l’instrument se développe au cours de la pratique et de l’éducation en tenant compte d’un ensemble de contraintes relativement strictes. D’une part, le musicien doit agir avec son corps et, pour cette raison, son geste dépend de contraintes physiologiques et biomécaniques, et de la manière dont les processus cognitifs, c’est-à-dire le cerveau, gèrent l’exécution du mouvement. De manière évidente, par exemple, la morphologie de la main, l’écart et la force des doigts, contraignent certains aspects de l’exécution, comme le doigté utilisé par la main gauche du violoniste. Mais de manière plus générale, ce qu’il est possible de réaliser, et la précision avec laquelle le musicien peut le réaliser, dépend de contraintes physiologiques dont l’instrumentiste doit tenir compte, souvent inconsciemment, lorsque le geste se développe. Par exemple, il est impossible de changer subitement de direction d’archet : l’inertie des membres et le contrôle du mouvement ne permettent que de changer la direction après une phase de décélération et une phase d’accélération qui peuvent être néanmoins relativement courtes. Une partie de l’éducation du musicien vise à développer ces capacités motrices (souplesse des membres, fluidité, rapidité et précision du mouvement), mais néanmoins, ce développement ne peut se faire que jusqu’à un certain point et le musicien reste toujours dépendant de ce « certain point » jusqu’auquel son corps peut aller.

    D’autre part, le musicien agit sur un système mécanique, l’instrument, qui répond à son action d’une manière donnée et relativement prévisible. Par exemple, pour une vitesse d’archet et une distance au chevalet données, le violoniste doit exercer une certaine pression sur la corde pour obtenir un son correct. Si la force est trop petite, le son devient détimbré, sifflant, et si la force est trop grande, le son est « écrasé ». Dans ce dernier cas, il est intéressant de noter l’utilisation pour la description sonore d’un adjectif décrivant une action physique, ce qui illustre bien dans le domaine verbal l’intimité de la relation entre le geste et le son. De même, pour les attaques, une certaine combinaison de force et d’accélération d’archet est à utiliser pour obtenir une attaque franche et claire. Ces caractéristiques acoustiques sont à mettre en rapport avec la vibration de la corde imposée par l’archet qui peut être prévue de manière empirique, pour le musicien, ou de manière analytique, pour le chercheur. L’apprentissage de cette réponse de l’instrument dans un but de prédiction et de planification du mouvement en fonction d’un résultat sonore escompté est aussi une des composantes essentielles de l’entraînement du musicien.

    Finalement, une dernière contrainte sur laquelle repose l’action de l’instrumentiste est de l’ordre de la perception, de l’attention au son produit. Un musicien apprend à écouter des aspects particuliers du son, à les juger, et développe donc une acuité particulière de l’oreille qu’il exploite dans sa pratique et dans son exécution musicale. Par exemple, il apprend à juger la justesse d’une note, sa qualité d’attaque, ou différents modes de jeu tels que des staccatos ou des sautillés, c’est-à-dire qu’il apprend à évaluer ce qui est acceptable et ce qui doit être amélioré. En d’autres termes, il est capable de concentrer son attention sur des aspects pertinents du son et d’utiliser des critères d’évaluation afin de porter un jugement expert sur les différents aspects techniques qui forment la matière d’un discours musical construit. Cette expertise ne peut se développer que dans des proportions fixées par les limites perceptives de l’oreille et par la manière dont le cerveau traite l’information sonore, mais à l’intérieur de ces limites, c’est l’instrumentiste lui-même, ou son éducation musicale, qui définit l’acceptabilité de ce qu’il perçoit et donc les contraintes perceptuelles qu’il s’impose.

    L’ensemble de ces contraintes fondamentales crée une sorte « d’espace des possibilités » (Rasamimanana, 2012) dans lequel s’inscrit l’action du musicien. L’éducation musicale et la pratique intensive de l’instrument visent, en partie, à explorer et à élargir au maximum cet espace des possibilités afin de créer un domaine aussi vaste que possible dans lequel puisse naître la liberté, c’est-à-dire la musique et l’interprétation. Cependant, cet espace est nécessairement limité puisqu’il résulte de contraintes qui ne peuvent être repoussées que jusqu’à un certain point. L’étude de la performance musicale peut donc être vue comme une manière d’examiner l’utilisation de cet espace et les limites qui s’imposent à cette utilisation. Pour le chercheur qui s’intéresse à la performance musicale, ces limites représentent aussi trois angles possibles d’analyse représentés, respectivement, par la physiologie et le contrôle moteur, l’acoustique musicale et, finalement, la perception.

    Mesure et analyse de la performance musicale

    Pour étudier la performance musicale, le chercheur doit d’abord mettre en place des méthodes de mesure et d’observation. L’analyse peut donc s’appuyer sur différentes données selon les objectifs et les technologies à disposition. Par exemple, l’observation directe a longtemps été le seul élément sur lequel l’analyse pouvait reposer, avant l’apparition de l’enregistrement audio, des outils d’analyse mécaniques, électroniques ou informatiques, puis de technologies permettant la mesure du mouvement et de l’action du musicien. Dans cette section, nous allons décrire brièvement l’histoire de ces différents outils d’analyse et certaines recherches associées.

    L’observation directe ne fait pas appel à la mesure physique du phénomène observé. Elle s’appuie sur la manière dont l’investigateur perçoit la performance musicale, c’est-à-dire essentiellement sur la vision et l’audition. Il s’agit donc d’une analyse subjective, mais qui peut être rendue relativement objective par la définition d’un protocole d’analyse précis et la confrontation d’analyses faites par différents observateurs. Typiquement, le chercheur définit les éléments sur lesquels il souhaite que les observateurs portent leur attention, ainsi qu’une classification associée à ces éléments, ce qui permet aux observateurs de décrire la performance selon certains critères pertinents pour le sujet de la recherche. Ce type d’analyse permet, par exemple, de décrire des attitudes, des mouvements, des expressions ou la manière dont certains gestes techniques sont réalisés. Il est ainsi possible de s’intéresser aux gestes que font deux musiciens pour communiquer pendant l’exécution musicale, à la manière dont ils expriment un contenu émotif, ou aux différentes stratégies gestuelles mises en œuvre dans la technique instrumentale (doigtés, mouvements des bras, etc.). Ces éléments de la performance musicale peuvent tous être abordés par l’observation directe du musicien, dans un premier temps. L’observation auditive permet, quant à elle, d’identifier des erreurs dans l’interprétation de la musique ou de juger de la qualité d’une performance, par exemple.

    À ce sujet, il est intéressant de noter que, dans une certaine mesure, les ouvrages pédagogiques sur la technique instrumentale constituent un exemple particulier d’observation directe s’appuyant sur l’expertise de l’auteur. L’analyse introspective d’un maître et l’expérience d’un pédagogue observant ses élèves pour expliquer tel ou tel aspect de la technique instrumentale et de l’interprétation se basent essentiellement sur les mêmes éléments que l’observation directe décrite précédemment : observation du geste et jugement du résultat sonore. À cela s’ajoute aussi souvent une description des « sensations à cultiver », du ressenti gestuel, qui permet d’intérioriser une description essentiellement extérieure de la technique. Si ces ouvrages n’ont pas à l’origine une ambition scientifique, ils constituent néanmoins une source précieuse d’analyse et de référence pour le chercheur examinant la performance musicale.

    D’un point de vue historique, l’observation directe représente donc une source originelle pour l’analyse de la performance musicale. Dans la recherche moderne, qui vise souvent à fonder l’analyse sur des mesures physiques objectives et des phénomènes quantifiables, voire à automatiser les procédures d’analyse, cette méthode peut sembler quelque peu rudimentaire et subjective, « peu scientifique », d’une certaine manière. Cependant, malgré cet aspect rudimentaire, elle constitue souvent la première étape de nombreuses recherches, l’étape initiale par laquelle le chercheur décide ce qui doit être mesuré et développe les technologies et les méthodologies adaptées à l’objet de sa recherche. D’autre part, certains phénomènes sont difficilement quantifiables et ne peuvent être approchés avec d’autres méthodes, ce qui fait de l’observation directe une méthode d’analyse privilégiée pour les domaines de recherche qui s’intéressent à ces phénomènes (communication non verbale, par exemple). Il faut aussi noter que l’observation directe peut maintenant s’appuyer sur d’autres outils tels que la photographie ou l’enregistrement vidéo et sonore, qui permettent d’élargir les sources sur lesquelles se fonde la recherche et de s’affranchir en partie de contraintes liées à l’observation immédiate.

    Cependant, l’analyse scientifique de la performance musicale n’a pu réellement prendre son essor qu’au début du XXᵉ siècle avec l’apparition des techniques de captation du son et d’enregistrement. La possibilité de fixer sur un support physique les aspects sonores de la performance a offert une nouvelle base d’analyse pour la recherche, permettant d’analyser a posteriori les enregistrements, de répéter les analyses avec de nouveaux outils, de comparer différentes performances, et surtout de conserver une trace physique de ces analyses. Pour le chercheur, il fallait donc aussi développer des technologies permettant d’analyser le son (en termes d’intensité ou de fréquence, par exemple) et de transcrire ces analyses sur un support permettant l’étude a posteriori de l’enregistrement. Si l’on considère les outils technologiques disponibles à cette époque, on ne peut qu’être fascinés par les trésors d’inventivité que les chercheurs du début du XXᵉ siècle ont déployés pour développer les instruments d’analyse dont ils avaient besoin, souvent à base de techniques essentiellement mécaniques.

    À cet égard, on peut considérer que les travaux du groupe de C. E. Seashore à l’université d’Iowa, dans les années 1930, ont construit les fondations de l’analyse moderne de la performance musicale. Seashore travaillait surtout sur les aspects psychologiques et perceptuels de l’expertise musicale, mais le groupe de recherche qui s’est constitué autour de lui dans ces années-là a développé des méthodes de mesure objectives d’enregistrements sonores pour caractériser le vibrato ou analyser les différences d’interprétation en termes de déviations rythmiques, par exemple (Seashore, 1938). L’analyse de la performance musicale par Seashore et ses collaborateurs reposait essentiellement sur la mesure de l’intensité sonore et de la hauteur (avec un instrument appelé tonoscope) et sur la représentation de ces grandeurs physiques en fonction du temps. La représentation d’une interprétation sous forme de « performance score » permettait de visualiser l’évolution temporelle de l’intensité et la hauteur du son au cours d’une performance. Une étape ultérieure de l’analyse, appelée « phrasing score », représentait les déviations temporelles, d’intonation et d’intensité pour chaque note de la partition. De nombreux instruments ont ainsi été étudiés mais, en raison des contraintes technologiques de l’époque, il s’agissait essentiellement d’instruments monophoniques comme le violon ou la voix. De nos jours, les outils d’analyse du signal permettent d’étudier des situations plus complexes (instruments polyphoniques, par exemple) avec plus de précision, mais les principes de l’analyse demeurent essentiellement les mêmes.

    L’analyse moderne de la performance musicale est aussi redevable au groupe de Seashore d’une invention remarquable d’ingéniosité. Les outils techniques de l’époque ne permettaient pas d’analyser précisément le signal acoustique d’instruments polyphoniques tels que le piano, comme nous l’avons mentionné précédemment. Afin d’étudier les problématiques d’interprétation liées au piano, Seashore et ses collaborateurs mirent au point un système qui enregistrait sur film photographique l’activité des touches du clavier. Lorsque le pianiste pressait une touche, une ouverture liée au mouvement du marteau permettait à une source lumineuse de venir exciter un film photographique à une position correspondant à la note jouée. Le défilement continu du film enregistrait la succession temporelle des touches pressées. Le mécanisme était fait de telle manière qu’il était aussi possible de déduire la vitesse du marteau ainsi que le moment où la touche était relâchée. Ce principe, ainsi que la manière dont les données étaient visualisées, n’est pas sans rappeler le principe des claviers MIDI et de la visualisation en « piano roll » (qui tient son nom des rouleaux actionnant les pianos mécaniques). Aujourd’hui encore, cette transcription de la performance pianistique en termes de hauteur de note, vitesse d’enfoncement de la touche, instant d’enfoncement et de relâchement, forme la base de nombreuses études scientifiques analysant l’interprétation au piano. Il est par ailleurs intéressant de noter que la grande majorité des études portant sur l’interprétation musicale et l’expressivité s’est concentrée, jusqu’à aujourd’hui, sur le cas du piano. Celui-ci présente en effet une interface mécanique entre le musicien et la corde qui facilite la mise en place de dispositifs de mesure peu perturbants pour l’instrumentiste et pour l’instrument. La présence de cette interface est un cas assez unique dans l’ensemble des instruments classiques, pour lesquels il y a, en général, un contact direct entre le musicien et l’instrument et sur lesquels il est donc difficile d’introduire des dispositifs de mesure intermédiaires. Ce n’est donc pas un hasard si le piano a été l’objet des premières études prenant en compte l’action de l’instrumentiste, et non plus seulement le résultat sonore. Seashore et ses collaborateurs n’étaient pas les premiers à développer un système de mesure de l’action du pianiste sur l’instrument et, bien des années plus tard, c’est encore le clavier qui représenta l’interface de contrôle privilégiée entre le musicien et l’instrument, numérique, cette fois-ci, à travers le protocole MIDI. La large disponibilité de pianos instrumentés pour la mesure (Yamaha Disklavier, Bosendorfer CEUS digital pianos ou simple clavier-maître numérique) et la possibilité d’enregistrer directement, et facilement, les données MIDI ont, à n’en pas douter, grandement favorisé une certaine focalisation des recherches sur l’expressivité dans le jeu pianistique.

    Pour résumer, l’analyse des enregistrements sonores fournit des informations sur le tempo et les variations de tempo pendant la performance musicale (rubato, ritardendo, déviations systématiques), l’intonation et le vibrato, ou les variations d’intensité (forte, piano, crescendo, etc.). Elle présente l’avantage de permettre la mesure de l’interprétation pour différents instruments avec très peu de contraintes techniques. D’un autre côté, la mesure de l’action du musicien sur le piano (avec les claviers instrumentés, par exemple) facilite l’analyse et donne des résultats souvent plus précis. Il est intéressant de noter que cette représentation « objective » de la performance musicale en termes de déviations temporelles, d’intensité sonore, de timbre et d’intonation forme toujours la base de l’analyse sonore de l’interprétation près d’un siècle après les travaux pionniers de l’université d’Iowa. Les recherches les plus directement redevables de leur approche sont celles qui portent aujourd’hui sur l’analyse de l’expressivité musicale et sur la performance automatique et expressive de partitions musicales (par opposition à l’interprétation quelque peu mécanique que produit, par exemple, un ordinateur en s’appuyant uniquement sur la partition MIDI d’une œuvre). Cependant, ces approches ne permettent pas d’étudier directement l’action du musicien sur l’instrument et le développement de la technique instrumentale. C’est évident pour les études qui se basent sur l’analyse acoustique, c’est-à-dire sur le résultat sonore, mais même l’enfoncement de la touche du piano ne représente qu’une mesure limitée de l’action : d’une certaine manière, c’est déjà une conséquence de l’action du pianiste et elle ne permet pas d’observer les stratégies gestuelles ou les mouvements mis en œuvre dans cette action, c’est-à-dire tout ce qui forme la technique instrumentale. Pour mesurer cette action proprement dite, il était donc nécessaire de développer d’autres technologies et de nouveaux outils de mesure et d’analyse.

    Pour différentes raisons, la mesure directe de l’action du musicien sur d’autres instruments que le piano n’a pu véritablement se développer que pendant les trente dernières années, malgré des tentatives ingénieuses et isolées dans le courant du siècle dernier. Les problèmes de cette mesure sont les suivants. D’abord, et avant tout, le chercheur veut observer le mouvement du musicien sans le perturber, c’est-à-dire que, au minimum, le musicien devrait être capable de produire effectivement un son avec l’instrument, et dans l’idéal, le système devrait être « transparent » pour le musicien, dans le sens où le musicien devrait pouvoir jouer librement sans modifier son geste « naturel » en conséquence ou, plus précisément, sous la contrainte du système de mesure. Par exemple, un simple poids placé sur l’archet du violon ou un système attaché à l’anche d’une clarinette auront nécessairement des conséquences sur les propriétés vibratoires de l’instrument et/ou sur l’action du musicien. Ceci constitue la contrainte fondamentale pour la mesure de l’action du musicien dans la performance musicale. Une autre contrainte, importante mais plus secondaire, découle du fait que le chercheur aimerait mesurer l’action du musicien sur son propre instrument, l’instrument qu’il connaît et sur lequel il est habitué à jouer, ou pouvoir comparer l’action du musicien sur différents instruments. Cela signifie que le dispositif de mesure ne doit pas être attaché en permanence à un unique instrument, mais qu’il devrait être possible de l’adapter et de le monter sur différents instruments sans les détériorer. Nous dirons donc que nous cherchons à développer des dispositifs non invasifs. Finalement, le chercheur aimerait pouvoir mesurer la performance musicale dans des conditions dites « écologiques », c’est-à-dire hors du laboratoire, en répétition, en concert, bref, dans « l’habitat naturel » du musicien. Concrètement, cette contrainte impose l’utilisation de technologies légères et portatives. Cet ensemble de problèmes produit des contraintes si strictes qu’il a fallu les développements technologiques récents, avec l’apparition de capteurs miniatures et des technologies de capture du mouvement, pour finalement être en mesure de commencer à mesurer l’action du musicien. Un problème complémentaire est que cette mesure produit, en général, une grande quantité de données qu’il faut pouvoir traiter rapidement et stocker, ce qui n’a été possible qu’avec l’augmentation récente de la puissance de calcul des ordinateurs.

    Dans la partie suivante, nous développerons plus particulièrement le cas de la mesure de l’action du violoniste, mais il est intéressant de mentionner déjà ici quelques technologies et l’utilisation qui en est faite dans le cadre de la mesure de la performance musicale. Les techniques de capture de mouvement, par exemple, permettent de mesurer la position dans l’espace de différents points définis au préalable et trouvent une application pour la mesure dans le cas d’instruments dont le contrôle est directement en rapport avec les mouvements du musicien. C’est le cas des instruments à cordes frottées et des percussions, mais aussi, dans une certaine mesure, du piano ou de la harpe. Pour les instruments à vent, ces techniques ne permettent, en général, que de mesurer des attitudes ou des gestes d’expression, c’est-à-dire des gestes qui ne sont pas directement nécessaires à la production sonore. Le cas des instruments à vent est en effet plus problématique, puisque l’excitation résulte de l’interaction directe entre le système respiratoire du musicien, les propriétés mécaniques de ses lèvres, l’action de la langue, et l’instrument. Par exemple, une mesure de la surpression dans la bouche responsable de la vibration d’une anche est obtenue avec l’utilisation d’un cathéter reliant la cavité buccale à un capteur de pression, mais d’autres paramètres de jeu comme la raideur des lèvres ne peuvent être mesurés qu’indirectement (par exemple en mesurant la contraction des muscles entourant les lèvres avec des électromyogrammes de surface). Pour ces instruments, la mesure est donc délicate et, lorsqu’elle est possible, particulièrement invasive ou dérangeante pour le musicien.

    En conclusion, les techniques de mesure de l’action du musicien peuvent être développées pour examiner plus précisément les stratégies de contrôle qu’il utilise pour obtenir un certain résultat sonore, les mouvements qui accompagnent l’exécution musicale, mais aussi d’autres paramètres physiologiques liés à la performance musicale (respiration ou contraction des muscles). L’utilisation de ces technologies dans un contexte musical pose des problèmes spécifiques qui ne peuvent pas toujours être résolus à l’heure actuelle. Cependant, lorsque ces mesures sont possibles, elles ouvrent de nouveaux champs d’investigation qui n’étaient pas accessibles auparavant à l’observation et à l’analyse.

    Mesure des paramètres de jeu du violoniste

    Contexte et introduction historique

    Le violon, et les instruments à cordes de manière générale, représentent un cas d’étude intéressant pour la mesure de l’action du musicien. En effet, hormis la force d’appui de l’archet sur la corde, tous les paramètres de jeu résultent du mouvement du bras et sont donc clairement accessibles à l’observation et à la mesure, en particulier la vitesse de l’archet, la position du contact entre la corde et l’archet, ou l’inclinaison de l’archet. Cette caractéristique contraste, par exemple, avec le cas des instruments à vent pour lesquels l’action excitatrice (contraction des lèvres, mouvements de la langue, pression buccale, en particulier) est difficile à observer et à quantifier. Ce n’est donc pas un hasard si, avant même l’apparition des capteurs miniatures, des technologies de captation du mouvement et de l’informatique moderne, des chercheurs ont pu mettre en œuvre des techniques, certes rudimentaires, mais néanmoins ingénieuses pour appréhender l’action du violoniste. Le travail de P. Hodgson (1958), dans les années 1930, constitue probablement la première description systématique des gestes impliqués dans la technique instrumentale du violon. L’objectif de Hodgson était de démontrer que la trajectoire de la main guidant l’archet devait être courbe et sans changement brusque de trajectoire afin de garantir une bonne continuité des mouvements. Il avait donc essentiellement un objectif pédagogique et didactique. Pour cela, il demanda au violoniste Albert Sammons d’exécuter différents exercices techniques dans une chambre sombre avec une source lumineuse placée sur l’index droit, au niveau du talon de l’archet. Pendant l’exécution de ces exercices, un appareil photographique captait la source lumineuse et permettait donc d’avoir une image de la trajectoire de l’archet, après développement de la pellicule. Trois exemples de ces « cyclographes » obtenus par Hodgson sont illustrés dans la figure 2, qui montre des photographies de la trajectoire du talon telle qu’elle serait vue par le violoniste, avec le chevalet approximativement dans le coin supérieur gauche de chacune des photographies. On peut y voir des trajectoires typiques que les violonistes connaissent bien, telles que les « 8 » horizontaux et verticaux des bariolages. Si ce travail n’a probablement pas eu l’incidence souhaitée par son auteur sur les milieux pédagogiques, il représente néanmoins, à notre connaissance, la première tentative d’enregistrement et de visualisation du geste musical. À titre anecdotique, ces images ne sont pas sans rappeler la célèbre photographie de Jascha Heifetz par Gjon Mili (1952) dans laquelle le mouvement de l’archet apparaît sous la forme d’une trace lumineuse.

    Figure 2. Cyclographes de Hogson (1958). Les photographies représentent le mouvement du talon de l’archet pour les motifs techniques représentés en dessous de chaque figure. Le mouvement est observé du point de vue du violoniste, avec le chevalet approximativement dans le coin supérieur gauche de chaque photographie.

    Dans la deuxième moitié des années 1980, A. Askenfelt mit au point le premier véritable système de mesure des trois paramètres de jeu essentiels du violon : pression d’archet, vitesse d’archet et distance au chevalet (Askenfelt, 1986, 1989). Le système reposait sur une instrumentation de l’archet qui exigeait des opérations lourdes (collage de capteurs entre la mèche et le bois de l’archet, en particulier) et était relativement fragile. Il a néanmoins été utilisé pour vérifier certaines prédictions théoriques portant sur la réponse de l’instrument lorsque le musicien applique un ensemble de paramètres de contrôle donnés (niveau sonore, limites de pression d’archet), et pour faire de premières observations sur les stratégies gestuelles utilisées dans un contexte d’interprétation musicale. Il est intéressant d’insister sur le changement de perspective que cela représente. Auparavant, et pendant près d’un siècle, l’étude des instruments de musique reposait en grande partie sur l’analyse de leur fonctionnement mécanique afin de le modéliser et d’en tirer des enseignements théoriques (Woodhouse, 2004), d’une part, et d’autre part, sur quelques expériences isolées dans lesquelles l’instrument était excité de manière extrêmement contrôlée, avec des archets mécaniques, par exemple, dans le cas du violon. En mesurant précisément la manière dont le musicien agissait sur l’instrument, il devenait possible, pour la première fois, de confronter quantitativement ces résultats théoriques portant sur le fonctionnement de l’instrument avec l’utilisation que le musicien fait de ce fonctionnement dans un contexte musical. Si l’on met en perspective la quantité de travaux qui sont dédiés à l’interaction entre le musicien et l’instrument dans le domaine de l’acoustique musicale aujourd’hui, et le relatif isolement de l’étude d’Askenfelt à l’époque, il est saisissant d’observer à quel point celle-ci représentait un travail véritablement pionnier et fondateur, du moins pour l’étude des cordes frottées. Cette volonté de rapprocher l’analyse théorique et la pratique instrumentale réelle a trouvé une continuité dans les travaux de K. Guettler, quelques années plus tard. Guettler, qui était contrebassiste et professeur aux conservatoires de La Haye et d’Oslo, cherchait à comprendre les corrélats acoustiques de sa pratique instrumentale et à les présenter sous une forme utile à l’instrumentiste dans son enseignement1. Dans ce domaine, ses contributions majeures portent sur les conditions d’attaque des notes et l’analyse gestuelle de modes de jeu sautés (Guettler 1997, 2002, 2003).

    Depuis les années 2000, les développements technologiques ont rendu plus accessible la mesure de l’action du violoniste sur l’instrument. Ses nouveaux dispositifs de mesure reposent sur la capture du mouvement, optique ou magnétique (Schoonderwaldt et al., 2009 ; Maestre et al., 2007), la construction de capteurs amovibles (Bevilacqua et al., 2006), ou l’instrumentation d’archets dédiés à la mesure (Young, 2002). Si on doit extraire une tendance générale, il semble que ces deux derniers cas soient plutôt orientés vers l’utilisation du geste pour contrôler des processus sonores numériques, dans un contexte de performance musicale mixte mêlant instrumentiste réel et traitement informatique, alors que la capture du mouvement optique ou magnétique est plus lourde à mettre en œuvre mais donne des résultats souvent plus fiables et est donc plutôt utilisée dans un contexte scientifique d’analyse du mouvement. Le contexte pédagogique, qui mêle les nécessités de mesures relativement fiables et d’utilisation facile, se trouve souvent entre les deux approches. Dans tous les cas, ces techniques sont bien moins invasives que ce qui avait été fait auparavant, et leur développement a été accompagné de nombreuses études portant sur l’analyse d’aspects particuliers du jeu instrumental : modélisation de modes de jeu et de paramètres de contrôle (Demoucron, 2008; Maestre et al., 2009), stratégies gestuelles (Rasamimanana et al., 2006, 2009), coordination (Winold et al., 1994 ; Baader, 2005; Schoonderwaldt, 2009), entre autres. Les deux parties suivantes seront dédiées à la description précise d’un de ces systèmes de mesure mêlant capture optique du mouvement et capteurs dédiés, et à une illustration de l’analyse de ces mesures pour l’étude de la technique instrumentale.

