En 2022-2023, Musique en Territoires et MESH ont mené la première enquête nationale sur l’accueil des personnes en situation de handicap dans les lieux d’enseignement musical français, auprès de 412 structures et 612 professionnels. Les résultats révèlent des pratiques inclusives encore fragmentaires et inégales selon les statuts d’établissement, tout en identifiant des leviers d’action concrets.
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA.
1. Contexte et méthode
Enquête nationale menée de mai à novembre 2023 pour cartographier les pratiques d’accueil des élèves en situation de handicap et identifier les leviers d’inclusion — sans jugement sur les pratiques individuelles. Deux questionnaires auto-administrés ont été diffusés via les réseaux nationaux : l’enquête « Structures » (412 exploitables, 150 items) et l’enquête « Personnels » (612 exploitables, 33 items). L’échantillon, représentant moins de 10 % des structures nationales avec une surreprésentation des établissements publics classés et des structures déjà engagées, invite à lire ces résultats comme un reflet des pratiques des structures les plus mobilisées.
2. Profil des répondants et contexte territorial
Les répondants sont majoritairement des directeurs (58 %) dans des établissements publics classés (40 %), associatifs (37 %) ou publics non classés (21 %). L’enquête couvre toutes les régions métropolitaines (Île-de-France 23 %, Grand Est 16 %). Côté personnel, 59 % sont enseignants, 71 % sont des femmes.
Sur le plan territorial : 70 % des structures sont couvertes par un Schéma Départemental des Enseignements Artistiques (SDEA), dont 64 % intègrent des dispositions inclusives – mais plus de la moitié des dirigeants ignorent ces dispositions, révélant une défaillance dans la circulation de l’information entre collectivités et établissements.
3. Accessibilité du cadre bâti
Malgré l’obligation réglementaire en vigueur depuis 2006, l’accessibilité physique reste largement incomplète. Seulement 46 % des structures ont réalisé ou engagé un diagnostic d’accessibilité — avec un écart saisissant : 59 % pour les établissements publics classés, contre 28 % pour les associations. Le Registre Public d’Accessibilité, pourtant obligatoire depuis 2017, n’est présent que dans 19 % des structures, et 49 % des directeurs ignorent s’il existe dans leur établissement.
4. Effectifs et parcours des élèves en situation de handicap
2,5 %
Taux moyen d’élèves en situation de handicap inscrits à titre individuel
46 %
Orientés en parcours personnalisé (hors cursus ordinaire)
− 86 %
Chute des effectifs entre le 1ᵉʳ et le 2ᵉ cycle (vs − 50 % en population générale)
≈ 0 %
Présence en 3ᵉ cycle et au-delà, tous statuts confondus
Ces données signalent une inclusion encore majoritairement cantonnée aux premières années et aux parcours spécifiques, avec une quasi-absence de continuité au-delà du 1er cycle.
5. Dispositifs pédagogiques et administratifs
Les pratiques d’adaptation existent mais restent inégalement formalisées : seulement 37 % des structures ont inscrit des dispositions inclusives dans leurs documents cadres, et 87 % ne pratiquent aucune tarification incitative spécifique. En revanche, les adaptations pédagogiques sont plus répandues en pratique.
Indicateur
Résultat
Aménagements des cursus/parcours ordinaires
68 %
Dispositifs de suivi pédagogique spécifiques
75 %
Adaptation des évaluations
66 %
Structures sans cours en mixité avec les autres élèves
36 %
Structures sans aucune adaptation des activités de diffusion
~83 % (angle mort majeur)
6. Partenariats et communication
49 % des structures conduisent des partenariats impliquant des personnes en situation de handicap, principalement avec le secteur médico-social (81 %) et les établissements pour personnes âgées (72 %), sous forme de pratique musicale (61 %) ou de concerts (49 %). Ces partenariats sont davantage le fait des établissements publics classés (70 % contre 32 % pour les associations).
La communication externe reste le maillon faible : 50 % des structures ne diffusent aucune information spécifique vers les publics en situation de handicap. Ce déficit explique en partie les faibles taux d’accueil, davantage que les refus d’inscription (57 % ne refusent jamais, 37 % rarement). Les structures qui communiquent accueillent significativement plus.
7. Politique des ressources humaines
45 %
Structures ayant nommé un référent handicap (75 % des établissements classés, 26 % des associations)
92 %
Des structures de plus de 50 ETP disposent d’un référent (vs 32 % pour les petites structures)
62 %
Intègrent le handicap dans leur plan de développement des compétences
66 %
Prennent en compte les compétences en handicap lors de l’embauche
6 % seult.
Des structures de plus de 20 salariés respectent l’obligation d’emploi OETH (≥ 6 % de RQTH)
La présence d’un référent handicap — idéalement enseignant — est le facteur le plus fortement corrélé à la dynamique inclusive : 100 % des structures à très forte dynamique en ont un. Sa nomination est associée à davantage d’adaptations pédagogiques, de suivi individualisé, de communication et d’effectifs accueillis.
8. Perceptions et besoins des personnels
89 % des professionnels se déclarent concernés par l’inclusion, mais 56 % estiment manquer des compétences nécessaires pour accueillir des personnes en situation de handicap : un paradoxe révélateur. Ce sentiment est plus marqué dans les établissements publics. Les référents handicap se sentent en revanche nettement plus compétents (64 % se considèrent suffisamment outillés).
Les besoins exprimés sont clairs : 88 % réclament formation et accompagnement. Les actions prioritaires identifiées sont : construire un plan de formation intégrant le handicap (44 %), développer la communication externe (40 %), créer des partenariats avec les structures du champ du handicap (38 %). 91 % jugent la nomination d’un référent nécessaire, et 87 % sont favorables à la création d’une certification professionnelle pour cette fonction.
9. Dynamique inclusive et leviers d’action
Un indicateur composite (politique RH, accueil des inscriptions, recueil des besoins spécifiques, adaptation des évaluations) révèle que seulement 13 % des structures présentent une dynamique forte à très forte — avec un écart marqué selon le statut : 20 % pour les établissements classés, 12 % pour les non classés, 4 % pour les associations. Trois leviers structurants ressortent des analyses croisées :
Le SDEA : l’intégration de dispositions inclusives dans le Schéma Départemental des Enseignements Artistiques est fortement corrélée aux scores d’inclusion. 85 % des structures accueillant des élèves handicapés adhèrent à un SDEA incluant de telles dispositions.
Le référent handicap enseignant : 100 % des structures à dynamique très forte disposent d’un référent dont la fonction principale est l’enseignement. Sa présence multiplie l’ensemble des pratiques inclusives.
La formation continue : 79 % des structures à forte dynamique inclusive programment des formations sur le handicap – contre une minorité dans les autres catégories.
10. Points d’attention et recommandations
Intégrer des dispositions inclusives dans tous les SDEA et améliorer leur communication aux équipes dirigeantes.
Promouvoir la nomination d’un référent handicap (enseignant de préférence), avec une fiche de mission harmonisée, un temps de décharge réel et une certification professionnelle reconnue.
Intégrer le handicap dans les formations initiales des professionnels de l’enseignement artistique et mobiliser les organismes de formation continue.
Développer la communication externe vers les publics et structures du champ du handicap : condition sine qua non pour accroître les effectifs accueillis.
Sensibiliser les instances gestionnaires à leurs obligations légales (diagnostic, Registre Public d’Accessibilité) et mettre en conformité les locaux.
Favoriser les partenariats intersectoriels et les réseaux territoriaux de professionnels (directeurs, référents, enseignants, structures médico-sociales).
Ce guide recense et compare les principaux instruments numériques et électroniques permettant aux personnes en situation de handicap de pratiquer la musique, en explorant trois familles de solutions : instruments adaptés spécialisés, outils open source issus du mouvement maker, et équipements grand public à fort potentiel inclusif.
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA.
Contexte et enjeux
Ce guide, produit par BrutPop dans le cadre du projet Erasmus+ Change2Regard, s’adresse aux personnes en situation de handicap, à leurs familles ainsi qu’aux professionnels (musiciens, animateurs, enseignants, éducateurs). Son propos central : les technologies numériques et électroniques ont une capacité intrinsèque à compenser le handicap. Là où un instrument acoustique exige une maîtrise gestuelle précise et longue à acquérir, un instrument numérique peut transformer le moindre effleurement, souffle ou mouvement en son musical de qualité. Le guide explore trois familles de solutions, complémentaires en termes de coût, de personnalisation et d’accessibilité.
1. Instruments adaptés
Conçus spécifiquement pour les personnes handicapées, ces instruments sont reconnus par les structures médico-sociales. Leur principal frein est leur coût élevé (1 000 à 10 000 €), même si des financements institutionnels existent.
Instrument
Origine
Principe
Atouts principaux
Orgue Sensoriel
M. Fourcade, France, 2002
Capteurs de gestes variés (doigt, souffle, pied, menton…)
Très utilisé en France, compatible MAO/MIDI
Soundbeam
E. Williams, Royaume-Uni, 1989
Faisceau sans contact physique
Idéal pour mobilité très réduite, palette sonore étendue
Arcana Strum
B. Reinschreiber, Israël
Simulation ergonomique de guitare
Très personnalisable, compatible interrupteurs externes
2. Mouvement DIY et makers
Le mouvement open source répond là où le marché ne suit pas : outils sur-mesure, peu coûteux, reproductibles. Les projets les plus aboutis associent musiciens, ingénieurs et ergothérapeutes, et parfois les personnes handicapées elles-mêmes dans la conception.
Outil / Projet
Porteurs
Description
Coût / Accès
BrutBox
BrutLab (BrutPop + partenaires)
Boîte MIDI collective, 8 capteurs interchangeables (boutons, gestes, zones tactiles). Compatible tous logiciels MAO.
< 100 € — Manuel open source
Touch Chord
John Kelly + Bare Conductive
Instrument tactile et contrôlé par le souffle, 3 octaves avec 2 doigts. Aucune formation préalable requise.
Non commercialisé — Code open source
Makey Makey
MIT Media Lab
Carte électronique sans programmation transformant n’importe quel objet conducteur en instrument.
Bas coût — Très documenté
KubE (Nantes)
APF France Handicap + École de Design + IUT
Groupe de rock noise (9 musiciens handicapés moteurs). Prototypage de nouvelles ergonomies instrumentales depuis 2019.
Projet pédagogique
AE2M (Grenoble)
J. Cordier + G. Thomann (INP Grenoble)
Adaptation ergonomique du matériel musical. 250+ étudiants impliqués depuis 2003. Interfaces mécaniques et électromécaniques.
Partenariat CRR / INP / IEM APF
3. Instruments tous publics
Pour quelques centaines d’euros, il est possible de composer un instrumentarium adapté à partir d’outils du commerce. Les instruments électroniques et contrôleurs MIDI grand public offrent des gestes musicaux simples (boutons, pavés tactiles, mouvements) et une grande diversité sonore. Les smartphones et tablettes, avec de nombreuses applications gratuites, constituent une ressource inclusive souvent sous-estimée – compatibles avec des supports pour fauteuil roulant.
Outil
Type
Intérêt inclusif
Prix
Korg NanoKey2
Contrôleur MIDI
Compact, intuitif, léger
~50 €
Artiphon Orba
Instrument électronique
Multi-gestes, Bluetooth, autonome
~100 €
Touch Me (Playtronica)
Contrôleur tactile
Jeu par contact, interaction sociale
~100 €
Sensel Morph / Joué Play
Contrôleur MIDI MPE
Expression multidimensionnelle par geste
~250–300 €
Theremini Moog
Instrument électronique
Jeu sans contact dans l’espace
~300 €
Korg Kaoss Pad/Kaossilator
Instrument électronique
Pavé tactile, simple et expressif
60–400 €
Kit OVAOM
Kit sensoriel + app
Stimulation cognitive, motrice et sociale
~500 €
SmartFaust / Korg iOS
Application mobile
Synthétiseurs par gestes, tablettes adaptables
Gratuit
Points clés à retenir
Pas de solution unique. Le guide promeut la complémentarité des approches plutôt qu’un outil universel. Chaque situation de handicap étant singulière, la pluralité des solutions disponibles est une force.
Le numérique comme levier d’autonomie. La capacité à capter et à amplifier le moindre geste place les instruments numériques au cœur de l’inclusion musicale.
La collaboration pluridisciplinaire comme modèle. Les projets AE2M et KubE montrent que l’alliance musicien/ingénieur/ergothérapeute produit les solutions les plus pertinentes.
Le coût comme frein principal. Les solutions DIY et tous publics constituent des alternatives crédibles et accessibles aux instruments adaptés onéreux.
En 2021, le collectif BrutPop publie le résultat d’une enquête menée auprès de professionnels français, finlandais et britanniques de l’enseignement musical inclusif. Le rapport interroge, à travers 15 questions volontairement abruptes, les raisons du décalage persistant entre les ambitions de la loi handicap de 2005 et la réalité du terrain dans les conservatoires.
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA.
1. Présentation du document et de ses auteurs
Ce rapport est le fruit d’une résidence artistique de longue durée (2018–2021) menée par le collectif BrutPop auprès du Département de la Seine-Saint-Denis, avec le soutien de la Gaîté Lyrique à Paris. Rédigé par Antoine Capet (éducateur spécialisé), David Lemoine et Alejandro Van Zandt-Escobar (musiciens), il questionne les freins à l’accessibilité dans l’enseignement de la musique pour les personnes en situation de handicap en France, en se focalisant sur le réseau des conservatoires.
La démarche adopte volontairement un ton frontal : quinze questions simples, parfois abruptes, servent de fil conducteur pour recueillir les réponses de professionnels reconnus en France, en Finlande et au Royaume-Uni pour leurs pratiques avant-gardistes. Ces entretiens – menés par vidéoconférence en raison du COVID-19 – ont été synthétisés et interprétés par les auteurs, sans citation directe afin de ne pas mettre les interlocuteurs en porte-à-faux.
Les acteurs interrogés
Le document mobilise douze profils d’experts issus de structures très diverses, représentant trois pays :
Intervenant·e
Structure
Pays
Spécialité
Sam Dook
Carousel / Life Size
Royaume-Uni
Instruments adaptés, pédagogie inclusive
Sébastien Eglème
CFMI Université Lyon 2 (DUMUSIS)
France
Musique, handicap et santé
André Fertier
Cemaforre
France
Droits culturels et accessibilité
Florent Giraud / Gilles Laval
ENM Villeurbanne
France
Direction / enseignement inclusif
Patrick Guillem
Conservatoire des Landes
France
Référent handicap, guitare
Markku Kaikkonen
Resonaari (Helsinki)
Finlande
Conservatoire inclusif, FigureNotes
John Kelly / Douglas Noble / Tim Yates
Drake Music
Royaume-Uni
Pratique inclusive, R&D instruments
Tuulikki Laes / Aija Puurtinen
UniArts Helsinki / Sibelius Academy
Finlande
Recherche en pédagogie inclusive
Laurent Lebouteiller
CRR de Caen
France
Centre Ressources Régional Handicap
William Longden
Joy of Sound
Royaume-Uni
Instruments acoustiques sur mesure
Thibault Saladin
La MOMO (Saint-Ouen)
France
École de musique alternative
Markus Vähälä
Kukunori / Lyhty Ry
Finlande
Musique, handicap cognitif, radio
Jean-Clair Vançon
Pôle Sup’93
France
Formation supérieure musicale
Magali Viallefond
MESH
France
Musique et situations de handicap
2. Problématique centrale
Quinze ans après la loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées », l’enseignement musical inclusif en France reste marginal. Le rapport cherche à comprendre pourquoi ce décalage persiste entre l’ambition législative et la réalité du terrain, et ce que des modèles étrangers – notamment finlandais et britannique – peuvent apporter comme éclairage.
« L’inclusion est moins décrétée par un texte de loi qu’elle n’est implémentée au quotidien sur le terrain par des acteurs dont le métier évolue au contact des personnes en situation de handicap. »
Le rapport ne prétend pas apporter de réponses définitives, mais soulève des questionnements structurés. Il se distingue explicitement du Guide pratique du Ministère de la Culture (Pour un enseignement artistique accessible, 2020) qu’il entend enrichir par des regards croisés de terrain.
3. Comparaison des modèles nationaux
L’une des contributions majeures du rapport est la mise en perspective internationale. Les trois systèmes étudiés sont très différents dans leur architecture, leur histoire et leur rapport à l’inclusion.
Critère
France
Finlande
Royaume-Uni
Réseau d’enseignement
492 conservatoires publics, financement État + collectivités. Réseau le plus unifié.
Réseau de conservatoires + Resonaari (structure pilote inclusive). Fort ancrage à l’école.
Pas de réseau centralisé. Pluralité d’acteurs privés, associatifs. Music Education Hubs locaux.
Place de la musique à l’école
Faible (1 h/semaine partagée avec arts plastiques). Option lycée supprimée en 2019.
Centrale dès la maternelle. Approche praxialiste (pratiquer avant théoriser). ~30 % d’élèves bénéficiant de soutien spécialisé.
Variable selon les établissements. Recul depuis 2013.
Inclusion dans l’enseignement musical
Marginale. Fort décalage loi / terrain. Résistances institutionnelles.
Modèle de référence européen. Resonaari = centre de ressources et de recherche.
Hétérogène. Approche ‘mainstreaming’ intéressante mais fragile. Acteurs militants et innovants.
Formation des enseignants
Insuffisante (12-15 h à peine au Pôle Sup’93). Pas de référentiel harmonisé.
Intégrée à la formation initiale. Dialogue université / terrain / ministère (triangle vertueux).
Portée par des associations spécialisées (Drake Music, AIME). Pas de cadre national.
4. Les 15 questions : synthèse thématique
Les quinze questions du rapport couvrent l’ensemble de la chaîne de l’inclusion musicale, de l’accueil institutionnel jusqu’à la scène. Elles sont ici regroupées en cinq grands thèmes pour faciliter la lecture.
A – L’accueil institutionnel (questions 1, 2, 3, 4)
Le premier constat du rapport est celui d’un écart considérable entre le volontarisme législatif et la réalité sur le terrain. La loi de 2005 consacre l’obligation d’adaptation pour les conservatoires, mais son application est fragmentée. Certains établissements ont réellement engagé une démarche proactive : le CRR de Caen accueille ainsi environ 200 élèves en situation de handicap parmi 1 600 ; tandis que d’autres se contentent d’une conformité minimale.
La question financière est centrale. Plusieurs mécanismes de financement existent pourtant (Prestation de Compensation du Handicap, accompagnements médico-sociaux, fonds institutionnels), mais ils sont insuffisamment mobilisés ou mal connus des acteurs de terrain. Le manque de coordination entre institutions d’accueil (MDPH, structures médico-sociales) et lieux d’enseignement musical renforce cette lacune.
Par ailleurs, l’idée que l’accueil d’un élève en situation de handicap suppose des locaux entièrement accessibles constitue un frein mental récurrent. Or, le handicap physique (PMR) ne représente qu’une part des typologies. Pour la majorité des situations — handicap cognitif, psychique, autisme —, l’accessibilité relève davantage de l’adaptation pédagogique que du bâti.
B — Le rôle des professionnels (questions 6, 7, 8, 9, 10)
Une des tensions centrales du rapport porte sur la définition du rôle de l’enseignant·e. La crainte de « se transformer en soignant » revient régulièrement. Le rapport y répond fermement : l’enseignant·e reste pédagogue, mais sa fonction s’étoffe d’une sensibilité à l’individu, d’une capacité à personnaliser les parcours et d’une posture de proposition plus que d’imposition. Le conservatoire expérimental Resonaari recrute d’ailleurs indifféremment pédagogues, artistes, thérapeutes et chercheurs pour constituer une équipe pluridisciplinaire autour de chaque élève.
Le poste de référent·e handicap est identifié comme essentiel mais fragile. Il n’existe pas de référentiel harmonisé ni de formation officielle. Le référent·e tient souvent davantage d’un engagement personnel que d’une mission institutionnellement définie et valorisée. Sa double mission — interne (accompagnement des élèves, coordination des professeurs) et externe (partenariats, communication, lien avec les MDPH) — est chronophage et peu encadrée.