    Méthodologie de la mesure

    Le système décrit ici repose sur la capture optique des trajectoires spatiales de différents marqueurs placés sur l’instrument, sur l’archet et sur le musicien. De plus, cette mesure cinématique est complétée par des capteurs fixés sur l’archet et permettant de mesurer la pression d’archet sur la corde et l’accélération du talon dans les trois directions. Le dispositif de mesure est représenté schématiquement dans la figure 3 et décrit plus précisément dans les lignes qui suivent.

    La capture optique du mouvement est basée sur l’utilisation de caméras, situées autour de la scène à mesurer, qui émettent une lumière infrarouge et enregistrent la position de réflecteurs placés sur les objets dont on souhaite suivre le mouvement. Ces réflecteurs se présentent comme de petites sphères argentées et sont visibles à gauche de la figure 3 (figure 3a). Dans notre cas, elles sont fixées sur l’archet, le violon, le bras du musicien, et tout autre objet ou partie du corps à mesurer. À partir de la position des marqueurs vue dans les plans de chacune des caméras et d’une calibration préalable de la géométrie des marqueurs sur les objets à suivre, le logiciel peut ensuite identifier chaque marqueur et reconstruire la position et l’orientation tridimensionnelle des objets présents dans le champ des caméras. Cette reconstruction spatiale est montrée dans la figure 3b où, en plus du violon et de l’archet, la partie supérieure du musicien est représentée (torse, bras et tête).

    Figure 3. Représentation schématique du système pour la mesure de l’action du violoniste. (a) Dispositif expérimental. (b) Reconstruction spatiale de la position des marqueurs. (c) Visualisation des paramètres de jeu. Le système permet de mesurer un ensemble complet de paramètres de jeu décrivant l’action du musicien sur l’instrument : pression d’archet, vitesse d’archet et distance au chevalet, entre autres

    Connaissant la trajectoire des marqueurs dans l’espace, il s’agit ensuite de calculer les paramètres de jeu qui nous intéressent. Dans le cas du violon, on cherche par exemple à obtenir les trois paramètres de jeu principaux (vitesse d’archet, distance au chevalet et pression d’archet), et d’autres paramètres plus secondaires mais qui sont pertinents pour la description de l’action du violoniste : inclinaison de l’archet par rapport au violon (pour déduire la corde jouée), rotation de l’archet sur son axe, parallélisme au chevalet, et distance au-dessus de la corde (pour déduire le contact de l’archet sur la corde), principalement. À l’exception de la pression d’archet sur laquelle nous reviendrons plus loin, tous ces paramètres peuvent être calculés en projetant le mouvement de l’archet dans le référentiel du violon, c’est-à-dire en calculant la position et le mouvement relatif de l’archet par rapport au violon. La figure 3c, dans sa partie gauche, montre un exemple de ce mouvement relatif de l’archet vu dans le plan du violon (en haut, comme si le violon était regardé d’au-dessus) et dans un plan perpendiculaire aux cordes (en bas, tel que l’archet est vu par le musicien, avec le chevalet au milieu). Dans cette dernière figure, les zones colorées indiquent donc les positions où le talon de l’archet se trouve lorsque le musicien joue les différentes cordes (en partant du haut : corde de sol, en rose, jusqu’à la corde de mi, en mauve).

    Pour la pression d’archet sur la corde, un capteur dédié est utilisé. Celui-ci est placé sur l’archet, au niveau du passant de la hausse, et est sensible au déplacement de la mèche lorsque celle-ci appuie sur la corde. La réponse du capteur dépend de plusieurs variables, dont la pression d’archet, mais aussi de la position du point de contact avec la corde sur la mèche. Pour calculer de manière précise et calibrée la pression d’archet, il faut donc corriger la réponse brute du capteur en tenant compte de la distance entre le point d’appui et la hausse. Cette distance est obtenue par la capture optique du mouvement décrite précédemment. Enfin, le système est complété par des mini-accéléromètres placés eux aussi sur la hausse et sensibles aux changements de vitesse de l’archet. Les mesures de ces accéléromètres, une fois calibrées et corrigées grâce aux mesures optiques, permettent d’obtenir une mesure plus précise, avec une meilleure résolution temporelle, du mouvement de l’archet. Ces mesures d’accélération sont en particulier très utiles pour étudier des mouvements rapides tels que les attaques ou les changements de direction d’archet.

    Les mesures peuvent être présentées comme dans la figure 3c, qui montre en fait une capture d’écran d’un petit film permettant de visualiser l’enregistrement2. Nous avons déjà décrit précédemment la partie gauche de la figure, qui présente le mouvement relatif de l’archet par rapport au violon. Sur la partie droite, en haut, on peut voir une représentation de la pression d’archet (la couleur des trajectoires dépend elle aussi de la pression d’archet), et en bas, une représentation avec la vitesse d’archet sur l’axe horizontal et l’angle de l’archet sur l’axe vertical. Cette visualisation est utile en guise de démonstration, ou comme feedback pour le musicien, s’il s’agit de lui faire observer sa performance. Pour le chercheur, dans un but d’analyse, il est souvent plus utile d’avoir une représentation temporelle de ces différentes mesures, comme dans la figure 4. Cette dernière montre, par exemple, différents paramètres de jeu enregistrés pendant l’exécution de l’Allemande de la 2ᵉ Partita pour violon seul de J.S. Bach. En partant du haut, on peut observer la distance de la corde au talon de l’archet (position sur l’archet), la vitesse d’archet, la pression d’archet, la distance au chevalet, et l’inclinaison de l’archet, qui reflète la corde sur laquelle le musicien joue.

    Figure 4. Représentation temporelle des paramètres de jeu pour un enregistrement de l’Allemande de la 2e Partita pour violon seul de J.S. Bach.

    Notons qu’il est possible de définir des modèles géométriques ou mécaniques plus fins de l’instrument afin d’obtenir des mesures plus précises. Par exemple, les lignes discontinues des figures 3c ou 4, représentant les limites angulaires pour jouer chacune des cordes, ne sont pas fixes mais dépendent de l’abaissement des cordes dû à l’appui des doigts de la main gauche sur la touche, de la tension des cordes, de la distance au chevalet et de la pression d’archet. De manière similaire, ces limites ont une certaine étendue qui dépend, elle, de la tension de la mèche, de la position sur l’archet et de la pression d’archet. En particulier, ces modèles raffinés sont utiles pour étudier la répartition de la pression d’archet entre les cordes dans le jeu en doubles cordes, ou pour les bariolages, comme nous le verrons dans la partie suivante.

    En conclusion, nous avons décrit ici un système qui permet de mesurer un ensemble complet de paramètres de jeu liés à la technique instrumentale du violon. Le système est peu invasif et peut être utilisé sans danger pour l’instrument (et le musicien), ce qui répond bien à une partie des contraintes initialement posées. En revanche, il s’agit de technologies relativement coûteuses, assez difficilement utilisables en dehors du laboratoire, et donc peu adaptées à un contexte pédagogique ou de production musicale. Ces mesures peuvent être utilisées de manière purement descriptive, pour observer ce que fait le musicien ou la manière dont deux musiciens traitent techniquement le même passage musical, ou pour essayer d’en extraire des informations plus spécifiques sur les processus mis en œuvre dans l’exécution musicale. À titre d’illustration, dans la partie suivante, nous allons voir de quelle manière ces mesures peuvent être utilisées pour analyser l’action du musicien et le développement du geste technique.

    Application : analyse de modes de jeu complexes

    Dans cette partie, nous allons chercher à quantifier certains aspects de l’action du musicien, c’est-à-dire aller au-delà de la simple description visuelle ou qualitative, et tenter d’identifier les bases sur lesquelles le geste technique se développe. Cette démarche sera illustrée avec un cas précis qui concerne l’exécution de modes de jeu complexes impliquant des changements de cordes combinés avec des changements de direction d’archet, ou bariolages.

    De nombreuses mesures sur différents violonistes ont été réalisées dans le cadre de nos expériences, impliquant à la fois l’exécution d’extraits musicaux et d’exercices techniques. Parmi ces exercices techniques, il était demandé aux musiciens de jouer des bariolages tels que celui montré dans la figure 5a, c’est-à-dire un détaché rapide et répétitif sur deux cordes adjacentes. Cette figure montre un extrait où la mélodie est jouée sur la corde de la, en tirant, alternée avec une note répétée sur la corde de mi, en poussant. C’est un mouvement qu’on rencontre dans beaucoup d’exemples musicaux, tels que le prélude de la 3ᵉ Partita de J.S. Bach, dont ce motif est extrait, et qui implique la réalisation d’un mouvement circulaire continu avec la main droite. Ce mouvement circulaire peut être observé dans la figure 5b, qui montre la mesure d’un musicien exécutant ce motif, et où les tirés et poussés sont indiqués par des trajectoires bleues et rouges, respectivement. Cette trajectoire est une trajectoire moyenne, c’est-à-dire représentative d’un ensemble répété de trajectoires individuelles (celles-ci peuvent être distinguées en arrière plan et autour de la trajectoire moyenne, en bleu pâle). Dans cette figure et dans les suivantes, la zone de jeu correspondant à la corde de la est indiquée en vert, et celle correspondant à la corde de mi, en mauve.

    Figure 5. Mesure de bariolages. (a) Motif technique exécuté par le violoniste. (b) Représentation dans le plan perpendiculaire aux cordes. (c) Représentation de l’inclinaison de l’archet en fonction de la vitesse d’archet. (d) Représentation temporelle de l’inclinaison et de la vitesse. La trajectoire moyenne (en bleu et rouge pour les tirés et poussés, respectivement) montre un déphasage entre l’inclinaison et la vitesse, indiquant que le changement de direction d’archet se produit systématiquement vers la fin du changement de corde.

    Ce même mouvement peut être observé en fonction du temps dans la figure 5d, avec les mêmes conventions de couleur. Sur cette figure, on peut voir l’évolution de l’inclinaison, représentée sur l’axe vertical, en bleu et rouge, sur une période du mouvement (c’est-à-dire un tiré-poussé, dans la zone claire entre les temps 0 et 1). Entre les zones correspondant aux cordes de la et mi se trouve une zone intermédiaire où les couleurs se mélangent et qui correspond à une étendue angulaire dans laquelle l’archet est en contact avec les deux cordes à la fois. Cette zone intermédiaire est calculée en tenant compte de certaines propriétés mécaniques de l’instrument et de paramètres liés à l’exécution, comme nous l’avons mentionné dans la partie précédente. À l’intérieur de cet espace, la ligne horizontale en tirets indique la position pour laquelle la pression d’archet est répartie uniformément entre les deux cordes. Cette zone intermédiaire est d’une importance cruciale pour la réalisation de ce type de mode de jeu, puisqu’elle permet de transférer continûment la pression d’archet d’une corde à l’autre. En revanche, nous verrons par la suite qu’elle rend impossible la synchronisation précise du changement de direction d’archet et du changement de corde et que le musicien devra trouver un compromis gestuel pour rendre cette absence de synchronisation stricte acceptable.

    Si nous revenons pour l’instant à la figure 5d, nous pouvons suivre le mouvement de gauche à droite, en commençant au début de la zone centrale lumineuse, au temps 0. Globalement, l’évolution de l’inclinaison ressemble à une sinusoïde, ce qui n’est pas surprenant, puisque la trajectoire est à peu près circulaire. Pendant la plus grande partie du tiré, en bleu, l’archet est sur la corde de la, comme attendu. Cependant, vers la fin du tiré, l’inclinaison entre dans la zone intermédiaire, ce qui signifie que l’archet est en contact avec les deux cordes. C’est à ce moment que le changement de direction d’archet intervient, juste avant de quitter la zone intermédiaire pour la corde de mi. Ensuite, le mouvement est exécuté en poussant sur la corde de mi, et de nouveau, vers la fin du mouvement, l’archet entre dans la zone intermédiaire. Le changement de direction se produit, cette fois, après que l’archet a quitté la zone intermédiaire, c’est-à-dire lorsqu’il n’est plus en contact qu’avec la corde de mi. Pour résumer ces observations, on observe un léger décalage, ou différence de phase, entre l’inclinaison, qui contrôle le changement de corde, et la vitesse de l’archet. Cette différence de phase est rendue évidente dans la figure 5c, qui montre la même inclinaison représentée en fonction de la vitesse d’archet. Dans cette représentation, la trajectoire prend la forme d’une ellipse écrasée, alors que si l’inclinaison et la vitesse étaient parfaitement synchronisées, nous observerions un segment de droite. En particulier, la valeur de l’inclinaison lorsque la trajectoire croise la vitesse nulle (c’est-à-dire le changement de direction d’archet) est différente pendant le poussé et pendant le tiré et se trouve autour des limites de la zone intermédiaire, lorsque la majeure partie de la pression d’archet a été transférée sur la corde suivante.

    Figure 6. (a) Modèle de contrôle utilisé pour simuler les bariolages avec un violon virtuel. Les deux paramètres d’exécution fondamentaux sont la différence de phase entre l’inclinaison et la vitesse de l’archet, et l’étendue angulaire du changement de corde, qui contrôle le transfert de pression d’archet d’une corde à l’autre. (b) Résultat des tests perceptifs et représentation des caractéristiques sonores des bariolages. La figure met en évidence une zone d’exécution optimale (en blanc) dans laquelle ces caractéristiques sonores se trouvent dans des proportions acceptables pour le violoniste.

    D’après l’analyse précédente, il y a donc deux paramètres cruciaux pour la réalisation de ce mouvement : d’une part, la différence de phase entre la vitesse de l’archet et l’inclinaison, qui décrit la synchronisation entre les deux directions du mouvement de l’archet, et, d’autre part, le rapport entre l’étendue de la zone intermédiaire et l’amplitude totale du mouvement, qui permet de déduire la proportion de temps pendant laquelle l’archet est en contact avec une seule ou avec les deux cordes, ainsi que le transfert de pression d’archet d’une corde à l’autre. Ces paramètres d’exécution sont montrés dans la figure 6a, qui représente schématiquement les variations d’inclinaison, de vitesse et de pression d’archet sur une période du mouvement (un tiré-poussé). La manière dont ces deux paramètres sont utilisés pour exécuter le mouvement contrôle la qualité de la réalisation, mais aussi, de manière plus subtile, les propriétés acoustiques que le musicien veut donner au bariolage. Par exemple, s’il veut laisser sonner la corde précédente, la phase aura tendance à augmenter (ou, de manière équivalente, l’amplitude totale du mouvement devrait augmenter), alors que s’il veut l’étouffer et obtenir une exécution plus « claire », la différence de phase devrait diminuer. L’analyse de plusieurs musiciens dans des contextes musicaux différents permet de mettre en évidence des préférences dans le choix de ces paramètres et, surtout, des combinaisons de paramètres que les interprètes évitent absolument. Dans un contexte pédagogique, ou pour décrire les aspects techniques de l’exécution de ces modes de jeu, cela peut être suffisant. En revanche, pour le chercheur, une étape ultérieure de l’analyse consiste à essayer de comprendre les raisons de cette préférence que les instrumentistes développent souvent de manière plus ou moins intuitive.

    Pour examiner cette question, il nous faut revenir à la description des contraintes qui gouvernent le développement de la technique instrumentale. Nous en avons décrit trois précédemment et deux d’entre elles – contraintes physiologiques et acoustiques – pourraient chacune expliquer pourquoi les violonistes observés utilisent des mouvements dans lesquels la vitesse et l’inclinaison de l’archet sont légèrement désynchronisées. D’une part, il est possible qu’ils ne puissent pas faire autrement, soit pour des raisons motrices de coordination entre les deux composantes du mouvement, soit parce qu’ils ont besoin d’un signal permettant de réguler le mouvement et que ce signal pourrait être donné par le contact de l’archet avec la corde suivante (sous forme acoustique, ou sensitive, au niveau de l’archet). D’autre part, il est aussi possible que cette coordination particulière soit rendue nécessaire par les propriétés mécaniques de l’instrument afin, par exemple, de garantir une attaque optimale de chaque note sur chacun des coups d’archet. Pour identifier la valeur de chacune de ces explications, nous avons découplé les deux contraintes en effectuant des tests perceptifs reposant sur le contrôle d’un violon virtuel, c’est-à-dire un synthétiseur simulant le comportement mécanique de l’instrument et qui permet donc d’imiter la réponse du violon en fonction de paramètres de jeu pertinents (pression d’archet, vitesse d’archet et distance au chevalet). Dans ces tests, le violon virtuel était utilisé pour produire des bariolages contrôlés par les deux paramètres de coordination (déphasage et amplitude relative de l’inclinaison) montrés dans la figure 6a. Des instrumentistes pouvaient alors régler en temps réel les deux paramètres afin d’obtenir l’exécution qui leur paraissait sonner le mieux. C’était donc un test qui ne faisait pas intervenir directement l’exécution physique de ces modes de jeu, mais qui se basait uniquement sur le résultat sonore, donc la réponse mécanique de l’instrument, et sur la perception que les musiciens avaient de ce résultat sonore. Les résultats de cette expérience ont montré que les instrumentistes préféraient des paramètres de coordination similaires à ceux du geste réel, et donc, que les caractéristiques sonores jouaient un rôle prépondérant dans l’exécution de ce geste technique.

    En identifiant ces caractéristiques sonores des bariolages, il est possible d’aller plus loin dans l’analyse et de les mettre en rapport avec les préférences mesurées. Ces caractéristiques sonores dépendent de la position du changement de direction d’archet en fonction de la position du changement de corde. Si le changement de direction intervient après le changement de corde, alors, la corde suivante sera excitée pendant un court instant avant le changement de direction, produisant une note parasite qui sera perçue plus ou moins fortement en fonction de sa durée. À l’inverse, si le changement de direction intervient avant le changement de corde, alors la corde précédente est de nouveau excitée avant que l’archet n’aille sur la corde suivante. Ces deux types d’excitations parasites, ou « fausses attaques », interviennent toutes les deux lorsque le changement de direction a lieu dans l’intervalle de temps où l’archet est en contact avec les deux cordes (zone grise de la figure 6a). Les durées respectives de ces fausses attaques dépendent donc des deux paramètres d’exécution décrits auparavant, différence de phase et l’étendue relative du changement de corde. Elles sont plus ou moins acceptables d’un point de vue perceptif, et elles définissent clairement des combinaisons de paramètres d’exécution optimaux. Il est intéressant de noter qu’il est impossible de minimiser toutes ces contraintes à la fois, puisqu’elles agissent dans des directions opposées. La zone optimale d’exécution résulte donc d’un compromis perceptif entre ces différentes caractéristiques sonores et est montrée en blanc dans la figure 6b, les zones colorées montrant les combinaisons de paramètres d’exécution pour lesquelles les durées de ces fausses attaques ne sont pas acceptables (en bleu et vert). La zone en rouge montre une autre contrainte liée à l’arrêt de la note précédente : si celui-ci est trop dur ou trop bruyant, l’exécution n’est pas non plus acceptable. D’autres contraintes ou caractéristiques ne sont pas représentées ici mais interviennent de manière évidente dans la préférence des instrumentistes: elles concernent la qualité de l’attaque de la note suivante et l’amplitude de vibration résiduelle dans la corde précédente (qui agit sur la sécheresse du bariolage).

    Le fait que, dans ces tests, les musiciens ne pouvaient fonder leur jugement que sur des critères sonores montre que, pour une grande part, les caractéristiques de ces mouvements émergent d’une interaction primordiale entre l’audition et le contrôle moteur, c’est-à-dire que le geste est développé, ou optimisé, sous le contrôle critique de l’oreille, et en s’appuyant sur certaines caractéristiques sonores quantifiables. Cette conclusion peut paraître triviale, cependant, elle ne l’est pas totalement lorsque l’on considère les deux idées suivantes. D’abord, il est très difficile pour un violoniste de changer cette coordination apprise. Au terme de l’apprentissage, elle apparaît comme une nécessité motrice et, a contrario, toute tentative de changement apparaît comme une difficulté motrice, voire une impossibilité. Ensuite, au terme de l’apprentissage encore, le contrôle de l’oreille pour l’exécution de ces modes de jeu joue un rôle très minime, en tout cas bien moins important que pendant leur apprentissage, puisque le retour auditif n’est pas nécessaire pour leur réalisation. Dans un orchestre, par exemple, il n’est pas nécessaire d’entendre précisément ce que l’on joue, et l’exécution peut reposer en grande partie sur la mémoire motrice ou sur des retours liés au mouvement. Donc, face à un phénomène qui a toutes les apparences d’une nécessité motrice, il n’est pas immédiat de mettre clairement en évidence que cette nécessité émerge d’une autre origine, une origine auditive dans le cas qui nous intéresse ici.

    Conclusion – Vers une application à la pédagogie musicale ?

    L’objectif de cet article était de présenter les raisons pour lesquelles la recherche scientifique s’intéresse à l’expertise musicale. Nous nous sommes principalement concentrés sur la mesure de l’action du musicien sur l’instrument afin de décrire différentes technologies existantes et de donner un exemple concret d’étude. Ce n’est bien sûr pas la seule approche possible et de nombreuses recherches portent, par exemple, sur la psychologie de la musique, ainsi que sur ces aspects cognitifs ou neurologiques. Des descriptions plus complètes de ces aspects importants peuvent être trouvées dans la littérature (voir, entre autres, les articles ou livres de Gabrielsson (2003), Sloboda (1985, 2005) et Zatorre (2007)). Pour conclure cet article, il nous parait intéressant de discuter l’utilité de ces recherches et de leurs applications potentielles dans le domaine musical. La question peut se poser ainsi: nous avons vu en introduction que l’expertise musicale constituait un cas d’étude intéressant et stimulant pour différents domaines scientifiques, mais, à l’inverse, est-ce que le produit de ces recherches peut être utile à son sujet, c’est-à-dire le musicien ? Est-ce que le musicien peut en tirer des enseignements ou des outils qui lui servent dans sa propre pratique ? Il est difficile de répondre à ces questions et ce n’est certainement pas le rôle du chercheur d’y répondre complètement: de manière évidente, seul le musicien, et chaque musicien individuellement, pourra dire s’il trouve un intérêt à ces recherches. Nous nous contenterons donc ici uniquement de donner des éléments de réponse en discutant plus particulièrement des applications possibles dans le domaine de la pédagogie musicale, de certains pièges à éviter et de certaines directions qui nous paraissent importantes.

    L’étude du geste dans la performance musicale produit principalement deux types de résultats. D’une part, elle permet d’extraire de la connaissance, de décrire le geste et de comprendre certains mécanismes par lesquels l’expertise musicale se développe. D’autre part, elle produit des technologies dédiées à la mesure de la performance instrumentale, des capteurs et des manières de visualiser l’action de l’instrumentiste. Ces résultats trouvent une application évidente, au premier abord, pour la pédagogie musicale et l’aide au développement de la technique instrumentale. Cependant, il convient probablement de séparer ces deux types de résultats dans la discussion qui suit. L’analyse permet de décrire l’action d’un musicien, celui qui participe à la mesure, d’en déduire des caractéristiques de son geste, et d’enrichir notre compréhension des contraintes sur lesquelles se développe sa technique instrumentale. En effectuant des mesures sur de nombreux musiciens, il est possible de déduire un comportement moyen, ou modèle de geste.
    Concrètement, l’analyse permet de dire : « tel musicien fait cela de telle manière, et tel autre, de telle manière. De manière générale, en regardant toutes nos analyses, ils font les choses comme cela. » Appliquer cette connaissance à des outils technologiques pour la pédagogie musicale revient souvent, pour le chercheur, à développer des outils qui mesurent d’abord le geste d’un sujet, ou élève, puis qui portent automatiquement un jugement, c’est-à-dire qui vérifient que le geste mesuré correspond au geste moyen qu’on lui a donné en modèle.
    En d’autres termes, le but final de ce type d’approche est que le geste réalisé par l’élève se rapproche le plus possible d’un modèle donné. Pour le chercheur, cette manière d’envisager l’application de ces connaissances constitue un défi technologique intéressant. Cependant, il nous semble que, d’un point de vue pédagogique, une vision trop stricte de ce type d’implémentation est mal adaptée à son objet et que ce jugement automatique par la technologie seule devrait être évité autant que possible.
    En effet, la technique instrumentale comprend des éléments communs à tous les musiciens, bien sûr, mais elle comprend aussi des éléments qui dépendent de chaque personne (d’une physionomie particulière, par exemple). La technique instrumentale comprend des bases formées de défauts à bannir absolument, notamment pour des raisons médicales et pour éviter certains traumatismes physiologiques liés à la pratique instrumentale, mais son développement ne repose probablement pas sur l’imitation exacte et contrainte d’un modèle donné. Différentes stratégies gestuelles existent pour un résultat sonore à peu près équivalent et la sélection de telle ou telle stratégie gestuelle dépend de contraintes propres à chaque individu, voire de l’histoire et des rencontres de l’élève, ce qui en fait un processus difficilement généralisable et même potentiellement dangereux à généraliser pour le développement physiologique et musical de l’instrumentiste. L’application directe et non réfléchie des aspects descriptifs de l’analyse gestuelle dans des technologies de pédagogie musicale ne nous semble donc pas souhaitable. En revanche, la connaissance des mécanismes sur lesquels se développe la technique instrumentale pourrait permettre d’améliorer et d’optimiser les processus pédagogiques en aidant à visualiser et à cibler plus précisément certaines contraintes sonores et gestuelles. En d’autres termes, un outil pédagogique automatique s’appuyant sur l’analyse du geste devrait être capable de proposer ou de donner des directions, d’offrir des moyens d’évaluation adaptables, d’aider l’élève à réfléchir sur sa performance et à explorer l’espace gestuel et sonore propre à l’instrument, plutôt que de contraindre vers une direction donnée.

    À cet égard, les outils technologiques développés pour la mesure de la performance musicale pourraient être utiles s’ils étaient incorporés de manière réfléchie dans un contexte pédagogique. Ces outils de mesure ne représentent finalement qu’une manière alternative et complémentaire d’observer objectivement l’exécution musicale, observation qui fait pleinement partie du processus d’apprentissage. De manière évidente, un musicien travaillant devant le miroir est à la recherche d’une observation alternative de ses mouvements. Un élève travaillant sa justesse avec un accordeur est aussi à la recherche d’une observation alternative et objective de son intonation. S’il s’enregistre, écoute et analyse cet enregistrement, ce sera aussi pour pouvoir observer a posteriori et de manière plus objective sa performance musicale en étant détaché des contraintes de l’exécution directe. Toutes ses manières d’observer la performance musicale utilisent des outils afin de travailler efficacement certains aspects précis de la technique instrumentale ou de l’interprétation. Nous disposons aujourd’hui d’une gamme assez complète d’outils permettant de visualiser les mouvements, d’analyser le son ou de mesurer certaines données physiologiques pertinentes (respiration ou contractions des muscles, par exemple) et nous pouvons donc très bien imaginer que ces systèmes puissent un jour être utilisés d’une manière similaire pour le développement de l’expertise musicale. Cependant, la technologie ne peut pas et ne doit pas tenter de remplacer le professeur. Elle ne peut être qu’un outil et seulement un outil qui s’insère dans le dialogue entre l’élève et son enseignant. Elle devrait permettre de faciliter la communication et d’aider à réaliser les objectifs définis dans un processus pédagogique humain. Pour cela, il faudra d’abord que ces outils sortent du laboratoire et du contexte scientifique où ils sont cantonnés, ce qui suppose des améliorations technologiques pour les rendre facilement utilisables dans un contexte pédagogique réel et par un public non spécialiste. Il faudra aussi, et c’est le plus important, créer des interactions avec des pédagogues intéressés par ces technologies afin de les développer de manière pertinente. Aujourd’hui, les applications pédagogiques de ces outils sont majoritairement imaginées par des gens dont le métier n’est pas d’enseigner la musique, c’est-à-dire les chercheurs qui développent ces technologies, et il n’est donc pas étonnant que, dans la plupart des cas, ces applications ne correspondent pas aux besoins pédagogiques réels, ou pire, soient fondées sur des idées pédagogiques fausses. En d’autres termes, si ces technologies devaient être utilisées à l’avenir dans un contexte musical, cela ne pourra se faire que par une interaction forte avec des enseignants volontaires, intéressés et consentants, et dans un cadre qui reste à définir.

    Bibliographie

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    Notes

    1. Le site de Knut Guettler n’est malheureusement plus maintenu, mais il contient toujours des informations intéressantes pour les musiciens intéressés par les problématiques acoustiques des instruments à corde : http://knutsacoustics.com/ ↩︎
    2. De nombreux exemples ont été mis en ligne par E. Schoonderwaldt. Voir par exemple: http://youtu.be/W69LxKA0BdQ ↩︎
  • « La « scordatura », accord ou désaccord ? Histoire et pratique actuelle »

    « La « scordatura », accord ou désaccord ? Histoire et pratique actuelle »

    Résumé

    Avec cet article nous avons voulu tracer un court historique de la technique de la « scordatura » et interroger les répertoires qui l’utilisent. Tout d’abord, qu’est-ce que c’est ? Comment a-t-elle fait son apparition dans la technique musicale des instruments à cordes ? S’il est vrai qu’elle a eu un âge d’or aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les traces que l’on retrouve aujourd’hui à son sujet dans les traités et les méthodes sont quelque peu évasives. Le terme est évoqué mais souvent donné à titre d’information, les conséquences de cette pratique sur le jeu instrumental et sur la sonorité de l’instrument étant rarement développées. Le mot n’apparaît d’ailleurs même pas dans le Larousse de la musique. On peut donc s’interroger sur le fait que cette technique très utilisée dans le passé et appréhendée avec naturel par les musiciens, est aujourd’hui pour bon nombre d’entre eux synonyme de difficulté et de complication. Qu’en est-il de la présence de la scordatura dans le répertoire contemporain ? Nous allons aussi questionner le rôle de l’interprète face à une partition avec scordatura. Nous nous demanderons donc, à travers une étude chronologique, comment ont évolué le rapport et la perception du compositeur et de l’interprète face à la technique de la scordatura. Cette enquête s’appuiera sur un corpus à la fois issu de notre expérience instrumentale avec le répertoire utilisant la scordatura (répertoire des instruments à cordes frottées) ainsi que sur certaines œuvres sélectionnées parmi les sources citées. Ces partitions musicales comprennent des exemples techniques et sonores qui se veulent les plus pertinents et permettent de recenser de façon efficace les différents emplois de la pratique étudiée.

    Mots clés : scordatura, accord des instruments à cordes frottées, choix d’interprétation

    Introduction

    Nombreuses sont les traditions techniques et musicales qui se transmettent grâce aux traités et aux méthodes à travers les siècles. Cela nous permet aujourd’hui d’aborder une œuvre avec une véritable réflexion sur l’interprétation. Parmi ces traditions, la technique de la « scordatura » occupe une place à part. S’il est communément accepté que cette technique a eu un âge d’or aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les traces que l’on retrouve à son sujet dans les traités et les méthodes sont quelque peu évasives. Le terme est évoqué, mais souvent donné seulement à titre d’information. Les conséquences de cette pratique sur le jeu instrumental et sur la sonorité de l’instrument sont rarement développées. Le mot n’apparaît d’ailleurs même pas dans le Larousse de la musique. Dans ce cas, pourquoi cette technique très utilisée dans le passé et appréhendée avec naturel par les musiciens est aujourd’hui pour bon nombre d’entre eux synonyme de difficulté et de complication ? Et quel est finalement le rôle de l’interprète face à une partition avec scordatura ?

    Nous nous demanderons donc, à travers une étude chronologique, comment ont évolué le rapport et la perception du compositeur et de l’interprète face à la technique de la scordatura. Pour cela, nous nous pencherons tout d’abord sur l’esthétique baroque, ensuite nous constaterons l’absence de sources à la fin du XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècle et émettrons certaines hypothèses face à ce vide. Pour terminer, nous verrons comment cette technique a été renouvelée en accord avec les recherches esthétiques du XXᵉ et du XXIᵉ siècle. Nous essayerons de comprendre pourquoi la « scordatura » est aujourd’hui un mode de jeu abordé avec appréhension par les instrumentistes. Nous évoquerons ainsi le rôle de l’interprète dans la compréhension d’une partition écrite pour instrument désaccordé et son rapport avec le travail du compositeur.

    Dans la première partie de notre article, nous allons recenser les partitions et les situations instrumentales demandant l’emploi de la scordatura de façon chronologique jusqu’au début du XXᵉ siècle. La deuxième partie sera consacrée aux sources théoriques et écrits pédagogiques abordant cette pratique. La dernière partie abordera la problématique de la scordatura au XXᵉ siècle, son usage dans le langage musical contemporain et le rôle de l’interprète face à une partition demandant le « désaccord ». Notre enquête se basera sur le répertoire des instruments à cordes frottées.

    1. Chronologie de l’emploi de la scordatura

    1.1 Les débuts

    Selon l’article, assez restreint, qui lui est consacré dans le New Grove Dictionary of Music and Musicians, la « scordatura » (terme qui signifie en italien « désaccord ») est le fait d’accorder un instrument à cordes dans un accord différent de celui qui lui est normalement consacré. Les intervalles entre les cordes sont donc altérés, la tension des cordes est modifiée et l’ambitus de l’instrument se trouve élargi ou réduit. Les effets qui découlent de cette technique sont nombreux, comme nous le verrons par la suite.

    L’idée de scordatura apparait à la Renaissance dans la pratique des instruments comme le luth ou la viole, quand se dessinent les contours de ce qui allait devenir un accord « normal », usuel. Son développement est intimement lié à celui de ces instruments dont on modifiait les intervalles entre les cordes afin d’enrichir leurs sonorités et probablement de faciliter l’adaptation aux différents tempéraments. Envisagée de façon implicite et naturelle autant par les compositeurs que par les interprètes (souvent une et même personne), la scordatura autorise de multiples effets sur le jeu instrumental. Grâce à son emploi, un mode ou une tonalité sonnent de façon différente, des passages ardus techniquement comme les bariolages, les accords ou encore les passages rapides sur des doubles-cordes, deviennent plus faciles à réaliser. De même, le timbre d’un autre instrument peut être imité. La scordatura peut être employée aussi pour élargir l’ambitus d’un instrument. La souplesse des cordes en boyau permet de baisser ou de monter les cordes bien au-delà d’une tierce majeure. La tension exercée alors sur les cordes est changée et le son de l’instrument se trouve varié.

    Le fait d’accorder son instrument autrement que l’accord « normal » pose d’emblée des problèmes de notation. Comment indiquer le « désaccord » ? Prenons l’exemple de I am Melancholy 1, pièce pour viole de gambe seule de Tobias Hume (1569-1645), où l’indication d’accord écrite à côté de la portée est « Lyra-viol ». Autrement dit, le gambiste doit accorder son instrument en référence à l’accord usuel de l’instrument cité, ce qui donne les notes ré-la-fa-do-fa-do au lieu de l’accord habituel de la viole de gambe ré-la-mi-do-sol-ré. Ainsi, la scordatura est suggérée en référence à un autre instrument, accordé d’une manière particulière. Alison Crum et Sonia Jackson ont pu recenser une cinquantaine d’accords différents pour la viole2, l’accord « normal » ou « usuel » étant celui qui est utilisé le plus souvent.

    La scordatura est quelques fois suggérée directement dans l’intitulé d’une pièce ou d’un mouvement : c’est le cas notamment dans le Trésor d’Orphée d’Antoine Francisque (1570-1605), un recueil de pièces pour luth qui comporte une « Branle simple » et un Ballet à « cordes avalées »3.
    Marin Mersenne (1588-1648) nous explique le terme d’accord à « cordes avalées » et donne l’exemple suivant: « … l’on abbaisse quelquefois la chanterelle d’un ton, afin qu’elle fasse la Quarte avec la 3. chorde ; ce que l’on appelle accorder à chorde avallée. » Si « l’on abbaisse la chanterelle d’une Tierce mineure, afin qu’elle fasse la maieure avec la 3. chorde, …on le nomme accord en Tierce ». 4

    La scordatura peut aussi être signalée par le compositeur par une portée représentant le « désaccord » désiré. Le compositeur Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704) utilise seize types d’accords différents pour le violon dans les Sonates du Rosaire (composées vers 1678).

    Fig.1 Liste des accords des 16 sonates dites du « Rosaire » de H. I. F. Biber

    Ces seize accords différents correspondent chacun à une pièce de son recueil, quinze Sonates et une Passacaille. Chaque accord donne à la pièce une couleur propre et donc un caractère particulier, qui vont de pair avec le titre. Notons d’ailleurs que la première et la dernière pièce se jouent avec l’accord habituel en quintes. Dans ce recueil, un des effets de la scordatura réside dans la modification de l’ambitus de l’instrument en privant celui-ci de ses registres extrêmes, comme c’est le cas pour la sonate nᵒ 7 (intitulée La Flagellation) ou la sonate nᵒ 12. Cet ambitus très restreint et le changement de tension sur les cordes peuvent provoquer un effet sonore particulier, proche de l’utilisation de la sourdine. La corde la plus grave est très tendue car accordée une quarte plus haut et la corde aiguë très détendue car abaissée d’une tierce majeure. Un accord différent des quintes habituelles peut aussi faciliter des passages techniques comme dans « La Résurrection » (onzième sonate). Cette sonate a la particularité de demander le renversement de l’ordre des cordes : la deuxième corde du violon est accordée plus bas que la troisième 5. Cela donne un intervalle d’octave entre les cordes voisines.

    Fig. 2 Accord de la 11e sonate de F. I Biber (Manuscrit conservé à la Bayerische Staatsbibliothek, Munich)

    Cet accord permet la réalisation très rapide d’octaves en doubles cordes, une justesse plus sûre, des sauts mieux maîtrisés car plus petits et des accords plus faciles à jouer (les doigts sont appuyés sur une seule corde laissant les autres à vide).

    Au XVIIᵉ siècle, les violonistes allemands «considéraient le violon, non pas comme un instrument mélodique, susceptible de se mouvoir avec agilité dans le haut de son échelle ; … (mais comme) un instrument harmonique, producteur d’accords bien fournis, d’arpèges et de brisures. » 6
    Mais l’utilisation de la scordatura par Biber va bien plus loin que le simple désir de pouvoir réaliser des accords sur le violon. La scordatura s’avère être une technique utilisée de façon personnelle qui permet une plus profonde adéquation avec le contenu musical et symbolique. Dans la même logique que Biber, Johann Pachelbel (1653-1706) utilise six accords différents dans Musikalische Ergötzung bestehend in 6 verstimmten Partien pour deux violons et continuo. Cette partition est voulue comme un outil pédagogique pour apprendre aux violonistes la technique de la scordatura, chaque accord permettant l’attribution des fonctions de base de la tonalité utilisée aux cordes à vide.

    Jusqu’à présent nous avons vu l’exemple d’œuvres entières écrites pour un accord différent de l’accord usuel. Mais la scordatura peut être employée à l’intérieur même d’un morceau comme dans la Sonata II d’inventione pour violon opus 8 (1629) de Biagio Marini (1597-1663). Le compositeur indique précisément sur la partition de baisser la corde de mi d’une tierce majeure pour seulement sept mesures.

    Fig. 3 Biagio Marini (1597-1663) Sonata II d’inventione pour violon opus 8 (1629), (exemple de scordatura pour 7 mesures seulement)

    La scordatura permet ici au compositeur d’intégrer un passage technique de tierces ; la corde de mi se trouvant abaissée au do, les deux cordes aigues du violon ne sont plus séparées que par une tierce mineure. Le doigté permettant de réaliser les intervalles demandés se trouve être beaucoup plus confortable pour le violoniste. 7

    La pratique de la scordatura au XVIIᵉ siècle et ses vertus sont évoquées dans cette anecdote relatée par Theodore Russel : le célèbre violoniste Arcangelo Corelli (1653-1713) reçoit le claveciniste Nicolas Adam Strunck (1640-1700) et lui prête son violon. Avant de jouer, Strunck en change l’accord. Corelli commente cet acte de la manière suivante : « Vous jouez dessus avec tellement de dextérité, vous mettez en valeur les dissonances créées par le désaccord de l’instrument avec une incroyable habileté». 8

    1.2 Au XVIIIe siècle

    Durant la première moitié du XVIIIᵉ siècle, grâce aux tempéraments encore variés, les tonalités ont une connotation précise et une sonorité propre. Pour les instrumentistes à cordes, cela passe notamment par l’emploi de cordes à vide, plus brillantes et plus sonores. Ainsi, dans des pièces comme la Sonate nᵒ 6 op. 2 en sol majeur pour deux violoncelles (datée de 1719), Jacob Klein (1688-1748) préconise de baisser la corde la plus aiguë de l’instrument, le la, au sol. De ce fait, le nouvel accord du violoncelle est composé de la tonique à deux octaves différentes, de la dominante et de la sous-dominante de sol majeur. Pour faire résonner toujours plus l’instrument, Klein écrit même le sol corde à vide doublé en unisson du sol appuyé en première position sur la corde de ré.

    Fig. 4 Début de la 6e Sonate pour deux violoncelles de Jacob Klein

    La demande du compositeur est donc ici très explicite et renforcée par de nombreuses indications à propos de chaque aspect de la partition : nuances, phrasés mais également doigtés à utiliser.

    Ce même accord (sol-ré-sol-do) est demandé par Johann Sebastian Bach dans sa 5ᵉ Suite pour violoncelle seul. Ici, la tonalité est de do mineur. La corde aiguë, le la abaissé au sol, renforce la résonance de la corde de do grave et confère à la suite un caractère funèbre et solennel. Cette suite est la seule à contenir une fugue et il existe une transcription pour luth de la main de Bach. Les particularités d’écriture et d’exécution liées à la scordatura confèrent à cette 5ᵉ Suite une place à part dans le répertoire baroque pour violoncelle seul.

    Comme au siècle précédent, les compositeurs du XVIIIᵉ siècle peuvent utiliser la scordatura pour l’imitation d’un autre timbre. Tremais 9 explique dans une publication datant de 1740 que l’accord en quartes permet de rendre le registre grave et medium du violon plus sonore et, par ce fait, d’imiter le son de l’alto. Le violoniste Antonio Lolli (1728-1802) n’hésite pas à baisser sa corde de ré au sol pour rappeler la sonorité des anciennes violes. Par la suite, cet accord spécial a pris son nom. 10⁣Au même moment, la scordatura est fréquemment utilisée en Écosse car l’accord particulier mi-la-mi-la fait sonner le violon à la manière de la cornemuse dans les chants populaires.

    Citons ici également Pietro Nardini (1722-1793) qui reprend l’ancienne tradition des violonistes allemands pour permettre au violon d’être un instrument « harmonique ». Dans la Sonate Énigmatique, grâce à une scordatura audacieuse, le violoniste joue à la fois la mélodie et la basse ; il s’accompagne ainsi lui-même.

    Fig. 5 Premières mesures du Largo de la Sonate énigmatique de Pietro Nardini

    La partition est écrite sur deux portées dans deux clés différentes, le violoniste joue en doubles cordes. Nardini utilise l’accord habituel pour les deux cordes les plus aigües du violon. L’accord des cordes graves correspond aux deux cordes médianes du violoncelle. De cette façon, le soliste peut aisément jouer une mélodie tout en s’accompagnant d’une basse.

    D’après certains auteurs, il existait au XVIIIᵉ siècle une pratique très vivante de la scordatura, surtout à Mannheim. La production musicale effrénée obligea les musiciens de la Mannheimer Hofkapelle à utiliser la scordatura pour simplifier des passages techniques difficiles. Valérie Walden 11 note l’existence de treize concertos pour violoncelle de Peter Ritter (1760-1795) dont cinq semblent être composés pour instrument « scordaturé ». La mention de la scordatura n’est pas précisée sur les manuscrits 12, mais l’écriture de la portée de violoncelle dans une autre tonalité que celle de l’orchestre ne laisse pas de doute. C’est le cas notamment pour le Concerto en si bémol majeur où la partie de violoncelle est rédigée en la majeur. Il en résulte probablement un accord avec la montée au sib et peut-être le do abaissé au sib également. Ceci permet au violoncelliste soliste d’utiliser les cordes à vide et de se passer des difficiles doigtés en extension de la tonalité de si bémol majeur. Aussi, un grand nombre de concertos pour alto de compositeurs de cette période demandent une scordatura (Stamitz, Sperger, Vanhall, etc.). Il se peut que le jeune Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) ait appris cette technique lors de sa visite à Mannheim. La scordatura est à préconiser pour l’exécution de certaines œuvres comme la Symphonie Concertante pour violon, alto et orchestre, en mib majeur, KV 364 (composée en 1779). En effet, le compositeur lui-même conseille à l’altiste de tendre chacune de ses cordes un demi-ton plus haut afin de pouvoir utiliser plus fréquemment les cordes à vide et pour obtenir une sonorité plus tendue qui se rapproche de celle du violon. La vélocité technique est ainsi rendue plus réalisable, les difficiles doigtés de mib majeur sont évités, l’intonation est plus précise. L’alto sonne plus fort et peut s’imposer plus facilement au-dessus de l’orchestre. La partie de l’alto est écrite en ré majeur et il est annoté au-dessous de cette même partie : « Accorda un mezzo tono più alto ».

    Fig. 6 Début de la Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart

    Joseph Haydn (1732-1809) emploie aussi la scordatura dans la Symphonie nᵒ 60 « Le distrait », en do majeur, Hob I/60.12. Utilisée pour les violons I et II dès le début du dernier mouvement (le 6ᵉ), la scordatura vient servir le côté humoristique présent tout au long de cette symphonie. Le geste du désaccord est lui-même mis en valeur avec des moments de silence écrits exprès pour laisser le temps aux instrumentistes de tendre et détendre leur corde de sol au fa. Cette plaisanterie musicale est complétée par de nombreux modes de jeux différents et une structure quelque peu inhabituelle de six mouvements (structure plus proche du Divertimento que de la Symphonie).

    Il est communément accepté parmi les violoncellistes que certaines sonates de Jean-Baptiste Barrière (1707-1747) sont pensées avec une scordatura, tant certains accords ou combinaisons de notes sont malaisés ou impossibles à réaliser. Mais cette scordatura n’est pas explicitement demandée et il est à la latitude de l’interprète d’utiliser ou non un autre accord.

    1.3 Au XIXe siècle

    Si la scordatura est toujours utilisée au XVIIIᵉ siècle, il n’en reste pas moins que la production d’œuvres la mentionnant se raréfie. Au XIXᵉ siècle, ce constat s’accentue et la scordatura révèle son côté contraignant. Prenons pour exemple la contrebasse, seul instrument à cordes frottées à garder un important répertoire impliquant plusieurs accords. Un nombre de pièces ont été écrites avec l’accord « soliste » : toutes les cordes de l’instrument sont montées d’un ton pour faire sonner l’instrument dans une tessiture plus aiguë et pour donner plus de brillant à sa couleur. Il est vrai que dans les œuvres de Giovanni Bottesini (1821-1889), contrebassiste lui-même, l’emploi répété de sons joués en harmoniques donne à la contrebasse un timbre plus lumineux et plus précis que d’ordinaire. Dans ce cas particulier de l’accord soliste, toutes les cordes sont tendues d’un ton et elles gardent donc le même rapport d’intervalle entre elles. Ce type de scordatura s’accorde mal avec les progrès de la facture instrumentale, notamment dans le domaine de la fabrication des cordes. Celles ci, devenues métalliques et moins souples que celles en boyau, supportent difficilement la tension d’une scordatura visant à monter la hauteur des cordes. Pour les contrebassistes actuels, cela impose de changer leur jeu de cordes complet ou bien de préparer un autre instrument.

    Finalement, faire usage de la technique de la scordatura est peut-être, à cette période, un simple souvenir d’une pratique du passé, un héritage plus ou moins bien transmis qui ne se développe plus. Le manque de sources à ce sujet, partitions, méthodes, publications, se trouve être la plus grande preuve de la non pratique de ce mode de jeu en dehors de la contrebasse. Il serait presque facile de dresser un catalogue des œuvres du XIXᵉ siècle requérant une scordatura, chose quasiment impossible à réaliser aux siècles précédents. Cela peut s’expliquer par une ignorance ou une mauvaise connaissance des techniques instrumentales usitées aux époques passées. Visiblement, la transmission à travers l’enseignement ne se fait plus. L’absence de scordatura montre peut-être aussi l’envie de rompre avec une certaine esthétique. Cette différence de conception influence l’utilisation de la technique instrumentale et musicale, reléguant au second plan les impératifs qui ont nécessité l’utilisation de la scordatura auparavant. La partition musicale, la notation, sont beaucoup plus précises qu’aux siècles précédents, demandant ainsi moins d’adaptations et une autre inventivité technique à l’interprète, tout en lui laissant peut-être moins de choix.

    Néanmoins, quelques compositeurs utilisent la scordatura pour un unique instrument au milieu de pièces d’orchestre ou de musique de chambre pour des raisons esthétiques très précises. Pour la musique de chambre, c’est Robert Schumann qui en fait usage dans le troisième mouvement, Andante cantabile, du Quatuor avec piano op. 47. Dans ce mouvement, le désaccord concerne le violoncelle durant les quarante-deux mesures finales. La tonalité de si bémol majeur est mise en avant par une pédale au piano, doublée par le violoncelle. Le violoncelle doit désaccorder sa corde la plus grave (do) à la tonique, donc jouer le sib. Cette pédale confère à la pièce une profondeur inattendue, laissant au piano la possibilité de jouer des notes courtes et de profiter de la résonance du violoncelle.

    Dans sa Quatrième Symphonie,14 Gustave Mahler (1860-1911) demande au violon soliste de l’orchestre de monter les quatre cordes de l’instrument d’un ton durant le second mouvement, pour représenter « la mort qui conduit le bal». L’effet voulu par Mahler est de « rendre le bleu uniforme du ciel. Parfois cela s’assombrit, devient effrayant et fantastique sans que le ciel ne bouge, mais c’est cela même qui nous fait subitement peur, une terreur panique nous saisit au milieu du plus beau. »13 La scordatura illustre donc ces sentiments par le biais d’une sonorité du violon plus criarde, tendue.

    Dans cette même esthétique, nous pouvons encore citer Richard Strauss (1864-1949) qui utilise la scordatura de façon ponctuelle pour l’alto soliste dans le poème symphonique Don Quichotte 14 (corde de do abaissée au si) ou encore dans Une Vie de Héros 15 où les seconds violons doivent changer pour un passage leur corde de sol au solb. Enfin, pour la partition de violon solo dans la Danse macabre, Camille Saint-Saëns (1835-1921) se sert de la scordatura comme « marqueur » d’un motif mélodique. La corde modifiée est celle de mi qui est abaissée au mib. De ce fait, l’intervalle entre les deux cordes aiguës de l’instrument devient un intervalle altéré puisque nous n’avons plus affaire à une quinte juste mais à une quinte diminuée. Le motif initial de la pièce est cet intervalle de triton, joué en cordes à vide et suivi d’une quinte juste, clin d’œil à une connotation « diabolique ». On devine ici la scordatura grâce à l’indication de corde à vide notée au-dessus du mib. (Cette même scordatura est utilisée pour son côté criard dans la partie de violon des Contrastes de Béla Bartók 16, la plupart des violonistes choisissant d’utiliser un deuxième violon pour le passage désaccordé).)

    Fig. 7 Début de la Danse macabre de C. Saint-Saëns, partie de violon solo

    Nous avons donc vu que l’emploi de la scordatura évolue assez peu au cours du XIXᵉ siècle. Beaucoup moins traitée dans les méthodes, elle n’apparaît presque plus ni dans l’enseignement, ni dans la grande majorité des compositions. La technique instrumentale des interprètes n’inclut plus la faculté de jouer aisément en scordatura. Au-delà des bénéfices qu’elle peut apporter au jeu instrumental, ses aspects contraignants prennent souvent le dessus sur les effets qu’elle peut permettre.