Sur la formation au handicap, le rapport est sans ambiguïté : une « formation magique » n’existe pas. Le spectre des pathologies est trop large et les solutions trop contextuelles pour être codifiées. Les formations qualifiantes existent pour des compétences précises (braille musical, orgue sensoriel), mais elles ne sont pas transposables. L’expérience de terrain reste la voie d’apprentissage la plus efficace. Les CFMI – et notamment le DUMUSIS de Lyon (300 heures de formation, ouvert aux pédagogues comme aux professionnels du médico-social) – sont plébiscités pour leur approche globale et collective, mais pâtissent d’une image de moindre rigueur technique dans un milieu encore marqué par l’excellence individuelle.
C — La co-construction avec l’élève (question 6)
Le Schéma national d’orientation pédagogique de 2008 a introduit des parcours personnalisés permettant à l’élève de co-construire son programme avec l’équipe pédagogique : durée, modules, évaluation, choix de l’instrument. Ce dispositif est théoriquement très favorable aux élèves en situation de handicap, mais son accès reste conditionné à la volonté des établissements et à l’absence d’autocensure de la part des familles ou des élèves eux-mêmes.
Le rapport insiste sur un équilibre délicat : trop de liberté conduirait à une sorte d’auto-formation qui priverait l’élève de l’expertise pédagogique. L’enjeu est de garantir que l’élève reste force de proposition sans renoncer à l’apport essentiel d’une équipe formée. Le slogan britannique « Nothing for us without us » — rien pour nous sans nous — est cité comme horizon : les personnes en situation de handicap doivent contribuer aux décisions qui les concernent y compris dans la conception des politiques d’inclusion.
D — Les outils pédagogiques et instruments (questions 12, 13)
Le rapport consacre une attention particulière à deux freins techniques souvent avancés : la formation musicale (FM/solfège) et la question des instruments adaptés. Sur la FM, le constat est partagé : ce n’est pas le solfège en soi qui pose problème, mais sa position de prérequis à la pratique instrumentale. La proposition centrale est de déplacer son apprentissage — non plus avant la pratique, mais en parallèle ou à travers elle — en s’inspirant du modèle finlandais dit « praxialiste » (agir pour sentir et comprendre, avant d’intégrer un savoir théorique).
Des systèmes de notation alternatifs sont également évoqués : partitions graphiques (Stockhausen, Cage, Ligeti), soundpainting, musique assistée par ordinateur (MAO), ou FigureNotes — système développé par Resonaari utilisant couleurs et formes pour écrire la musique tout en restant compatible avec la notation classique.
Sur les instruments adaptés, le rapport met en garde contre l’idée d’une solution miracle. Un instrument adapté est coûteux, nécessite une formation spécifique et risque de finir « dans des placards » si l’engagement pédagogique ne suit pas. Le rapport recommande d’explorer d’abord le matériel existant (accordages ouverts, orientations alternatives, applications numériques) avant d’investir dans des outils spécialisés. Il souligne aussi le potentiel de structures comme Drake Music (DMLab) ou BrutPop (ArtLab) qui développent des instruments open source à bas coût, en co-conception avec les personnes concernées.
E — Le concert et la scène (questions 14, 15)
La représentation publique est décrite comme un temps fort du parcours pédagogique — moment de socialisation, de validation symbolique du travail accompli, et levier pour faire évoluer le regard des équipes pédagogiques sur ce que signifie la réussite artistique. Des structures comme Carousel (Brighton) ou Resonaari ont fait du concert le cœur de leur dispositif.
Mais le rapport met en garde contre les dérives : un concert imposé par un financeur externe, une pression excessive sur l’élève, ou un objectif de représentation qui phagocyte les apprentissages fondamentaux peuvent se révéler contre-productifs. Pour certains élèves en situation de handicap lourd, la progression peut se résumer, en fin d’année, à « pouvoir être présent·e dans le cours, écouter, être assis·e au piano » : ce qui constitue déjà une réussite pédagogique considérable.
5. L’élève en situation de handicap comme miroir du conservatoire de demain
L’une des thèses les plus stimulantes du rapport est celle de la convergence entre les réformes attendues pour ouvrir le conservatoire aux pratiques amateurs et les conditions nécessaires à l’inclusion des élèves en situation de handicap. Les exigences posées par l’État comme condition à son soutien financier — oralité, pédagogie de groupe, parcours personnalisés, diversification des répertoires, prise en compte du numérique, partenariats avec le secteur social — recoupent point par point les recommandations du rapport en faveur de l’inclusion.
En ce sens, l’élève en situation de handicap n’est pas une exception à gérer mais un « miroir grossissant » des transformations à opérer pour que le conservatoire devienne réellement un service public pour toutes et tous. Les structures qui ont pris ce virage – Resonaari, Carousel, La MOMO, Joy of Sound – montrent que l’inclusion n’est pas incompatible avec l’excellence musicale, et que la créativité pédagogique qu’elle stimule bénéficie à l’ensemble des élèves.
L’inclusion est moins un objectif à atteindre qu’un cap permanent : un processus d’ajustement continu entre les besoins singuliers des élèves, les compétences des équipes et les contraintes institutionnelles.
6. Recommandations et leviers d’action
Sans prétendre à l’exhaustivité, le rapport formule ou laisse entendre plusieurs pistes d’action, ici organisées selon les niveaux d’intervention :
Au niveau institutionnel
Formaliser et valoriser le poste de référent·e handicap : définir un référentiel de compétences, un cadre d’emploi harmonisé et une rémunération adaptée.
Développer les partenariats entre conservatoires et structures médico-sociales pour faciliter l’accompagnement des élèves et mieux mobiliser les financements existants (PCH, conventions).
Communiquer activement sur l’offre accessible auprès des MDPH et des associations de personnes handicapées pour combattre l’autocensure des familles.
S’appuyer sur les cahiers des charges de l’État (financement conditionné à l’ouverture) comme levier interne de transformation.
Au niveau pédagogique
Repenser la place de la formation musicale : la positionner en parallèle ou à travers la pratique instrumentale plutôt qu’en prérequis.
Explorer les modes de notation alternatifs (FigureNotes, partitions graphiques, MAO) pour réduire les effets d’exclusion du solfège classique.
Favoriser les cours collectifs mixtes plutôt que les dispositifs séparés, qui risquent de ghettoïser les élèves en situation de handicap.
Renforcer la formation initiale des enseignant·es dans les Pôles Sup’ (actuellement insuffisante : 12 à 15 heures seulement au Pôle Sup’93).
Au niveau de la formation
Valoriser les CFMI et le DUMUSIS de Lyon comme modèles de formation transversale et pluriprofessionnelle.
Développer des formations passant obligatoirement par l’expérience de terrain, seule approche reconnue comme vraiment efficace.
Encourager la mobilisation des structures innovantes (BrutPop ArtLab, Drake Music DMLab) comme centres de ressources et de formation.
Au niveau des outils et des instruments
Explorer les ressources existantes avant d’investir dans des instruments adaptés spécialisés et coûteux.
Soutenir les dynamiques open source et les « hackathons » de luthiers numériques pour développer des instruments à bas coût.
Impliquer les ergothérapeutes dans la réflexion sur l’adaptation instrumentale.
7. Limites et perspectives
Les auteurs reconnaissent eux-mêmes plusieurs limites à leur démarche. Le rapport ne recueille pas les perspectives des élèves en situation de handicap eux-mêmes, lacune jugée significative mais inévitable dans le contexte de production (COVID, ressources limitées). Il ne prétend pas non plus à la représentativité statistique : les personnes interviewées sont des acteurs reconnus pour leur avant-gardisme, dont les pratiques restent marginales à l’échelle nationale.
Le rapport est par ailleurs le produit d’une structure militante — BrutPop — ancrée dans les cultures musicales indépendantes et numériques, ce qui infléchit nécessairement ses questionnements et ses angles morts. L’oralité, l’improvisation, les musiques actuelles et les instruments connectés y occupent une place naturellement plus importante que dans un document issu du milieu académique classique.
Ces limites n’enlèvent rien à la valeur de l’enquête, qui constitue un document de référence pour quiconque cherche à comprendre la complexité concrète du travail d’inclusion dans l’enseignement musical en France, et à se nourrir d’expériences étrangères inspirantes.
Produit par BrutPop dans le cadre du projet européen Change2Regard, ce guide recense et compare l’ensemble des instruments numériques et électroniques disponibles pour faciliter la pratique musicale des personnes en situation de handicap, des outils spécialisés aux solutions grand public.
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA.
Porteurs
Période
Financement
Cadre théorique
Collectif T’Cap (FR), APCC (PT), Nos Pilifs (BE), RIPPH (CA)
2019 – 2022
Programme Erasmus+, UE
MDH-PPH (Modèle de Développement Humain et Processus de Production du Handicap)
1. Contexte et cadre de référence
Le projet européen Change2Regard est une démarche coopérative transnationale visant à faciliter l’accès à la pratique et à la création musicale pour les personnes en situation de handicap. Son axe culturel, intitulé « La trousse numérique pour tous·tes », a donné naissance à ce guide méthodologique et pédagogique.
Le MDH-PPH : un cadre conceptuel clé
Le guide repose sur le Modèle de Développement Humain – Processus de Production du Handicap (MDH-PPH), développé par le RIPPH – Réseau international sur le Processus de Production du Handicap (Patrick Fougeyrollas, anthropologue). Ce modèle postule que :
Le handicap n’est pas une caractéristique intrinsèque de la personne, mais le résultat de l’interaction entre ses caractéristiques fonctionnelles et son environnement physique et social.
Les obstacles à la participation sociale peuvent être réduits en agissant sur l’environnement (social, physique, technologique).
La Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées (2006, ratifiée en 2010 par FR, BE, PT, CA) consacre cette approche sociale et de droits humains.
2. L’instrumentarium connecté
Les instruments connectés constituent le cœur technique du guide. Contrairement aux instruments acoustiques traditionnels, les interfaces numériques amplifient le moindre geste pour le rendre musical, offrant ainsi une accessibilité intrinsèque aux personnes en situation de handicap.
Tableau comparatif des 3 instruments connectés du projet
Instrument
Nature
Gestes associés
Usage conseillé
Points d’attention
Orgue Sensoriel
Clé en main (institution). Interface capteurs + logiciel Strido.
Appuyer, presser, déplacer le curseur, monter, descendre, faire rouler.
1re découverte, public varié. Groupe ≤ 6 pers.
Nécessite boîtier MIDI + ordinateur. Deux types de capteurs : déclencheurs (0/1) et variateurs (0-127).
BrutBox
Open source / DIY (mouvement maker). À construire soi-même.
Appuyer, monter/descendre, tourner.
Ateliers collectifs, pratique musicale collaborative.
Nécessite compétences techniques et matériel de fabrication. Non commercialisé.
Soundbeam
Clé en main. Console de contrôle + capteurs sans contact.
Se rapprocher/reculer, appuyer (pieds, mains, tête).
Personnes à mobilité très réduite, polyhandicap.
Demande pratique et maîtrise. Faisceaux sonores sans contact physique.
3 classifications d’instruments connectés
Catégorie
Description
Exemples
Conçu pour
Instruments conçus nativement accessibles. Clé en main, stables.
Orgue Sensoriel, Soundbeam
Évolutif / Open source
Issu du mouvement maker (DIY). Nécessite compétences techniques.
BrutBox, Arduino
Non spécifique / Ergonomique
Instruments grand public adaptables. Simples d’usage.
Kaospad, Clavier, Pad/Batterie, Launchpad
3. Méthodologie pédagogique
Paramètres organisationnels d’une séance
Paramètre
Recommandation
Nombre de participants
Maximum 6 personnes par intervenant·e (à titre indicatif).
Durée d’une séance
Entre 45 minutes et 1 h 30 selon les capacités de concentration et de fatigabilité.
Fréquence
Régulière (hebdomadaire ou mensuelle). Espacement limité pour maintenir la dynamique.
Aménagement salle
Espace neutre, acoustique maîtrisée, éviter les parois réfléchissantes. Dégager les espaces de circulation.
Mobilier
Chaises avec dossiers et accoudoirs, tables de hauteurs variables, adaptées à l’ergonomie des instruments.
Disposition
En pôle (découverte), en cercle (séance classique), en demi-cercle (restitution scénique).
Déroulé type d’une séance (5 étapes)
Étape
Contenu
Points clés
0 — En amont
Préparer la salle, disposer les instruments, matériel pédagogique visible.
Anticiper avant l’arrivée des participants.
1 — Accueil
Saluer, prendre des nouvelles, évaluer l’humeur du jour.
Adapter la séance si nécessaire.
2 — Lancement
Rituel : relaxation, échauffement physique et respiratoire. Présenter les objectifs.
Formuler des consignes claires et s’assurer de leur compréhension.
3 — Activités
2 à 3 activités musicales : écoute, jeu, improvisation, rythmique, chant… Débriefer après chaque activité.
Pour 1 h de séance : 2 ou 3 activités.
4 — Fin
Rituel de clôture (ex. carillon). Rangement participatif. Salutations.
Prévoir 15 à 30 min pour le rangement.
5 — Après séance
Compléter le carnet de suivi. Annoter observations et ajustements.
Indispensable pour la continuité pédagogique.
4. Posture et pédagogie de l’intervenant·e
Qualités de l’intervenant·e
Pratiques recommandées
Empathie : comprendre les émotions des participants.
Faire avec les participants (non pour eux).
Flexibilité : s’adapter à toutes les situations.
Valoriser au maximum les capacités musicales.
Intelligence créative : utiliser ses compétences pour amener le changement.
Créer un contexte agréable, valorisant, stimulant.
Humeur : éveiller le bien-être chez l’autre.
S’appuyer sur les théories humanistes (Maslow, Rogers) : acceptation, motivation, empathie.
Musicalité : sensibilité à créer et interpréter.
Utiliser le soundpainting : langage de signes non verbaux universels pour diriger musicalement.
Patience : calme face aux difficultés.
Être attentif aux « décrochages » et au déplaisir.
Vitalité : énergie et enthousiasme.
Permettre à chacun de s’exprimer tout au long de la séance.
5. Bénéfices attendus pour les participants
Dimension
Bénéfices observés
Moteur
Libérer et canaliser l’énergie physique ; améliorer coordination et dissociation des gestes ; renforcer la tonicité et le contrôle du geste.
Cognitif
Améliorer l’écoute et la concentration ; développer les capacités mémorielles ; explorer la créativité sans inhibitions.
Affectif
Développer la confiance en soi ; lever progressivement les inhibitions ; apporter apaisement, bien-être et plaisir.
Social
Inscrire l’action dans une dynamique de groupe ; développer des liens sociaux ; respecter les codes non verbaux ; favoriser la participation sociale émancipatrice.
6. Freins et leviers à l’inclusion musicale
Freins fréquents
Leviers de réponse
« Aucune demande n’a été reçue. »
La demande émerge quand l’offre est visible et accessible.
« Nos locaux ne sont pas accessibles. »
Le handicap physique (PMR) = 10–12 % des typologies. Chaque situation est singulière.
« On ne sait pas faire, on n’est pas formé. »
Le bon sens et la relation humaine priment sur la formation.
« Ce n’est pas acté politiquement. »
Formaliser une démarche d’accueil dans le projet d’établissement.
« On ne peut pas tout faire en même temps. »
L’inclusion bénéficie à l’ensemble du projet d’accueil.
« On a des réserves à communiquer sur notre accueil. »
Développer une ‘culture de l’accueil’ progressive, au cas par cas.
« Ça va coûter cher et prendre du temps. »
Des leviers de financement existent (droits de compensation, fonds publics/privés).
Dans ce mémoire, j’étudie l’accessibilité de l’enseignement musical en conservatoires pour les personnes handicapées en France. J’examine d’abord l’évolution de la conception du handicap et son cadre législatif, notamment la loi de 2005 pour l’égalité des droits et des chances, ainsi que sa mise en application encore insuffisante. J’analyse ensuite comment ces droits se traduisent dans les textes directeurs de l’enseignement musical. L’enquête « Musiques et handicaps » révèle un retard significatif dans la mise en accessibilité des établissements et souligne le rôle central du référent handicap. Une étude de cas au Conservatoire de Caen me permet d’observer les adaptations pédagogiques et matérielles mises en œuvre. Enfin, j’aborde l’enseignement du violoncelle aux élèves handicapés, à travers des observations de cours et mes propres expériences d’enseignant.
Introduction
Dans le cadre de mon mémoire, j’ai choisi d’étudier l’accessibilité de l’enseignement musical en conservatoires pour les personnes handicapées1 en France. Mon intérêt pour ce thème s’est construit ces dernières années, nourri par la lecture de discours antivalidistes portés par des militant·es ou des associations. Le terme de « validisme » est présent en France dans le milieu militant depuis le début des années 2000, et a progressivement fait son entrée dans la recherche universitaire au cours des années 2010. Il s’agit d’une proposition de traduction du concept d’ableism, apparu aux États-Unis dans les années 1970-1980. Né dans le sillage des disability studies – l’étude du handicap dans ses dimensions sociales, culturelles et politiques – et des mouvements féministes, ce terme désigne « une dichotomie hiérarchisée entre abled et disabled people (c’est-à-dire entre personnes valides et non valides) et un système oppressif2 ».
Parmi les revendications portées par ces mouvements, on trouve notamment la lutte pour la désinstitutionnalisation des personnes handicapées, visant à les libérer des structures spécialisées perçues comme « des lieux d’enfermement, de privation de libertés et de droits, d’infantilisation et de maltraitances, incompatibles avec une vie digne, guidée par l’autodétermination3 ». Cette position s’accompagne de l’exigence d’une accessibilité universelle, touchant l’ensemble de l’espace public, des logements, des établissements scolaires, des lieux de formation professionnelle ou de loisirs, ainsi que des services de santé4. Il s’agit d’un appel à l’adaptation globale des infrastructures et des services afin de garantir une véritable inclusion des personnes handicapées dans toutes les sphères de la société et le respect de leurs droits.
Les droits culturels constituent une dimension primordiale des droits humains. Inscrits dans le droit international depuis 1948, ils émergent du corpus des textes définissant les droits de l’homme portés par l’UNESCO et les Nations unies. Selon l’article 5 de la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle :
« Les droits culturels sont partie intégrante des droits de l’homme, qui sont universels, indissociables et interdépendants. L’épanouissement d’une diversité créatrice exige la pleine réalisation des droits culturels. […] Toute personne a le droit à une éducation et une formation de qualité qui respectent pleinement son identité culturelle ; toute personne doit pouvoir participer à la vie culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles, dans les limites qu’impose le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales5 ».
La déclaration de Fribourg de 2007, élaborée par le groupe de Fribourg composé d’intellectuels issus de diverses universités et réunis depuis 1991, énumère l’ensemble des droits culturels reconnus dans diverses déclarations de droits humains. Elle énonce :
« Toute personne, aussi bien seule qu’en commun, a le droit d’accéder, notamment par l’exercice des droits à l’éducation et à l’information, aux patrimoines culturels qui constituent des expressions des différentes cultures ainsi que des ressources pour les générations présentes et futures [et] d’accéder et de participer librement, sans considération de frontières, à la vie culturelle à travers les activités de son choix6 ».
Ils sont pris en compte dans les textes normatifs actuels comme un droit de participer à la vie culturelle et à l’éducation. S’ils ne se limitent pas à cet aspect, c’est effectivement ce sens que je vais développer dans le contexte de l’enseignement musical pour les personnes handicapées.