    Théorie et notation

    La notion de la scordatura a abouti assez tardivement à une théorisation dans les traités de technique instrumentale. Si nous avons recensé des partitions au XVIIᵉ siècle, la notion n’apparaît dans les traités qu’au XVIIIᵉ. Apparemment très convaincu par les effets bénéfiques de cette pratique, Michel Corrette (1707-1795) consacre plusieurs exercices à la pratique de la scordatura dans sa méthode L’École d’Orphée 17 rédigée en 1738. Dans sa préface, il commente : « L’École d’Orphée/Méthode/ Pour Apprendre facilement à jouer/Du violon/ Dans le goût français et italien/Aavec des Principes de Musique/ Et Beaucoup de leçons à I et II violons. Ouvrage utile aux commençants et à ceux qui veulent parvenir à l’exécution/ des Sonates, Concerti, Pièces par accords/ Et pièces à cordes Ravallées », etc. Dans cette méthode, Corrette préconise quatre accords possibles pour le violon.

    Fig. 8 Les quatre accords donnés par Michel Corrette

    Chaque exercice présente un aspect de la scordatura et permet à l’apprenti musicien de s’habituer à la lecture de la ligne musicale avec « désaccord ». Malgré les avantages apportés dans l’exécution de passages techniques, la notation musicale avec scordatura peut s’avérer problématique, surtout pour une première approche. Du point de vue de la notation, le dilemme est le suivant : si on note le son réel, l’interprète doit trouver le doigté pour le réaliser, mais ce doigté sera différent de ce qu’il a l’habitude d’utiliser pour produire la hauteur écrite. Si on note le doigté que l’interprète doit utiliser, le son noté sur la partition sera transposé par rapport au son réellement entendu. La transposition sera égale à l’intervalle qui sépare la corde désaccordée de sa hauteur habituelle. Mais les sons joués sur les autres cordes qui n’ont pas été désaccordées sont notés normalement. Cela implique dans une même partition un mélange de sons à hauteur réelle et des passages en transposition. Cette gymnastique mentale et auditive peut aisément être comprise avec la comparaison suivante : prenons l’exemple de la Suite n° 5 BWV 1011, en do mineur pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach, déjà évoquée. La scordatura demandée (accord sol-ré-sol-do) a disparu dans certaines éditions, surtout au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, probablement pour faciliter la lecture des musiciens ayant perdu cette pratique. Dans ce cas, les notes écrites sont celles entendues et tous les doigtés marqués correspondent à l’accord habituel en quintes du violoncelle. Ces doigtés font appel aux positions moins confortables (2ᵉ, 3ᵉ, et ½ position) et exigent beaucoup de démanchés et d’extensions. La justesse peut en être altérée.

    L’édition suivante propose deux versions : celle avec les doigtés utilisant la corde scordaturée et une seconde version avec les notes entendues et les doigtés de l’accord habituel.

    Fig. 9 Début du Prélude de la 5e Suite de J. S. Bach avec la double notation

    On voit bien sur cet exemple que la version sans scordatura oblige à modifier les accords. Dans ce cas, à la deuxième mesure, l’accord de quatre sons n’est pas réalisable, car le fa et le la b se jouent sur la seule corde de ré. La question du choix de l’édition peut donc se poser pour des raisons techniques et de lecture, avant de prendre en compte les considérations esthétiques. Des quatre sources manuscrites des Suites pour violoncelle seul, une seule propose la version sans scordatura. Il s’agit de la source dite « B », le manuscrit de Johann Peter Kellner. Celui-ci, violoncelliste, rajoute des indications censées aider le musicien (coups d’archet, indications de tempo). Il se peut qu’il ait considéré l’emploi de la scordatura comme trop compliqué et qu’il ait voulu simplifier la partition.

    Le rendu sonore étant bien sûr l’un des premiers facteurs à prendre en compte, comparons les versions : lorsque le la est scordaturé et devient un sol corde à vide, la tonalité de do mineur est mise en valeur, cet accord offre toutes les harmoniques de la tonique et de la dominante. Le jeu sur la corde désaccordée donne également une couleur différente, plus « ronde » au morceau, et fait s’ouvrir le son de l’instrument dès les premières mesures. Visiblement, l’écriture de ce Prélude avec beaucoup d’accords et de pédales utilise les effets sonores de la scordatura. Le jeu sans scordatura nous donne un son plus criard, tendu, moins libre et les différents démanchés qui découlent de ce choix brisent quelque peu la continuité mélodique. On peut mesurer cette différence en écoutant certains enregistrements. Les interprétations sans scordatura sont plus anciennes, comme par exemple celles de Pablo Casals ou Pierre Fournier. Les enregistrements plus récents proposent pour la plupart (à l’exception notable de l’enregistrement de Mstislav Rostropovitch) des versions avec scordatura, comme celles de Jean Guilhem Queyras ou Marc Coppey.

    Le violoncelliste Dimitry Markevitch (1923-2002) choisit d’aller encore plus loin dans l’emploi de la scordatura : pour éviter les désagréments des doigtés du mi b majeur, il la préconise pour la 4ᵉ Suite de Bach ou encore pour certains concertos de Vivaldi. 18

    L’utilisation de tablatures, déjà connue pour les luths et les violes, s’avère être parfois une solution pour la notation des instruments du quatuor nécessitant la scordatura. Ce système de notation n’est bien sûr qu’un repère physique pour l’instrumentiste puisqu’il ne prend pas en compte les notes mais seulement les doigtés. Néanmoins, son avantage est celui de permettre l’écriture en scordatura pour plusieurs instruments à la fois, dans la même pièce.

    Fig. 10 Aria et Corrente n°37, op. 2, 1667, Giovanni Maria Bononcini

    Dans ce quatuor à cordes op. 2 de Giovanni Maria Bononcini (1642-1678), écrit en tablatures, chaque musicien est contraint de lire sa voix et il ne peut en aucun cas avoir une vision harmonique de la partition qu’il est en train de jouer. Ce type de notation semble moins pertinent pour les compositions avec clavier ou avec un autre instrument étranger à la scordatura. D’ailleurs, si des œuvres de Giuseppe Colombi (1635-1694) ou Giovanni Maria Bononcini sont écrites avec tablatures, elles sont toujours destinées aux instruments à cordes seuls ou aux ensembles d’instruments à cordes. En revanche, à la même époque, l’opus 8 de Biagio Marini (déjà évoqué), composé pour un violon avec scordatura et une basse continue, est écrit sur la portée habituelle.

    L’utilisation de la scordatura durant la période baroque semble être très courante ; ses conséquences sont bien sûr techniques mais n’empêchent pas une recherche de timbres et de sonorités. Les compositeurs en font usage en essayant de simplifier son utilisation et en y voyant une façon de varier et de mettre en valeur certaines harmonies. Les interprètes apprennent à l’utiliser à travers les méthodes et traités, comme un moyen efficace de gagner en virtuosité pour certaines pièces du répertoire. Dans une publication de 1713, un rédacteur (Monsieur de L-T !) du Mercure galant évoque le jeu d’un violoniste ayant scordaturé son instrument : « J’ai entendu un de nos illustres preluder sur son violon, de quelque manière qu’il fût accordé, & ne suivre, pour tirer ses sons, d’autre règle que son oreille, & non celle du manche qui se trouvoit alors dérangé. »19 Nous avons là, peut-être, une des premières raisons qui explique l’oubli de la scordatura dans un premier temps et ensuite, son approche devenue plus difficile et contraignante pour les compositeurs et les instrumentistes. Cette raison est celle de l’apparition d’un diapason plus « standardisé », d’une technique de jeu plus structurée, des tempéraments égaux et d’une notation musicale de plus en plus chargée, complexe.

    Alors qu’au XIXᵉ siècle foisonnent éditions musicales et méthodes, seules quelques-unes d’entre elles font état de la pratique de la scordatura. C’est le cas pour la Nouvelle Méthode de la Mécanique Progressive du Jeu du Violon de Bartolomeo Campagnoli (1751-1827) datant de 1824. Campagnoli explique que la scordatura sert à retrouver la sonorité de la viole d’amour. Mais un grand interprète, Niccolò Paganini (1782-1840), continue d’utiliser et de défendre cette technique, comme nous le rappelle Carl Guhr (1787-1848) dans son ouvrage L’Art de jouer du violon de Paganini : « Sa manière d’accorder l’instrument est complètement originale et m’apparaît incompréhensible sous bien des aspects. Parfois, il accorde ses trois cordes les plus aigües un demi-ton plus haut, pendant qu’il laisse le sol comme la note la plus grave de l’instrument. Parfois, il change l’accord en donnant un simple tour à la cheville et il est invariablement confronté à un problème de justesse, mais celle-ci reste stable et précise. (…) Sa manière d’accorder son instrument contient le secret de nombreux de ses effets, de l’enchainement d’accords, de la vibration de l’instrument, tout ce qui d’ordinaire apparaît impossible pour un violoniste » 20 . Cette citation semble indiquer que Paganini était le seul violoniste reconnu à utiliser la scordatura en son temps. Paganini connaît probablement l’utilisation de la scordatura grâce à l’étude de L’Arte de Nuova Modulazione 21, de Pietro Antonio Locatelli (1695-1764), méthode qui mentionne la scordatura et met la technique en application dans des morceaux virtuoses pour violon.

    La scordatura est un procédé dont on fait l’approche seulement à un niveau élevé de pratique musicale, de technique et de compréhension. L’éducation musicale reçue de nos jours nous oblige à être attachés à une échelle sonore, à viser une justesse fixe. Ce que nous lisons sur la partition est automatiquement associé à un doigté, à des réflexes techniques. C’est un frein à l’approche d’une partition avec la scordatura. Si l’édition choisie pour une œuvre opte pour la notation des hauteurs réelles, l’instrumentiste sera perdu dans son approche technique, dans ses réflexes de doigtés. Si la partition est notée avec les sons transposés pour faciliter les doigtés sur la ou les cordes désaccordées, l’instrumentiste perdra ses repères sonores. Autrement dit, si l’on opte pour la première façon, le musicien connaîtra les intervalles et la mélodie qu’il doit entendre mais il doit repenser ses doigtés usuels et changer quelques uns de ses réflexes. S’il utilise la seconde version, les réflexes des doigtés ne sont pas modifiés, en revanche, les notes qu’il lit sur sa partition ne correspondent pas aux notes entendues, un peu à la façon des instruments transpositeurs. Dans ces deux cas, se pose le problème de la justesse car la différente tension des cordes affecte le tempérament de l’instrument et oblige le musicien à renouveler son écoute de façon permanente et à ajuster ses doigts pour réussir à avoir une justesse satisfaisante. Les éditions qui choisissent de publier la pièce sur deux portées afin de faciliter les étapes de compréhension musicale et technique sont fastidieuses à lire, obligeant l’interprète à faire des incessants allers et retours entre les portées.

    Il faudra attendre le XXᵉ siècle et le renouvellement du langage musical pour que la scordatura retrouve une place affirmée dans l’écriture pour instruments à cordes frottées.

    Les XXᵉ et XXIᵉ siècles, écriture contemporaine et problèmes d’interprétation

    Le langage tonal remis en question au XXᵉ siècle, les recherches musicales pour rompre avec ce dernier et le renouvellement des sonorités sont tout autant de facteurs qui ont contribué à recourir de nouveau à la scordatura. Cette dernière, qui peut servir les aspects harmoniques d’un morceau, permet également de modifier l’instrument dans sa tessiture, dans son timbre mais aussi dans sa façon d’être joué. Les compositeurs l’imposent dans leur pièce et font d’elle une condition principale « sine qua non » quand elle est utilisée. Mais qu’en est-il des interprètes qui abordent ces œuvres et cette technique ? Et quel est le comportement de ces mêmes interprètes face à une œuvre où la scordatura est seulement conseillée ? Essayons de répondre à ces questions à travers le regard de différents compositeurs et instrumentistes.

    Sans être exhaustive, la liste des œuvres évoquées dans notre article comporte les œuvres majeures et celles rentrées dans le répertoire. D’autres œuvres existent mais l’usage de la scordatura y est marginal. Indéniablement, du point de vue instrumental, celui qui remet la scordatura au goût du jour en ce début du XXᵉ siècle est Zoltán Kodály (1882-1967). La Sonate pour violoncelle seul opus 8, qui date de 1915, utilise la scordatura pour compléter la nouvelle exploitation du violoncelle que propose le compositeur et ethnomusicologue. En effet, l’instrument est employé sous de nouvelles formes, avec les jeux de cordes frottées à l’archet et des pizzicati en même temps, des percussions réalisées à l’aide de coups d’archet variés, de combinaisons inédites d’harmoniques et autres « inventions » très originales dans le domaine de la technique instrumentale. Tous ces effets sont destinés à évoquer des sonorités et l’esprit des musiques traditionnelles tziganes et hongroises : rappel du cymbalum, de la cornemuse, du tambour et du « verbunkos ». Il y a surtout un passage dans le dernier moment où Kodály utilise des harmoniques et des pizzicatti de main gauche sur les cordes à vide désaccordées. Grâce à ces modes de jeu et à la scordatura, ce passage suggère la sonorité d’un instrument populaire transylvain, similaire au cor des Alpes appelé « tulnic ». L’accord exigé, la-ré-fa#-si (au lieu de la-ré-sol-do), modifie les résonnances de l’instrument et vient mettre en valeur certaines mélodies folkloriques ainsi que la tonalité de si mineur. Le violoncelle se retrouve avec l’accord parfait de la tonalité sur les trois cordes à vide les plus graves, Kodály l’utilise pour écrire des pédales et des ostinatos rythmiques sur la tonique ou la dominante. La scordatura est maintenant mise au service des différents langages employés et s’applique à l’œuvre dans son entier (30 minutes d’exécution). Il ne faut tout de même pas négliger la difficulté supplémentaire que ce nouvel accord apporte à la partition et qui la confine au rang des pages les plus difficiles pour le violoncelle seul.

    Igor Stravinsky (1882-1971) choisit d’utiliser la scordatura dans l’écriture orchestrale pour le pupitre de violoncelles dans sa première édition du Sacre du Printemps. Il demande aux instrumentistes de baisser leur corde de la au sol# pour la réalisation de l’accord final en cordes à vide. Malheureusement, le compositeur a été contraint d’y renoncer car cette scordatura est quasiment impossible à réaliser en l’espace d’une seule mesure et pour l’intégralité des musiciens du pupitre. Mais on comprend l’intention du compositeur de rendre ce dernier accord plus sonore, claquant et violent grâce à la scordatura.

    Fig.11a Accord final du pupitre de violoncelles du Sacre du printemps de Stravinsky, édition de 1913, Boosey & Hawkes.
    Fig.11b Accord final du pupitre de violoncelles du Sacre du printemps de Stravinsky, édition de 1922, Boosey & Hawkes.

    Stravinski utilise la scordatura aussi dans l’Oiseau de feu (1910), où la corde de mi du pupitre des 1ers violons doit être désaccordée d’un ton pour permettre un glissando sur les harmoniques de ré.

    Les effets de la scordatura, totalement assumés, sont maintenant mis au service des différents langages employés. Il est donc très rare que le compositeur laisse à l’interprète le choix de la scordatura. C’est le cas dans le Quatuor pour clarinette et trio à cordes (1993) de Krzysztof Penderecki (né en 1933). La scordatura vise à élargir l’ambitus du violoncelle et à obtenir une note pédale en corde à vide. Mais dans ce premier mouvement, le compositeur laisse le choix à l’interprète : il écrit un « ossia » avec la note désirée si b, note hors de l’ambitus originel de l’instrument. Cela sous-entend que la scordatura est une technique connue et évidente pour le violoncelliste. Dans ce même quatuor, Penderecki écrit au violoncelle une très longue pédale sur la note fa. Le violoncelliste peut choisir alors de désaccorder sa corde de sol au fa, même si le compositeur ne le demande pas. Cette pédale alors jouée sur la corde à vide permettra un son plus profond et plus timbré, plus libre. Le violoncelle aura un accord (la-ré-fa-sib) cohérent avec l’écriture instrumentale et sa place dans la trame sonore de ce quatuor.

    Fig 12. Extrait du Quatuor pour clarinette et trio à cordes de Krzysztof Penderecki

    La scordatura commence à avoir un emploi renouvelé, de nouvelles finalités. Son utilisation peut être générée par des idées « extérieures », importées dans la composition : sciences, particulièrement les mathématiques, poésie, influence d’un univers, d’une culture, gestes et réflexes de l’instrumentiste. Regardons en premier lieu Nomos Alpha24, pièce pour violoncelle seul de Iannis Xénakis (1922-2001) dont la base de l’écriture musicale est une notion mathématique, la théorie des cribles. Le compositeur utilise la scordatura dans une section de son œuvre, imposant de baisser sa corde de do d’une octave. Ce grand intervalle subit par la corde oblige l’utilisation d’une corde en boyau, matériau plus apte que le métal à supporter un tel désaccord. C’est une des requêtes spécifiques précisées sur la première page de la partition par la main même de l’auteur (partition imprimée seulement en fac-similé à sa demande). Un second passage requiert un glissando « à la cheville », comme le montre l’indication sur la partition. Dans le cadre d’un concert, où l’interprète jouerait cette pièce au milieu d’un programme, il se trouve obligé de prévoir un second instrument déjà « préparé ».

    Fig. 13a Extrait de Nomos alpha pour violoncelle de Iannis Xenakis, Ed Boosey&Hawkes
    Fig. 13b Extrait de Nomos alpha pour violoncelle de Iannis Xenakis, Ed Boosey&Hawkes

    Ici, la scordatura n’est pas un artifice technique mais un geste intégré dans le langage musical. Ce langage ne peut pas exister en dehors de la scordatura.

    Intéressons-nous maintenant à la pièce pour violoncelle seul de Luciano Berio (1925-2003), la Sequenza XIV25, inspirée de la culture musicale sri lankaise. Cette pièce est la dernière d’une suite de Sequenzae, chacune écrite pour instrument soliste. L’intention du compositeur est de donner une perception nouvelle de l’instrument employé (ou de la voix) à l’aide de techniques diverses, existantes, modifiées ou même inventées. Ici, la scordatura qui concerne la corde de sol du violoncelle est référencée dans la liste d’instructions qui précède la partition musicale. Le compositeur ne laisse aucun choix au violoncelliste quant à l’emploi du désaccord et ses conséquences musicales, comme le prouve cet extrait : « Il doit être noté qu’il est clairement indiqué sur la partition que le sol # doit être joué en corde à vide. Tous les autres sol# peuvent être joués avec un doigté selon leur contexte. Aucun essai de transposition d’une partie de la partition ne doit être fait. « Tous les sons écrits sont ceux qui doivent être entendus, et par conséquent l’interprète doit trouver une suite de doigtés où la troisième corde (sol) est toujours employée. »21

    Fig. 14 Début de la Sequenza pour violoncelle de Luciano Berio, Ed. Universal

    Pour imiter les sonorités des pratiques musicales sri-lankaises, Berio est obligé d’inventer de nouveaux modes de jeux. Ce début est particulièrement parlant de ce point de vue : il oblige l’instrumentiste à réaliser des percussions sur des hauteurs différentes sur la caisse de résonance du violoncelle avec la main droite en jouant en même temps des pizzicatos de main gauche. Malgré une volonté de précision extrême de la notation, il reste des incohérences qui obligent l’interprète à choisir la façon de faire qui lui semble avoir le rendu sonore le plus proche du modèle sri-lankais. Pour mieux apprécier les différentes interprétations possibles à cause des imprécisions de la notation, nous suggérons de comparer deux versions présentes sur Youtube. Dans la première, Éric Maria Couturier choisit de réaliser les pizzicati de main gauche du début de la pièce en appuyant avec le pouce sur la corde et en réalisant le pincement de la corde avec l’index ou le majeur (passage du début jusqu’à 1’42).

    Dans le deuxième exemple, Benjamin Glorieux réalise les pizzicati uniquement par percussion des doigts de la main gauche sans pincer les cordes.

    Une autre ambiguïté de notation est montrée dans cet exemple :

    Fig. 15 extrait de la Sequenza pour violoncelle de Luciano Berio

    Berio veut exploiter le potentiel de la scordatura en matière de nouveaux sons harmoniques. Le son harmonique ré# existe bel et bien sur la corde de sol accordée sol# mais pas le sol# (qui, à cette hauteur, est la corde à vide). Berio voulait probablement signaler que l’harmonique de ré# est à jouer sur la troisième corde, et dans ce cas on n’entend qu’une seule note, pas deux, comme peut le laisser penser la notation. Le do peut se jouer en même temps en pizzicato de main gauche (noté avec le « + »)

    L’exemple suivant montre l’emploi de la scordatura tout à fait intégré dans l’écriture:

    Fig.16 extrait de la Sequenza pour violoncelle de Luciano Berio

    Dans cet exemple, la nuance demandée, les changements de modes de jeux (arco, pizzicato dit « Bartók », avec percussion de la corde sur la touche) et le rythme rapide ne peuvent être effectués avec un doigté « normal », les résonnances en seraient considérablement amoindries, la vitesse réduite. Avec la scordatura, les sauts d’intervalle et de modes de jeux sont facilités et peuvent être réalisés sans temps de silence. Berio nous montre ici l’exemple d’une nouvelle virtuosité où la scordatura permet de nouveaux effets et génère une nouvelle écriture.

    Comme Berio, Krystof Maratka s’inspire d’un univers musical populaire et s’efforce à faire concorder le langage musical avec l’accord de l’instrument dans sa pièce intitulée Voja Cello pour violoncelle seul. Pour toute la composition, les deux cordes du milieu du violoncelle sont baissées d’un demi-ton. Cette scordatura crée un univers modal issu de l’accord fa #-la-si #-do # (les notes correspondant aux cordes à vide) en favorisant les intervalles qui caractérisent le mode « hongrois » mineur à la base de cette pièce (mode mineur harmonique avec une seconde augmentée supplémentaire entre les 3ᵉ et 4ᵉ degrés). Ici, la scordatura est utilisée plus en lien avec le « modalisme » du répertoire populaire qu’avec la volonté d’avoir un timbre correspondant aux instruments populaires tchèques.

    György Kurtág (1926-) décide lui aussi d’utiliser le désaccord en en faisant un geste intégré dans l’écriture musicale. Ainsi dans l’opus 24, Kafka-Fragmente26, le violoniste doit se désaccorder à l’aide des chevilles pour effectuer des glissandi en cours d’exécution du morceau. Le violon se retrouve ainsi avec une octave de mi à la place de la quinte sol-ré. Ce choix du désaccord est un écho poétique au texte de Franz Kafka utilisé pour la composition de cette œuvre. Il fait référence à une phrase extraite de Préparatifs de noces à la campagne : « Le vrai chemin passe sur une corde qui n’est pas tendue en hauteur mais à même le sol. Elle semble plus destinée à faire trébucher qu’à être foulée. 22 Kurtág utilise la scordatura dans d’autres pièces, comme dans le trio « Varga Balint Ligaturaja » ou dans l’op. 27 n° 2, Double concerto pour piano et violoncelle.

    Une même inspiration poétique est à la base de la pièce pour violoncelle et piano intitulée « Like Ghosts From an Enchanter Fleeing » du compositeur canadien Brian Cherney (1946-). Ici l’accord la-ré-sol #-ré du violoncelle est mélangé aux sonorités de cloche du piano. Les deux cordes les plus graves du violoncelle sont montées d’un demi-ton et respectivement d’un ton. Cela tend les cordes plus que d’habitude, changeant la sonorité du violoncelle. Les effets d’harmoniques en pizzicato sur les cordes désaccordées sont mélangés aux accords du piano, créant des résonnances inédites.

    Henri Dutilleux (1916-2013) emploie la technique de la scordatura dans les Trois Strophes sur le nom de Sacher (1976). Selon lui, le désaccord est une source d’inspiration sonore mais également le moyen d’exploiter une certaine gymnastique intellectuelle 23. Pour faciliter l’approche de cette pièce, l’éditeur opte pour la notation sur deux portées. La première représente les notes que l’on doit entendre, notre indicateur pour la justesse et la « musicalité ». La portée en dessous représente les repères de doigtés, les notes qui seraient entendues si l’on jouait avec l’accord habituel du violoncelle. Cela permet de garder les réflexes de jeu. L’accord utilisé, la-ré-fa#-si b permet un jeu de résonnances très original et une mise en valeur inédite de la série initiale sur laquelle est bâtie la pièce, les notes de l’anagramme musicale du nom « Sacher » (mi-bémol-la-do-si-mi-ré)

    Fig 17 Extrait de Trois Strophes sur le nom de Sacher de Henri Dutilleux, Ed. Eschig

    Avec un accord ayant comme base la sixte et non pas la quinte, l’instrument vibre très différemment qu’avec l’accord ordinaire. Dutilleux exploite admirablement le potentiel sonore et le réservoir d’harmoniques d’un tel accord. Malgré la difficulté technique et musicale de cette pièce, les gestes instrumentaux sont profondément ancrés dans le jeu violoncellistique.

    En dépit des apports bénéfiques au jeu instrumental, des effets divers et variés qu’elle permet sur le plan technique et sonore, la scordatura est souvent assimilée à une notion compliquée et abordée à partir d’un niveau élevé dans la pratique d’un instrument. Son emploi est le plus souvent associé aux compositions instrumentales les plus difficiles. Peut-être est-ce une raison qui justifie la peur des interprètes de s’y confronter. Bien sûr, cette réticence est indissociable du problème de la facture des instruments qui ne supportent pas toujours très bien les différents accords. Cela fait que certains instrumentistes évitent d’utiliser la scordatura. Le travail avec les compositeurs nous a permis de comprendre que la peur de ne pas être joués les empêche de composer avec scordatura. François Pâris explique à propos de son concerto pour violoncelle L’empreinte du cygne (créé en 1997) que le désaccord est un facteur qui peut rebuter l’interprète, car la mise en place est plus compliquée. Mais si le langage est cohérent, la logique apparaît après le franchissement de l’étape laborieuse du déchiffrage. François Pâris utilise une scordatura où il modifie l’accord des cordes avec des intervalles tels que des quarts de ton et des huitièmes de ton, afin de correspondre au tempérament élargi (2,4 au lieu de 2) qu’il emploie régulièrement dans sa musique. Il a choisi cette technique notamment dans un quatuor à cordes 24 où tous les instruments sont en scordatura et dans une pièce pour violon seul 25. François Paris justifie l’emploi de la scordatura pour être en cohérence avec son langage musical et pour éviter d’exploiter toujours les mêmes sonorités dans le traitement des harmoniques naturelles. Même si le déchiffrage prend beaucoup plus de temps et peut s’avérer très contraignant, le désaccord de l’instrument est un gain en termes de sonorité s’il est lié au monde harmonique de la pièce ou s’il est justifié par la recherche de nouvelles résonnances. Pour le cas de L’empreinte du cygne, le mode utilisé est mis en valeur par les cordes à vide, et la scordatura est un élément du langage intrinsèque à la pièce.

    Ayant conscience de la complexité de l’écriture pour instrument désaccordé, les compositeurs s’entourent d’interprètes qui les conseillent et qui, par la profonde connaissance de leur instrument, leur ouvrent de nouvelles perspectives. C’est le cas de quelques-uns des compositeurs cités : Luciano Berio a travaillé avec Rohan de Saram, Henri Dutilleux avec Mstislav Rostropovitch, François Pâris avec Florian Lauridon, Krystof Maratka avec François Salque et Brian Cherney avec António Lysy. On comprend alors l’importance de l’interprète, avant même la genèse d’une pièce. Ces collaborations ont eu lieu tout au long de l’histoire, mais aujourd’hui, et particulièrement quand il s’agit de la scordatura, les qualités individuelles de l’interprète influent intrinsèquement sur la composition d’une œuvre.

    Comme nous l’avons vu, la scordatura est très souvent imposée, mais lorsqu’elle n’est pas requise précisément, l’instrumentiste peut décider de l’utiliser pour mettre en valeur le contenu musical. L’interprète doit contribuer à la transmission de cette pratique existante depuis plusieurs siècles, à la faire redécouvrir et à diffuser tous ses avantages. Il peut aussi corriger, par ses connaissances de l’instrument, les incohérences de la notation.

    Conclusion

    La technique de la scordatura a connu une évolution assez particulière avec une première phase de découverte et de pratique intense, une seconde période où elle se fait absente de la plupart des sources et enfin une remise au goût du jour avec les recherches esthétiques des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Utilisée auparavant de façon implicite, elle devient de nos jours synonyme de complexité, à cause d’une lecture décourageante avec des repères instrumentaux complètement changés et d’une oreille moins habituée à tolérer la transposition. Spéciale donc, la scordatura est néanmoins convaincante pour tous les types d’effets qu’elle permet tant sur la technique même de l’instrument que sur la résonance, les harmoniques, le timbre. Elle mérite donc d’être apprivoisée par les compositeurs et les interprètes. Même si Theodore Russel soutient qu’aucun autre accord ne peut rivaliser avec les possibilités offertes par l’accord en quintes justes 26, l’abandon de la tonalité avec sa structure basée sur cet intervalle ouvre à la scordatura un nouvel horizon. Les interprètes ne doivent pas l’utiliser seulement pour les pièces contemporaines où elle est exigée, ils peuvent aussi l’envisager pour les œuvres des autres époques. Désormais, le travail pour nous, instrumentistes à cordes, sera de la transmettre, de la pratiquer et de convaincre les compositeurs d’en user… et abuser.

    Bibliographie

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    ***Mercure galant, « Dissertation sur la musique Italienne&Françoise » novembre 1713, pages 3-62 (via la base de données Gallica)

    ***The New Groove Dictionnary for Music and Musicians, Londres, ed. Macmillan, 2001

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    ZANETTI Gasparo, Il Scolaro, fac simile, 1645.

    Notes

    1. Tobias HUME, I Am MelancholyMusical Humors, 1605. ↩︎
    2. Alison CRUM et Sonia JACKSON, Play the Viol, Oxford University Press, 1989, p. 110. ↩︎
    3. Antoine FRANCISQUE, Trésor d’Orphée, Paris, 1600 ↩︎
    4. Marin MERSENNE, Harmonie Universelle, Livre Premier des Instrumens, Paris, Pierre Ballard et Sébastien Cramoisy, 1636, p. 93. ↩︎
    5. Pour la 2ᵉ corde, le la devient un , la corde est abaissée d’une quinte, tandis que pour la 3ᵉ corde, le est monté d’une quarte jusqu’au sol. ↩︎
    6. Lionel DE LA LAURENCIE, L’école française de violon de Lully à Viotti, volume 1, Minkoff, 1922, p. 4. ↩︎
    7. Constance FREI, L’arco sonoro: articulation et ornementation : les différentes pratiques d’exécution pour violon en Italie au XVIIᵉ siècle, volume 1, LIM, 2008. ↩︎
    8. Theodore RUSSELL, « The violin scordatura, in The Musical Quarterly, vol. 24, No.1, janvier 1938, Oxford University Press, p. 87. ↩︎
    9. Mentionné dans Arthur Pougin, Le Violon, les violonistes et la musique de violon du XVIe au XVIIIsiècle, Fischbacher, Paris, 1924. ↩︎
    10. On peut retrouver des partitions pour violon ayant pour en-tête « Dans le style de Lolli », par exemple la Sonate pour le violon dans le style de LolliŒuvre II, d’Isidore Bertheaume. ↩︎
    11. Valerie WALDEN, One Hundred Years of Violoncello, Cambridge University Press, 1998. ↩︎
    12. Manuscrits conservés à la Library of Congress, Washington D.C. ↩︎
    13. Mahler, cité par François-René Tranchefort et al., Guide de la musique symphonique, Fayard, 1986, p. 442. ↩︎
    14. Opus 35, 1897. ↩︎
    15. Opus 40, 1897-1898. ↩︎
    16. Béla Bartók (1881-1945), Contrastes pour violon, clarinette et piano (1938), début du troisième mouvement Sebes. ↩︎
    17. Michel CORRETTE, L’École d’Orphée, Méthode de violon dans le goût français et italien, Paris, 1738. ↩︎
    18. Dimitry MARKEVITCH, « Les manuscrits de Kellner et Westphal des suites de Jean-Sébastien Bach pour violoncelle seul »in Revue française de musicologie, tome 55, nᵒ 1, p. 12 à 19, Société française de musicologie, 1969. ↩︎
    19. Mercure galant, novembre 1713, p. 60. ↩︎
    20. Carl GUHR, L’Art de jouer du violon de Paganini, Paris, 1860, p. 5. ↩︎
    21. Pietro Antonio LOCATELLI, L’Arte de nuova modulazione, opus 3 : L’Arte del violino, recueil de 12 concertos pour violon comportant 24 capriccios de haute virtuosité, 1733.  ↩︎
    22. Traduction personnelle réalisée à partir d’un extrait des Perfomance instructions reproduites au début de la partition, Universal. ↩︎
    23. Franz Kafka, Préparatifs de noce à la campagne, Paris, Gallimard, Collection L’imaginaire, 1985. ↩︎
    24. Propos recueillis lors d’un entretien des auteures avec Henri Dutilleux le 8/05/2012. ↩︎
    25. Soleado, commande d’État pour le Quatuor Parisii, 2001-2002. ↩︎
    26. Sombra, 1999. ↩︎
    27. Theodore RUSSELL, « The violin scordatura », in The Musical Quarterly vol. 24 no 1, janvier 1938, Oxford UniversityPress, p. 84 : « none of them ever rivaled it as the standard ». ↩︎
  • Du geste au savoir-faire – La place de la conscience du corps dans l’apprentissage, l’exécution puis la transmission du geste du musicien instrumentiste

    Du geste au savoir-faire – La place de la conscience du corps dans l’apprentissage, l’exécution puis la transmission du geste du musicien instrumentiste

    Le premier instrument du musicien est son corps. C’est par lui que passent les intentions, les émotions qui font de lui un interprète.
    Car avant même d’être en mesure d’interpréter, l’apprentissage du geste musical est primordial. Ce geste, c’est bien sûr d’abord l’ensemble des techniques propres à chaque instrument, à la formation des sons, leur justesse, leur qualité.
    Mais c’est aussi l’intégration du lien corps/mental/son grâce à la juste conscience corporelle. C’est lui qui permet ce passage du geste au savoir-faire, de la contrainte à la liberté d’expression.
    Pourtant on demandera à l’apprenti musicien, dès qu’il aura son instrument dans les mains, de savoir se tenir droit sans tensions, de savoir bouger certaines parties de son corps sans en contracter d’autres, de savoir respirer, de se sentir stable, de gérer ses émotions, son mental…
    Autant de savoir-faire que devra impérativement construire puis maîtriser le musicien s’il veut pouvoir interpréter dans l’excellence…et durer !
    Cependant, tout ce savoir-faire est censé -sans éducation corporelle adaptée- apparaître à mesure de l’apprentissage de la technique instrumentale pure. Le problème est que souvent, rien- ou trop peu -n’apparaît, contraignant le musicien à gérer comme il le peut ses douleurs, ses difficultés techniques, sa mauvaise respiration, son trac… éloignant le plaisir du jeu, voire même contraignant à l’abandon.
    Plus tard, quel impact ce manque d’éducation corporelle aura-t-il sur la technicité du musicien professionnel, sa santé, la qualité du son qu’il produira et sa capacité à interpréter ?
    Enfin, quel impact cela aura-t-il dans l’enseignement et la transmission du geste artistique, où le rapport au corps n’est pas considéré comme un préambule nécessaire, explicité, travaillé en amont sans l’instrument puis avec, et organisé à mesure de l’évolution du musicien ?
    Dans la chaîne pensée (intention musicale)/geste/exécution, pourquoi ce geste est-il trop souvent vu comme une donnée purement technique réservée à l’instrument et non comme la continuité d’une conscience corporelle générale ? Quelles solutions pourrions-nous envisager ? Autant de questions que cet article développe afin d’ouvrir la réflexion et de susciter le débat.

    Le savoir-faire qui nous intéresse ici est celui du geste artistique du musicien. Le geste le plus concret qui soit, celui du corps, le corps en entier, pas simplement la technique des doigtés, de la respiration. Et la question centrale sera celle de la construction de ce savoir-faire, ou comment la pensée et les émotions du musicien peuvent s’épanouir en toute liberté dans la musique grâce à la conscience corporelle.

    Du débutant au musicien interprète confirmé, c’est donc la question de la conscience du corps que je souhaite développer, car au travers elle c’est toute celle du passage du geste que l’on apprend au savoir-faire qui se révèle. C’est ce passage qui est intéressant et problématique, celui de la contrainte à la liberté du geste, à la liberté d’expression.

    Avant de devenir un savoir-faire, jouer d’un instrument de musique est en premier lieu un geste, qui doit être compris, puis qui va se construire, s’étoffer et enfin se personnaliser par la qualité du son et par l’interprétation. Qui va même peut-être un jour se transmettre. Mais avant d’en arriver là, le musicien aura donc nourri le lien corps/cerveau en développant par la répétition des gestes les connexions neurologiques qui construiront peu à peu une mémoire corporelle et enfin un savoir-faire.

    Il ne me semble pas inutile de rappeler que jouer d’un instrument de musique est une des activités humaines les plus complexes neurologiquement parlant. « La musique met en jeu un très grand nombre de processus : l’audition, la mémoire, la planification, le contrôle moteur, la notion de temps et les émotions » 1.

    Cette compréhension, cette construction physique et élaboration mentale passeront nécessairement par un travail corporel. Et plus la conscience du corps sera bonne, plus le travail sera facile, l’apprentissage rapide, et plus la capacité expressive aura de liberté. Or c’est le constat inverse que je fais depuis des années en travaillant avec les élèves instrumentistes du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris ainsi qu’avec des musiciens professionnels : l’impact du manque de conscience corporelle en général, autant dans l’apprentissage, l’exécution que la transmission du savoir-faire.

    Jouer d’un instrument de musique professionnellement, c’est s’exposer, plus que d’autres professions, à des problèmes de santé (les TMS ou troubles musculo-squelettiques, comme les tendinites, les maux de dos, le syndrome du canal carpien, notamment). Les statistiques et les études concernant ce phénomène ne sont pas si nombreuses mais révélatrices, tant pour les musiciens 2 que pour les étudiants 3. Selon la gravité de ces troubles (cf. annexe 1), la liberté du geste technique est plus ou moins impactée. Mémoire et concentration le sont également.
    Forte de ces constats, je m’interroge : doit-on cantonner le rapport au corps à de « simples » questions de tensions musculaires et de justesse de postures ? Ne serait-il pas temps d’établir explicitement dans l’enseignement à tous les niveaux ce lien entre savoir-faire et conscience corporelle et d’en tirer les conséquences ?

    — Pourquoi le savoir-faire du musicien devrait-il apparaître comme par magie sans être explicité en amont de l’apprentissage technique de l’instrument puis organisé à mesure de l’évolution du musicien ? Quel impact cela a-t-il sur l’apprentissage en général ?

    – Quel impact ce manque d’éducation corporelle a-t-il sur la santé du musicien mais aussi sur sa technicité, sur sa qualité de son, sur sa capacité à interpréter ?

    – Quel impact également sur la transmission du geste, l’enseignement ?

    — Quelles solutions pouvons-nous envisager ?

    Bref, s’interroger et réaliser combien la conscience corporelle est centrale dans l’apprentissage du musicien, pour sa santé et pour la qualité même de ses interprétations. Le corps n’est pas cette simple « machine » qu’il faut entraîner, maîtriser, dompter, ce n’est pas un simple « véhicule pour la tête » : il est le vecteur essentiel du discours musical.

    En faire notre meilleur ami, le respecter, l’écouter et l’utiliser au mieux est selon moi fondamental pour tout musicien qui désire s’exprimer avec le plus de liberté et de profondeur possible.

    Quel corps pour quelle musique ?…

    Conscience corporelle et apprentissage du geste

    Quel corps pour quelle musique ? La construction du geste

    Dans l’apprentissage d’un instrument, l’aspect corporel au sens strict est important. Il s’agit déjà de porter l’instrument dans ses bras ou sur soi, de le soutenir ou de savoir rester devant assis ou debout. Il s’agit ensuite de savoir placer les bras, les mains, la tête, les doigts, les pieds, etc., et enfin de pouvoir les bouger pour produire des notes. Sans oublier la partition devant laquelle il faut rester vigilant visuellement et intellectuellement.

    Tout ceci peut s’installer sans problème, mais peut aussi devenir la source de difficultés.

    Or l’importance du nombre de TMS que l’on retrouve chez les musiciens étudiants et professionnels résulte selon moi de l’absence de réponses ou de réponses mal appropriées aux problèmes rencontrés dans cet apprentissage.

    Sans indication ni conscience précises concernant son propre corps, un débutant construit postures et mouvements à l’instrument comme il le peut.

    C’est ainsi qu’il se heurte aux tensions et douleurs face à une tenue ou une posture de base non équilibrée (par exemple un bassin tombant en arrière entraînant l’arrondissement du dos et des épaules), qui provoqueront des tensions et des douleurs lorsque l’on y ajoutera le geste technique (bouger l’archer, lever et bouger les bras sur le clavier, la harpe, souffler dans la flûte, etc.). Ces tensions et douleurs augmenteront elles-mêmes la difficulté à intégrer le geste technique juste et pourront provoquer beaucoup de découragements, voire l’abandon de l’instrument.

    Ce débutant, si rien ne lui est dit, ne sentira pas non plus le lien entre ces défauts de postures, ces tensions, et la qualité du son qu’il produit, élément important du plaisir de jouer et de s’exprimer.

    Donnez un violon à un jeune enfant et demandez-lui de le tenir « correctement ». Ceci signifie que les épaules ne doivent pas monter ou se fermer, que les mâchoires ne se serrent pas, que le bras tenant l’archet ne se crispe pas, laissant sa liberté au poignet qui trouvera le bon angle, que la respiration reste basse et régulière. Ce ne sont que quelques données et pourtant, l’on demandera à un enfant, s’il veut commencer à faire des sons, de comprendre « instinctivement » comment son corps doit être avec l’instrument, sans rien lui expliquer de sa propre mécanique corporelle et de sa propre capacité à ressentir. S’est-on posé la question de la conscience du corps de cet enfant et de sa posture sans l’instrument ? N’est-on pas en train de construire un musicien « à l’envers » ? Car une fois les mauvaises habitudes corporelles prises, les problèmes de tensions, puis de douleurs arriveront et notre jeune violoniste, s’il persiste, mettra souvent des années à les « détricoter » pour (re)trouver sa liberté de jouer sous peine de développer les TMS évoqués.

    La conscience du corps, c’est quoi ?

    Mais qu’entend-on finalement par « conscience du corps » ? C’est la proprioception ou conscience de soi. Les sensations proprioceptives sont regroupées en trois catégories selon leur origine dans l’organisme. Il y a le sens kinesthésique pour la sensation du mouvement, passif ou actif, de la résistance au mouvement, de la pression du poids et de la position des différentes parties du corps, dans tout le squelette, les muscles, les ligaments, les articulations, les tendons, le cartilage et d’autres tissus de la structure porteuse. Il y a la sensibilité vestibulaire pour la sensation de la position dans l’espace provenant de l’oreille interne. Enfin il y a la sensibilité viscérale pour les impressions diverses issues des différents organes internes comme ceux de la digestion et de l’excrétion.

    Des millions de capteurs répartis dans notre corps nous renseignent sur le monde extérieur (exocapteurs) mais aussi sur notre monde intérieur (endocapteurs). Les renseignements enregistrés par le cerveau sous forme de signaux électriques lui permettent de donner les ordres nécessaires à une meilleure adaptation possible aux différents besoins. La position dans l’espace, le placement de tel ou tel segment corporel par rapport aux autres, mais aussi par rapport à l’instrument, la tension ou la détente, l’état des articulations, les informations internes (chaud, froid, pression, respiration, etc.), tout cela est la proprioception 4.

    C’est donc elle qui informe le cerveau dans la construction du geste, de la posture. Une faible ou une mauvaise qualité de cette proprioception générera une faible ou une mauvaise qualité de l’information, un mauvais geste, une mauvaise posture 5.

    Avoir conscience de son propre corps dans l’axe détendu permettra, lorsque l’on « ajoutera » l’instrument, de mieux comprendre comment le rester afin de ne pas créer de tensions inutiles. Comprendre ce que signifie avoir les épaules basses et les bras détendus avant que ne vienne l’instrument afin de les conserver après. Sentir ce qu’est et comment marche la respiration avant de pouvoir l’utiliser pour produire des sons.

    C’est en cela que je me demande si l’on ne forme pas les musiciens « à l’envers », en leur demandant de réaliser après ce qu’ils devraient savoir avant. Car il est beaucoup plus difficile de comprendre et d’équilibrer son corps avec son instrument que sans. Et faute d’aide, le musicien va persister dans cette erreur, porte ouverte aux douleurs, antichambre de pathologies plus ou moins graves comme les tendinites, kystes, syndrome du canal carpien et autres hernies cervicales.

    La proprioception au service de la liberté musculaire

    Des sensations proprioceptives développées vont donc permettre d’établir une posture « juste ». Cette question est avant tout celle de la liberté musculaire et non celle d’instaurer une posture pré-établie et identique pour tous. Liberté musculaire signifie liberté des muscles de mouvement, ceux dont on se sert pour jouer, et utilisation des muscles de maintien pour tenir sa posture sans fatigue. Une posture mal comprise est celle qui utilise les muscles de mouvement pour la tenir, au détriment de la liberté de jeu et de l’aisance technique.

    L’important est d’avoir conscience de l’utilisation de la totalité de son propre corps dans le jeu, pas seulement conscience des actionneurs (mains, bouche, pieds, etc.). Dans cette optique, finalement pourquoi ne pas jouer « tordu » si l’on produit quelque chose de très beau ? C’est tout à fait possible, à la condition d’en avoir conscience, de jouer avec tout son corps et de faire fonctionner les actionneurs avec le moins de fatigue possible afin de ne pas engendrer de pathologie à long terme. Ceci demande encore une fois d’avoir conscience de la totalité de son corps et de sentir le lien entre toutes les différentes parties, comme lorsqu’on joue un accord de musique en entendant bien toutes les notes ensemble, sans les dissocier ou en n’en entendant sonner que certaines. Une bonne conscience du corps permet au musicien de « s’accorder » lui-même, comme il sait accorder son instrument.

    Impact de la conscience du corps sur la santé et le jeu du musicien professionnel

    Sur la santé

    Nous venons de voir combien le manque de conscience corporelle est un frein à la compréhension puis à l’exécution des gestes techniques de base puis à leur progression. Elle sera aussi génératrice de tensions et de douleurs qui risqueront d’amener le débutant à arrêter son instrument.

    Mais qu’en est-il de ceux qui poursuivent ? Jouer de la musique n’est évidemment pas qu’une longue suite de contraintes physiques et intellectuelles (comme pourrait le laisser croire cet article depuis le départ) ! La joie de pouvoir s’exprimer en musique est le premier moteur de la persévérance des étudiants musiciens. Cependant, avec la capacité à s’exprimer, la conscience du corps ne se développe pas forcément, ou alors il s’agit plutôt de la conscience des gestes purement techniques (doigtés, vélocité, contrôle respiratoire, etc.) ou d’une conscience liée aux tensions et douleurs qui perturbent le travail. Le corps alors se rappelle aux étudiants.

    La conscience du corps que l’on aura développée sera alors surtout synonyme de problèmes à résoudre et non pas d’allié à utiliser. Lorsqu’un musicien me demande des exercices pour détendre telle ou telle zone musculaire, nous cherchons ensemble comment il a pu « fabriquer » cette tension. Vient-elle d’une mauvaise posture, d’une mauvaise respiration, d’une fatigue musculaire liée à un trop long temps de jeu, d’un problème physiologique (un problème viscéral, par exemple, pourra engendrer une tension dorsale), voire d’un problème psychologique (tension mentale générant une tension corporelle) ?

    Trop souvent cette recherche n’est pas faite seule en amont par le musicien, car la douleur est comme intégrée à la pratique musicale 6, « c’est normal d’avoir mal lorsqu’on joue », ai-je trop souvent entendu. Non, cela n’est pas « normal », c’est le signe d’un déséquilibre et il sera beaucoup plus sain de le résoudre plutôt que de simplement chercher à en traiter les conséquences que seront les TMS à différents stades (cf. annexe 1).

    C’est ici qu’intervient la volonté. Il va de soi que c’est une chose positive. Pourtant, concernant le musicien, elle peut devenir une arme contre lui-même. En effet, malgré sa mauvaise posture, l’étudiant volontaire continue tout de même à travailler et passe outre les douleurs. Non seulement celles-ci vont persister, mais plus grave, des pathologies (que nous avons déjà évoquées comme les tendinites, mais aussi les doigts à ressaut, l’arthrite, voire la dystonie de fonction, etc., la liste est malheureusement longue !) pourront s’installer 7.

    Nous trouvons normal que, depuis toujours, un maître artisan montre à son apprenti comment placer son corps et bien utiliser son poids, son souffle afin de lui apprendre « le bon geste », et qu’une tension dans cette exécution soit synonyme d’erreur dans le résultat. Pareillement chez les sportifs de haut niveau. On en est loin chez les musiciens, où tensions et douleurs sont presque considérées comme inévitables (voire souhaitables si l’on veut considérer que l’on a « bien travaillé » !). Les pathologies seront donc une conséquence importante du manque de conscience corporelle.

    Il serait certainement intéressant de faire un état des lieux des problèmes corporels et de tous les syndromes de surmenage rencontrés par les étudiants instrumentistes de niveaux supérieurs (CNSM et CNR). Ceci pourrait être pertinent pour l’éventuel établissement de démarches de prévention et d’éducation en amont.

    Je me souviens, en stage, de ce violoncelliste avec un kyste au poignet droit de la taille d’une balle de golf, qui, n’ayant trouvé aucune solution avec son professeur, n’avait pu que se tourner vers les médecins et se retrouvait très angoissé à l’idée d’une probable opération. Fort heureusement (mais cela ne fonctionne pas toujours ainsi !), un travail sur la posture a pu faire dégonfler le kyste en trois jours. Ou cette guitariste présentant les premiers symptômes d’une dystonie de fonction, n’osant en parler à son professeur, mais heureusement prise à temps, et toutes ces tendinites aux poignets, coudes, épaules, les hernies brachiales, les lumbagos, etc.

    Au-delà des questions purement musicales, c’est celle de la santé des musiciens qui est bien en jeu au travers de cet aspect de la conscience du corps.

    Sur le jeu du musicien et la qualité du son

    Ici ce sont des qualités du son et de l’interprétation dont il faut parler. Tensions, douleurs, pathologies perturbent évidemment la liberté de jeu et donc la qualité du son. Mais en dehors de ces problèmes, et malheureusement moins connu, il existe un rapport entre la qualité du sens proprioceptif et la qualité du son.

    Le poids à donner à un archet, la pression sur le clavier, les cordes, la gestion de la pression respiratoire, etc., tout cela dépend de la proprioception. La développer, c’est augmenter les connexions neurologiques entre le cerveau et les muscles, les articulations. C’est également augmenter le libre passage de l’onde sonore dans son corps et donc l’écoute corporelle (par les os, les muscles…) qui va de pair avec l’écoute purement auditive. Plus un musicien « entend » avec son corps, plus son cerveau peut ajuster rapidement et qualitativement le son qu’il recherche.

    Mais qu’est-ce que cette écoute corporelle ?

    Nous savons naturellement que nous entendons grâce à notre ouïe. Lorsque l’onde sonore pénètre dans le pavillon de l’oreille, elle passe dans le conduit auditif jusqu’au tympan qu’elle met en vibration. « …(Ces vibrations ébranleront)… la chaine des osselets qui ébranleront à leur tour la membrane de la fenêtre ovale qui transmet la vibration au liquide contenu dans l’oreille interne. Ce liquide, poussé le long de deux canaux dans la cochlée, crée des turbulences qui déforment les cellules sensorielles et tirent sur leurs cils. Ceci déclenche un signal électrique qui est transmis au cerveau par le biais du nerf auditif. Alors le cerveau réceptionne les sons et leur donne un sens » 8.