Les droits culturels sont définis par Patrice Meyer-Bisch, philosophe membre du groupe de Fribourg, comme « les droits d’une personne, seule ou en groupe, d’exercer librement des activités culturelles pour vivre son processus, jamais achevé, d’identification ». Ils incluent toutes les dimensions qui permettent à une personne de construire et d’exprimer son identité. Leur réalisation permet à toute personne de participer librement à la vie culturelle en choisissant son identité culturelle, d’accéder aux connaissances et à la compréhension de sa propre culture et de celles des autres, et de contribuer à la création et à l’expression culturelles. Selon l’universitaire, leur réalisation nécessite que le sujet dispose d’un accès aux ressources, y compris par l’accès à l’enseignement :
« C’est au sujet de décider quelles sont les références qu’il juge nécessaires, mais il a besoin de s’appuyer sur des personnes et des institutions d’enseignement et de communication qui lui donnent accès à des œuvres et lui enseignent les difficultés d’interprétation. Il s’agit autant de diversité que de qualité de choix : la diversité permet la liberté de choix, la qualité des références permet la liberté d’être ou d’épanouissement à travers une discipline culturelle maîtrisée ; la richesse ajoute la dimension qualitative à la diversité7 ».
Meyer-Bisch invite également à se confronter à la question de la pauvreté culturelle, entendue non pas comme le jugement d’un groupe sur un autre, mais sur la situation de personnes ou communautés mises à l’écart des ressources culturelles nécessaires à l’exercice de leurs droits.
Dans le cadre spécifique de l’accueil des personnes handicapées dans les conservatoires, le respect des droits culturels implique non seulement l’accessibilité physique aux établissements d’enseignement artistique, mais aussi l’accès aux pratiques culturelles, à l’éducation artistique et à la participation à la vie culturelle dans toutes ses dimensions. Ainsi, garantir l’accessibilité des conservatoires aux personnes handicapées s’inscrit dans la reconnaissance et la mise en œuvre de leurs droits culturels, au même titre que pour tout citoyen. C’est reconnaître leur droit fondamental à participer à la vie culturelle, à développer
leurs talents et à contribuer à l’enrichissement de la diversité des expressions artistiques de notre société.
L’accessibilité se définit par « la réduction de la discordance entre, d’une part, les possibilités, les compétences et les capacités d’une personne et, d’autre part, les ressources de son environnement lui permettant de façon autonome de participer à la vie de la cité », selon le comité interministériel du handicap8. De fait, tous lieux, services, produits et activités se doivent d’être ouverts et de proposer un environnement adapté pour les personnes handicapées, dans des conditions d’autonomie et de sécurité maximales.
Les aménagements environnementaux bénéficient également à l’ensemble des usagers. En effet, en 2001, le Conseil de l’Europe indique qu’ils « [contribuent] à une conception davantage axée sur l’usager en suivant une démarche globale et en cherchant à satisfaire les besoins des personnes de tous âges, tailles et capacités, quelles que soient les situations nouvelles qu’elles pourront être amenées à connaître au cours de leur vie9». Cette démarche d’accessibilité vise à rendre l’ensemble des équipements et accessoires de la société utilisables par tous, sans autres aménagements complémentaires. Elle s’adresse notamment aux familles avec enfants, aux personnes âgées avec des problèmes de mobilité ou de déficience sensorielle, ou aux personnes victimes d’une blessure temporaire.
L’accessibilité s’inscrit dans un ensemble, au sein d’une chaîne d’accessibilité successive permettant le déplacement d’un endroit à un autre. Lorsqu’un maillon est défaillant ou manquant, c’est l’accessibilité générale qui est compromise. L’accessibilité d’un conservatoire dépend donc de celle des autres infrastructures de sa commune. Une concertation avec le milieu associatif est nécessaire afin que les aménagements réalisés ne dégradent pas l’accessibilité pour d’autres types de handicap.
L’exigence de l’accessibilité est aussi une obligation légale, imposée aux conservatoires comme à l’ensemble des établissements recevant du public (ERP). En effet, la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées « vise à organiser de manière systématique l’accès
des personnes handicapées au droit commun pour permettre leur pleine participation à la vie sociale dans toutes ses dimensions10 ». Cette obligation ne se limite pas uniquement à l’accès physique aux bâtiments ; elle englobe également l’accès à l’information et aux services.
Cependant, ce n’est qu’en 2016, avec la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine, que la participation des personnes handicapées à la vie culturelle française est explicitement reconnue comme un droit fondamental11.
Peu de données semblent exister sur l’accueil des personnes handicapées dans les conservatoires, au moment de la rédaction de ce mémoire. Selon le rapport du Sénat « Culture et Handicap, une exigence démocratique » :
« […] L’accès des personnes en situation de handicap à la culture, en particulier à la pratique culturelle, n’est pas aujourd’hui pleinement assuré. Le manque de lisibilité de l’action publique, le manque de moyens humains et matériels, le manque de données précises sur les initiatives existantes comme le manque de visibilité de celles-ci sont autant de causes auxquelles il faut sans délai s’attaquer pour permettre aux personnes en situation de handicap de devenir enfin des acteurs de la culture à part entière12».
Afin de pallier ce manque de données, les associations Musique et Situations de Handicap (MESH) et Musique en Territoires ont réalisé en 2022 et 2023 une enquête nationale sur les pratiques d’accueil des personnes en situation de handicap dans les lieux d’enseignement et de pratique de la musique. Plus spécifiquement, elle vise à « identifier les leviers et facteurs facilitants à la mise en œuvre de pratiques d’accueil inclusif [et à] connaître les besoins et les attentes des encadrants, professionnels comme bénévoles, pour initier ou développer les dynamiques inclusives12». Je m’appuierai sur les conclusions de ce rapport, qui apporte un éclairage sur les pratiques existantes, mais aussi sur les défis à relever :
Pour améliorer l’accessibilité et la qualité de l’accueil des personnes handicapées dans l’enseignement musical.
Pour les raisons évoquées précédemment, l’enjeu de l’accessibilité des conservatoires pour les élèves handicapés concerne l’ensemble de la société, y compris les institutions culturelles et les conservatoires. Le sujet du handicap touche une large partie de la population : le nombre de personnes handicapées s’élève à 15 % de la population mondiale, soit environ un milliard de personnes selon les Nations Unies13. En France (métropolitaine et DROM), le chiffre varie énormément selon la définition choisie, allant de 5,7 millions à 18,2 millions de personnes. Il regroupe les enfants de plus de 5 ans, ainsi que les adultes handicapés, vivant à domicile ou en institution14. Sur un plan plus personnel, je souhaite mener ce travail de recherche dans le but d’enrichir ma pratique pédagogique, et de rendre mon enseignement plus inclusif. J’enseigne le violoncelle au conservatoire de Charenton depuis la rentrée 2023. Il s’agit de mon premier poste en conservatoire, après avoir enseigné en cours à domicile et avoir effectué des remplacements pendant plusieurs années.
L’expérimentation de méthodes innovantes me semble nécessaire pour mieux répondre à la diversité des besoins des élèves, chacun ayant des capacités et attentes uniques, et peut impliquer de déconstruire certains de mes réflexes professionnels.
Bien que mes expériences dans ce domaine soient limitées, elles ont marqué mon parcours personnel. Dans le cadre de mon activité professionnelle ou de ma formation au
Diplôme d’État (DE), j’ai animé des médiations pour des publics ayant une déficience mentale ou cognitive au sein d’Instituts Médico-Éducatifs (IME). Ces séances m’ont confronté à des réactions variées, à la fois déstabilisantes et touchantes, comme le besoin de bouger ou de vocaliser en pleine médiation. Par ailleurs, lors de ma formation au Certificat d’Aptitude (CA) au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris
(CNSMDP), j’ai assisté à une intervention sur le sujet des troubles autistiques, par Violaine Debever, professeure de piano et référente handicap au conservatoire d’Aulnay-sous-Bois. J’ai également participé à une séance de didactique avec ma professeure Nadine Pierre à l’Institut National des Jeunes Aveugles de Paris (INJA), où nous avons initié des enfants
malvoyants ou aveugles à la découverte du violoncelle. Cette activité a nécessité une approche basée sur l’exploration tactile et auditive de l’instrument pour pallier l’absence ou la faiblesse de la perception visuelle. Ces expériences ont participé à ma prise de conscience de l’importance d’une formation adaptée et d’une réflexion approfondie pour répondre aux besoins spécifiques des élèves handicapés.
L’enseignement de l’instrument en conservatoire est le plus souvent individuel, et s’appuie sur une relation directe entre l’élève et l’enseignant·e. Les objectifs pédagogiques sont guidés par les textes directeurs de l’enseignement musical en France, en particulier le Schéma National d’Orientation Pédagogique (SNOP) publié en septembre 2023, tout en s’inscrivant dans le projet d’établissement du conservatoire et le projet pédagogique personnel de l’enseignant.e. Cet enseignement doit aussi s’adapter aux besoins, attentes et capacités spécifiques de chaque élève. Cette adaptation me semble indispensable pour tous les élèves, mais elle prend une importance particulière dans le cas d’élèves handicapés, exigeant une approche pédagogique et des connaissances spécifiques. Ce mémoire se propose ainsi d’approfondir ces réflexions.
Le sujet de l’accueil des personnes handicapées en conservatoire a fait l’objet de plusieurs mémoires de recherche au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP)16. Je m’appuierai sur ces travaux, qui ont étudié notamment l’histoire du terme de handicap, et de son acception médicale puis sociale ; le cadre législatif s’imposant aux conservatoires sur le sujet, à travers notamment la loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances », et son application initialement prévue en 2015 ; et enfin, donné des pistes pédagogiques pour favoriser l’accueil des personnes handicapées en conservatoire. Je prolongerai ces recherches, notamment en intégrant dans mon travail l’enquête de MESH et Musique en Territoires qui permet d’objectiver les pratiques d’accueil des personnes handicapées en conservatoire ; les rapports produits par diverses institutions telles que le Sénat et le Défenseur des droits (autorité administrative indépendante chargée de défendre les droits des citoyens, notamment en matière de lutte contre les discriminations) ; et en étudiant comment les nouvelles recommandations émises par le Schéma national d’orientation pédagogique de l’enseignement public spécialisé de la danse, de la musique et du théâtre de septembre 2023, ou le guide « Pour un enseignement artistique accessible » du ministère de la culture, envisagent de répondre à ces défis.
Dans le cadre de mon mémoire, je souhaite donc m’interroger sur l’accessibilité des conservatoires aux personnes handicapées. Dans un premier temps, je définirai le handicap et les droits associés, avant d’étudier la transcription de ces droits dans le cadre des conservatoires. Je m’intéresserai aux recommandations institutionnelles avant de réaliser un état des lieux de l’accueil des personnes handicapées en conservatoire. Dans une seconde partie, j’effectuerai une étude de cas du conservatoire à rayonnement régional de Caen afin d’étudier l’élaboration et la mise en œuvre des adaptations pour l’apprentissage des élèves handicapé·es dans ce conservatoire précurseur. Enfin, je développerai sur l’apprentissage du violoncelle à travers l’exemple de l’enseignement d’Aurélie Groisil au conservatoire à rayonnement départemental de Bobigny, et mon expérience personnelle d’enseignement avec Hector et Lyn16.
« Personne handicapée » ou « en situation de handicap » ?
Avant d’aborder le cœur du sujet, je souhaite clarifier la terminologie choisie pour ce mémoire. Cette question est fondamentale, puisqu’elle est révélatrice des débats sur le handicap et des revendications portées par les militant·es. L’expression « personne en situation de handicap » s’est imposée dans le discours institutionnel français depuis les années 2000, après la promulgation de la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances. Elle est aujourd’hui adoptée par les instances politiques, dans la législation récente, par les médias et diverses associations généralistes telles qu’APF France Handicap, l’Unapei, ou encore l’association Musique et situations de handicap (MESH) dans le domaine musical.
Cette formulation vise à éviter la stigmatisation, et à souligner le désavantage créé par l’environnement dans une conception sociale plutôt que médicale du handicap. Par exemple, la présence d’ascenseurs fonctionnels conditionne la capacité d’une personne en fauteuil
roulant à réaliser un trajet dans le métro de manière autonome et sécurisée. C’est l’absence ou la défaillance d’ascenseur qui, ici, crée une situation de handicap.
David Kerr, directeur d’un ESAT (Etablissement et Service d’Accompagnement par le Travail), soutient l’utilisation de ce terme18. Selon lui, l’adjectif « handicapé » est discriminant et porteur de clichés. Kerr témoigne de son rejet par certaines personnes concernées. Il conditionnerait les attentes que l’on développe à leur égard. Parler de « personne en situation de handicap » doit donc permettre de mettre à distance le modèle médical – selon lequel le handicap est fondé sur la déficience, l’incapacité – et d’éviter le piège du discours ségrégationniste et dévalorisant en mettant l’accent sur l’environnement.
Sur le plan international, l’expression « personne en situation de handicap » ne semble pas avoir d’équivalent direct. Le monde anglophone utilise principalement deux formulations : disabled people (personnes handicapées), et person with a disability (personne avec un handicap). Cette dernière formulation s’inscrit dans une approche person-first (centrée sur la personne) qui vise à définir l’individu avant sa condition19. Pour cette même raison, on évitera l’usage de l’expression « un handicapé » en français, pour ne pas réduire la personne à son handicap, qui ne constitue pas l’ensemble de son identité.
En langue française, le terme ne fait en réalité pas non plus consensus. L’Organisation des Nations Unies (ONU) et son Comité des droits des personnes handicapées – qui vise à promouvoir l’inclusion des personnes handicapées et à défendre leurs droits, et qui critique largement la politique menée par la France en la matière, comme nous le verrons plus loin dans ce mémoire – utilisent l’expression « personne handicapée » en français. Des militants québécois utilisent également le terme « handicapisé » qui renvoie, comme le terme « racisé », à la construction sociale, culturelle et politique de phénomènes présentés ou perçus comme naturels19.
Au niveau national, j’observe l’emploi de « personne en situation de handicap », « personne handicapée », ou du diminutif « handi » par des personnes concernées. « Personne handicapée » semble le plus largement utilisé dans la sphère militante antivalidiste et par des associations comme les Dévalideuses, ou le Collectif Lutte et Handicaps pour l’Égalité et l’Émancipation (CLHEE). Il ne s’agit pas d’une ignorance des débats et évolutions concernant la conception du handicap, mais bien d’un choix. En effet, « en situation de handicap » peut être ressenti par des personnes concernées comme un euphémisme insupportable de leur situation20. Sont critiquées pour les mêmes raisons l’ensemble des périphrases rentrées dans le langage courant (comme « personne porteuse de handicap », « personne vivant avec un handicap » ou encore « personne souffrant de handicap »). Elena Chamorro, militante antivalidiste et membre du CHLEE, revendique la dimension déjà processuelle de l’adjectif « handicapé » :
« Je suis handicapée parce que l’on me handicape. Je suis handicapée au sens passif du terme. Le mot handicapé ainsi compris dit la dimension sociale du handicap. Tout comme le terme racisé dit la race comme construction sociale, le terme handicapé peut dire le handicap en l’inscrivant dans cette optique22 ».
L’emploi de « personne handicapée » me semble également exprimer la revendication de la participation du handicap à la construction d’une identité individuelle et collective ; un retournement du stigmate comme il peut être observé dans les communautés gays ou de personnes racisées, par exemple. La stratégie du « retournement du stigmate » est la réappropriation par une communauté du sens d’un mot initialement stigmatisant22. Il s’agirait ici d’un refus de concevoir le handicap comme insultant ou dépréciatif, ou de considérer le terme lui-même comme l’origine de la stigmatisation et des discriminations subies par les personnes.
Enfin, une dernière explication de l’utilisation du terme « personne handicapée » est à chercher dans la lutte politique menée par les militants et militantes antivalidistes contre ces mêmes institutions qui emploient couramment le vocable « en situation de handicap » :
« En situation de handicap » est une formule chère aux politiques français : c’est la désignation du politiquement correct.
En effet, certains termes étant devenus péjoratifs dans l’usage, utiliser des termes apparemment neutres, qui plus est émanant des collectifs des concerné.e.s, est un choix stratégique. De ce choix découle le paradoxe qui veut qu’une formulation dénonçant à l’origine la construction sociale du handicap soit reprise à leur compte par ceux-là même qui contribuent encore et toujours à cette construction par les politiques qu’ils mettent en place. […]
Mais, qui appelle-t-on « personne en situation de handicap » ? Quelqu’un a déjà entendu parler de personnes en situation de handicap de la valise ou de la poussette ? Puis, faut-il gommer la déficience ? Faut-il ne pas la nommer ou faut-il au contraire plutôt la visibiliser ? […] En nous nommant, nos droits peuvent être revendiqués, nous existons, nos réalités existent. Et ce ne sont pas tant les mots qui sont négatifs que les réalités que nous vivons23 ».
Dans ce mémoire, je privilégierai donc l’expression « personne handicapée ». Je respecterai le vocabulaire utilisé par les personnes mentionnées pour les désigner.
1. L’accessibilité des conservatoires pour les personnes handicapées
1.1. Reconnaître le handicap
1.1.1. L’évolution récente de la conception du handicap
Dans cette partie, je vais aborder l’évolution récente de la conception du handicap en France, en lien avec les institutions internationales. Pour une analyse approfondie de l’histoire du handicap en France depuis le Moyen Âge, je renvoie au mémoire de Benjamin Huygues25.
L’évolution de la conception du handicap a considérablement transformé la manière dont il est pris en charge politiquement. Autrefois considéré comme une question purement médicale, le handicap est désormais vu comme intégrant des enjeux sociaux et environnementaux. Ce changement a impliqué une remise en cause de la responsabilité individuelle dans les situations de déficience et d’incapacité26.
La fin du XIXᵉ siècle voit l’instauration des premières lois sur la responsabilité des employeurs dans la survenue des accidents du travail. Celui-ci n’est plus considéré comme relevant de la responsabilité de la victime et des aléas de l’existence, mais de la responsabilité de l’employeur, qui doit donc assurer un certain niveau de sécurité à ses employés27.
Par la suite, lors de la Première Guerre mondiale, responsables de 300 000 mutilés de guerre et 760 000 orphelins, les anciens pays belligérants prennent en charge les handicaps produits par la guerre. Des pensions pour mutilés et veuves de guerre sont instituées, et des lois et décrets de 1919 et 1924 instaurent un quota de 10 % d’emplois aux mutilés de guerre :
« […] La reconnaissance de la non-responsabilité des personnes handicapées dans leur situation s’est faite néanmoins par le biais de la définition d’un responsable en dernier ressort, qu’il s’agisse de l’employeur ou de l’État. Un lien est, en conséquence, toujours établi entre la compensation du handicap et l’énoncé d’une responsabilité identifiable, même si cette dernière se détache de la personne atteinte de handicap »28.
Enfin, à partir des années 1970, la question de la compensation du handicap sort de la recherche de responsabilité pour s’inscrire dans une logique de solidarité nationale. En 1975 sont créées l’Allocation d’Education Spéciale (AES, qui devient Allocation d’Education de l’Enfant Handicapé (AEEH] en 2005), une prestation destinée à compenser les frais d’éducation apportés à un enfant handicapé, et l’Allocation aux Adultes Handicapés (AAH), qui constitue un minimum social soumis à des conditions médicales et administratives28. En 2005 est créée la prestation de compensation du handicap (PCH), une « aide financière destinée à compenser la perte d’autonomie des personnes en situation de handicap dans la vie quotidienne, y compris la vie sociale »29.
Les années 1970-1990 restent dominées par une conception principalement caritative et médicale du handicap. Les activités culturelles destinées aux personnes handicapées sont majoritairement organisées par des associations créées par des parents d’enfants handicapés, avec une dimension de loisir et d’occupation, souvent sans mixité avec les personnes valides et principalement au sein d’institutions sanitaires et médico-sociales. Ces associations sont alors animées principalement par des bénévoles et des soignants, et non par des professionnels de la culture. Cette période est caractérisée par un contexte de ségrégation, où les personnes handicapées et les personnes âgées en manque d’autonomie sont regroupées dans des institutions spécialisées, à l’écart du milieu ordinaire. C’est dans ce contexte qu’émerge le concept d’intégration, soutenu par la loi d’orientation de 197531.
Depuis plusieurs années, une évolution sémantique a substitué le terme d’inclusion à celui d’intégration, révélant une importante transformation conceptuelle. Tandis que l’intégration renvoie au processus par lequel une personne ou un groupe prend part à un système plus vaste en adoptant ses comportements et ses modes d’organisation, l’inclusion fait référence à une situation où toutes les personnes, quelles que soient leurs singularités, ont la possibilité de participer pleinement à la vie de la cité.