    Mais cette onde sonore passe également au travers de notre corps comme au travers de n’importe quelle autre structure, matière.

    Rappelons au passage que la vitesse de propagation du son (ou célérité) dépend de la nature, de la température et de la pression du milieu 9. À une température de 20°, la célérité du son dans l’air est de 334 mètres/seconde. Dans de l’eau, elle est de 1450 m/s, dans du bois de 1000 à 4000 m/s (selon la composition) ou dans de l’acier à 050 m/s.

    Dans le corps, la transmission des ondes sonores se fait également par les os (os du crâne, os temporaux, de la face, les vertèbres), par la peau, ainsi que par toutes les structures du corps, en particulier les molécules d’eau qui composent ce dernier à 70 %.

    L’ostéophonie (ou « conduction osseuse », désignant le phénomène de propagation du son jusqu’à l’oreille interne via les os du crâne), utilise à présent ce phénomène pour développer de nouveaux moyens d’écoute de loisir, ou comme appareils d’aide auditive.

    L’intérêt de cette écoute est que le son arrive directement à la cochlée, sans avoir besoin du « long » chemin précédent (formidable alternative en cas de dysfonctionnement du tympan, des osselets, etc.), rendant le son très net.

    Ce qui nous intéressera ici, c’est que plus le corps sera détendu, plus les structures « molles » seront relaxées, plus l’onde sonore se propagera rapidement jusqu’aux os, la cochlée puis jusqu’au cerveau. Cette écoute intérieure (que font la plupart du temps inconsciemment les musiciens) leur permet d’ajuster immédiatement la production du son (justesse, intensité, profondeur, etc.) en fonction de ce qu’ils souhaitent obtenir.

    L’écoute corporelle sera donc cette capacité à utiliser consciemment cette propagation du son dans le corps afin d’affiner la qualité du son produit.

    Lorsqu’un instrumentiste joue, ce phénomène n’est pas conscient la plupart du temps. Bien sûr, dès que l’instrument est en contact avec le corps, le musicien peut sentir les vibrations (dents, mâchoires, jambes, etc.), mais, dans le cadre de mon travail, j’ai rencontré très peu de musiciens utilisant consciemment ce phénomène pour développer la qualité de leur son.

    En effet, pour le développer, il faut comprendre et sentir le rôle de la détente musculaire dans cette propagation sonore intérieure. Un muscle détendu permet une meilleure transmission de l’onde sonore et inversement. Un musicien qui aura détendu, échauffé son corps, et ainsi développé une meilleure proprioception, « entendra » plus pleinement les sons et saura mieux en ajuster la production et la qualité.

    Cette écoute corporelle est aussi un très bon moyen de pallier le manque d’audition aérienne par le tympan en cas de trop fort niveau sonore autour du musicien (en orchestre notamment), ce qui lui permettra de ne pas forcer en jouant plus fort pour chercher à s’entendre !

    Mon travail auprès des musiciens consiste, en partie, à développer les pratiques d’échauffements musculaires et articulaires. Non seulement celles-ci aident à la prévention des TMS, comme nous le soulignions dans la partie sur la santé du musicien, mais elles modifient aussi la qualité du son en augmentant la qualité de la proprioception. En détendant les muscles, le corps en général, l’onde sonore se propage mieux, l’écoute corporelle est meilleure, et surtout consciente.

    Considérant qu’il y avait là un intéressant champ d’exploration, j’ai commencé à mettre en place un protocole de travail pour développer l’écoute corporelle, et ceci à l’aide de bouchons auditifs.

    Beaucoup d’instrumentistes n’aiment pas jouer avec les bouchons auditifs car, disent-ils, « ils ne s’entendent plus »10. Ce qui est révélateur du manque de conscience de l’écoute corporelle.

    Mais pour un musicien d’orchestre, l’intensité sonore autour de lui pourra avoir plusieurs conséquences :

    Détérioration de l’appareil auditif (perte auditive, acouphènes, etc)

    Difficulté à entendre son propre jeu et à l’améliorer rapidement et qualitativement

    Jeu forcé afin d’arriver à s’entendre, ce qui peut provoquer de la fatigue corporelle et auditive supplémentaire

    Or, expérimenter le jeu avec les bouchons permet d’obtenir quatre résultats :

    • la protection de l’appareil auditif
    • le développement de l’écoute corporelle (comment on entend avec son corps et comment l’affiner)
    • l’équilibrage de son jeu
    • l’amélioration de la qualité du son

    L’écoute intérieure permet au musicien d’orchestre de développer une écoute corporelle en complément de l’écoute auditive et lui permet de s’entendre intérieurement même lorsque les sons autour de lui masquent plus ou moins le sien.

    Cette prise de conscience de l’écoute corporelle révélera combien l’augmentation de la proprioception va de pair avec l’augmentation de l’écoute intérieure et donc d’un ajustement beaucoup plus fin et rapide du son, de l’amélioration de la qualité, mais aussi de l’augmentation du plaisir d’entendre.

    Plus le corps est disponible, mieux il « entend ».

    Pour illustrer cela, voici un travail effectué avec les bouchons auprès d’une violoniste (d’orchestre) et de plusieurs saxophonistes.

    Protocole de base de travail avec les bouchons auditifs :

    Le musicien, sans échauffement aucun, est invité à produire un bourdonnement vocal, sans puis avec bouchons, en étant attentif à chaque fois à la propagation de la vibration dans son corps. Puis il lui est demandé de faire des sons filés avec son instrument, et enfin de jouer un morceau d’une à deux minutes, toujours sans bouchons puis avec bouchons. À ses côtés, une personne note la qualité et l’amplitude du son produit par le musicien (celui-ci peut faire la même chose seul en s’enregistrant). À ce niveau, il était noté à chaque fois qu’avec les bouchons l’instrumentiste jouait plus fort pour s’entendre (donc créera plus de fatigue à terme).

    Puis un protocole d’échauffement et d’augmentation de la proprioception par auto-massage et étirements sera fait sur tout le corps.

    Le musicien est ensuite invité à rejouer son morceau avec puis sans bouchons et d’observer, avec l’aide de l’auditeur témoin (ou de son enregistrement), la différence avec le jeu sans échauffement.

    Le violon et le saxophone sont deux instruments qui touchent la face de l’instrumentiste, c’est pourquoi les ondes sonores se propagent bien dans les os de la mâchoire et du crâne. À chaque fois nous avons pu constater, suite à l’échauffement, un son plus dense, plus plein, ainsi que plus de facilités et de plaisir pour l’instrumentiste. Celui-ci a su également réduire l’intensité du son et ne pas forcer avec les bouchons.

    L’augmentation de la proprioception a donc été bénéfique au développement de l’écoute corporelle, elle-même propice à l’amélioration de la qualité du son et à la liberté du geste.

    Impact de la conscience du corps sur la transmission du geste

    Un professeur ayant naturellement une bonne conscience du corps aura plus de facilités à aider ses élèves sur toutes les questions touchant la proprioception.

    Cependant elle peut ne pas être suffisante dans la transmission des techniques musicales ou lorsque de « mauvaises habitudes » corporelles se sont installées depuis longtemps chez l’élève. Telle professeure de flûte me disait en parlant d’une élève : « Je lui répète tout le temps de baisser les épaules, mais ça ne marche pas ! ».
    Si cette professeure (et tant d’autres car ces problèmes sont courants) avait appris elle-même que la position des épaules dépend avant tout de celle du bassin, elle aurait trouvé un début de solution. C’est pourquoi il me semble qu’une formation anatomique de base et adaptée à la formation musicale pourrait soutenir efficacement les enseignants se trouvant devant ces problématiques.

    De plus, chaque musicien est unique. Ce geste technique qui a fonctionné pour le professeur ne fonctionnera pas forcément pour l’élève. La bonne conscience de la proprioception du professeur l’aidera à ne pas « calquer » sur son élève ses propres solutions mais l’aidera plutôt à trouver les siennes.

    Quelles solutions ?

    J’ai bien conscience que parler du développement de la proprioception dans l’apprentissage d’un instrument puis dans la pratique professionnelle est une forme de bouleversement dans les méthodes d’enseignement et notre rapport à la musique.

    Faut-il pour autant l’ignorer ?

    Comme nous venons de le voir, c’est en premier lieu une question touchant la santé des musiciens. Mais c’est aussi celle de leur liberté de geste et de qualité de son, bref de la qualité de leur savoir-faire.

    Former les enseignants

    Comme nous l’avons vu, c’est dès le départ de l’apprentissage qu’un enfant a besoin de cette conscience pour progresser. Mais un musicien en aura besoin toute sa vie.

    Même à un haut niveau, les enseignants gagneraient à intégrer une formation dans ce domaine.

    Mais avant même toute formation ou application de techniques, la simple connaissance du rapport entre conscience du corps, qualité du geste et qualité du son est primordiale. Développer cette prise de conscience est déjà, me semble-t-il, un premier pas très important.

    Un pas qu’a effectué depuis plusieurs années déjà le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en ouvrant une option validante en « préparation physique et mentale » dans laquelle j’ai le plaisir et le privilège d’enseigner. Sans doute faudrait-il à présent développer plus encore cela dans les conservatoires de régions, départementaux, les écoles de musique. Et pourquoi pas dans les formations au C.A.

    Mon propos étant d’ouvrir (j’espère !) le débat sur ces questions, je me dois de proposer quelques pistes de contenus qui pourraient être intégrés à l’enseignement musical ainsi qu’à la pratique en générale :

    notions d’anatomie, techniques d’échauffement qui stimulent la proprioception et préviennent les problèmes musculaires et articulaires, techniques de travail respiratoire, à la fois pour mieux gérer la respiration des instrumentistes à vent, mais aussi pour apprendre à gérer les émotions, enfin, techniques de détente et de récupération après le travail à l’instrument.

    Conclusion

    Nous venons de voir la nécessité de la conscience corporelle dans l’apprentissage, l’exécution puis la transmission du geste artistique.

    J’ai tenté de montrer combien ce manque de conscience avait de répercussions, autant pour les musiciens que pour les enseignants, et combien l’enseignement gagnerait à s’étoffer d’une formation à cette dimension corporelle.

    Il me semble qu’une des raisons de la rare prise en compte du travail corporel dans l’apprentissage musical en général est que ce rapport au corps est la plupart du temps considéré sous le seul aspect fonctionnel ou thérapeutique. On s’occupe de son corps lorsqu’il a un problème, on y pense lorsqu’il se rappelle à nous par la douleur.

    Or, le travail corporel et la prise de conscience corporelle vont beaucoup plus loin que la seule gestion de la douleur ou du travail postural.

    Le développement de la proprioception construit plus efficacement le geste, alerte le musicien de ses tensions avant qu’elles ne deviennent pathologiques et lui permet de trouver son équilibre interne. Elle l’aide à entendre et à développer le son, elle le libère dans son expression.

    Et dans cette expression même, les recherches récentes des neurosciences 11 ont montré explicitement le rapport entre pensée du mouvement et mouvement, et comment la qualité de ce dernier augmentait lorsque les connexions avec le cerveau avaient été développées par la conscience corporelle.

    Penser un geste, voire une sensation, c’est activer ses réseaux neurologiques. Et cette pensée sera d’autant plus précise que la proprioception sera élevée. Ce sera alors un formidable potentiel pour le travail en visualisation intérieure qui aidera le musicien à développer ses gestes, sa qualité de son et même la mémoire de sa partition (80 % de la mémoire instrumentale est corporelle !).

    Quel bonheur lorsque nous entendons une interprétation qui nous touche et nous communique une émotion.

    Or ce son, s’il est aussi une pensée, une intention, est d’abord une onde, fabriquée par un geste, un souffle, un corps lui aussi habité. Dès l’instant où la connexion cerveau/corps est peu ou mal activée à cause d’une faible proprioception, la musique restera désincarnée, littéralement sans corps !

    C’est la conscience du corps qui fera qu’une note deviendra un son véhicule d’émotion. Ne pas jouer qu’en notes, mais aussi en sons, c’est-à-dire avec tout ce que l’on est, corps inclus.

    Habiter son corps pour habiter le son.

    Du geste au savoir-faire en passant par le savoir-être ?..

    Annexes

    Annexe 1 – Sévérité des troubles classés sur une échelle à 5 niveaux

    Niveau 1 : Douleurs lors du jeu sur un site unique. Cette douleur survient habituellement plutôt occasionnellement et la douleur cesse lorsque le musicien arrête sa pratique.

    Niveau 2 : Douleurs lors du jeu sur plusieurs sites anatomiques. Parfois diminution du contrôle de la coordination. Présence de signes physiques mineurs. Absence de retentissement pour les autres utilisations de la main.

    Niveau 3 : Douleurs persistantes même à distance du jeu instrumental, l’utilisation de la main dans d’autres circonstances entraine désormais la douleur. Éventuellement perte de coordination ou de force, perte de performance liée à la diminution de l’agilité et de la vitesse, perte du contrôle (perte de la précision, maladresse). Présence de signes physiques avec sensibilité et douleurs persistantes du membre supérieur. Diminution des performances pour les étudiants, difficultés pour les musiciens d’orchestres ou concertistes en cas de charges de travail importantes.

    Niveau 4 : Douleurs persistantes au repos. La douleur est présente pour la plupart des utilisations de la main (écrire, conduire, activités ménagères, habillage, coiffure), mais ces activités sont maintenues tant que la douleur est supportée. Habituellement diminution de fonction musculaire (diminution de la précision, perte de contrôle). Signes physiques prononcés au niveau des muscles et des ligaments.

    Niveau 5 : On retrouve les signes du niveau 4, avec sévérité accrue. Perte de capacité d’utilisation de la main du fait de la sévérité de la douleur handicapante et diminution accrue du contrôle.

    In Médecine des arts, 2008, n° 41 d’après classification selon Fry

    Annexe 2 – Témoignage

    Pour soutenir mon propos, voici le texte d’un des élèves du Conservatoire national supérieur de musique de Paris ayant suivi durant une année le cours « Préparation physique et mentale ». Cet écrit est demandé à tous les élèves afin de valider l’option. Celui-ci me semble particulièrement remarquable comme témoignage et pertinent concernant notre sujet. Ce musicien, que je remercie de sa participation, a souhaité rester anonyme.

    « Nombre de musiciens, amateurs comme professionnels, ont déjà rencontré au cours de leur carrière des problèmes physiques ou psychiques, liés à la tension, à la gestion des émotions, à l’investissement dans la musique, etc. Mais à la différence des sportifs, il est beaucoup plus délicat d’aborder le sujet quand on est musicien ; une blessure au sport est considérée comme un passage quasi obligé, lié aux risques du métier, alors qu’une « blessure » de musicien est trop souvent considérée comme le résultat d’une technique approximative ou d’un niveau musical médiocre. Il faut dire que la vision d’un artiste désincarné – au sens littéral du terme –, qui fait fi de son enveloppe charnelle pour la transcender, au service d’un idéal supérieur et presque mystique qu’est l’Art, est encore généralement répandue dans l’opinion commune comme chez certains professionnels du milieu artistique. Autant dire que ces questions liées à l’aspect physique et mental du musicien ont pendant longtemps reçu peu de considération, quand elles n’ont pas été purement et simplement dédaignées ou méprisées.

    Or l’outil de travail du musicien réside bien dans l’entité de son corps, et dans l’harmonieuse coordination de ses membres, depuis la conception du geste jusqu’à sa réalisation, dans la relation entre mental et physique. C’est dire si les enjeux soulevés par cette option « Préparation physique et mentale du musicien » me paraissent déterminants dans la formation et le cursus d’un musicien, et particulièrement pour celui qui aspire à y consacrer l’essentiel de sa vie : prévention des risques liés à la pratique instrumentale, modification et amélioration de cette pratique, enfin pédagogiquement par l’enseignement et la transmission.

    Prévenir: entendre ce que dit son corps, prendre conscience du geste musical

    De fait, peu d’apprentis musiciens ont conscience de leur geste musical ; la spontanéité du geste est souvent préférée à une relation trop intellectualisée à son instrument. Certains musiciens ne se sont jamais posé la question de la gestion corporelle dans leur pratique mais sont pour autant d’excellents artistes ; cela ne signifie pas néanmoins que leur jeu est viable à long terme et qu’il n’est pas susceptible d’être amélioré. À l’inverse, certains ont été confrontés à la question, directement ou indirectement, volontairement ou involontairement, parfois à la suite d’un problème physique ou psychologique : en étant réceptifs à ces enjeux, ils ont pu améliorer un ou plusieurs aspects de leur pratique (aspect technique mais aussi maîtrise physiologique, contrôle des émotions…). Trop souvent, on n’écoute son corps que quand il se manifeste douloureusement et qu’il génère inconfort ou souffrance.

    Cet enseignement « Préparation physique et mentale du musicien », en apportant un recul sur sa propre pratique et en la conscientisant, m’a permis de mieux connaître mon fonctionnement physique et mental, et de mieux me connaître moi-même. C’est seulement en prenant conscience de ses limites, mais aussi de ses atouts, qu’il est possible de corriger, d’améliorer ou de perfectionner tel ou tel point. On apprend ainsi à cultiver la détente – et même au-delà de la pratique musicale, dans sa vie quotidienne –, à prévenir d’éventuelles tensions, à cultiver un équilibre de vie favorable à un parcours musical épanoui (sommeil, temps de repos, activités sportives ou de loisirs, etc.). Il est bon de rappeler que l’apprentissage musical ne s’inscrit pas dans une logique de rentabilité ni de rationalité économique, et rester des heures à travailler son instrument peut s’avérer bien moins efficace qu’un emploi du temps équilibré qui prend en compte la dimension mentale et corporelle.

    En prenant conscience de son geste musical, il est possible de maîtriser une partie des émotions et de contrôler le « stress » que tout musicien a pu un jour éprouver, avant, pendant ou après une prestation publique. Cet enseignement m’a également rappelé l’importance de l’individualité des parcours musicaux : chaque musicien a son propre parcours, son propre passé/vécu (certains sont issus d’une famille de musiciens, d’autres non ; certains se sont tournés vers la musique par choix résolu, d’autres par nécessité ou peut-être par contrainte etc.), et son propre tempérament (deux personnes ne réagiront pas de la même façon dans une même situation donnée). Il n’y a donc pas de posture universelle, applicable partout et tout le temps à tous les musiciens, d’où la nécessité d’un véritable travail sur soi, individualisé.

    On peut légitimement regretter que ce type d’enseignement ne soit dispensé qu’au niveau supérieur et non dans les autres niveaux de conservatoires. Il serait en effet profitable que les questions physiques liées à la pratique musicale soient abordées le plus tôt possible dans les cursus instrumentaux, a fortiori au sein d’institutions pré-professionnalisantes comme les conservatoires de région en France, pour faire en sorte de coordonner tout geste musical à l’activité corporelle et de conscientiser dès le début des cursus le geste musical, en introduisant la conscience de l’implication du corps dans le jeu musical, ceci afin d’éviter bien des désagréments plus tard ou même des douleurs qui résulteraient d’une mauvaise pratique répétée. Ce serait de toute évidence un gain de temps, et surtout plus performant techniquement et musicalement ; nombre de musiciens se sont d’ailleurs vus contraints de renoncer à leurs ambitions musicales suite à des problèmes physiques ou psychologiques (douleurs et tensions, mais aussi difficultés de concentration, « stress paralysant »).

    L’enjeu d’un tel enseignement est bien sûr de « s’économiser » physiquement pendant le temps de jeu et d’assurer une meilleure récupération après l’effort exigé par le travail musical, mais aussi d’optimiser son temps de travail et son potentiel technique et musical. Prendre conscience du geste musical permet aussi de travailler plus longtemps, de meilleure manière, et de développer sa virtuosité dans de bonnes conditions, sans contrainte physique exagérée.

    Nos modes de vie contemporains (et la fougue de la jeunesse !), par le besoin de faire toujours plus et plus vite, ne sont pas particulièrement favorables aux exigences de la pratique musicale : réduction du sommeil, sollicitations des sens accrues (visuels, auditifs, avec l’informatique, la généralisation des moyens de communication…), « dilution » de la concentration. Notre rapport au temps a profondément évolué : c’est pourquoi l’attention au corps du musicien, loin d’être une perte de temps, nous apprend également à nous poser et à cultiver une présence dans la musique que l’on interprète. Face à une vie fortement centrifuge, il est apaisant de cultiver cette force centripète par un mental centré, par une « densification » intérieure et par un ancrage dans la musique (le côté répétitif du travail musical pouvant conduire à jouer de manière aseptisée, mécanique, « sans âme »).

    Progresser

    L’option « Préparation physique et mentale du musicien » m’a appris avant tout à prendre conscience de chaque geste musical, à relier les aspects physique et mental, en « mettant de la conscience dans le corps », ce qui facilite la gestion et l’appréhension de certaines de mes émotions (stress notamment). J’ai appris à davantage « écouter mon corps », à identifier certaines sources de tensions, et cultiver la détente pendant mon jeu musical –et donc à moins me fatiguer en travaillant. Bien sûr ce travail est une expérience de longue haleine, toujours perfectible et sans cesse à cultiver, mais il est possible d’en récolter certains fruits très rapidement.

    Cet atelier permet de modifier son comportement, avant, pendant et après le jeu, notamment pour des échéances importantes (concerts, examens, concours). On en mesure naturellement les bienfaits dans la vie quotidienne. De manière générale, cultiver une « présence physique » permet de gagner en souplesse et en agilité, de mieux appréhender son stress et de canaliser sa nervosité ; cette conscience du corps permet un réel ancrage, une présence et une disponibilité qui permettent de laisser libre cours à l’expression musicale.

    Transmettre : enseigner, éduquer

    L’aspect corporel est déterminant, car la plupart des musiciens seront un jour à leur tour des pédagogues, d’où l’importance de former des musiciens qui auront un rôle de transmission par la pédagogie. Cet aspect est malheureusement rarement intégré dans la pédagogie et beaucoup de professeurs sont désarmés face à ces problèmes pourtant indissociables de toute pratique musicale. Ces pédagogues auront la responsabilité de l’éducation musicale (et plus largement de l’épanouissement humain) de nombreux jeunes musiciens, qui, pour certains d’entre eux, devront renoncer à y consacrer leur vie pour ces raisons. Certains jeunes musiciens trouvent d’emblée, de manière intuitive, une certaine coordination de leurs gestes ; mais d’autres auront besoin d’avoir un professeur sensible à ces questions pour pouvoir progresser et laisser leur potentiel artistique s’épanouir.

    En formant les musiciens d’aujourd’hui et en leur faisant prendre conscience du fonctionnement corporel et mental de la pratique musicale, ils seront à même de transmettre cette pédagogie de l’incarnation du jeu musical, d’améliorer de nombreux aspects musicaux et techniques dans le jeu d’un élève et de prodiguer des conseils quant à la gestion de l’appréhension de se produire en public.

    Il faut surtout avoir conscience que le « mode de fonctionnement » d’un individu – aussi excellent interprète soit-il – ne peut être reproduit à l’identique ni calqué ; certains interprètes ont parfois tendance à inculquer à leurs élèves leurs propres schèmes de fonctionnement, leurs propres habitudes de jeu, qu’ils ont certes pu éprouver et intégrer convenablement – et ont travaillé pour l’intégrer –, mais qui ne fonctionnent pas nécessairement chez un autre individu ; une pédagogie musicale efficace ne peut se fonder sur le systématisme ni sur le mimétisme.

    Conclusion

    Cet enseignement m’a appris à véritablement prendre conscience de mon corps et à identifier les multiples signaux qu’il m’envoie. Cette sensibilisation me permet bien sûr de prendre conscience des problèmes afférents au jeu musical, mais porte ses fruits bien au-delà du travail instrumental, dans la vie quotidienne. J’ai très vite éprouvé de nouvelles sensations musicales, ce qui m’a amené à repenser certains aspects de mon jeu musical. Bien sûr, il est nécessaire de retravailler sur le long terme certains gestes profondément intégrés, car sans cesse répétés.

    En étant à l’écoute de son propre fonctionnement corporel et mental, il est possible, par un travail sur soi, de corriger certains aspects de sa technique musicale et de prévenir d’éventuelles tensions. Par un travail approprié sur les différents paramètres corporels du jeu musical, on apprend à gérer certaines situations de stress et à maîtriser certaines émotions, et à transformer peu à peu un stress handicapant en un atout du jeu instrumental. En devenant réceptif à son fonctionnement corporel, on éprouve un plaisir décuplé à pratiquer son instrument.

    Cet atelier peut permettre en tout cas à chaque musicien de développer les conditions favorables pour que s’accomplisse pleinement son potentiel musical et de véritablement incarner la musique qu’il recrée en tant qu’interprète. »

    Bibliographie

    ZATORRE Robert

    2014, co-directeur du Laboratoire International de Recherche sur le Cerveau, la Musique et le Son (BRAMS) in Publications Université McGill-Canada

    DEBES I., SCHNEIDER M.P, MALCHAIRE J.