« Le concept d’intégration se fonde sur les capacités de la personne « hors normes » à s’adapter, au moyen de compensations et d’aides spécialisées le cas échéant, aux normes du milieu dit « ordinaire », tandis que celui d’inclusion revendique le droit à la différence et sa pleine reconnaissance en tant que partie prenante de la norme. La notion d’inclusion révise ainsi la définition de la norme pour y inclure toutes les singularités et rejette toute exclusion à la participation sociale sous le prétexte de ces différences. Une politique pleinement inclusive valorise les singularités de chacun en ce qu’elles sont sources de richesse pour la communauté tout entière32 ».
Figure 1 : Schéma présentant les concepts d’exclusion, ségrégation, intégration et inclusion proposé par Handicap international sur son site Internet consacré à l’Education inclusive33.
1.1.2. Cadre législatif et évolution des droits
L’évolution du cadre législatif français et international a joué un rôle déterminant dans la reconnaissance progressive des droits des personnes handicapées. La reconnaissance des droits culturels et éducatifs des personnes handicapées s’est construite par étapes, tant au niveau national qu’international. En 1946, le préambule de la Constitution française affirme que « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ». Ce principe est repris par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, qui proclame que « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté34».
C’est à partir des années 1970 que la question du handicap commence à être spécifiquement abordée dans les textes législatifs. La loi d’orientation en faveur des personnes handicapées de 1975 affirme : « L’accès aux sports et aux loisirs du mineur et de l’adulte handicapés physiques, sensoriels ou mentaux constitue une obligation nationale ». Cette même année, la Déclaration des droits des personnes handicapées de l’ONU énonce que « Le handicapé [sic], quelles que soient la nature et la gravité de ses troubles et déficiences, a les mêmes droits fondamentaux que ses concitoyens du même âge […] ; [il] a le droit de participer à toutes activités sociales, créatives ou récréatives ».
Les années 1990 et 2000 marquent une accélération de cette dynamique législative. En 1993, la Conférence mondiale de l’ONU établit les « Règles pour l’égalisation des chances des handicapés », demandant aux États membres de s’y référer pour l’élaboration de leurs programmes nationaux. En France, la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions réaffirme que « L’égal accès de tous, tout au long de la vie, à la culture, à la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs constitue un objectif national. Il permet de garantir l’exercice effectif de la citoyenneté ». La loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 renforce cette orientation en précisant que « L’accès de l’enfant ou de l’adulte handicapé physique, sensoriel ou mental aux droits fondamentaux reconnus à tous les citoyens, notamment […] aux sports, aux loisirs, au tourisme et à la culture, constitue une obligation nationale35 ».
Au niveau international, la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CIDPH), adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 13 décembre 2006 (signée par la France en 2007 puis ratifiée en 2010), marque une avancée importante. Les États parties s’engagent à reconnaître « le droit des personnes handicapées de participer à la vie culturelle, sur la base de l’égalité avec les autres » et à donner « aux personnes handicapées la possibilité de développer et de réaliser leur potentiel créatif, artistique et intellectuel, non seulement pour leur propre intérêt, mais aussi pour l’enrichissement de la société ».
La période 2000-2010 voit la déclaration du handicap comme grande cause nationale en France, avec d’importantes campagnes de sensibilisation et la mobilisation du Ministère de la Culture. Des mesures législatives (avec la loi de modernisation sociale de 2002 ou la loi de 2005 pour l’égalité des droits et des chances) et réglementaires ainsi que des dispositifs nationaux favorisant l’accès des personnes handicapées à la vie culturelle sont mis en place, accompagnés d’une promotion significative des concepts d’inclusion et d’accessibilité culturelle36.
La Déclaration de Fribourg de 2007 vient consacrer l’universalité des droits culturels en affirmant que « Les droits de l’homme sont universels, indivisibles et interdépendants, et […] les droits culturels sont à l’égal des autres droits de l’homme une expression et une exigence de la dignité humaine ». Le Conseil de l’Europe adopte également un Plan d’action 2006-2015 pour les personnes handicapées, présentant plusieurs lignes d’action, dont la participation à la vie politique, publique et culturelle, l’éducation, l’information et la communication, l’emploi, ainsi que l’accessibilité de l’environnement bâti et des transports.
En 2016, la Loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine confie à l’État et aux collectivités territoriales la mission de garantir une véritable égalité d’accès aux enseignements artistiques, à l’apprentissage des arts et de la culture. Enfin, en 2017, le Conseil de l’Europe adopte une nouvelle stratégie 2017-2023 en faveur des droits des personnes en situation de handicap, axée autour de cinq domaines prioritaires : égalité et non-discrimination, sensibilisation, accessibilité, reconnaissance de la personnalité juridique dans des conditions d’égalité, et protection contre l’exploitation, la violence et les abus37.
Ces évolutions législatives témoignent d’une prise de conscience croissante des enjeux liés au handicap et d’une volonté politique de garantir l’égalité des droits et l’accessibilité pour tous. Cependant, c’est la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées qui constitue le cœur du dispositif législatif français en matière de handicap.
1.1.3. La Loi du 11 février 2005, une avancée majeure
La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées représente une avancée législative majeure en France. Elle propose une définition légale du handicap intégrant ses dimensions environnementales et sociales, et place l’État comme garant de l’égalité effective des personnes handicapées :
« Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant ».
« Toute personne handicapée a droit à la solidarité de l’ensemble de la collectivité nationale, qui lui garantit, en vertu de cette obligation, accès aux droits fondamentaux reconnus à tous les citoyens ainsi que le plein exercice de sa citoyenneté. L’État est garant de l’égalité de traitement des personnes handicapées sur l’ensemble du territoire et définit des objectifs pluriannuels d’actions ».
Les avancées de cette loi concernent plusieurs domaines essentiels :
Le droit à la compensation : la loi met en œuvre le principe du droit à la compensation du handicap, en établissement comme à domicile. La prestation de compensation couvre les besoins en aide humaine, technique ou animalière, ainsi que l’aménagement du logement ou du véhicule, en fonction du projet de vie formulé par la personne handicapée.
L’accessibilité universelle : la loi introduit une obligation d’accessibilité pour tous les établissements recevant du public (ERP), dont font partie les conservatoires. Elle vise à garantir que « toute personne handicapée puisse y accéder, y circuler et recevoir les informations qui y sont diffusées, dans les parties ouvertes au public ». L’information destinée au public doit être diffusée par des moyens adaptés aux différents handicaps.
La scolarisation des enfants handicapés : la loi reconnaît à tout enfant handicapé le droit d’être inscrit en milieu ordinaire, dans l’école la plus proche de son domicile. Elle reconnaît la responsabilité de l’Éducation nationale vis-à-vis de tous les enfants et adolescents, et garantit aux enfants ayant des besoins spécifiques le droit de bénéficier d’un accompagnement adapté. Elle prévoit également que les parents soient étroitement associés à la décision d’orientation et garantit l’égalité des chances entre les candidats handicapés et les autres candidats en donnant une base légale à l’aménagement des conditions d’examen.
La création des Maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) : la loi institue dans chaque département une MDPH, guichet unique offrant « un accès unique aux droits et prestations […], à toutes les possibilités d’appui dans l’accès à la formation et à l’emploi et à l’orientation vers des établissements et services ». Ces structures exercent « une mission d’accueil, d’information, d’accompagnement et de conseil des personnes handicapées et de leur famille, ainsi que de sensibilisation de tous les citoyens au handicap ».
La prévention et la recherche : la loi prévoit la mise en œuvre de politiques de prévention, de réduction et de compensation des handicaps, incluant des programmes de recherche pluridisciplinaires. Elle précise que « La recherche sur le handicap fait l’objet de programmes pluridisciplinaires associant notamment les établissements d’enseignement supérieur, les organismes de recherche et les professionnels ».
La loi de 2005 vise ainsi à organiser de manière systématique l’accès des personnes handicapées au droit commun pour permettre leur pleine participation à la vie sociale dans toutes ses dimensions, y compris culturelle. Elle concerne tous les publics sans exception, quel que soit leur handicap (physique, sensoriel, mental, psychique, cognitif, polyhandicap, troubles invalidants de la santé), et définit des préconisations et recommandations d’accessibilité adaptées à chaque profil d’usager38.
1.1.4. Une mise en application insuffisante
Malgré l’ambition affichée, la mise en œuvre de la loi de 2005 reste partielle. Selon un rapport sénatorial de 2025, d’importants moyens ont été déployés au sein des administrations pour garantir l’application rapide de ses dispositions, le Gouvernement s’étant engagé auprès du Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) à publier les décrets d’application en moins de deux ans. En 2012, 99 % des textes d’application avaient été publiés, soit 220 décrets et arrêtés38.
La loi de 2005 prévoit l’obligation de mise en accessibilité des ERP existants dans un délai de 10 ans, soit au plus tard en 2015. Face à cette échéance non tenue, le gouvernement accorde en 2015 un délai supplémentaire allant jusqu’à 9 ans aux exploitants d’ERP, sous condition de s’engager dans un agenda d’accessibilité programmée (Ad’AP). L’année 2024 marque la fin de la mise en œuvre des Ad’AP pour l’ensemble des ERP, mais l’accessibilité n’est pas encore effective partout. Selon le rapport sénatorial de 2025, 900 000 ERP, sur les 2 millions que compte le pays, sont engagés dans une démarche de mise en accessibilité40.
En matière de transports collectifs, la loi de 2005 institue également une obligation de mise en accessibilité dans un délai de 10 ans, délai également prolongé en 2015 (de 3 à 9 ans selon le type de transport). Si l’accessibilité des transports a progressé, elle reste insuffisante sur l’ensemble des réseaux existants selon un rapport du Défenseur des droits de 2025. De plus, depuis 2015, l’obligation d’accessibilité des infrastructures de transport est remplie par l’aménagement des seuls points d’arrêt considérés comme « prioritaires », les autres n’étant plus tenus d’être rendus accessibles, ce qui constitue un recul par rapport aux objectifs initiaux de la loi de 200540.
Concernant l’accessibilité de la voirie, les prescriptions ne s’appliquent que dans le cas de réalisation de voies nouvelles, d’aménagements ou de travaux, et seules les communes de plus de 1 000 habitants sont tenues d’élaborer un plan de mise en accessibilité de la voirie et des aménagements des espaces publics (PAVE). Or, 54 % des communes de France métropolitaine comptent moins de 500 habitants et ne sont donc pas concernées.
L’autonomie des personnes handicapées se heurte à l’insuffisance de l’offre de logements accessibles. Ce constat est aggravé par la remise en cause par la loi « ELAN » de 2018 de la règle du « tout accessible » prévue par la loi de 2005. est introduit un quota de 20 % de logements accessibles dès la conception, les autres logements devant simplement répondre à une condition d’évolutivité. Quant à l’accessibilité des lieux de travail, l’obligation inscrite dans la loi de 2005 n’est toujours pas effective, faute de décret d’application.
Le Défenseur des droits recommande de « rendre effectifs les contrôles et les sanctions en cas de non-respect des exigences en matière d’accessibilité », conformément à l’engagement du Président de la République lors de la Conférence nationale du handicap d’avril 2023. Il déplore le retard de la France en matière d’accessibilité, voire une remise en cause de certaines avancées de la loi de 2005 :
« À ce jour, l’accessibilité est encore loin d’être effective dans la plupart des domaines (cadre bâti, transports, numérique). Non seulement les objectifs et les échéances fixés par les lois successives (1975 et 2005) ne sont toujours pas respectés. Plus encore, la France n’a pas intégré le principe d’accessibilité universelle et continue aujourd’hui de produire nativement des biens et services non accessibles aux personnes handicapées qui limitent d’autant leur autonomie41 ».
Concernant la scolarisation des élèves handicapés, le Défenseur des droits juge que « le système scolaire en matière d’inclusion des élèves en situation de handicap est défaillant ». Malgré l’augmentation du nombre d’enfants handicapés scolarisés à l’école ordinaire et la création de postes d’Accompagnants d’Élèves en Situation de Handicap (AESH), « beaucoup d’enfants dont le handicap justifie qu’ils soient accompagnés se retrouvent sans AESH ou ont accès à un accompagnement inadapté ». La Cour des comptes relève également en 2024 un manque global de données empêchant d’évaluer de manière documentée la politique de scolarisation des élèves handicapés et l’effet des divers dispositifs sur la réussite scolaire et éducative des élèves43.
Le Défenseur des droits identifie plusieurs freins à l’inclusion scolaire : inadaptation des locaux, du matériel et des supports pédagogiques ; difficultés récurrentes dans l’aménagement des examens et des contrôles continus ; rigidité des programmes et des objectifs scolaires ; absence d’outils spécifiques dans les programmes de lutte contre le harcèlement scolaire concernant les enfants handicapés ; absence de réponse adaptée aux enfants qui manifestent des troubles du comportement ; coopération insuffisante entre les différents acteurs ; et prise en compte insuffisante de la parole de l’enfant.
1.1.5. Aller plus loin
Le Défenseur des droits pointe un manque de données fiables, actualisées et comparables permettant la prévention et la lutte contre les discriminations. « [L’institution] […] recommande :
d’harmoniser la notion de handicap prise en compte dans les différentes sources statistiques et collectes des données ;
de garantir une plus grande homogénéité dans le recueil des données, en particulier en termes de périodicité des différentes études et statistiques, de manière à pouvoir comparer les données ;
de faire en sorte de disposer de données fiables et régulièrement actualisées, ventilées a minima par sexe, tranche d’âge et typologie de handicap, dans une approche intersectionnelle, et couvrant l’ensemble des politiques du handicap44 ».
Dans son rapport de 2025, le Défenseur des droits rappelle également qu’en ratifiant la CIDPH en 2010, la France s’engage à « garantir et à promouvoir le plein exercice de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales de toutes les personnes handicapées sans discrimination d’aucune sorte fondée sur le handicap ». Ce faisant, l’État fait rentrer les dispositions s’y rapportant dans le droit national, et s’engage à prendre toutes les mesures appropriées d’ordre législatif, administratif ou autre pour mettre en œuvre de manière effective les droits qui y sont reconnus, et pour « modifier, abroger ou abolir les lois, règlements, coutumes et pratiques qui sont sources de discrimination envers les personnes handicapées45 ».
En août 2021, les membres du Comité des droits des personnes handicapées des Nations unies examinent la politique publique française. Dans ses observations finales, le comité recommande à l’État « d’inscrire dans la législation antidiscrimination que le refus de procéder à des aménagements raisonnables est une forme de discrimination dans toutes les sphères de la vie ». L’obligation d’aménagement raisonnable n’est actuellement reconnue par la législation nationale qu’en matière de travail et d’emploi, sans être expressément étendue aux autres domaines de la vie sociale. Selon la CIDPH :
« On entend par “aménagement raisonnable” les modifications et ajustements nécessaires et appropriés n’imposant pas de charge disproportionnée ou indue apportés, en fonction des besoins dans une situation donnée, pour assurer aux personnes handicapées la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’égalité avec les autres, de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales45 ».
Enfin, l’institutionnalisation des personnes handicapées demeure courante en France et ailleurs, souvent justifiée par une approche médico-sociale censée répondre à leurs besoins spécifiques. Cependant, le Comité des droits des personnes handicapées considère cette pratique comme une forme de ségrégation qui prive ces personnes de leur droit à l’autonomie et à l’inclusion sociale47.
Selon les comités, cette approche paternaliste infantilise les personnes handicapées au lieu de garantir leur autonomie. Elle constitue une discrimination systémique qui les isole et restreint leur accès aux mêmes opportunités que les autres citoyens, en proposant des conditions de vie pouvant être marquées par des maltraitances et des négligences. Le CRPD y voit une violation des droits humains, contraire à la Convention relative aux droits des personnes handicapées que la France a ratifiée en 2010.
En septembre 2022, le CRPD a critiqué la France pour le maintien de pratiques non conformes à ses engagements, notamment le maintien de milliers de personnes en établissements spécialisés. Les critiques concernent particulièrement l’absence d’alternatives viables pour une vie autonome en milieu ordinaire, la politique de la France étant encore centrée sur les structures institutionnelles plutôt que sur l’accompagnement à domicile. Le comité pointe des conditions de vie préoccupantes dans certaines institutions, incluant des cas avérés de maltraitance.
Face à cette situation, l’organisme appelle la France à interdire légalement l’institutionnalisation fondée sur le handicap et à développer des dispositifs de soutien plus adaptés47. Des modèles alternatifs existent en Europe, comme en Suède, qui a fermé la majorité de ses grandes institutions dès les années 1980, privilégiant des logements adaptés et un accompagnement personnalisé48.
En France, les financements publics restent majoritairement dirigés vers les établissements spécialisés au détriment de solutions favorisant l’autonomie. Une politique de désinstitutionnalisation permettrait de réorienter les budgets vers des services de proximité et des dispositifs d’accompagnement en milieu ordinaire, offrant aux personnes handicapées la possibilité de vivre de façon autonome et pleinement incluse dans la société49.
1.1.6. Travailleurs et travailleuses handicapé.es
Les personnes handicapées continuent d’être moins employées que les personnes valides : dans l’UE, seules 51,3 % occupent un emploi, contre 75,6 % pour ces dernières. Les femmes handicapées présentent un taux d’emploi moyen particulièrement bas de 49 %, une situation encore aggravée chez les jeunes femmes handicapées âgées de 20 à 29 ans dont le taux d’emploi ne dépasse pas 47,4 %. Seules 20 % des femmes handicapées travaillent à temps plein, contre 29 % des hommes handicapés50.
Cette surreprésentation dans les emplois à temps partiel, souvent synonyme de précarité, s’accompagne d’importantes inégalités salariales. L’analyse des revenus en équivalent de Standard de Pouvoir d’Achat (SPA) met en évidence un double écart : d’une part entre les personnes handicapées et valides, et d’autre part entre les femmes et les hommes handicapés. En moyenne dans l’UE, les femmes handicapées perçoivent un revenu annuel de 16 822 SPA, contre 17 746 SPA pour les hommes handicapés. Ces revenus sont considérablement inférieurs à ceux des personnes valides, qui s’élèvent respectivement à 20 100 SPA pour les femmes et 20 935 SPA pour les hommes51.
Les États membres de l’UE ont adopté diverses approches pour promouvoir l’emploi des personnes handicapées. L’une des mesures les plus répandues consiste en l’instauration de systèmes de quotas, obligeant les employeurs à recruter un certain pourcentage de personnes handicapées au sein de leurs effectifs. Ces dispositifs varient d’un pays à l’autre, tant au niveau du pourcentage requis que de leur champ d’application (secteur public et/ou privé) ou des seuils d’effectifs à partir desquels l’obligation s’applique. L’efficacité de ces systèmes de quotas dépend largement des mécanismes de contrôle et des sanctions prévues en cas de non-respect. Huit États membres de l’UE ne prévoient aucune sanction relative à la non-observation de ces quotas.
En France, la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances a renforcé l’obligation d’emploi des travailleurs handicapés, initialement instaurée par la loi de 1987, en l’étendant notamment à la fonction publique. Cette disposition impose aux entreprises et organismes publics comptant au moins 20 salariés d’employer des personnes handicapées à hauteur de 6 % de leurs effectifs. Les employeurs ne respectant pas ce quota sont tenus de verser une contribution financière annuelle52.
Environ 120 000 personnes handicapées travaillent en milieu dit protégé en France, principalement au sein des 1430 ESAT répartis sur le territoire national. Contrairement aux travailleurs en milieu ordinaire, ces personnes ne bénéficient pas du statut de salarié mais de celui d’usager d’établissement médico-social. À ce titre, elles ne sont pas soumises au Code du travail, ce qui entraîne d’importantes différences de traitement par rapport aux salariés. Un rapport des Inspections générales des affaires sociales (Igas) publié en 2019 souligne que ces « distorsions avec le Code du travail sont vécues comme des discriminations53 ».
Depuis plusieurs années, on observe un lent mouvement de rapprochement entre les droits des travailleurs en milieu dit protégé et ceux des salariés de droit commun. La loi de 2005 accorde aux travailleurs handicapés en ESAT les mêmes droits aux congés annuels et aux congés de maternité, de paternité ou d’adoption, ainsi que le droit à la formation professionnelle. Un décret de 2022 prévoit le doublement de la rémunération en cas de travail le dimanche et l’alignement sur le droit commun de la durée du congé exceptionnel en cas de décès d’un proche (3 à 7 jours), de mariage (4 jours) ou de naissance (3 jours).
La loi « pour le plein emploi » de 2023 instaure, à partir du 1ᵉʳ janvier 2024, le droit de grève, le droit de se syndiquer, le droit d’alerte et de retrait, ainsi que le droit d’expression directe et collective sur le contenu, les conditions d’exercice et l’organisation du travail pour les travailleurs en ESAT. À partir de juillet 2024, ces derniers bénéficient également de la prise en charge des frais de transport pour les déplacements entre leur résidence habituelle et leur lieu de travail, et peuvent accéder à des titres-restaurant et des Chèques-Vacances. Les ESAT sont par ailleurs tenus de proposer une mutuelle de santé collective à leurs travailleurs et de participer aux cotisations.
Malgré ces avancées, des différences significatives subsistent entre les travailleurs handicapés en milieu protégé et les salariés concernant la rémunération. Les travailleurs en ESAT perçoivent une rémunération équivalente en moyenne à 60 % du SMIC, qui n’est pas considérée comme un salaire. Dans son rapport de 2019, l’Igas recommande le rapprochement des droits avec les salariés sans pour autant passer à un statut de salarié, pointant le renchérissement du coût du travail et les incidences sur le modèle économique des ESAT que ce changement de statut entraînerait54.
1.1.7. Classification
Le modèle théorique médical, axé sur les déficiences physiques, fait place à des modèles prenant en compte des éléments sociaux et environnementaux. Ainsi, la Classification Internationale des Handicaps (CIH), créée en 1980, définit le handicap en trois points :
La déficience psychologique, physiologique ou anatomique, correspondant à l’aspect lésionnel du handicap.
L’incapacité, partielle ou totale, correspondant à l’aspect fonctionnel du handicap, et se matérialisant par la difficulté à réaliser des actes de la vie courante.
Le désavantage, c’est-à-dire l’impossibilité d’assumer un rôle social considéré comme normal compte tenu de l’âge, du sexe et de variables socioculturelles. Il correspond à l’aspect situationnel du handicap56.
En 2001, la CIH est révisée par l’OMS pour laisser place à la Classification Internationale du Fonctionnement, du Handicap et de la Santé (CIF). Cette classification insiste sur l’interaction entre quatre éléments :
Les fonctions organiques des individus, faisant référence au fonctionnement physiologique des individus, y compris psychologique.
Les structures anatomiques, comme les organes et membres.
L’environnement, qui relie aux facteurs extérieurs potentiellement handicapants.
Les activités et la participation sociale, intégrant l’insertion professionnelle, l’éducation, l’exercice d’activités de loisir, les interactions avec l’entourage par exemple57.
Ces dernières évolutions conceptuelles s’inscrivent dans un nouveau paradigme, selon lequel une politique de compensation « passe nécessairement par la recherche de l’égalisation des opportunités individuelles en vue de donner une marge de manœuvre et, de ce fait, l’exercice d’une liberté de choix », plutôt que par « la recherche de l’égalisation de la satisfaction ou du bien-être subjectif57 ». Ainsi, l’évolution de la conception du handicap passe progressivement de critères biomédicaux (qualité de vie) à une perspective sociale (les opportunités). La plupart des pays occidentaux cherchent à égaliser les opportunités des personnes handicapées avec la population générale dans les domaines du marché du travail et de l’accessibilité par la définition de normes de constructions et la prise en charge d’aides techniques. Certains pays introduisent dans le champ des domaines de compensation du handicap, des aspects comme la sexualité (le Danemark prend en charge des prestations sexuelles à destination des personnes handicapées) ou les loisirs (les Pays-Bas provisionnent une partie de l’allocation handicap pour les vacances)58.
L’accessibilité concerne tous les publics, et les adaptations nécessaires sont à décliner selon le type de handicap. Camberlein propose une typologie de huit catégories de déficiences, en se référant à la loi de 200560 :
Les déficiences motrices regroupent l’ensemble des troubles pouvant affecter de manière partielle ou totale la motricité. Ces troubles peuvent se manifester par des difficultés à se déplacer, à maintenir sa position ou à en changer, à prendre et à manipuler des objets, etc. Certaines déficiences motrices, d’origine cérébrale, peuvent également provoquer des difficultés à s’exprimer, sans que les capacités intellectuelles soient affectées. En France, plus de 8 millions de personnes vivent avec une déficience motrice, dont les manifestations vont des formes les plus légères, telles que les rhumatismes ou l’arthrose, aux plus sévères, comme l’hémiplégie, la paraplégie ou la tétraplégie61.
Les déficiences sensorielles touchent notamment la vue et l’audition. La déficience visuelle inclut les personnes aveugles, mais aussi, dans une majorité de cas, les personnes malvoyantes. En France, parmi les 1,5 million de personnes atteintes de déficience visuelle, 14 % sont totalement aveugles, et seule une minorité utilise le braille. Concernant les déficiences auditives, celles-ci varient de la malentendance à la surdité, la perte auditive totale étant relativement rare. Selon les individus, ce handicap peut s’accompagner ou non de difficultés à s’exprimer oralement. Certaines personnes sourdes communiquent en utilisant la langue des signes, d’autres utilisent la lecture labiale. La plupart des personnes sourdes ne sont pas muettes, même si certaines peuvent rencontrer des difficultés d’élocution. Sur les 6 millions de personnes sourdes et malentendantes en France, seulement 100 000 utilisent le langage des signes62.
Les déficiences mentales définies par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme un développement mental incomplet ou arrêté, affectant les facultés intellectuelles, en particulier les fonctions cognitives, langagières, motrices et sociales. Les troubles du spectre de l’autisme font partie des déficiences mentales. En France, elles touchent entre 1 et 3 % de la population, avec une prévalence plus élevée ou une meilleure détection chez les hommes. Les personnes concernées peuvent rencontrer des difficultés de mémoire et d’apprentissage, dans l’organisation de leur vie quotidienne, de concentration, de lecture et de compréhension verbale, d’adaptation comportementale, etc. Selon l’Unapei, réseau d’associations de représentation et défense des personnes avec trouble du neurodéveloppement, environ 650 000 personnes vivent avec une déficience mentale dans le pays, et environ 6 000 enfants naissent chaque année avec ce type de handicap62.
Les déficiences cognitives sont la conséquence de dysfonctionnements des fonctions cognitives : troubles de l’attention, de la mémoire, de l’adaptation au changement, du langage, des identifications perceptives (gnosies) et des gestes (praxies). Elles n’impliquent pas de déficience intellectuelle mais des difficultés à mobiliser ses capacités64.
Les déficiences psychiques, résultant de maladies psychiques telles que les phobies, l’anxiété généralisée, le trouble obsessionnel compulsif ou la bipolarité, se caractérisent par leur nature durable ou épisodique et peuvent survenir à tout âge. Les troubles psychiques se classifient traditionnellement en trois grandes catégories : les névroses, les psychoses et les autres troubles (séquelles de maladies liées à des conduites addictives, troubles psychosomatiques, etc.). Contrairement aux troubles mentaux, ils n’affectent pas la capacité intellectuelle de l’individu. Ils sont associés à une maladie psychique dont les causes demeurent inconnues, contrairement aux causes identifiables des déficiences mentales. Parmi les maladies pouvant causer une déficience psychique, on retrouve les psychoses, notamment la schizophrénie ; le trouble bipolaire ; les troubles de la personnalité ; certains troubles névrotiques tels que les troubles obsessionnels compulsifs64.
Les polyhandicaps sont des handicaps graves à expressions multiples avec déficience motrice et déficience mentale sévère ou profonde, entraînant une restriction extrême de l’autonomie et des possibilités de perception, d’expression et de relation. Ils nécessitent une aide humaine et des soins permanents avec prise en charge individualisée. Les causes des polyhandicaps peuvent être prénatales (malformations, AVC prénataux…), périnatales (pouvant être liées à des souffrances fœtales ou de grandes prématurités) ou postnatales (traumatismes, arrêts cardiaques) ; elles sont parfois inconnues65.
Les handicaps rares correspondent à une association de déficiences ayant un taux de prévalence inférieur à un cas pour dix mille habitants. Les situations de handicap rare concernent toutes les catégories d’âge et peuvent être de naissance, acquises, stables ou évolutives, liées ou non à une maladie rare67.
Les troubles de la santé invalidants incluent des affections respiratoires, digestives, parasitaires, ou infectieuses telles que le diabète, l’hémophilie, le sida, le cancer ou l’hyperthyroïdie, qui entraînent des restrictions d’activité plus ou moins marquées. Ces limitations peuvent toucher la mobilité, le volume de travail réalisable ou l’intensité de l’effort soutenable dans la durée. Selon la nature et l’évolution de la maladie, les conséquences sur la vie quotidienne des personnes concernées peuvent être temporaires, permanentes ou progressives68.
J’ai montré comment les droits des personnes handicapées et leur cadre législatif et institutionnel ont évolué ces dernières années. Cette volonté d’organiser la participation des personnes handicapées à la vie sociale inclut la dimension culturelle. Voyons maintenant comment sont transcrits ces droits dans l’enseignement musical.
1.2. Transcrire ces droits dans le cadre des conservatoires
1.2.1. Textes directeurs et recommandations institutionnelles
Le Schéma National d’Orientation Pédagogique (SNOP) de septembre 2023 constitue le texte directeur central pour l’enseignement musical en conservatoire. Ce document succède au SNOP de 2008, et intègre pour la première fois la question du handicap dans ses principes fondamentaux. Il spécifie que les conservatoires doivent « [mettre] en œuvre un projet d’accueil inclusif pour les personnes en situation de handicap » et « [agir] dans la lutte contre toute forme de discrimination69 ».
Le SNOP décline plusieurs mesures visant à mettre en œuvre cette inclusion. Il insiste sur les obligations entraînées par la loi de 2005 comme l’accessibilité physique des locaux et pédagogique, ou encore la mise à disposition d’un registre public d’accessibilité.
Il préconise l’identification au sein du personnel d’un « agent faisant fonction de référent handicap ». Ce référent joue un rôle central dans le dispositif d’accueil, en mettant à disposition son expertise aux enseignants et coordinateurs pour le traitement des situations spécifiques.
Le document encourage le développement de partenariats avec les institutions spécialisées. Les conservatoires peuvent conclure « une convention avec un établissement médico-social ou avec des organismes spécialisés » pour répondre aux demandes d’aménagements. Ils sont invités à « saisir les opportunités de programmes et de partenariats prévoyant un dispositif d’accès aux œuvres pour les personnes en situation de handicap (audiodescription, surtitrage, représentation signée, etc.) ». Les établissements sont également tenus de sensibiliser l’ensemble des personnels aux questions du handicap et de proposer des formations à leurs agents sur ce sujet.
Enfin, le SNOP précise que « le règlement des études prévoit l’aménagement des épreuves pour les personnes en situation de handicap » en s’inspirant des dispositions prévues pour l’enseignement supérieur dans la circulaire du ministère de la Culture du 5 aout 2011 relative à l’accueil réservé aux personnes handicapées au sein des établissements supérieurs.
Cette circulaire ministérielle définit le public concerné par ces aménagements comme toute personne présentant « une limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de la santé invalidant70 ».
Elle détaille la procédure de demande d’aménagement des examens, tout en portant une attention particulière au maintien du principe de l’égalité entre les candidats. Cette demande doit être initiée par l’étudiant et adressée à un médecin désigné par la Commission des Droits et de l’Autonomie des Personnes Handicapées (CDAPH). Ce médecin, après évaluation de la situation particulière du candidat, rend un avis détaillant les aménagements nécessaires. La décision finale appartient à l’autorité administrative compétente pour l’organisation de l’examen ou du concours.
Les aménagements possibles sont nombreux et variés. Ils concernent d’abord l’organisation temporelle des épreuves, avec la possibilité d’un temps majoré. Des dispositions sont également prévues pour l’accessibilité des locaux et l’installation matérielle des candidats, avec notamment la mise à disposition de salles adaptées et d’espaces suffisants pour l’utilisation du matériel spécialisé. La circulaire aborde également la question des aides techniques et humaines. Elle permet l’assistance d’un secrétaire pour les candidats ne pouvant pas écrire, l’utilisation de matériel spécifique comme des ordinateurs ou des logiciels adaptés, ou encore l’adaptation de la présentation des sujets d’examen.
Le SNOP renvoie également au Guide pratique pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théâtre publié en 2020 par le ministère de la Culture71.
Certaines dispositions du SNOP semblent d’ailleurs directement reprises de ce guide. Il constitue un outil pensé pour les professionnels des conservatoires et établissements d’enseignement artistique, et fournit des orientations concrètes pour développer l’accès aux pratiques artistiques pour les personnes handicapées :
La mobilisation de l’ensemble du personnel du conservatoire et des partenaires territoriaux dans la démarche d’élaboration d’une offre accessible. L’établissement d’un état des lieux prenant en compte les besoins des personnes handicapées du territoire, les ressources internes et externes de l’établissement, et les orientations des politiques publiques culturelles.
La définition des missions du directeur qui incluent des objectifs et des moyens, la mobilisation de la collectivité gestionnaire et de l’équipe, ainsi que l’organisation de la communication sur l’offre accessible. Le conseil d’établissement et le conseil pédagogique doivent être mobilisés pour définir les axes prioritaires et élaborer un programme d’actions qui sera formalisé dans le projet d’établissement et les textes réglementaires.
La formation des professionnels : le guide recommande des actions de sensibilisation et de formation spécialisée pour tous les personnels, selon leurs champs d’action. Il met en avant l’importance d’un référent handicap, dont le rôle est d’être l’interlocuteur privilégié des élèves handicapés, de leurs familles et des partenaires extérieurs.
L’information et la communication : il insiste sur la nécessité de faire connaître l’offre accessible par des supports de communication adaptés aux différents types de handicap. Il recommande également de diversifier les relais communicationnels pour atteindre efficacement les publics concernés.
L’élaboration d’un projet d’accueil structurant et sécurisant, tant pour les inscriptions individuelles que pour les accueils collectifs. Il détaille les étapes d’un protocole d’accueil, depuis la pré-inscription jusqu’à la définition du projet pédagogique personnalisé.
L’organisation d’un cadre de travail adapté, avec des aménagements temporels, spatiaux et matériels selon les besoins particuliers de chaque élève. La reconnaissance de ces besoins est fondée sur une évaluation diagnostique permettant la définition d’objectifs adaptés, et la mise en œuvre de démarches et moyens pédagogiques spécifiques.
La valorisation des pratiques collectives comme facteur essentiel d’émulation et de socialisation. Le guide présente différents modèles de projets collectifs, depuis l’accueil d’un élève handicapé dans un groupe jusqu’aux projets « sur mesure » conçus en fonction des besoins spécifiques.
L’aménagement de parcours souples et personnalisés, adaptés à l’évolution des besoins des élèves. Ces parcours peuvent prendre diverses formes, depuis le simple aménagement temporaire jusqu’à la conception d’activités sur mesure.
L’évaluation des élèves handicapés. Le guide distingue les dispositions prévues pour les élèves en parcours ordinaire, qui bénéficient d’aménagements réglementaires, et celles concernant les élèves en parcours personnalisé, pour lesquels des grilles d’évaluation sur mesure sont recommandées.
Les outils de suivi permettant de garantir la cohérence et la continuité des parcours : cahier de vie artistique pour l’élève, cahier de suivi pédagogique pour l’enseignant, dossier de suivi du parcours personnalisé pour l’équipe.
L’importance du réseau de partenaires et de ressources externes. Le guide identifie différents acteurs pouvant contribuer à la conception et à la mise en œuvre de l’offre accessible : institutions publiques, collectivités territoriales, MDPH, associations représentatives des personnes handicapées, pôles ressources spécialisés.
Les textes directeurs se positionnent dans la continuité de la politique de la France en matière de handicap, en faisant appel aux partenariats avec les institutions spécialisées.
1.2.2. Inclusion culturelle : de l’égalité en droit à l’égalité de fait
Plusieurs rapports ont été publiés au cours des dernières années concernant l’accessibilité des activités culturelles pour les personnes handicapées. Le rapport du Sénat de 2017 intitulé « Culture et handicap, une exigence démocratique », celui du Défenseur des droits de 2020 sur la mise en œuvre de la Convention relative aux droits des personnes handicapées, ou encore celui du Comité des droits des personnes handicapées de 2021, constatent tous que l’accès à la pratique culturelle pour les personnes handicapées demeure entravé par de nombreux obstacles : l’égalité en droit ne se traduit pas encore par une égalité de fait72.
Le Défenseur des droits observe que l’accès aux activités culturelles ne constitue toujours pas une priorité. Il relève notamment que la commission « culture et handicap », censée engager des améliorations et en assurer le suivi, ne s’est pas réunie entre le 27 janvier 2016 et son rapport de 2020, alors qu’elle est censée le faire annuellement.
Le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU, dans son rapport de 2021, exprime sa préoccupation concernant le manque d’informations sur les mesures prises par la France pour garantir l’accès des personnes handicapées aux lieux où se déroulent des activités culturelles. Il recommande notamment à l’État français « d’allouer des crédits budgétaires à la promotion du droit des personnes handicapées, en particulier des enfants, de participer à la vie culturelle et aux activités sportives et récréatives et aux loisirs, sur la base de l’égalité avec les autres ».
Le Défenseur des droits continue de recevoir de nombreuses saisines concernant des refus d’accès à des activités culturelles et sportives opposés à des personnes en situation de handicap. De façon générale, les clubs ou associations justifient ces refus par un motif de
sécurité sans apprécier la capacité de la personne handicapée à pratiquer les activités, au besoin en mettant en place des aménagements raisonnables. Le Défenseur des droits relève également une pratique consistant à renvoyer les personnes handicapées vers des dispositifs qui leur sont réservés plutôt qu’à aménager les conditions d’accès aux activités dans une démarche inclusive.
Le rapport du Sénat de 2017 identifie plusieurs entraves à l’accès à la culture pour les personnes handicapées :
le manque de moyens financiers ;
le manque de lisibilité de l’action publique ;
le manque de moyens humains et matériels ;
le caractère « largement partenarial [d’une politique] généralement conduite conjointement avec d’autres ministères, pour lesquels la dimension culturelle ne constitue pas la priorité » ;
l’absence de données précises sur les initiatives existantes, ainsi que le manque de visibilité de ces dernières.
1.2.3. L’enquête « Musiques et handicaps »
L’enquête « Musiques et handicaps » réalisée de 2022 à 2023 par Musique en Territoires et MESH (Musique Et Situations de Handicap), avec le soutien de la Délégation Générale à la Transmission, aux Territoires et à la Démocratie Culturelle du ministère de la Culture, constitue la première étude d’envergure nationale sur les pratiques d’accueil des personnes handicapées dans les lieux d’enseignement musical en France73. Menée auprès de 412 structures et 612 professionnels, cette enquête vise à mettre en lumière, par l’apport de données empiriques, les rouages et leviers de l’inclusion pour constituer un outil de connaissance et un point d’appui aux processus décisionnels des acteurs de la filière et des politiques publiques.
L’enquête révèle un retard significatif dans la mise en accessibilité des bâtiments, malgré les obligations légales en vigueur depuis la loi de 2005. Seuls 46 % des structures d’enseignement musical disposent d’un diagnostic d’accessibilité du cadre bâti, ou sont en cours de réalisation. Ce taux varie fortement selon le type d’établissement : il s’élève à 59 % pour les établissements publics classés et 54 % pour les structures publiques non classées, mais n’est que de 28 % pour les écoles associatives.