    2003 – Les troubles de santé des musiciens – In Médecine du Travail et Ergonomie, Vol XLI, N°2

    Médecine des Arts

    2008, N°41

    BERTHOZ Alain

    1997 – Le sens du mouvement, Éditions Odile Jacob

    ROUQUET O. et REBOIS M.H

    2008, Le Geste créateur, DVD, Éditions CNSMDP

    SACKS Oliver

    2009, Musicophilia, La musique, le cerveau et nous, Éditions Points Seuil Essais

    NAUDI Claire Dr

    2011, Mon corps au pays des merveilles – Beauté et intelligence de l’anatomie

    humaine, Éditions Phidias

    VAL Marcel

    2002, Aide mémoire d’acoustique appliquée, Éditions Dunod

    Étude Audition-Solidarité, Association de prévention et de soutien des problèmes

    auditifs en France et dans le monde-Auditionsolidarité.org

    BERTHOZ Alain

    2013, La Vicariance, Éditions Odile Jacob

    CYRULNIK, BUSTANY, OUGHOURLIAN, ANDRE, JANSSEN, EERSEL

    2012, Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner, Éditions Albin Michel

    Notes

    1. Cf. Zatorre, 2014. ↩︎
    2. Cf. Debès, Schneider et Malchaire, 2003. ↩︎
    3. Cf. Médecine des arts,no 41, 2008 ↩︎
    4. Cf. Berthoz, 1997. ↩︎
    5. Cf. Rouquet et Rebois, 2008. ↩︎
    6. Cf. Debès, Schneider et Malchaire, 2003. ↩︎
    7. Cf. Sacks, 2009. ↩︎
    8. Cf. Naudi, 2011, p. 422. ↩︎
    9. Cf. Val, 2002. ↩︎
    10. Cf. entretien avec François Thuiller, Audition Solidarité. ↩︎
    11. Cf. Berthoz, 2013, ainsi que Cyrulnik, Bustany, Oughourlian, André, Janssen et Van Eersel, 2012. ↩︎
  • Figures de rhétorique, double-entendre, intertextualité, couleurs, formes… : pour une interprétation des outils mozartiens d’expression du sens

    Figures de rhétorique, double-entendre, intertextualité, couleurs, formes… : pour une interprétation des outils mozartiens d’expression du sens

    Résumé

    Notre ressenti, conditionné par l’analyse et notre connaissance du répertoire et de ses traditions, nous permet de transmettre une interprétation qui constitue ce que l’on pourrait nommer «ma manière de mettre l’œuvre au monde». Dans un cheminement phénoménologique de « retour à », je propose de retrouver une simple sémiotique et « des oreilles chastes » (Berlioz) pour ouvrir d’autres champs d’interprétations.

    Il est alors possible de revenir à l’analyse et à l’investigation musicologique par le biais des outils contextuels. Ainsi, j’identifie comme la figure de rhétorique aposiopesis/suspiratio l’ostinato demi-soupir/deux croches du Lacrimosa du Requiem de Mozart. Ce qui me permet de donner à ressentir la figuration des larmes : apnée, souffle court… J’enquête sur les conventions ponctuelles implicites avec le public – double entendre – et cherche les moyens de les révéler aujourd’hui, je relie les citations et autocitations – intertextualité – pour en interpréter les parentés sémantiques et les partager… Incessamment relue, l’œuvre offre à relire incessamment son interprétation.

    Figures de rhétorique : de la mimesis (imitation) à la communication non verbale, exemple de l’aposiopesis/suspiratio (réticence-soupir)

    Double-entendre : double-sens, sens figuré, sous-entendu, contresens, paradoxe, non-sens… « mise en série du sens »

    Citations, autocitations… les enjeux de l’intertextualité

    Citations empruntées au répertoire

    Autocitations…et autres outils du sens sur lesquels je reviendrai dans un prochain article…

    Les restaurateurs de tableaux connaissent bien le processus : débarrasser l’œuvre des retouches apportées au fil des siècles, détecter les matières étrangères à la matière d’origine qui n’ont pas forcément vieilli au même tempo – les repeints désaccordés –, enlever les couches de vernis successives qui ont fait perdre la profondeur et le relief, remettre la toile au jour telle qu’elle est sortie de l’atelier du peintre, avant qu’elle ne soit devenue la proie de toutes ces interventions bien intentionnées.

    À nous d’avancer dans le même sens pour les partitions que nous déposons sur nos pupitres ou nos tables, en allégeant l’œuvre de ses traditions d’interprétations musicales et bibliographiques et de nos propres interprétations antérieures, pour interroger « ma manière de la mettre au monde » dans un cheminement qui tient du lâcher-prise et conduit à questionner nos acquis et nos convictions. Il s’agit donc de retrouver des « oreilles chastes », pour paraphraser Berlioz, par un processus régressif – au sens de « retour à » – au bout duquel la partition, tel un oignon dont on enlève une peau après l’autre pour trouver le fruit, apparaît sous sa forme originelle – si tant est que cela soit possible. Le déchiffrement des notes et autres indications laissées par le compositeur relève alors de la quête d’une sémiotique plus que de celle d’une sémiologie. Mais la sémiologie, que nous nommons plus couramment expression dans le jargon musical, nous est vitale autant qu’elle l’est à l’œuvre. Chacun étayera donc son point d’ouïe de son interprétation et l’œuvre, redevenue ouverte, ouvrira en retour le champ des possibles pour lui donner son.

    Pour enquêter sur lesmedia1 d’expression dans l’œuvre de Mozart, j’utilise donc les outils contextuels – à remettre au jour par l’investigation que l’on peut globalement qualifier de musicologique – dans le but de m’approprier, au plus près, ses propres acquis. À ce titre, tous les outils sont bons à prendre, y compris ceux que nous fournissent d’autres disciplines qui invitent à faire feu de tout bois, en élargissant l’investigation, à l’instar des historiens antiquaires2. Ainsi, les codes d’expression du langage verbal, dans un contexte créatif lié à la théorie de l’imitation, peuvent-ils être appliqués à la musique. La prospection a montré comment l’époque baroque les a exploités et a permis d’en révéler également la signification dans la situation non verbale de la musique instrumentale. Or, il apparaît que Mozart est héritier de nombre de ces codes, qui, immanquablement, font sens.

    Il ne saurait, par exemple, se passer des figures de rhétorique, codification actée et entendue par ses contemporains, au point qu’il en joue parfois pour créer l’équivoque. Cette « logique du sens »3 consiste à mettre en œuvre divers degrés significatifs à commencer par le double entendre, pour reprendre la formule telle qu’on l’utilisait alors à Vienne en français. Il s’agit d’un deuxième niveau d’acception – comme un sens figuré implicitement et conventionnellement compris par le public de l’époque, éminemment efficace sur le plan dramatique. La technique permet, en particulier et à l’origine, d’éviter les références salaces trop concrètes dans l’opera buffa et crée l’humour dans le même temps. À nous de retrouver cette complicité en débusquant ses outils d’expression pour en fabriquer éventuellement de nouveaux, propres à être reçus à notre époque.

    Les citations et autocitations me paraissent, elles aussi, signifiantes, surtout si l’une des sources porte des paroles qui peuvent donner une clé de lecture, donc des clés d’interprétation pour les autres – ne serait-ce que phraséologiques et prosodiques. Le langage technique utilisé et ses références culturelles implicites, les formes et leur dramaturgie, les couleurs instrumentales et leur poétique… sont autant de messages. Ils n’en finissent pas de se décliner à tous les niveaux d’écoute dans un jeu multidimensionnel et nous invitent à nous rapprocher des « bons entendeurs salués » dans le contexte d’origine pour devenir, à notre tour, des passeurs de sens.

    Figures de rhétorique : de la mimesis (imitation) à la communication non verbale, exemple de l’aposiopesis/suspiratio (réticence-soupir)

    Ainsi, j’identifie l’aposiopesis/suspiratio qui figure les hésitations et les interruptions par des silences4 dans le Lacrimosa du Requiem, où elle apparaît sous deux formes :

    1° L’ostinato des violons 1, demi-soupir/deux croches s’appuyant sur une basse donnée sur le temps :

    comme dans l’accompagnement de l’Et incarnatus est de la Messe en si mineur de Bach

    et celui du Crucifixus en mi mineur sur la basse obstinée

    ou encore dans l’Été des Saisons, sur le début du premier quatrain où Vivaldi élude le temps fort :

    « Dans la rude saison du soleil en feu, languit l’homme et le troupeau et le pin brûle »

    Obsessionnelle et lancinante, souvent chromatique, elle est associée à l’expression de la peine, du labeur, de l’écrasement. Bach en fait un outil exégétique pour signifier l’idée que l’incarnation du Christ porte en elle-même la faute des hommes et mène à sa crucifixion, en la renforçant par le poids de sa courbe descendante encatabasis5. Vivaldi l’associe à la chaleur accablante et à l’économie de gestes et de vie qu’elle impose. Mozart reprend la figure pour accompagner ce thème, qu’il avait, à l’origine, en 1772, choisi de donner avec une verve galante pleine d’élan dans l’Allegro duQuatuor en sol majeur K. 156, où il l’utilise pour la première fois. La minorisation et l’expression de cet accompagnement radicalisent sa transformation :

    2° La fracture des mots, découpés en syllabes par des silences –suspiratio – pour figurer le fait que l’expression est brisée par des sanglots : « Qua re/sur/get ex fa/vil/la judicandus homo reus (où surgira de la poussière le pécheur pour être jugé) »

    comme on l’entend dans le monologue « Addio Roma » d’Ottavia dans le Couronnement de Poppée de Monteverdi.

    Cette pièce est évidemment inconnue de Mozart, mais la tradition de l’emploi s’est maintenue tout au long de l’époque baroque. On la trouve, par exemple, sous la plume de Haendel, dont il a longuement côtoyé de nombreuses œuvres conservées dans la bibliothèque de son ami Swieten, dans The Foundling Hospital Anthem, Blessed are they that considereth the poor HWV 268 (troisième partie : Comfort them, O Lord, mesures 2-3).

    et, bien sûr, dans le célébrissime Aria di dolore d’Almirena de Rinaldo « Lascia ch’io pianga » et ses pasticci.

    Mozart lui-même utilise l’aposiopesis dans ce sens tragique, associée à l’expressionseria, par exemple dans l’air de Giunia de Lucio Silla « Parto, m’affretto », dans lequel elle prend la décision de quitter Rome. Cursif, allegro assai, il symbolise la panique de la fuite et l’angoisse de la mort : les aposiopeses saccadent la ligne et figurent l’essoufflement et l’extrême agitation de l’héroïne (mesures 46-49).

    Fixée, connue, identifiée, nommée… cette figure peut donc être traitée de manière parodique, comme Mozart s’y amuse dans le quintette « Di scrivermi » de Così fan tutte, au moment des adieux des deux couples qui se promettent de s’écrire tous les jours6.

    Par conséquent, cette mise en musique de la sémantique des pleurs peut également opérer sans verbe, par exemple pour le mouvement lent, Romanza, du Concerto en ré mineur K. 466, dans sa partie centrale en sol mineur dont l’aposiopesis hachure obsessionnellement les lignes. Elles sont enfermées par des barres de reprises qui semblent vouloir les redire à l’infini. Le piano trouve néanmoins la sortie en reprenant seul la réexposition puis en y invitant l’orchestre.

    Au-delà de ces constats, la question du « partage du sensible »7pour paraphraser Jacques Rancière – se pose à l’interprète : apnée, souffle court, halètements, sanglots… ? Comment donner à ressentir les effets de l’aposiopesis à notre époque où l’auditoire n’en a plus la clé de lecture ? Faut-il forcer le trait, tronquer, occuper les silences comme on l’entend la plupart du temps lors des interprétations du Spectre de la rose8 où Berlioz l’utilise pour séparer les mots « mais/ne/crains/rien, je ne réclame ni messe ni De Profundis»… ?

    Faut-il la détourner de sa sémantique d’origine en allongeant la première noire, ce qui est quasiment systématiquement fait au début du premier mouvement de la Quatrième Symphonie de Brahms ?

    Le questionnement s’impose et nécessite une réflexion sur l’interprétation et la transmission.

    Double-entendre : double-sens, sens figuré, sous-entendu, contresens, paradoxe, non-sens… « mise en série du sens9 »

    On a démontré musicologiquement l’effet du double-entendre dans le cadre de l’opera buffa viennois10. L’expression en français renvoie au lexique du libertinage tel qu’il était utilisé à l’époque en Europe – la France faisant référence en la matière11. Bruce Allan Brown a mis le principe en évidence avec les jeux de double-sens cultivés dans l’opéra comique français et leur influence sur l’opera buffa12.

    Mary Hunter a montré également comment le champ lexical du jardin cachait à demi-mot celui de l’amour et comment Da Ponte utilisait des tournures décalées et excessives dans lesarie di furore qui venaient contredire le sens premier : Dorabella invoque les furies (« Smanie implacabili ») avec la violence musicale d’Elettra dans Idomeneo (« D’Oreste e d’Ajace »), d’une manière bien trop outrancière par rapport à la situation. Le public était donc en mesure de comprendre instantanément la parodie, présente également pour les airs de Fiordiligi13 avec plus de subtilité : la marche trop pompeuse et le style tropseria, eu égard aux circonstances, de « Come scoglio »14 et la prière du second acte, « Per pietà », dont l’intériorité et la profondeur d’expression sont déjouées par les galipettes incongrues des cors – symboles de tromperie. Cet effet de double-entendre était bien connu du public d’opera buffa, Mozart en a donné lui-même le sens dans le premier numéro des Noces lorsque Figaro et Suzanne mesurent leur chambre pour placer leur lit et que la sonnette de Madame est évoquée par les flûtes et hautbois, tandis que celle de Monsieur retentit aux cors et bassons. Figaro fait alors remarquer à Suzanne que le Comte l’enverra au fond du jardin pour profiter de son absence et abuser d’elle. De fait, dans une logique de « mise en série du sens », il semble difficile de considérer comme un hasard que Beethoven, qui jugeait Così comme amoral, ait choisi trois cors pour soutenir la fidélité et l’héroïsme de Leonore15 pour son grand air « Komm Hoffnung » – dès la première version de Fidelio, Leonore en 1805.

    Cette référence et le détournement même qu’il en réalise invitent à repenser l’interprétation des concertos pour cor de Mozart16, d’autant qu’ils sont composés pour l’un de ses amis qu’il ne cessait de taquiner, le corniste Joseph Leitgeb17. Les autographes de Mozart, qui lui sont destinés, sont truffés de remarques et de plaisanteries vraisemblablement affectueuses18, que la dédicace du Concerto en mi bémol K. 417 résume bien : « Wolfgang Amadé Mozart hat sich über den Leitgeb Esel, Ochs, und Narr, erbarmt » (« Wolfgang Amadé Mozart a pris pitié de Leitgeb l’âne, le bœuf et le bouffon »). Le soliste pourrait donc être comparé à ces personnages d’opera buffa tenus par unbasso buffo oucaricato, qui correspond aux voix de Figaro ou Leporello (la notion de baryton n’existe pas à l’époque ou du moins n’est pas nommée telle quelle), c’est-à-dire aux rôles de valets actifs et rusés, mobiles et drôles, qui pourraient inspirer le jeu des cornistes pour certains des mouvements alertes19. Les témoignages rapportés sur Francesco Benucci20,basso buffo parmi les plus appréciés, peuvent alors donner des clés d’interprétation21:« Benucci chanta l’air de Figaro« on più andrai,farfallone amoroso » avec une animation et une puissance extraordinaire. Je me tenais près de Mozart, qui répétaitsotto voce « Bravo ! bravo ! Benucci » ; et quand Benucci en arriva au magnifique passage « Cherubino, alla vittoria, alla gloria militar », qu’il lança d’une voix de stentor, l’effet fut comparable à celui de l’électricité, car tous les exécutants, sur la scène et dans l’orchestre, comme poussés par un même élan de plaisir se mirent à clamer « Bravo ! Bravo ! Maestro. Viva, viva grande Mozart ! » »22.

    Cet emploi des voix de basso ouvre, à son tour, une autre série du sens puisque cette typologie vocale est aussi celle des rôles de maîtres. Ainsi, l’interchangeabilité des voix de Figaro et du Comte, de Leporello et de Don Giovanni, permet-elle les travestissements propres aux intrigues d’opera buffa, mais montre, dans le même souffle, que les maîtres, comme les valets, ne se sont que « donné la peine de naître ! »… double-entendre d’une efficacité redoutable jouant du non-dit pour respecter la censure joséphiste, qui avait interdit les représentations du Mariage de Beaumarchais, et, dans le même temps, la « mettre en pièces ».

    Le rondo « Per pietà » est encore exemplaire d’une énième dimension de double-entendre si l’on considère les cors comme signifiants : il invite à envisager les instruments concertants des autres grands rondos23 comme signifiants eux aussi, en conjuguant les notions de forme et de couleur, en particulier la clarinette de « Parto » chanté par Sextus et le cor de basset de « Non più di fiori » chanté par Vitellia dans La Clémence de Titus. Les deux instruments furent joués par le même Stadler24 lors de la création à Prague en septembre 1791, l’ami dédicataire du Quintette et du Concerto. Ils interviennent au moment où chacun des protagonistes a décidé d’aller au-devant de la mort – ces instruments de prédilection de Mozart à la fin de sa vie peuvent donc être entendus comme les media du renoncement et de la sagesse. Par conséquent, ils ne sauraient s’exprimer en retrait puisqu’ils établissent une véritable interactivité avec le personnage auquel ils insufflent toute son énergie.

    Le double-entendre n’en finit donc pas d’ouvrir les champs sémantiques et laisse chacun libre de faire sien l’un des possibles, ce qui motive la profusion bibliographique et la variété des interprétations – l’œuvre elle-même devenant mythe. Pour Don Giovanni, Mozart et Da Ponte jouent sans limite de ces conventions polysémiques culturelles, ponctuelles et même locales. Ainsi « Viva la libertà » du finale du premier acte a pu sonner pour les Pragois en 1787 comme une invitation à la rébellion et pour les Viennois en 1788 comme un hommage à la largeur d’esprit de Joseph II, à moins que cela ne soit le contraire… la superposition des danses qui suit, comme une confrontation volcanique des couches sociales ou comme le symbole du relais d’une culture européenne sous tutelle française – le menuet –, à l’affirmation de la germanité – laTeish24… Ce témoignage d’une Pragoise est, quant à lui, sans ambiguïté : « Les Tchèques sincères furent flattés de voir que monsieur Mozart pense toujours à eux… À la fin de l’opéra, tous goûtèrent la grandeur du cimetière où repose le Commandeur. On y avait aussi peur que dans notre fameuse nécropole des Israélites »25. À Prague, ville peuplée de statues, la scène du cimetière ne peut que revêtir une acception particulière : le mythe du Commandeur n’y rappelle-t-il pas celui du Golem dont il se dit encore qu’il reprend vie certaines nuits de terreur pour protéger le quartier juif ? Les représentations données à partir du 29 octobre 1787, donc pendant le temps liturgique de la Toussaint, n’invitent-elles pas à s’interroger sur une sémantique liée au lieu et à la période, propulsant la fameuse scène du cimetière aux antipodes des interprétations romantiques… ? Et cette acception n’incite-t-elle pas à revisiter leur héritage sur le plan musical et scénographique pour mettre en avant l’aspect parodique ?

    Mais par-delà cette ponctualité, l’ouverture prévient dès ses premières notes que le sens de cette intrigue battue et rebattue ne sera pas le sens habituel : Mozart lui donne l’ampleur d’un premier mouvement de symphonie26 et la laisse sonner dans ce mineur, véritable paradoxe à lui seul pour tout auditeur de l’époque puisque jamais une page d’une telle intensité n’a précédé undramma giocoso – qui commence d’habitude in medias res27.

    En outre, il faudrait bien plus qu’un sextuor enscena ultima convenu pour amortir les tensions insolubles de la scène du festin. Sa présence même ouvre une nouvelle « série du sens ». Car, indépendamment des conventions et des habitudes, c’est bien l’implication personnelle de Mozart dans l’œuvre qui en fait l’exception. Il utilise donc le double-entendre au-delà des effets habituels du seul genre de l’opera buffa, auquel ses contemporains le cantonnent, par les détournements de conventions qui font sens en eux-mêmes et dont le principe est transposable en musique instrumentale, religieuse, dans l’opera seria

    Citations, autocitations… les enjeux de l’intertextualité

    Les exemples de citations et d’autocitations sillonnent l’œuvre de Mozart. Le thème cité constitue un signifié dont il est intrigant de mettre au jour le signifiant. Si l’une de ses occurrences a porté des paroles, il apparaît alors tangiblement (encore qu’il puisse aussi être soumis au double-entendre !)… Mais donner sens à cette conjugaison indépendamment de références verbales me semble également possible par différents biais, si l’on admet que la démarche relève immanquablement de l’interprétation.

    Citations empruntées au répertoire

    Parmi de nombreux exemples possibles, revenons au Requiem, ultime expression fondée sur un réseau de citations et d’autocitations qui anéantit à lui seul toutes les prétentions de Süssmayer28, puisque Mozart n’y convoque rien moins que Haendel, Reutter, Gossec, Michael Haydn, Wilhelm Friedemann Bach, des mélodies du répertoire liturgique catholique et luthérien… et lui-même comme autant d’infra-textes.

    La bibliographie de référence29 rattache traditionnellement l’incipit de l’Introït, bassons, mesures 1-2

    au choral Herr Jesu Christ, du höchstes Gut !( Seigneur Jésus Christ, bien suprême) associé à la pénitence.

    Pour ma part, j’entends plutôt chez Mozart la mélodie de la Séquence du jour de Pâques, Victimae Paschali laudes immolent Christiani (À la Victime Pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louanges), en premier mode.

    ou plus précisément sa version luthérienne tonale, le choral Christ lag in Todesbanden (Le Christ gisait dans les liens de la tombe)

    Pour le moins, je propose donc de soulever l’ambiguïté de ce double-entendre et d’envisager la possibilité de placer le Requiem sous le signe de la résurrection pascale.

    Or, l’analyse musicale permet de débusquer les nombreuses références à cet incipit sur la durée de l’œuvre, la plupart du temps en mineur :

    La basse de l’Osanna en majeur semble également en découler,

    et permet d’identifier plus concrètement que l’incipit du Recordare en est également issu :

    Ce passage de l’Offertoire en est donc une transposition :

    La prise de conscience de ce réseau confirme la sensation de profonde unité de l’œuvre et me fait soutenir l’idée, contraire à la tradition d’interprétation, que Mozart fonde son Requiem sur la notion de résurrection, refrain de sa correspondance et de son œuvre tant religieuse que profane30. Lors d’une lecture-concert de la version pour quatuor à cordes du Requiem réalisée par Peter Lichtenthal, ponctuée de lettres et d’extraits de livrets d’opéra et de documents d’archives, j’ai donc demandé aux membres du quatuor d’arriver sur scène en chantant le choral Christ lag in Todesbanden afin d’en introduire la mélodie dans la mémoire des auditeurs et de teinter leur ressenti par le jeu de la réminiscence.

    Autocitations

    Fondé sur l’analyse musicale et l’enquête musicologique, le relevé des autocitations m’invite aussi à donner un sens qui, s’il n’a pas la prétention d’être le bon, repose sur une argumentation fournie et étayée. Je les envisage donc comme une famille de thèmes qui relient les œuvres les unes aux autres par-delà le temps et me positionne en tant qu’analyste-interprète de cette intertextualité.

    Si je me permets d’énoncer, par exemple, que le refrain du rondo du Concerto pour hautbois K 314 de Mozart est symbolique de liberté, c’est en m’appuyant sur une étude qui en retrace toutes les apparitions que j’ai localisées au fil de son œuvre. C’est sur ce timbre que Blondchen – dont le pays d’origine, le Royaume-Uni, est alors un symbole européen d’avancée sociale et politique – revendique sa liberté dans L’Enlèvement au sérail, dans l’air « Welche Wohne, welche Lust ». C’est également lui qui sonne après la fuite de Papageno et Pamina au premier acte de La Flûte enchantée. Je m’autorise donc à lui donner cette clé de lecture pour interpréter le final du Concerto pour hautbois31. Il se trouve que Mozart le compose en septembre 1777, alors qu’il est dans la perspective de quitter Salzbourg où il étouffe. Mais sa première citation apparaît bien longtemps auparavant, dans le finale de la joyeuse et ludique Sonate à quatre mains K. 19d composée à Londres, en 1765, pour sa sœur Nannerl et lui-même. Elle est donc liée à l’Angleterre et à la liberté qu’offraient les tournées d’antan, mais aussi aux rires de l’enfance forcément nés des croisements de mains acrobatiques que demande la partition.

    Or, c’est justement cette œuvre que Mozart et sa sœur jouent lorsqu’ils posent durant l’automne 1780 pour le peintre Croce, qui les représente mains croisées, et que je ne puis que prendre en compte dans ma démarche antiquaire. La tristesse des vivants – le frère, la sœur, le père qui tient son instrument en retrait sans participer au jeu musical – évoque le souvenir – celui de la mère, morte à Paris en 1778. Représentée en médaillon, elle veille des hauteurs. Ces souvenirs sont multiples, de sa tendresse perdue à la culpabilité qui pèse sur les épaules de Mozart, accusé ouvertement par son père de ne pas avoir appelé le médecin à temps et d’être responsable de sa mort ; souvenirs de voyages… amenant de nouveaux espoirs de liberté, alors que Mozart a justement la perspective de quitter Salzbourg avec la commande d’Idomeneo pour la cour de Munich…

    Cette liberté s’affiche avec la verve sonore la plus moderne lorsqu’il utilise une fois encore ce refrain à Vienne en 1784, pour le final de la Gran Partita K 361, dans l’effectif, alors inouï, de treize instruments à vent.

    Au vu de ces récurrences, on peut d’ailleurs se demander si ce thème ne serait pas un timbre, antérieur à l’œuvre de Mozart, auquel l’idée de liberté pourrait être attachée. L’enquête musicologique n’a pas porté de fruits jusqu’à présent, mais je ne désespère pas de le reconnaître un jour dans l’œuvre d’un prédécesseur ou dans un répertoire populaire qui aura laissé des traces. L’intertextualité relevée dans ces différentes œuvres m’invite donc à les envisager comme une famille de signifiés au signifiant commun et offre une réflexion sur le tempo et l’articulation de ce refrain, sur la manière et les moyens de donner à ressentir aux auditeurs cette notion de liberté qui me paraît lui être inhérente et déclinable en thématiques de concert.