Parmi les structures ayant réalisé ce diagnostic d’accessibilité, 70 % disposent d’une attestation d’accessibilité. Seulement 19 % des structures ont élaboré le Registre Public d’Accessibilité (RPA), pourtant obligatoire depuis le 30 septembre 2017. L’enquête révèle également une méconnaissance importante de ces obligations légales : 24 % des répondants ignorent si leur établissement dispose d’un diagnostic d’accessibilité, et ce taux s’élève à 46 % concernant le RPA.
Concernant les effectifs d’élèves handicapés, l’enquête établit un taux moyen de 2,5 % d’élèves inscrits à titre individuel par rapport à l’effectif total des élèves musiciens. Ce taux varie selon les établissements : 3,7 % pour les établissements publics non classés, 2,9 % pour les associations et 2,2 % pour les établissements publics classés. Un nombre important d’établissements déclarent n’accueillir aucun élève handicapé : 50 % des structures associatives, 41 % des établissements publics non classés et 32 % des établissements publics classés.
La répartition des élèves handicapés selon les cycles et parcours révèle une forte concentration dans les parcours personnalisés hors cursus (46 %) et le premier cycle (37 %). On observe une rupture particulièrement marquée des parcours entre le premier et le deuxième cycle, avec une chute de 86 % des effectifs d’élèves handicapés, bien au-delà de la perte de 50 % observée dans la population générale. Cette disparité suggère l’existence de barrières spécifiques entravant la progression des élèves handicapés dans leur parcours d’apprentissage musical. Les pourcentages d’élèves à partir du 3ᵉ cycle sont quasiment nuls, mais sont bien plus élevés au sein des structures à très forte dynamique inclusive.
L’enquête révèle que seuls 37 % des structures mentionnent explicitement des dispositions inclusives dans leurs documents cadres. Ces mentions concernent principalement le projet d’établissement (88 % des cas), suivi du règlement pédagogique (40 %) et du règlement intérieur (23 %). Le contenu de ces mentions varie : dans le projet d’établissement, elles portent essentiellement sur le principe général d’ouverture aux publics handicapés (51 %) et l’adaptation de l’offre artistique (34 %), tandis que dans le règlement pédagogique, elles précisent surtout les modalités d’organisation de parcours personnalisés (56 %) et les aménagements pédagogiques (26 %).
Sur le plan des pratiques tarifaires, 87 % des structures ne pratiquent pas de tarification incitative spécifique pour les personnes handicapées, en dehors des dispositifs généraux comme le quotient familial. Pour les 13 % proposant des tarifs adaptés, il s’agit principalement de réductions (entre 10 et 50 %) ou, plus rarement, de la gratuité (11 % des cas).
Concernant les pratiques d’accueil, si 57 % des structures déclarent ne jamais avoir refusé de demande d’inscription d’une personne handicapée et 37 % rarement, ces chiffres sont à mettre en perspective avec les faibles taux d’accueil déclarés. Cela suggère que peu de personnes handicapées s’adressent spontanément aux établissements d’enseignement musical, probablement en raison d’un manque d’information ou d’une autocensure liée aux représentations sur l’accessibilité de ces structures. Parmi les motifs de refus déclarés, on trouve principalement l’inadaptation de l’offre aux besoins spécifiques des élèves demandeurs (44 %), le manque de formation des personnels (33 %) et l’inaccessibilité des bâtiments (27 %).
En matière d’offre pédagogique, 68 % des structures déclarent mettre en place des aménagements de cursus ou du parcours « ordinaire » (41 % proposent des exemptions de cours et 36 % l’adaptation de la durée des cycles). Par ailleurs, 36 % des structures proposent des parcours personnalisés hors cursus. L’analyse des modalités pédagogiques révèle cependant que 36 % des structures répondantes ne proposent pas de cours en situation de mixité avec les autres élèves de l’établissement, dont 17 % qui ne proposent que des cours collectifs dédiés exclusivement aux élèves handicapés. Cette situation questionne la mise en œuvre effective d’une approche inclusive, qui devrait privilégier la mixité des élèves dans des dispositifs communs plutôt que dans des parcours ségrégés.
L’enquête met également en lumière un angle mort significatif concernant l’accessibilité des activités de diffusion (concerts, spectacles) : seules 16 % des structures adaptent leurs supports de communication externe, et parmi celles-ci, 73 % concentrent leurs efforts sur l’accessibilité du site Internet et 43 % sur l’adaptation des supports papier. Ces adaptations consistent principalement en traductions FALC (Facile à Lire et à Comprendre). Le taux très élevé de non-réponses à cet item (seules 17 % des structures ont répondu) témoigne probablement d’un manque de réflexion sur cette dimension de l’inclusivité de la vie culturelle.
Un résultat majeur de l’enquête concerne le rôle central du référent handicap dans la mise en œuvre de dynamiques inclusives efficaces. Si seulement 45 % des structures répondantes déclarent avoir nommé un référent handicap, l’analyse révèle des disparités importantes selon le type d’établissement : 75 % pour les établissements publics classés, contre seulement 29 % des établissements non classés et 26 % des associations. Cette nomination est également fortement corrélée à la taille de l’établissement : 92 % des structures de plus de 50 équivalents temps plein (ETP) ont un référent, contre seulement 32 % pour les structures de moins de 15 ETP.
L’enquête établit une forte corrélation entre la présence d’un référent handicap et l’ensemble des indicateurs d’inclusion. Les établissements disposant d’un référent accueillent significativement plus d’élèves handicapés dans tous les cycles, avec un effet particulièrement marqué pour les niveaux plus avancés : 90 % des élèves en 2ᵉ cycle et 100 % des élèves en 3ᵉ cycle à orientation amateur ou professionnelle sont inscrits dans des établissements avec référent. La présence d’un référent est également associée à de nombreuses dispositions favorisant l’inclusion : prise en compte des besoins particuliers lors de l’inscription (78 % des établissements avec référent contre 22 % sans), personnalisation des parcours pédagogiques (81 % contre 19 %), adaptation des évaluations (82 % contre 18 %), adaptation de la programmation artistique (79 % contre 21 %), mise en place d’actions partenariales (70 % contre 30 %), programmation de formations sur le handicap (85 % contre 15 %) et communication proactive pour toucher les publics handicapés (73 % contre 27 %).
L’analyse des missions attribuées aux référents révèle cependant une grande hétérogénéité des représentations : si la mission de conseil et ressource pour l’équipe pédagogique et l’équipe de direction est majoritairement citée (82 %), suivie du suivi pédagogique des élèves handicapés (77 %) et de l’accueil et information des familles (71 %), l’enquête montre que certains établissements confondent la fonction de référent avec celle d’un enseignant spécialisé chargé exclusivement de cours auprès d’élèves handicapés. Cette confusion limite le rôle de coordination et d’accompagnement du référent, qui devrait irriguer l’ensemble des pratiques de l’établissement.
L’enquête révèle un large consensus sur la nécessité de cette fonction : 91 % des professionnels interrogés pensent qu’un référent handicap est plutôt ou totalement nécessaire dans leur établissement. Ce consensus est particulièrement fort dans le secteur public (88 % pour les établissements classés et 72 % pour les non classés), mais existe également dans le secteur associatif (73 %). De même, 87 % des professionnels sont favorables à la création d’une certification professionnelle ou d’un diplôme pour le référent handicap, avec toutefois des variations selon les secteurs : 88 % pour les établissements publics classés, 86 % pour les établissements publics non classés et 76 % pour les associations.
L’enquête met en évidence un sentiment d’incompétence largement partagé par les professionnels : 56 % estiment ne pas disposer des compétences et connaissances nécessaires pour accueillir des personnes handicapées. Ce sentiment varie selon les fonctions (62 % des directeurs adjoints, 61 % des directeurs, 61 % des personnels administratifs et 59 % des enseignants) et les types d’établissement (6 1% dans les établissements publics non classés, 58 % dans les établissements classés et 46 % dans les associations).
En conséquence, 88 % des professionnels déclarent avoir besoin de formation et d’accompagnement pour se sentir plus compétents. Les besoins exprimés concernent principalement les formations et colloques (36 %), le développement des connaissances sur les différentes familles de handicap (22 %) et l’appropriation d’outils pédagogiques adaptés (13 %). À ces besoins de formation s’ajoutent des demandes de moyens organisationnels (temps de concertation, encadrement en binôme) et de partenariats externes (travail en réseau, collaborations avec le secteur médico-social).
Pourtant, seules 62 % des structures prennent en compte le handicap dans leur plan de développement des compétences, avec des disparités importantes : 71 % pour les établissements publics non classés, 66 % pour les établissements classés, mais seulement 44 % pour les associations. Les formations récemment dispensées ou programmées concernent principalement l’accueil et la pédagogie adaptée, les troubles DYS et la fonction de référent handicap.
L’enquête révèle également que 66 % des structures déclarent prendre en compte les compétences dans le champ du handicap lors de l’embauche de nouveaux collaborateurs, avec une proportion plus élevée dans les établissements associatifs (75 %) et publics non classés (71 %) que dans les établissements classés (59 %).
Un autre aspect préoccupant concerne le faible taux de personnels handicapés dans les établissements d’enseignement musical. La moyenne est de 1,3 % des effectifs, bien en deçà de l’obligation d’emploi des travailleurs handicapés fixée à 6 %. Pour les structures de plus de 20 agents/salariés, 70 % ne comptent aucun personnel handicapé, et seules 6 % respectent le taux légal de 6 %. Ces chiffres interrogent sur les politiques de recrutement et d’inclusion professionnelle dans le secteur de l’enseignement musical.
L’enquête identifie plusieurs facteurs contextuels qui favorisent l’inclusion des personnes handicapées dans les lieux d’enseignement musical. Le Schéma Départemental des Enseignements Artistiques (SDEA) apparaît comme un levier important : 70 % des structures répondantes sont implantées sur un territoire dans lequel est déployé un SDEA, et parmi ceux-ci, 64 % comprennent des dispositions en faveur de l’inclusion des personnes handicapées. L’analyse statistique révèle une corrélation significative entre ces schémas et les dynamiques inclusives : 75 % des structures à dynamique inclusive très forte sont implantées sur un territoire où le SDEA intègre des dispositions inclusives. De même, 85 % des structures accueillant des élèves handicapés adhèrent au SDEA, et 74 % sont implantées sur des territoires où le schéma contient des dispositions en faveur de l’inclusion.
Les réseaux professionnels constituent également un facteur facilitant : 57 % des structures déclarent adhérer à un ou plusieurs réseaux, principalement la Confédération Musicale de France (36 %), les réseaux de directeurs d’établissement (28 %), la Fédération Française de l’enseignement artistique (27 %) et Conservatoires de France (24 %). Les réseaux de référents handicap concernent 16 % des structures. Ces réseaux favorisent la mutualisation des connaissances et l’échange de pratiques, contribuant ainsi au développement des compétences des professionnels.
Dans le domaine des partenariats, 49 % des structures déclarent mener des actions impliquant des personnes handicapées, avec une proportion nettement plus élevée pour les établissements publics classés (70 %) que pour les établissements non classés (41 %) ou les associations (32 %). Ces partenariats sont principalement noués avec des établissements du secteur médico-social (81 %), des établissements pour personnes âgées (72 %), des associations de personnes handicapées (54 %) et des classes ULIS de l’Éducation nationale (53 %).
Les actions partenariales se traduisent majoritairement par des activités de pratique musicale (61 %) et l’organisation de concerts (49 %), avec des variations selon les secteurs : les établissements publics non classés privilégient la pratique (37 % contre 31 % pour les concerts), tandis que les établissements classés et les associations accordent une place plus importante aux concerts qu’à la pratique (respectivement 45 % contre 41 % et 47 % contre 38 %). L’analyse par type de partenaire révèle également des différences notables : si la pratique musicale est majoritaire avec le secteur médico-social, les ULIS et les associations de personnes handicapées, les activités à destination des personnes âgées sont essentiellement orientées vers des concerts (79 %) plutôt que vers la pratique (17 %).
Ces résultats mettent en évidence l’importance d’une approche systémique de l’inclusion, qui ne peut se limiter à des adaptations pédagogiques ponctuelles mais doit s’inscrire dans une politique globale impliquant la formation des professionnels, la nomination de référents handicap compétents, l’inscription dans des réseaux professionnels et le développement de partenariats territoriaux.
En définitive, malgré les avancées législatives et les recommandations institutionnelles, la participation pleine et entière des personnes handicapées à la vie culturelle, y compris à l’enseignement musical en conservatoire, reste un objectif à atteindre.
La mise en œuvre effective des droits garantis par les textes se heurte à des obstacles pratiques, financiers et organisationnels que les politiques publiques peinent à surmonter. Si les textes directeurs comme le SNOP de 2023 et le Guide pratique pour un enseignement artistique accessible constituent des avancées significatives, leur application concrète nécessite une mobilisation constante des acteurs concernés, le développement de la formation des professionnels, la nomination de référents handicap compétents et l’allocation de ressources adéquates.
2. Étude de cas : l’enseignement adapté à Caen
2.1. Présentation du Centre de Ressources
Le Conservatoire de Musique de Caen est créé en 1835 et obtient le classement de Conservatoire National de Région en 1979. Son bâtiment actuel est livré en 1984. En 2003, le Conservatoire et l’Orchestre de Caen connaissent un transfert de la tutelle de la Ville de Caen à celle de la Communauté d’agglomération Caen la mer, devenue depuis Communauté urbaine. L’établissement propose l’enseignement de l’art dramatique et de la danse jazz, un cursus jazz et musiques improvisées, la découverte de la musique ancienne, l’apprentissage de la direction d’orchestre ainsi que l’enseignement de l’informatique musicale74.
En 2010, la Communauté d’agglomération soutient la création par Laurent Lebouteiller d’un département pédagogique dédié au handicap. Ce département propose un suivi individualisé et un enseignement spécialisé dans le cadre de cursus adaptés. Parallèlement, la DRAC de Normandie, le département du Calvados et divers mécènes soutiennent financièrement l’élargissement des missions du conservatoire dans le cadre d’un « Centre de Ressources Régional Handicap Musique Danse & Théâtre », dont l’objectif principal est d’organiser un réseau régional qui intervient dans les domaines suivants :
La création artistique, par une politique de commandes inclusives ;
La formation des enseignants, l’expertise et l’aide à la structuration de l’accueil des personnes handicapées dans les établissements d’enseignement artistique de la région ;
L’information et l’accompagnement des publics handicapés ;
Le développement de liens et de partenariats avec diverses institutions du territoire.
L’accueil des personnes handicapées au conservatoire repose sur une évaluation personnalisée des besoins de chaque élève. Après un entretien avec le référent handicap, l’élève est orienté soit vers un cursus traditionnel, soit vers un cursus adapté. Dans ce dernier cas, un contrat de moyens est signé, précisant les modalités de mise en œuvre des cycles proposés. Le conservatoire accueille également des groupes sur la base d’un conventionnement avec des établissements spécialisés. La tarification est particulièrement accessible, puisque pour une inscription individuelle et sur présentation d’un justificatif de la MDPH, seuls les frais de dossier de 40 € sont à la charge de l’usager74.
Le conservatoire dispose d’infrastructures et d’instruments spécifiquement adaptés aux besoins des élèves. Une salle dédiée abrite un parc instrumental comprenant des instruments traditionnels tels que piano, violon, violoncelle, contrebasse, guitare acoustique, accordéon, xylophone, instruments de percussion, harpe et guitare électrique. Le Centre est également équipé d’un instrumentarium électronique ou audionumérique adapté aux élèves handicapés et régulièrement enrichi de nouveaux instruments : il dispose par exemple de deux Bao Pao et deux orgues sensoriels.
Chaque année, le Centre propose un projet de diffusion ou de création musicale ou chorégraphique, en mixité entre élèves handicapés et valides. Ces projets font l’objet d’un travail d’évaluation portant sur le nombre d’élèves impliqués et leur assiduité, leur appropriation de l’œuvre, la qualité des interactions entre les différentes classes, l’effet de la mixité entre les élèves, ainsi que la richesse des rencontres avec les compositeurs des œuvres commandées.
Environ 220 personnes sont accueillies sur l’année scolaire 2018-2019. Ce chiffre se répartit entre 40 inscriptions individuelles en cursus traditionnels ou classes adaptées, et 180 inscriptions collectives en classes ULIS ou adaptées musique ou danse, ces groupes étant accueillis soit à l’année, soit lors de cycles de dix séances76.
Laurent Lebouteiller est le créateur et l’ancien coordinateur du Centre de Ressource Régional Handicap Musique Danse Théâtre. Clarinettiste, il se forme sur le sujet du handicap, ce qui l’amène à enseigner dans le cadre d’ateliers pour personnes handicapées avant de créer le Centre. Il réalise des formations à l’Université Paris 4, en CNFPT (Centres nationaux de la Fonction Publique Territoriale), ainsi qu’au CNSMDP. Il est également consultant à la Direction de la musique au Ministère de la Culture. C’est son successeur, Nicolas Heim, qui m’a accueilli au conservatoire de Caen. Il est pianiste, coordinateur du Centre de Ressources Régional Handicap Musique-Danse et référent handicap. Il dispose d’un poste à temps complet (16 h hebdomadaire) exclusivement consacré à l’enseignement pour les élèves handicapés, chose unique en France à sa connaissance. Avant d’assister à une formation dans le conservatoire où il enseignait, il n’avait pas de connaissances particulières sur ce sujet. Depuis, il a obtenu un poste de professeur de piano avec quelques heures consacrées au handicap, avant de reprendre ce poste à plein temps. Il s’agit d’un tournant dans sa vie d’enseignant, qui lui donne la sensation d’être plus utile à la société à travers son métier. Il est accompagné par Sophie Gloria et Marie-Cécile Paris pour l’enseignement adapté de la musique et de la danse, respectivement.
2.2. Les institutions spécialisées
Les groupes accueillis par Nicolas Heim au Conservatoire de Caen proviennent de diverses institutions spécialisées que je vais présenter :
IME (institut médico-éducatif) : accueille les enfants et adolescents en situation de handicap mental, de 3 à 20 ans. Le handicap peut être lié à des troubles neuropsychiatriques tels que des troubles moteurs et sensoriels, ou des troubles de la communication.
IEM (institut d’éducation motrice) : établissement médico-social qui propose des prises en charge pour les enfants et adolescents sujets à une déficience motrice importante.
Hôpital de jour : s’adresse à des personnes dont l’état de santé nécessite des soins pendant la journée, mais qui sont en capacité de vivre chez elles, à domicile. Les personnes viennent une ou plusieurs demi-journées par semaine, bénéficient de soins (psychiatres, psychologues, etc.) et peuvent participer à des activités thérapeutiques animées par des infirmier·es ou éducateur.ices..
Ulis (Unités localisées pour l’inclusion scolaire) : dispositif collectif qui permet la scolarisation d’élèves handicapés au sein d’un établissement scolaire, avec un accompagnement et des aménagements. L’orientation d’un élève en ULIS relève de la MDPH.
Foyer de vie pour adultes : propose à des adultes handicapés ayant une certaine autonomie des activités diverses adaptées à leurs capacités (sculpture, peinture, gymnastique, etc.). Le foyer de vie peut proposer un accueil temporaire, de jour ou en internat.
SAJH (service d’accueil et d’hébergement) : foyers de vie qui accueillent des personnes avec un handicap sévère, qui disposent d’une certaine autonomie pour pouvoir accomplir des actes de la vie courante. Les personnes accueillies bénéficient d’occupations sans être contraintes à une activité professionnelle.
2.3. Les instruments adaptés
Le Conservatoire de Caen dispose d’un instrumentarium pensé pour répondre aux besoins des élèves handicapés. Ces instruments constituent un élément essentiel du dispositif pédagogique mis en place par le Centre de Ressources Régional Handicap.
Les cloches Fuzeau : parmi les instruments disponibles au Conservatoire figurent les cloches Fuzeau, un jeu diatonique de huit cloches initialement pensé pour l’initiation musicale des enfants dès l’âge de trois ans77. Les cloches peuvent être jouées en les secouant ou en les frappant.
Figure 2 : Photo d’un jeu de huit cloches Fuzeau présenté sur le site internet du magasin de musique belge Omega78
L’orgue sensoriel : inventé par Mickaël Fourcade, facteur d’orgues originaire de Plaisance-du-Gers, cet instrument est né d’une demande de son frère, éducateur spécialisé, devant l’attrait de l’orgue pour les personnes handicapées dont il s’occupait, mais leur impossibilité d’en jouer.
Cette observation l’a conduit à développer un dispositif permettant aux personnes handicapées d’utiliser les commandes d’un grand orgue sans avoir à manipuler les claviers traditionnels. Pour mener à bien ce projet, Mickaël Fourcade a constitué une équipe pluridisciplinaire regroupant des techniciens, un informaticien, des médecins, des ergothérapeutes et des éducateurs spécialisés, aboutissement à la création de l’orgue sensoriel après trois années de développement et d’expérimentation.
Le principe de fonctionnement de l’orgue sensoriel repose sur la captation des mouvements de l’interprète, même les plus infimes, tels que le mouvement d’un pied, d’un menton, d’un doigt, ou même le simple souffle d’une personne immobilisée. Ces gestes sont transmis par l’intermédiaire d’une grande variété de dispositifs d’entrée, puis transformés en commandes musicales transmises à l’orgue. Chaque orgue sensoriel est fabriqué sur demande, adaptable sur grand orgue ou dans une version sonorisée79.
Figure 3 : Photo d’un orgue sensoriel composé d’un ordinateur et de plusieurs dispositifs d’entrée, présentée sur le site internet de l’Aéronef, salle de concert à Lille80
Le Bao-Pao80 : le Bao-Pao (Baguette Assistée par Ordinateur – Puce À l’Oreille) constitue un autre exemple d’instrument adapté disponible au Conservatoire de Caen. Créé par Jean Schmutz, ingénieur, cet instrument électronique assisté par ordinateur se compose de quatre arcs métalliques, chacun émettant un rayon laser que le ou les musiciens doivent traverser à l’aide d’une baguette pour produire un son. La vitesse du mouvement de la baguette influence l’intensité sonore : un passage lent produit un son piano, tandis qu’un passage rapide génère un son forte.
Figure 4 : Photo dessinée présentant le principe de fonctionnement du Bao Pao, proposée sur le site internet dédié à l’instrument créé par l’association « La Puce à l’Oreille »82.
Le Maestro : il s’agit d’un instrument numérique créé par l’entreprise ByConcerti. L’utilisateur pose un module dans son empreinte, le tourne pour jouer avec différentes pistes musicales regroupées par style, époque ou instrument82. Il peut être joué par une personne seule ou par un petit groupe.
Figure 5 : Photo du Maestro et d’une personne en train d’en jouer, publiée sur le site internet de la région Normandie, soutien financier à la création de l’instrument84
2.4. Observation des cours
Je vais maintenant décrire les cours que j’ai pu observer dans le cadre de ma visite.
Mon observation à Caen s’est déroulée sur deux jours, lundi 3 et mardi 4 mars 2025. En amont, nous avons réalisé plusieurs entretiens téléphoniques avec Nicolas Heim84. J’ai assisté à trois demi-journées de ses cours, avec des élèves seul·es ainsi que des groupes en institutions spécialisées. Pour ces groupes, les cours sont délocalisés à l’école de musique de Bourguébus « Musique en Plaine », à 10 km de Caen. Cette école publique fournit une grande salle qui permet d’accueillir des groupes importants dans de meilleures conditions.
Tout le matériel et le parc instrumental sont disponibles en double, au Conservatoire et à Bourguébus, ce qui permet également de les faire circuler dans le réseau du Centre.
En raison d’annulations de séances au dernier moment, Nicolas Heim m’a également proposé d’assister à des cours donnés par Emilie Sanzey, professeure de piano dans le cadre de l’association l’Atelier du Vaugueux. Cette dernière effectue régulièrement des remplacements au Centre Ressource de Caen, et réalise avec son association des projets communs avec le conservatoire. Elle enseigne le piano à des élèves handicapés ainsi qu’à des élèves valides. Les cours collectifs observés durent 1 heure tandis que les cours individuels ont une durée de 30 minutes.
Lundi 3 mars, cours collectifs délocalisés à l’école de musique de Bourguébus :
Groupe d’IME de neuf élèves de 9 à 13 ans et deux éducateur.ices. Christian, un élève en fauteuil roulant, est accompagné par sa famille avant le reste du groupe, qui est amené par les éducateurs. Il a très peu de mobilité et de force dans les membres. Nicolas
Heim s’occupe de lui, enlève son bonnet, sa minerve, replace sa main sur le fauteuil, ce qu’il ne peut pas faire tout seul.
La séance du jour porte sur le thème des émotions, à la demande des éducateurs. Nicolas Heim et moi-même interprétons Le Cygne de Saint-Saëns, avant un tour de parole pour demander aux élèves quelles émotions cela leur évoque. Parmi les réponses, la tristesse, pour certains mêlée à de la joie. Nicolas Heim fait ensuite écouter des enregistrements : Le Printemps de Vivaldi, qui leur évoque la joie, un mariage, « comme dans un château » ; puis le Dies Irae de la Symphonie fantastique de Berlioz qui leur évoque la peur, la colère, que certains trouvent stressante, leur fait penser « à une musique de méchant dans un film ».
Il s’ensuit une séquence de jeu avec divers instruments : le Maestro, l’orgue sensoriel et la contrebasse. La semaine suivante, ce sera aux élèves d’exprimer des émotions en musique, à associer avec des images, en jouant par petits groupes.
Cours de Nino et Elise, deux enfants de 7 et 8 ans en IME, venues avec une éducatrice. Nicolas Heim éteint dès le début du cours la lumière artificielle qui agresse Nino. Bien qu’il ait prévenu de ma venue, ma présence déconcentre les élèves.
Nicolas Heim propose aux enfants de jouer avec le Maestro. Les enfants en ont aussi un à l’IME, acheté par le vice-directeur malgré d’autres demandes jugées bien plus prioritaires par les éducatrices. Nino ne parvient pas à utiliser celui de l’IME (formes complexes à sortir et à réenclencher pour changer de pistes audio) alors qu’elle joue avec beaucoup de plaisir avec celui-là (le changement de sons se fait au moyen de simples cylindres à tourner).
Quand Elise joue de la contrebasse puis du violoncelle en pizz, l’éducatrice bouche les oreilles de Nino, très sensible au bruit. Elles utilisent ensuite un clavier numérique avec guides lumineux sur les touches à jouer, avec un accompagnement enregistré qui s’adapte rythmiquement. Pendant le cours sont présents des aspects d’éducation des enfants : par exemple l’obligation de ranger un instrument avant de jouer avec un autre.
Cours de Mathis, Martin et Pierre, trois élèves de 12 à 13 ans en IME accompagnés par une éducatrice. Nous jouons en duo avec Nicolas Heim et je présente le violoncelle. Les enfants sont très intéressés, posent des questions sur la respiration, le vibrato…
Nicolas Heim organise la session en petits cours individuels successifs. Mathis joue au clavier numérique avec guide, il est perturbé par l’écran qui indique avec quels doigts jouer les touches. Au Bao Pao, Nicolas Heim aide en mettant une limite physique aux élèves pour les gestes de baguette. L’instrument, qui paraît extrêmement simple, permet le développement d’une motricité fine : nécessité de centrer les gestes autour du laser pour obtenir un jeu régulier ; apprentissage de la gestion de la rapidité (des gestes plus petits permettent de jouer plus rapidement) ; contrôle du volume sonore avec la vitesse du franchissement du laser par la baguette ; gestion de la tonicité et de la souplesse du bras. Avec certains élèves, l’aspect ludique du geste semble parfois prendre l’ascendant sur l’écoute et l’aspect musical.
Groupe de six élèves adultes en SAJH, avec une accompagnante. Celle-ci et Nicolas Heim gèrent l’aspect social pendant le cours : initialement, Matthieu ne veut pas rentrer dans la salle ; certains élèves ne supportent pas le contact physique. Léo est impatient de jouer, en demande d’attention, et veut discuter avec moi. Tana refuse d’aller jouer au début et fait semblant de dormir. Elle finit par accepter, et est finalement heureuse d’avoir joué.
Là encore, le cours s’organise en séquences individuelles successives. Les élèves improvisent à deux au piano acoustique, avec Nicolas Heim, avant une session de jeu au Bao Pao.
Cours individuels au CRR de Caen :
Cours de Camille, 11 ans, qui est très déconcentré par ma présence (Nicolas Heim l’avait prévenu en amont de ma visite). Il a cours au conservatoire depuis le mois de septembre, et présente un déficit intellectuel.
Ils commencent par jouer au djembé, et travaillent le développement de la conscience de la pulsation, l’alternance et la coordination des deux mains. La séance se poursuit avec l’utilisation des cloches Fuzeau, un travail sur l’association des couleurs avec les sons et les notes de la gamme.
Cours de Nils, 12 ans, lui aussi est déconcentré par ma présence. Il rechigne à jouer au djembé, instrument qu’il apprécie d’habitude : il est peu concentré et se plaint de douleurs aux mains. Le cours se poursuit au tambour de sol, en mimétisme par rapport à Nicolas
Heim : imitations, questions réponses, écoute de la résonance de l’instrument et des sensations de vibrations.
Mardi 4 mars, cours collectifs à l’école de musique de Bourguébus :
Cours de Samir, élève en hôpital de jour, présent avec deux accompagnatrices. Il s’agit d’un cours normalement dédié à un groupe de trois élèves, mais l’un d’entre eux a arrêté en raison de problèmes de comportement, et une autre a changé d’activité. Je réalise un entretien avec une des éducatrices pendant une partie du cours86.
Lorsque nous jouons en duo avec Nicolas Heim, Samir se couvre tout de suite les oreilles : c’est trop fort pour lui ! Nous aurions dû adapter notre distance avant de commencer à jouer ; nous avons adapté le volume sonore. Samir se découvre les oreilles et est réceptif, il mime les gestes du violoncelle.
La séance continue avec l’utilisation du clavier numérique avec guides lumineux, puis des cloches Fuzeau. Le travail porte sur le contrôle du volume sonore en fonction du poids utilisé ; sur des jeux de mémoire avec Nicolas Heim, avec ajout note par note, l’utilisation des deux mains alternativement, puis l’introduction d’accords à deux sons et l’écoute de la couleur des accords formés.
La séance se termine par une séquence de percussions corporelles, les éducatrices se prennent au jeu, donnent des conseils à Samir. Il anticipe et enchaîne parfaitement les enchaînements sous les félicitations de Nicolas Heim et des éducatrices.
Cours d’Ewan, Finn, Erica et Arthur, élèves de 14 à 16 ans ayant un déficit intellectuel. Ils sont accompagnés par deux éducateur.ices de leur IME.
Lorsque je sors le violoncelle pour jouer avec Nicolas Heim, Ewan, qui a très envie de jouer du piano, jette son casque anti-bruit dans la direction du violoncelle (sans intention de blesser ou de casser). Le groupe est très à l’écoute pendant que nous jouons ; Ewan finit par s’agiter.
Annaelle ne veut pas jouer du Bao Pao. Nicolas Heim la sollicite à plusieurs moments du cours, lui demande de venir à côté pendant qu’il joue. Finalement elle accepte de jouer, et fait preuve d’une bonne maîtrise de l’instrument : contrôle du tempo, lien entre le geste dans l’espace et la musique qu’il provoque. Finn, qui participe très peu aux activités proposées par l’IME selon un des éducateurs, est très investi et prend un plaisir communicatif à jouer du Bao Pao.
Les parents d’Ewan viennent le chercher vingt minutes avant la fin du cours : il n’est pas encore capable de rester pendant toute l’heure. Il participe aux cours avec Nicolas Heim depuis un an et demi et son temps de présence s’allonge progressivement : au début il ne pouvait rester que dix minutes. Nicolas Heim savoure ces petites victoires, et insiste sur l’importance de la routine de l’organisation du cours : c’est toujours Ewan qui doit commencer à jouer, pendant que les autres attendent. D’autres élèves ont besoin d’avoir une habitude dans l’ordre et le type des activités réalisées, pour ne pas être « débordés ».
Cours de piano d’Emilie Sanzey, association « l’Atelier du Vaugueux » :
Cours de Rebecca. Contrairement aux cours avec Nicolas Heim qui sont des cours de musique et pas d’instrument, ici il s’agit de cours de piano, qui sont adaptés au profil de chaque élève. Ceux-ci disposent d’ailleurs d’un piano pour pratiquer chez eux. Emilie Sanzey organise plusieurs auditions en cours d’année, et un spectacle important en fin de chaque année avec des élèves handicapés et valides, en partenariat avec diverses institutions.
Rebecca est une élève adulte d’une trentaine d’années. Elle est accompagnée de son auxiliaire de vie, qui n’assiste pas au cours. Emilie Sanzey me présente son parcours en sa présence. Elle a un fauteuil roulant, qu’elle n’utilise pas en permanence, mais quand elle se fatigue. Elle vit avec ses parents qui l’aident dans son apprentissage du piano, et pratique également l’équitation. Rebecca a commencé le piano en octobre, elle a cours toutes les deux semaines. Elle voulait en jouer depuis très longtemps, sa mère n’imaginait pas que ce soit possible pour elle.
Elle est malvoyante, et bien qu’il ne soit pas dans ses habitudes de vocaliser, elle a réussi à chanter avec sa professeure. La posture est un enjeu central en cours, pour qu’elle puisse pratiquer sans se faire mal. Rebecca a créé son propre langage des signes pour les notes de musique, qu’elle a appris à Emilie Sanzey. Celle-ci écrit elle-même des partitions en gros caractères pour son élève, avec une écriture des rythmes simplifiés : les longues notes sont entourées en couleur. Elle joue des morceaux principalement monodiques, ainsi que des octaves à deux mains. Malgré son niveau de débutante, Emilie Sanzey parvient à adapter une partie des morceaux qu’elle lui propose à la musique que Rebecca écoute et apprécie, comme des chansons de Louane. Le cours est également l’occasion de l’apprentissage de bases de formation musicale.
L’objectif du cours du jour est de réussir à jouer son morceau, un air polonais, sans interruptions entre les notes. Rebecca apprend une véritable technique instrumentale : enchaîner les notes sans bouger la main, en arrondissant les doigts, avec une gestion de la pression employée. Rebecca joue un autre morceau permettant l’apprentissage des glissades, une nouveauté pour elle depuis le cours précédent. Ce travail permet d’aborder des notions d’ouverture du bras et de conscience du corps dans l’espace. Elle se fait mal en glissant sur la peau et peine à appliquer la technique proposée par sa professeure, en glissant sur l’ongle.
Emilie Sanzey lui propose de s’approprier le geste en le mimant sans enfoncer les touches.
Rebecca se frustre quand elle bute contre une difficulté et s’illumine de bonheur en les surmontant ! Le cours a lieu dans une bonne humeur communicative, avec une complicité touchante entre l’élève et sa professeure. Emilie Sanzey utilise le contact physique pour guider Rebecca, allant jusqu’à réaliser les gestes avec elle. L’élève utilise le par cœur pour jouer ses morceaux en se concentrant sur sa posture.
Cours de Marc, 11 ans, est accompagné par une auxiliaire de vie qui n’assiste pas au cours. Il présente des troubles du spectre autistique sévères. Emilie Sanzey ferme les rideaux dès son arrivée pour faciliter sa concentration, cela l’apaise. Il a cours deux fois par semaine, le mardi et le jeudi. Marc parle peu, mais est en demande d’affection. Il veut des câlins de la part d’Emilie Sanzey, et même de ma part ! Son auxiliaire de vie lui rappelle l’importance de demander le consentement de ses interlocuteurs.
Le cours débute avec un jeu de mimétisme, entre une note jouée au piano à reproduire en chantant. Très vite Marc « explose » : il chante fort, tape sur le piano, cherche à fermer le couvercle du piano. La professeure tente de lui faire retrouver son calme, ils quittent le piano, elle lui demande de s’asseoir par terre. Il s’allonge, gigote, finit par s’apaiser. Ils chantent ensemble en dessinant la courbe des notes avec la main. Emilie Sanzey lui demande de s’asseoir quand il sera prêt. Il refuse, puis finit par s’asseoir, s’agite de nouveau. Emilie Sanzey encourage chaque accomplissement. Ils parviennent à chanter, à réaliser des percussions corporelles. Le cours se déroule entrecoupé par ces « jaillissements » de Marc : il peut sauter, crier, enlever ses chaussures, faire le contraire de ce que demande Emilie Sanzey…
L’enseignante fait preuve d’une patience et d’une délicatesse impressionnantes, et parvient à canaliser par moments sa concentration par des techniques de relaxation, en s’adressant à lui en chuchotant… Elle pose des limites : après qu’il l’a bousculée de manière involontaire, elle lui demande de s’excuser, le prévient que le cours s’arrêtera tout de suite si cela venait à se reproduire.
Emilie Sanzey obtient dans ses moments de concentration qu’ils jouent ensemble son morceau au piano préparé dans la semaine. Elle rebondit sur toutes ses « propositions » : s’il décide de jouer une tierce à la main gauche, elle joue une mélodie. Elle lui demande de jouer une note à la fois mais il ne joue que des clusters : elle en profite pour lui montrer différentes manières de réaliser ces clusters, le sensibilise à l’écoute des sons qu’il produit. Elle lui joue également des morceaux comme Le clown de Katchaturian, attirant son attention sur ses doigts qui courent sur le piano.
2.5. Analyse
Mon observation des pratiques d’enseignement musical adapté au Conservatoire à Rayonnement Régional et à l’Atelier du Vaugueux à Caen s’est révélée particulièrement riche en enseignements. Je tiens à souligner un manque important dans cette étude de cas : je n’ai pas eu la possibilité de réaliser des entretiens avec les élèves eux-mêmes. Nombre d’entre eux ne sont pas en capacité de s’exprimer. Certains en auraient été capables, lors du premier cours du lundi notamment. L’organisation des cours – avec la gestion des groupes, et des arrivées et départs collectifs gérés par les institutions, tout cela en temps contraint – n’a pas permis ces échanges.
2.5.1. Adaptations pédagogiques
Les cours dispensés par Nicolas Heim sont avant tout des cours de musique, pouvant se rapprocher d’un éveil musical. Les ateliers ne sont pas centrés sur un instrument en particulier, mais s’adaptent aux capacités et aux envies de chaque enfant. L’enseignement est presque exclusivement oral, sans nommer les rythmes et sans lecture de notes, en privilégiant l’improvisation et l’aspect sensoriel de la pratique musicale. Il prend en compte les besoins particuliers des enfants : certains ne supportent pas le bruit ou la lumière par exemple, tandis que d’autres sont très impatients de jouer. Selon Nicolas Heim :
« On accueille certains élèves avec des handicaps importants, pour qui rentrer dans des établissements et croiser des gens qu’ils ne connaissent pas, cela représente déjà de gros obstacles. Dire bonjour, gérer les transitions entre différents espaces, les changements de lumière, d’interlocuteurs… Nous, on n’y pense même pas. Ça fait partie du temps de cours, des choses qu’on peut travailler avec les élèves86 ».
Pour ces cours, Nicolas Heim peut utiliser des instruments similaires à ceux employés en éveil musical, comme les cloches Fuzeau, ainsi que des instruments traditionnels (piano, violon, contrebasse, percussions et batterie, etc.). Parallèlement, le Centre dispose d’instruments spécifiques, notamment des instruments numériques avec différents types de capteurs : des interrupteurs, des déclencheurs ou variateurs par pression d’air, par laser, en rouleaux ou curseurs… Les possibilités sont multiples et s’adaptent aux capacités motrices des élèves. Parmi ces instruments adaptés, le Bao Pao et l’orgue sensoriel occupent une place prépondérante. Je n’ai pas pu assister à l’utilisation de ce dernier puisqu’il était en prêt dans le réseau du Centre au moment de ma visite.