    Le même processus me fait entendre le thème de l’aria d’Ilia « Se il padre perdei », au deuxième acte d’Idomeneo, comme un thème de pardon. Évoqué par Constance Mozart comme le passage favori de son époux, il montre Ilia demandant à Idomeneo de pouvoir trouver un nouveau père en lui. Aux antipodes de l’Ilione de Danchet dans l’Idomenée de Campra, et de son modèle, l’Erixène de Crébillon dans la tragédie du même titre, elle a relégué tout ressentiment à l’égard de celui qui fut ennemi des siens et porte le sang frais des Troyens sur les mains. C’est la tendresse d’un père qu’elle demande et celle d’une fille qu’elle apporte en même temps que son pardon. Or, Mozart a choisi d’en faire partager l’expression par le quatuor concertant d’instruments à vent : flûte, hautbois, basson et cor, les quatre solistes dédicataires de la Symphonie concertante en mi bémol majeur K 371, merveilleux musiciens et joyeux drilles à cause desquels sa mère avait décidé de l’accompagner à Paris pour lui éviter leur fréquentation qu’elle jugeait douteuse… Paris où elle meurt loin des siens et de sa terre natale, le 3 juillet 1778. En cet automne 1780, Mozart retrouve donc ces instrumentistes exceptionnels auxquels il redonne à jouer le thème des variations du troisième mouvement de leur symphonie concertante pour chanter le pardon et l’amitié aux côtés d’Ilia. Mélodie au souffle long portée par la luminosité chaleureuse demi bémol majeur, elle n’a plus rien de la légèreté du printemps 1778, elle est devenue profonde et grave quand elle virevoltait joyeusement d’un instrument à l’autre, elle s’est parée des couleurs de la sérénité pour exprimer l’apaisement du pardon. Mais c’est bien elle, et cette seule référence apporte la preuve que la Symphonie concertante pour flûte, hautbois, basson et cor32 est bien l’œuvre de Mozart – ce qui est encore mis en doute, l’autographe ayant disparu – et invite à accentuer ces différentes expressions : la légèreté joyeuse, brillante, bavarde et individualiste du thème et variations, apanage de la symphonie concertante, le partage de l’ordre de l’intime dont l’interactivité nourrit la profondeur d’expression de l’aria.

    De nombreux autres exemples d’autocitations pourraient être pris à témoin. J’en resterai au premier thème en fa majeur de la Romanza du Concerto pour piano en ré mineur, belle mélodie que Mozart réutilise deux ans et demi plus tard dans Don Giovanni, en lui confiant la prière des trois masques (Elvira/Anna/Ottavio) invités à la fête chez le personnage éponyme. Le texte porté par cette ligne est alors : « Protega il giusto cielo il zelo del mio cor » (« Que le juste ciel protège l’ardeur de mon cœur »), qui invite à entendre et à jouer la Romanza comme une prière. Évoquons aussi le thème du Lacrimosa, dont j’ai mentionné la source dans le Quatuor K 156, qui se conjugue avec celui dufinale du Quatuor en ré mineur K 421, dont il pourrait bien être une énième et ultime variation33, etc.

    Tels des leitmotivs sillonnant et unifiant l’œuvre, leurs récurrences me semblent fondées sur la mise en éveil de la mémoire, celle de Mozart, retrouvant des parentés de circonstances, de sens, d’expression ; la nôtre, sensibilisée par la reconnaissance – et par suite, curieuse de ces retours.

    Au-delà de cette prise de conscience, qui peut donner une couleur particulière au jeu musical, j’ai proposé différents médias, au long de deux décennies de questionnement : un CD-ROM sur Così fan tutte intitulé Visite interactive d’un opéra de Mozart34, un livre-disque sur le Requiem intitulé Au cœur de l’œuvre ultime de Mozart35, des concerts-lectures plutôt didactiques et des lectures-concerts plutôt poétiques, un essai intitulé Mozart ou la vie36 qui utilise ces analyses sous forme romanesque, plusieurs spectacles musicaux… l’interprétation de l’investigation peut donc devenir création et la création, medium de partage du sensible, fondement du lien entre les interprètes et le public.

    … et autres outils du sens sur lesquels je reviendrai dans un prochain article

    Cette notion d’un deuxième degré de lecture et d’interprétation au-delà des apparences me semble donc constituer un outil d’expression fréquemment exploité par Mozart. Ainsi la dimension formelle, l’écriture, l’instrumentation font sens elles aussi. Le Recordare, par exemple, est agencé dans une forme sonate dont la dramaturgie se conjugue au texte37 : la résolution des tensions apportée par la réexposition symbolise l’espoir du pardon et de la résurrection.

    Dans cette même pièce, Mozart fait le choix de mettre en avant les cors de basset, associés à la modernité puisque l’instrument n’est alors joué qu’à l’état de prototype par quelques clarinettistes tels les frères Stadler. Pourtant, on y retrouve une expression qu’il a déjà liée à la supplication de la figure du Christ – comparable à celle du Christe de la Messe en ut mineur, par exemple – dans une luminosité qui tranche avec le reste de la partition. Le texte du Recordare peut d’ailleurs être entendu comme une longue glose développant les mots « Christe eleison ». La fluidité des cors de basset communique une impression de douceur ouatée et éveille le souvenir de celle de l’Et incarnatus est dans le Credo de cette même Messe : pour évoquer le bonheur de l’incarnation, Mozart enveloppe la voix de soprano avec les mélismes de la flûte, du hautbois et du basson concertants, dans le même ton defa majeur – dit pastoral –, qui campent un décor de crèche. Le cor de basset rejoint la famille dans cette expression associée aux bois38 et la conjugue au jeu formel décrit plus haut pour dire la confiance et l’espoir. Le fait que Mozart ait eu l’occasion de dire qu’il tenait cette pièce en haute estime peut être également envisagé dans ce sens39. Les différentes associations de la mémoire offrent donc une lecture possible au-delà des mots et au-delà des notes.

    Enfin, l’écriture musicale me semble également signifier par les références implicites qu’elle véhicule et que l’enquête musicologique invite à redécouvrir. Je prendrai un dernier exemple, témoin de l’investigation à mener, avec le trio« Soave sia il vento » de Così fan tutte : l’adieu aux fiancés chanté par les jeunes filles et Don Alfonso. L’action se passe dans la baie de Naples, tandis que leur voile s’éloigne – nous voilà donc au pied du Vésuve, lieu bien connu de Mozart lui-même. La dissonance étirée sur le mot désir nous donne à ressentir la fièvre bouillonnante de l’attente symbolisée par cette image connotée du volcan qui couve. Or Mozart écrit ce trio à la manière d’un choral, c’est donc implicitement une prière dont la référence est évidente pour l’auditoire de l’époque : les trois voix chantent verticalement « que suave soit le vent » en formulant des vœux pour que le voyage se passe bien – thématique réitérée dans la correspondance de Mozart au fil de ses nombreux voyages – ; l’accompagnement mélodique est joué par les cordes avec sourdines. L’équilibre est comparable à celui de pièces comme le Choral du veilleur ou Jesu bleibet meine Freude de Bach.

    Le sens se révèle donc en différents niveaux d’expression et donne accès à l’ouverture de l’œuvre que l’on peut interroger dans ses multiples dimensions. Voilà pourquoi sa ponctualité l’ancre dans l’éternité : incessamment relue, elle offre à relire incessamment son interprétation. L’immanente modernité de l’œuvre de Mozart réside dans cette propriété et nous invite à une perpétuelle remise en question vivifiante et vitale.

    Bibliographie

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    1991, Mozarts Requiem, Bärenreiter, Cassel

    Notes

    1. Media employé comme pluriel de medium : intermédiaire. ↩︎
    2. Cf. GINZBURG C., 2000, Le Fil et les tracesVrai faux fictif, Paris, Verdier. ↩︎
    3. DELEUZE G., 1969, La Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit. ↩︎
    4. Pour les figures de rhétorique, voir entre autres les ouvrages de BARTEL F., 1997, Musica Poetica : Musical-Rhetorical Figures in German Baroque Music, University of Nebraska Press, et TARLINGJ., 2004-2005, The Weapons of Rhetoric, a Guide for Musicians and Audiences, St. Albans, Corda Music ↩︎
    5. Catabasis : figure descendante symbolique de la chute, la mort, le péché… ↩︎
    6. Parodique ou sincère, d’ailleurs, c’est la question que l’on peut se poser, lorsqu’on pense à toute l’expression personnelle de l’angoisse suscitée par chacun de ces derniers voyages des années 1789-1790 dont justement les lettres de Mozart à sa femme sont les témoins et qui nous donnent, elles aussi, une dimension interprétative. On pourra donc s’interroger sur l’expression à confier à ce quintette dans lequel Alfonso se retient d’éclater de rire quand les jeunes gens expriment leur désarroi sur différents plans, les filles étant supposées dans la douleur, les garçons, dans le mensonge mais aussi dans l’embarras au vu de cette douleur. L’aposiopesis rejoint alors les effets du double-entendre sur lequel je vais revenir. ↩︎
    7. RANCIÈRE J., 2000, Le Partage du sensibleEsthétique et politique, Paris, La Fabrique. ↩︎
    8. Il l’utilise aussi de manière flagrante pour figurer l’essoufflement de Marguerite dans la Romance « D’Amour l’ardente flamme » de La Damnation de Faust sur les mots « je vais à ma fenêtre ». ↩︎
    9. Cf. DELEUZE, op. cit., Septième série du sens, et autres paragraphes. ↩︎
    10. Cf. HUNTER M., 1999, The Culture of Opera Buffa in Mozart’s Vienna: A Poetics of Entertainment. Princeton University Press, et WEBSTER J., 1997, Opera Buffa in Mozart’s Vienna, Cambridge University Press, en particulier l’article de Brown B. A., Lo specchio francese : Viennese opera buffa and the legacy of French theatre, pp. 50-81. ↩︎
    11. L’expression double-entente est utilisée par CHODERLOS DE LACLOS dans Les Liaisons dangereuses, Lettre LXXXV, Pocket classique, 1989, p. 229. ↩︎
    12. Pour ne citer que le duo « Troquons, troquons ! » de l’opérabouffon Les Troqueurs d’Antoine Dauvergne sur la thématique de l’échange des membres des couples, lui aussi. ↩︎
    13. Liste à laquelle on pourrait ajouter le « trop sérieux » « Fuggi traditore » d’Elvira dans Don Giovanni, destiné à faire rire du fait que les plans du personnage éponyme viennent d’être – une fois de plus – déjoués. Ce qui est aussi une convention du comique de l’époque. Mozart connaît déjà lui-même cette situation dramatique pour l’avoir traitée dans le trio « Mandina amabile » K 480 ajouté pour les représentations de La villanella rapita de Bianchi et Bertati. ↩︎
    14. Cf. HUNTER M., mai-juin 1990, « Cosìfan tutte et les conventions de son temps », in NOIRAY M., Così fan tutteAvant-scène opéra n° 131-132, pp. 158-164 et HUNTER M., 1999, op. cit. ↩︎
    15. À noter que Fiordiligi a revêtu un habit de soldat pour rejoindre Guglielmo à la guerre au moment où elle chante « Per pietà ». Leonore est également travestie en militaire pour chanter « Komm Hoffnung ». On peut se souvenir également que les trois cors sont les solistes du Trio de la Symphonie héroïque. ↩︎
    16. Le Quintette en mi bémol majeur K 407 composé pour Giovanni Punto/Jan Wenzel Stich, 1746-1803, me semble relever d’une autre esthétique. ↩︎
    17. Joseph Leitgeb ou Leutgeb, 1732-1811. ↩︎
    18. Leitgeb restera l’un des très fidèles jusque dans les dernières heures. ↩︎
    19. Voir également la tradition de Plaisanterie musicale (Galimatias musicum), par exemple K 522 chez Mozart. ↩︎
    20. Francesco Benucci, 1745-1824. Il créa à Vienne les rôles de Figaro (Le Nozze di Figaro), le 1er mai 1786, Guglielmo (Così fan tutte), le 26 janvier 1790, reprit le rôle de Leporello dans la version viennoise de Don Giovanni (7 mai 1788) – pour laquelle Mozart ajouta le duo « Per queste tue manine » K 540c. Mozart voulait également lui attribuer le rôle de Bocconio dans Lo sposo deluso, opéra inachevé, 1783. ↩︎
    21. Cf. RUSTON J., Buffo roles in Mozart’s Vienna : Tessitura and tonality as signs of characterization, in Opera Buffa in Mozart’s Vienna, pp. 406-425. ↩︎
    22. KELLY M.,1826, Reminiscences of Michael Kelly, of the King’s Theatre, and Theatre Royal Drury Lane, including a period of nearly half a century, with original anecdotes of many distinguished persons, political, literary, and musical. New York. ↩︎
    23. Le piano de « Ch’io mi scordi di te » K. 505 me paraît donc renforcer la signature personnelle de Mozart déjà appuyée par l’ex-libris « Pour Mademoiselle Storace et moi », s’il n’était pas suffisant qu’il en ait transposé lui-même les paroles d’après un passage du texte de Varesco pour Idomeneo. ↩︎
    24. Anton Stadler/Stodla, 1753-1812. ↩︎
    25. Teish, déformation du mot Deutsch renvoie donc à l’idée de danse allemande (Teish, Teisch, Teitsch, Teutsch, Deutsch). ↩︎
    26. OLIVIER P., nov.-déc. 1979, « Autres éclairages sur la naissance d’un chef-d’œuvre », Avant-scène opéra n° 24Don Juan, p. 15 citant le journal de Karla Farkacov. ↩︎
    27. Cf. celui de sa Symphonie n° 38 dite « Prague », antérieure de quelques mois. ↩︎
    28. Pour le Don Giovanni de Bertati et Gazzaniga, donné quelques mois auparavant : quinze mesures d’un Moderato en mi bémol. ↩︎
    29. Je l’ai plus longuement montré dans l’article « Pour en finir avec Süssmayer, les enjeux de l’intertextualité dans la partition du Requiem de Mozart », Revue Musicale de Suisse Romande, n° 64-2, juin 2011. ↩︎
    30. BLUME F., 1961, Requiem but no peace in Musical Quarterly, Oxford University Press,XLVII(2) pp. 47-169, BLUME F., 1963, Requiem und kein Ende, in Syntagma Musicologica, Cassel, pp. 714-734, NOWAK L., 1964, préface de l’édition critique du Requiem, Neue Mozart Ausgabe, Bärenreiter, Cassel et WOLFF C., 1991, Mozarts Requiem, Bärenreiter, Cassel. ↩︎
    31. J’ai donné la liste de ces références dans 2006, Requiem, au cœur de l’œuvre ultime de Mozart, harmonia mundi, p. 67. ↩︎
    32. Il faut également rappeler que le hautbois, encore à la fin du XVIIIe siècle, est par évidence un symbole français, dont l’étymologie est une analogie phonétique du français dans toutes les langues : oboe (italien, allemand, anglais…), ce qui concourt à symboliser « l’ailleurs ». Cf. ma thèse : 1996, Évolution de la pratique du hautbois, à Paris, de la fin du règne de Louis XV à la fin du Premier Empire, Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Université de Tours. ↩︎
    33. Les dédicataires étaient Johann Baptist Wendling, 1723-1797, Friedrich Ramm, 1744-1811, Georg Wenzel Ritter, 1748-1808, membres de l’orchestre de Mannheim devenu orchestre de Munich à partir de l’été 1778, auxquels s’était joint le corniste Giovanni Punto. ↩︎
    34. Dont j’ai proposé une lecture dans Requiem, au cœur de l’œuvre ultime de Mozart, pp. 124-130. ↩︎
    35. Accompagnant l’enregistrement de René Jacobs, harmonia mundi, 1999. ↩︎
    36. Avec l’enregistrement de Philippe Herreweghe, harmonia mundi, 2006. ↩︎
    37. 2006, Mozart ou la vie, Paris, Séguier-Archimbaud. ↩︎
    38. Cf. Requiem, au cœur de l’œuvre ultime de Mozart, pp. 68-69. ↩︎
    39. J’ai étudié plus longuement ce rapport des bois et de la pastorale dans l’article : Deuxième semestre 2004-premier semestre 2005, « De la référence champêtre des origines à la palette berliozienne, le cheminement expressif du hautbois », in La Lettre du Hautboïste, n° 15, pp. 38-47, n° 16 et pp. 26-31. ↩︎
    40. « Je fus heureux d’apprendre que j’avais vu juste en supposant que le Recordare (l’un des plus divins et enchanteurs mouvements jamais écrits) était aussi l’un de ses préférés », rapporte Vincent Novello dans son journal cité par LANDON H. C. R., 1991, La Dernière Année de Mozart, Paris, Fayard, p. 155. ↩︎
  • Recherche scientifique et interprétation musicale

    Recherche scientifique et interprétation musicale

    Résumé

    Dans cet article, nous explorons les similitudes pouvant exister entre la démarche du chercheur scientifique et celle du musicien interprète. Si tous les deux développent des approches rigoureuses et exigeantes, des points communs peuvent également être trouvés quant au rôle de la sensibilité, de l’intuition, de la créativité et de l’imagination, et aussi, grâce à l’acquisition de connaissances préalables solides, dans cette capacité à apprécier l’originalité d’un résultat scientifique ou d’un contenu musical.

    Alors que la qualité d’une recherche scientifique est évaluée quant à la rigueur du raisonnement mis en œuvre et la nouveauté des résultats proposés, la qualité d’une interprétation musicale est avant tout appréciée pour sa dimension artistique, sa sensibilité et l’émotion qu’elle suscite. Pourtant, on peut mettre en évidence des points communs entre la démarche de l’artiste interprète et celle du chercheur scientifique. Tous deux développent des approches rigoureuses et exigeantes. La sensibilité, l’intuition, la créativité, l’imagination sont présentes non seulement dans la démarche de l’artiste mais aussi dans celle du chercheur.

    Toute recherche scientifique requiert une connaissance approfondie et aussi complète que possible de la bibliographie sur le sujet abordé, en particulier sur ses développements les plus récents. Elle nécessite aussi la connaissance de l’environnement thématique, du contexte, de problématiques connexes ou similaires afin de clarifier les « verrous » scientifiques et technologiques à lever et d’articuler différentes approches (théoriques, expérimentales…). Cette exigence de connaissance préalable à toute recherche originale peut être mise en parallèle avec la nécessité pour un interprète de se familiariser avec le style et le langage d’un compositeur, de rechercher les sources des œuvres étudiées (manuscrits originaux, éditions critiques, etc.), de s’intéresser aux aspects historiques du style et de l’interprétation. De même que la connaissance a priori du phénomène étudié et les hypothèses théoriques du chercheur orientent ses champs d’observation, la lecture fouillée d’une partition requiert une connaissance préalable sur la forme, le langage, le contexte stylistique et historique.

    Au cours de ses travaux, le chercheur examine méthodiquement et de manière systématique et répétée ses données, qu’il s’agisse de résultats d’expériences ou de modélisation numérique, afin de valider les hypothèses théoriques. Il doit faire preuve d’une disponibilité intellectuelle particulière afin de repérer l’inattendu. Tout résultat inattendu devra être soigneusement vérifié par une traque minutieuse de possibles artefacts et biais dans les observations expérimentales ou de failles dans le raisonnement. L’interprète, de la même façon, scrute le texte musical jusqu’à ce que celui-ci lui livre tous ses secrets. Il doit développer une habileté à repérer dans le texte tout ce qui sort de l’ordinaire, à apprécier les trouvailles et les inventions d’une œuvre, à en saisir toute l’originalité. La rigueur scientifique, l’honnêteté intellectuelle dont doit faire preuve le chercheur ont pour pendant l’exigence instrumentale et musicale de l’interprète, qu’il s’agisse de maîtrise technique, d’indispensable fidélité au texte, ou de l’objectif essentiel de servir l’œuvre dans toute sa richesse par une interprétation « à la hauteur » de son contenu.

    Une recherche doit être nouvelle et originale. Le chercheur doit justifier de ce que la contribution proposée permet de faire avancer la connaissance. Il doit avoir conscience des dangers liés à la routine ou à la répétition facile des mêmes approches. De la même façon, l’interprète risque parfois de tomber dans l’exécution routinière et répétée d’un même répertoire. La nécessité de renouveler la lecture du texte s’impose à l’interprète comme celle de renouveler les approches scientifiques s’impose au chercheur. Il y a dans le travail du chercheur un engagement nécessaire hors des sentiers battus, une indispensable prise de risque dans l’exploration de domaines nouveaux. L’histoire des sciences nous enseigne que le questionnement et la remise en cause pertinente de théories bien établies peuvent parfois déboucher sur des avancées majeures. De la même façon, la remise en cause féconde de traditions d’interprétation figées peut conduire à la découverte d’aspects insoupçonnés d’un répertoire. De même qu’un chercheur d’une autre discipline peut parfois apporter un regard neuf et original sur une problématique scientifique, il peut être très inspirant pour un interprète d’élargir son champ d’exploration à d’autres styles, d’autres répertoires.

    Le raisonnement logique structure la recherche scientifique mais ne se confond pas avec elle. L’intuition joue un rôle primordial dans la démarche du chercheur. Elle est nourrie par des connaissances très solides non seulement sur le thème de recherche abordé mais aussi sur des thématiques différentes. Les mathématiques sont le domaine scientifique par excellence où la sensibilité et l’imagination du chercheur, à côté de la rigueur du raisonnement, sont présentes et même indispensables. Il est évident que l’interprétation ne peut être réduite à l’application d’un savoir-faire, aussi riche et élaboré soit-il. La compréhension profonde d’une partition exige la rencontre de la sensibilité d’un interprète avec la sensibilité d’un compositeur. Donner corps à la pensée d’un compositeur, donner vie à une œuvre musicale exige non seulement la compréhension de son contenu, mais aussi, pour reprendre le mot du philosophe Emmanuel Levinas, de son « pouvoir dire » qui, pour les grands chefs-d’œuvre de la littérature, dépasse son « vouloir dire ». C’est alors que l’interprète peut accéder à la dimension poétique et spirituelle d’une œuvre. Cette perception du « pouvoir dire » fait nécessairement appel à l’expérience personnelle, à la subjectivité de l’interprète. Le recours à la subjectivité de l’interprète se révèle indispensable mais celle-ci n’est pas sans risques. Sans références solides, elle peut conduire à des interprétations incohérentes, voire parfois grotesques. Une interprétation inspirée et inventive doit avant tout rendre justice à l’invention présente dans la pensée du compositeur. Le risque d’une subjectivité trompeuse peut ainsi être peu à peu écarté au profit d’une objectivité beaucoup plus fertile.

    La qualité d’une interprétation est souvent jugée quant à l’impression d’évidence qui s’en dégage. Ce sentiment d’évidence est le résultat d’un long travail de maturation aboutissant à la perception de la cohérence profonde d’une œuvre. Une comparaison peut être là encore faite avec la démarche du chercheur qui, au début de sa recherche, peut se trouver face à un ensemble d’observations ou de données sans lien entre elles. Le travail lent de « percolation » des idées aboutit à une structuration de la pensée pour donner corps à un raisonnement cohérent. Le chercheur perçoit alors ce profond sentiment d’évidence où tous les éléments d’observation prennent leur place à la manière des pièces d’un puzzle.

    De la même façon que la recherche ne peut être conçue sans une pensée en perpétuel renouvellement, l’interprétation n’est jamais figée. Elle est nourrie par la création, l’évolution d’un style et d’une pensée postérieure à l’écriture de l’œuvre. Il n’y a pas de lecture unique ou d’interprétation unique d’une œuvre : différentes lectures également fidèles au texte et à la pensée du compositeur sont possibles. Cela est particulièrement sensible pour les œuvres visionnaires comme par exemple les derniers quatuors de Beethoven. S’il est bien admis que l’on peut reconnaître un interprète à la simple écoute, le style d’un chercheur peut également être bien souvent identifié. L’élégance d’une démonstration mathématique peut tout à fait révéler la personnalité de son auteur.

    L’évaluation critique de la recherche est bien établie à travers un processus d’expertise codifié par les pairs, notamment lors de la soumission d’un article pour publication dans une revue scientifique spécialisée. Des cadres clairs existent pour le débat scientifique à travers les congrès thématiques, les séminaires, les publications… Les résultats proposés ou publiés peuvent ainsi donner lieu à des discussions et des controverses entre spécialistes ainsi qu’à des vérifications par d’autres équipes de recherche. Les échanges entre les interprètes sont beaucoup plus informels. Les musiciens de chambre confrontent leur vision d’une œuvre pour converger vers une conception commune. La démarche du soliste reste nécessairement plus solitaire. Chaque interprète expérimente dans sa rencontre avec le public au moment du concert le degré de conviction de son discours musical et l’adhésion qu’il peut susciter quant à sa lecture d’une partition.

    Nous avons souligné ici les similitudes que l’on pouvait établir dans la démarche du chercheur et celle de l’interprète. Des différences essentielles existent également. Le travail de recherche du musicien est un travail d’élaboration en amont d’une interprétation. Une grande partie du travail de l’interprète est consacrée à la maîtrise instrumentale et à la préparation, comme le sportif de haut niveau, de la performance physique et mentale du concert. Toutefois, la richesse de la recherche de l’interprète, la perfection de la réalisation instrumentale ne suffisent pas. L’émotion artistique que peut ressentir un public résulte de la nécessité intérieure de l’interprète à faire partager une œuvre musicale dans un moment d’intimité intense mais toujours fugace. C’est ce qui fait le caractère exceptionnel du concert.

    Enfin, nous pouvons établir un parallèle entre la formation par la recherche et l’enseignement de l’interprétation. Dans les deux domaines, l’acquisition de méthodes de travail efficaces et de principes méthodologiques rigoureux est indispensable pour une véritable prise d’autonomie chez les étudiants. Depuis de nombreuses années déjà, la formation par la recherche est une part intégrante de l’enseignement au sein des écoles d’ingénieurs à travers des stages de recherche pendant la formation initiale d’ingénieur, des masters recherche et des doctorats. Même si un nombre restreint de doctorants poursuivra effectivement dans une carrière académique d’enseignant chercheur, on encourage un nombre croissant d’élèves ingénieurs à faire une thèse avant de débuter leur carrière professionnelle en entreprise. La formation par la recherche vise non seulement au développement de la rigueur dans le raisonnement et l’expérimentation, à l’approfondissement des connaissances dans un domaine spécialisé, mais aussi et peut-être essentiellement à acquérir une autonomie, c’est-à-dire une capacité à chercher, apprendre, analyser, synthétiser par soi-même. Dans l’enseignement musical, on poursuit ce même objectif de développer chez l’étudiant une véritable autonomie, c’est-à-dire d’acquérir la capacité à aborder, par soi-même, un répertoire large, de styles variés, de trouver à la fois les solutions instrumentales aux problèmes de réalisation technique et les moyens de donner corps à la pensée d’un compositeur. Cela nécessite le développement non seulement d’une maîtrise technique et instrumentale mais aussi d’une véritable intelligence musicale.