Au Bao Pao, Nicolas Heim utilise des enregistrements tirés d’œuvres classiques – comme la 5ᵉ symphonie de Beethoven ou la Marche turque de Mozart – ainsi que des musiques populaires : par exemple Eye of the Tiger, musique du film Rocky 3, du groupe Survivor, ou Bella de Gims, interprété au Bao Pao avec un son de flûte de pan. Cette variété permet aux élèves et aux éducateurs de se référer à des univers musicaux qu’ils connaissent et apprécient.
Les cours au piano se déroulent souvent à quatre mains, en duo avec Nicolas Heim, qui adapte les objectifs pédagogiques et la complexité technique aux capacités de l’élève : utilisation d’une seule main ou d’un seul doigt, jeu exclusif sur les touches noires ou évitement de ces dernières, construction progressive d’une mélodie, écoute de consonnances ou dissonances… L’improvisation tient une grande place dans ces dispositifs de cours.
Les objectifs pédagogiques poursuivis par Nicolas Heim sont multiples et dépendent du profil de l’élève : coordination corporelle, indépendance des mains, développement de l’écoute et de la mémoire, anticipation… Nicolas Heim insiste sur l’importance de terminer chaque cours sur une note positive, en valorisant les réussites, si modestes soient-elles. Cette approche favorise un rapport positif à la pratique musicale et crée un cadre propice à l’apprentissage.
Dans la majorité des cours collectifs que j’ai observés, l’attention de Nicolas Heim se porte successivement d’un élève à l’autre, avec relativement peu de jeu en groupe (bien que des duos au piano ou au Bao Pao aient eu lieu lorsque cela était possible). Cette organisation s’explique par le profil des élèves qui nécessitent souvent une attention individuelle complète, voire une aide physique. Les institutions valorisent cet apprentissage social, comme me l’a expliqué une éducatrice d’hôpital de jour :
« Notre objectif, c’est que l’enfant arrive à transposer ce qu’il fait dans les activités organisées par l’hôpital de jour dans son environnement (l’école, la maison par exemple). C’est-à-dire de pouvoir patienter, pouvoir rester assis en groupe sans déranger les autres, pouvoir attendre son tour pour faire l’atelier, qu’il puisse se dire que ce n’est pas grave si ce n’est pas lui qui passe en premier, qu’il n’y a pas besoin de faire de crise, … ».
J’ai également pu observer les stratégies mises en place pour solliciter des élèves qui peuvent refuser de participer aux activités dans un premier temps dans les cours en groupe.
Nicolas Heim multiplie les sollicitations à différents moments du cours, invitant par exemple un élève réticent à l’aider dans une tâche ou à aller observer le jeu d’un camarade. Cette persévérance porte souvent ses fruits, les élèves finissant par participer et apprécier l’activité proposée.
Pour un cours collectif d’une heure avec une institution, le temps effectif d’enseignement peut se réduire à 40 minutes, compte tenu des contraintes logistiques : arrivée échelonnée des participants, installation des élèves en fauteuils roulants, organisation du départ… Certains élèves ont besoin de repères stables et de l’établissement d’une routine dans l’organisation de la séance pour canaliser leur concentration.
Lors de certains cours, j’ai été saisi par la différence entre mes impressions personnelles et les retours des enseignants. Par exemple, lors du cours de Marc avec Emilie Sanzey, qui m’a semblé excessivement chaotique, l’enseignante était en fait satisfaite des activités réalisées avec son élève. Elle sait « gérer » son profil particulièrement remuant en déployant des techniques de respiration et de relaxation adaptées, et apprises lors de ses formations.
2.5.2. Rôle des accompagnateurs et des structures d’accueil
Nicolas Heim ne cherche pas à connaître le type de handicap de chaque élève ou son diagnostic médical. Il préfère s’adapter aux capacités, aux potentialités, profils et envies des élèves qui lui font face. En cas de blocage pédagogique, il est nécessaire d’établir un dialogue avec les éducateurs ou l’entourage. Nicolas Heim confie parfois ne pas comprendre pourquoi certains élèves sont placés en institution, tant leur handicap lui semble peu perceptible en cours de musique. Les éducateurs eux-mêmes ne disposent pas toujours des informations complètes, certaines familles préférant ne pas communiquer sur le diagnostic ou n’en disposant pas.
J’ai constaté une différence d’atmosphère assez marquée entre les cours individuels dispensés par Nicolas Heim et Emilie Sanzey et les séances collectives auxquelles j’ai assisté. Dans certains groupes, les éducateurs doivent parfois maintenir la discipline, le climat pouvant alors se rapprocher du cadre scolaire, plutôt que d’un cours de musique en conservatoire, auquel les enfants participent de leur plein gré. Il faut prendre en compte la différence fondamentale entre une démarche active émanant des élèves eux-mêmes et de leurs familles, comme c’est le cas pour les cours individuels adaptés au conservatoire ou les cours de piano avec Emilie Sanzey, et des cours organisés par les éducateurs pour lesquels l’avis des enfants peut passer au second plan. Ainsi, selon l’éducatrice que j’ai questionnée :
« C’est nous qui faisons l’emploi du temps en fonction de ce qu’on observe. On demande quand même à la famille, et on voit si l’enfant a une attirance pour la musique ou pas, mais c’est nous qui décidons des ateliers. Ensuite les enfants manifestent s’ils sont contents de venir, on voit s’ils viennent à reculons le matin. Ils peuvent aussi en parler après, selon leur niveau de communication. Ils en reparlent aux adultes s’ils ont apprécié ».
Nicolas Heim constate d’ailleurs une différence de milieu social entre ses élèves en cours individuels au conservatoire et ceux venant d’institutions. Chez les élèves en institutions avec lesquelles il travaille, la question du handicap est souvent doublée de problématiques sociales. Le placement en institution peut être le résultat de problèmes de comportement des enfants, certains d’entre eux subissent des changements fréquents de famille d’accueil, tandis que le problème de la barrière de la langue peut s’ajouter, certaines familles maitrisant mal la langue française.
Le rôle des accompagnants et éducateurs ne se limite cependant pas à la discipline : il est essentiel au bon déroulement des séances collectives. Ces professionnels, majoritairement des femmes, participent activement à la gestion de la dynamique de groupe, relancent les élèves, les encouragent à s’exprimer ou à s’écouter mutuellement. Leur connaissance des élèves et de leurs besoins est précieuse. Nicolas Heim souligne toutefois que tous les accompagnateurs ne font pas preuve du même niveau d’investissement, ce qui peut parfois compliquer considérablement le déroulement des cours.
La gestion des groupes présente de nombreux défis liés aux imprévus, aux absences et aux impératifs d’organisation des institutions. La composition des groupes peut varier d’une semaine à l’autre, ce qui nécessite de la part de l’enseignant une capacité d’adaptation et d’anticipation.
Les attentes vis-à-vis des cours de musique semblent différer sensiblement entre le conservatoire et les institutions, bien qu’elles ne soient pas nécessairement en contradiction.
Les enseignants privilégient les apprentissages musicaux, corporels et artistiques, tandis que les institutions visent d’autres objectifs. L’éducatrice que j’ai pu interroger m’explique :
« On accueille les enfants pour une observation généralement de 3 à 4 ans. […] Les médecins essaient de poser un diagnostic en s’appuyant sur nos observations dans les ateliers. Chaque année, ils ont un emploi du temps avec différentes activités, ça peut être le conservatoire, le cirque, l’escalade, la littérature et les chansons… […]
Ces ateliers ont un but de diagnostic. Chaque enfant a un projet de soin, avec des objectifs individuels qu’on réévalue pour l’année scolaire suivante. On regarde si la médiation est porteuse pour lui, si cela lui permet d’évoluer dans le domaine de la socialisation, par exemple. »
L’appréciation des cours par les élèves est parfois difficile à évaluer. Nicolas Heim souligne qu’il peut être ardu de déterminer ce qui plaît à certains enfants et d’interpréter leurs réactions. La simple présence régulière d’un élève est déjà un indicateur positif : si la personne vient, c’est généralement qu’elle apprécie l’activité, car, dans le cas contraire, les éducateurs ne parviendraient pas à l’amener au cours.
2.5.3. Environnement
La gestion de l’environnement constitue un aspect crucial de l’enseignement adapté. Ma présence a pu déconcentrer certains élèves malgré les précautions prises en amont par Nicolas Heim, qui les avait prévenus. Par ailleurs, les salles du CRR de Caen et de Bourguébus comportant beaucoup de matériel et d’instruments, Nicolas Heim mène une réflexion sur ce qu’il peut laisser accessible aux élèves pour attirer leur attention, et ce qu’il doit mettre hors de leur champ de vision. Durant certains cours, la disposition de la salle n’a pas toujours permis de distinguer clairement ce que les élèves pouvaient ou non toucher, les instruments numériques, les téléphones et télécommandes étant parfois sur le même plan.
Les élèves présentant des troubles du spectre autistique, malgré les efforts du conservatoire, doivent toujours s’adapter à leur environnement : les lumières, la disposition de la salle, plus ou moins chargée, etc. Chaque élève présente un profil différent, ce qui nécessite une réflexion sur l’accueil avant l’entrée dans la salle de cours. Pour certains, Nicolas Heim prend soin de dissimuler certains objets par mesure de sécurité.
Les préférences sensorielles des élèves jouent un rôle important dans leur rapport aux instruments. Par exemple, Nino apprécie certains contacts tactiles comme les peaux des percussions, mais pas d’autres, comme les cordes de la contrebasse. J’ai remarqué que de nombreux élèves sont attirés par les instruments numériques. Si mon premier réflexe a été d’attribuer cet attrait à un aspect ludique voire gadget de certains instruments, j’ai compris par la suite qu’ils répondent précisément à la vocation de l’enseignement musical : « jouer » de la musique. Ces instruments sont adaptés pour offrir une interface simple et une interaction immédiate avec le son, et sont conçus pour faciliter l’accès à la pratique musicale. Nicolas Heim parvient toujours à guider les enfants à la fois vers ces instruments adaptés et vers les instruments traditionnels, en ajustant leur usage à leur portée.
2.5.4. Le principe de compensation
Pour Nicolas Heim, le principe de la compensation consiste à « [mettre] en œuvre tout ce qui est possible pour que la personne [handicapée] ait les mêmes chances que les autres ». Au conservatoire de Caen, des contrats d’objectifs et de moyens peuvent être établis avec les familles. Nicolas Heim note toutefois que certains élèves, notamment parmi les adultes, refusent de bénéficier de ces compensations.
Les établissements disposent d’une grande marge de manœuvre dans les aménagements qu’ils peuvent proposer : depuis la loi de 2005, et plus récemment avec le SNOP de 2023, de nombreuses possibilités se sont ouvertes en matière de parcours personnalisés. Au CRR de Caen, des compensations peuvent être mises en place sur simple présentation d’un certificat médical. Pour les élèves présentant des handicaps légers, des aménagements simples peuvent suffire : une adaptation du matériel comme un agrandissement des partitions ; un « tiers temps », temps supplémentaire d’épreuve ou de préparation des examens ; une adaptation du programme d’examen tout en conservant le caractère diplômant du parcours. Ces adaptations légères ne requièrent généralement pas d’outils coûteux ou un temps considérable, mais relèvent plutôt du bon sens pratique et d’idées permettant de résoudre des difficultés ponctuelles.
L’adaptation des cursus peut également prendre d’autres formes : suppression du cours de formation musicale, présence du référent handicap pendant ces cours collectifs, ou encore recherche par le professeur de formation musicale de solutions adaptées – bien que Nicolas Heim souligne qu’il n’est pas possible de trouver des solutions universelles, même en ayant suivi des formations spécifiques. La présence d’un seul élève handicapé, par exemple présentant des TDAH, peut nécessiter la révision complète du plan de cours, ce qui repose alors sur la bonne volonté de l’enseignant·e.
L’accès aux cours adaptés est censé être soumis au règlement des études du Conservatoire de Caen, qui prévoit par exemple un âge minimum de six ans. Nicolas Heim souligne que ce règlement est réfléchi dans le cadre d’un apprentissage d’instrument, et n’est pas particulièrement adapté à ses cours. Des dérogations sont alors accordées pour permettre à des élèves plus jeunes qui en auraient besoin d’accéder à ces cours adaptés.
2.5.5. Rôle du référent handicap
Nicolas Heim souligne le rôle central du référent handicap au sein de l’établissement, y compris pour les élèves handicapés suivant des cours d’instruments classiques. Cette fonction peut être assumée par toute personne motivée, pas nécessairement un professeur : un agent d’accueil peut remplir ce rôle, étant souvent le premier contact des élèves et des familles avec le conservatoire.
Le référent joue un rôle moteur dans la communication auprès des élèves et des institutions. Nicolas Heim insiste sur le fait que de nombreuses personnes n’osent pas – ou n’imaginent pas – franchir la porte du conservatoire. Une communication efficace est donc essentielle, avec un site internet bien conçu et une documentation présentée en format FALC (Facile à Lire et à Comprendre). Il incombe au référent handicap d’initier les démarches et de contacter les structures médico-sociales pour établir des partenariats. Le bouche-à-oreille constitue ensuite un vecteur important dans les inscriptions d’élèves.
Au CRR de Caen, le processus d’accueil commence systématiquement par un rendez-vous physique avec la famille, permettant d’évaluer les besoins spécifiques de l’élève et d’envisager les adaptations nécessaires.
2.5.6. Enjeux relationnels
La proximité physique représente un enjeu particulier dans ce contexte d’enseignement. Certaines situations ont pu créer un sentiment de malaise chez moi : proximité physique voire contact non sollicité, élève qui touche ses parties génitales en cours, fluides corporels (salive, mucus)… Il incombe à l’enseignant d’établir la distance appropriée, par exemple lorsque certains élèves cherchent un contact physique comme des câlins.
Au cours de mes observations, j’ai également relevé quelques attitudes qui m’ont interpellé : un élève réalisant des gestes de la main désagréables et intrusifs vers le visage d’une camarade, ou des éducateurs parlant des élèves comme s’ils n’étaient pas présents, s’étendant sur leurs problèmes de comportement. Dans un cas, j’ai observé un éducateur d’IME donner une tape sur la tête d’un élève – un geste sans beaucoup de force, qui demeure néanmoins intrinsèquement violent.
2.5.7. Cadre et obligations légales
Nicolas Heim rappelle que l’accueil des élèves handicapés concerne tous les professeurs, qui n’ont pas le droit de refuser un élève : l’inclusion constitue une obligation légale. Il est pourtant régulièrement confronté à des cas de collègues réfractaires à cet accueil. Malgré l’ancienneté de la loi de 2005, il constate un retard significatif dans sa mise en œuvre dans beaucoup d’établissements. L’accessibilité des bâtiments ne se limite pas au handicap moteur : pour les personnes autistes, par exemple, de nombreux détails peuvent rendre l’environnement inadapté : néons, bruit ambiant, choix de couleurs, étroitesse des couloirs…
La MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) joue un rôle central comme ressource d’informations. Par ailleurs, cette institution évalue le taux d’incapacité des personnes concernées, déterminant leur éligibilité à certaines aides ou adaptations. Pour obtenir une reconnaissance officielle de handicap par la MDPH, il faut généralement présenter un taux d’incapacité d’au moins 80 %. Le processus peut s’avérer long, nécessitant entre un an et demi et deux ans d’attente. Au conservatoire de Caen, cette reconnaissance n’est pas exigée pour accéder aux cours adaptés, mais elle conditionne l’exonération des droits d’inscription.
La dimension budgétaire représente un enjeu majeur dans la mise en œuvre de l’accessibilité. Le coût des instruments spécialisés peut constituer un obstacle significatif. Les deux principaux instruments adaptés observés à Caen – le BAO PAO et l’orgue sensoriel – représentent à eux seuls un investissement d’environ 13 000 euros :
« Pour les structures, c’est compliqué de dépenser autant. […] C’est une décision politique et une question de priorités : un piano à queue d’étude coûte environ 8 000 € par exemple. La base, dans ce métier, c’est vraiment comment tu accueilles les gens. À toi de proposer un parcours qui soit vraiment adapté. Si les politiques n’ont pas envie d’investir trop là-dedans, tu n’auras pas ces instruments, mais ce n’est pas une condition sine qua non pour proposer un enseignement accessible ».
3. L’enseignement du violoncelle aux élèves handicapés
3.1. Présentation de l’enseignement adapté au CNSMDP
Le 17 mars 2025, Nadine Pierre, notre professeure de didactique dans le cadre de la formation au Certificat d’Aptitude, a organisé une séance dédiée à l’enseignement du violoncelle pour les élèves en situation de handicap. Cette séance a été menée par Aurélie Groisil, professeure de violoncelle et référente pour les élèves à besoins spécifiques au Conservatoire à rayonnement départemental de Bobigny. Elle est également présidente de l’association Lucane, qui œuvre pour « promouvoir l’accès à l’art, et plus particulièrement valoriser l’inclusion des personnes en situation de handicap dans l’univers de la musique et sensibiliser le plus grand nombre des acteurs de l’éducation musicale ». Barbara Visendaz, co-présidente de l’association et elle-même élève de violoncelle en situation de handicap à l’école de musique de Verneuil-sur-Seine, participait également à cette rencontre. Lors de cette journée, Aurélie Groisil puis deux étudiantes de la formation CA ont donné des cours publics d’une quinzaine de minutes à plusieurs élèves du conservatoire de Bobigny, suivis d’un temps d’échange avec un public nombreux composé d’enseignants et d’élèves de la formation CA, du CNSMDP et d’autres horizons.
Particulièrement intéressée par le sujet du handicap, Aurélie Groisil a dû faire face à des réticences lors de ses recherches d’emploi, un directeur lui ayant même suggéré qu’elle devrait plutôt se préoccuper de l’enseignement pour les élèves « normaux ». Suite à cette expérience, elle a choisi de ne plus mentionner ses compétences dans ce domaine lors de ses entretiens ultérieurs. À son arrivée au conservatoire de Bobigny en 2005, elle a constaté que peu de professeurs étaient disposés à accueillir des élèves en situation de handicap. Progressivement, elle a encouragé certains collègues à intervenir en IME, avec le soutien des éducateurs spécialisés. Grâce à l’organisation de formations dédiées, les enseignants du conservatoire se sont peu à peu approprié cette thématique.
Selon Aurélie Groisil, il est contre-productif de contraindre les professeurs à accueillir des élèves en situation de handicap. Elle préconise plutôt une approche passant par la formation, et la mise en place d’une politique institutionnelle portée par la direction, capable de mobiliser l’équipe enseignante dans son ensemble.
L’association Lucane, co-fondée par Aurélie Groisil et Barbara Visendaz, se donne pour missions d’intervenir dans les écoles, conservatoires et centres de rééducation pour sensibiliser au handicap ; de faciliter la mise en relation entre élèves et professionnels comme les prothésistes ou ergothérapeutes ; d’apporter son aide pour les adaptations nécessaires et d’informer les parents des élèves concernés88.
Au conservatoire de Bobigny, Aurélie Groisil occupe un poste désigné sous l’intitulé de « référente pour les élèves à besoins spécifiques », et non de « référente handicap ». Ce choix terminologique permet à tout élève nécessitant des adaptations de se sentir concerné. Elle cite l’exemple d’un enfant qui, à la suite d’une opération médicale, se trouvait temporairement dans l’impossibilité de rester debout. Sa mère, ne considérant pas cette situation comme un handicap, a expliqué à Aurélie Groisil que c’est cette dénomination ouverte qui lui a permis de solliciter son aide. Cette situation met en lumière la méconnaissance, voire la stigmatisation associée au terme de « handicap », alors même que la définition officielle inclut ces limitations temporaires. Le temps consacré par Aurélie Groisil à cette mission dépasse largement la décharge horaire prévue, impliquant un engagement personnel et une forme de bénévolat.
Le conservatoire de Bobigny travaille actuellement à l’élaboration d’un document destiné à tous les élèves, suffisamment large pour encourager les parents à déclarer plus facilement les besoins spécifiques de leurs enfants. En effet, l’adaptation des enseignements s’avère beaucoup plus complexe lorsque les professeurs ne sont pas informés à l’avance des besoins de leurs élèves.
Les cours donnés lors de cette journée permettent d’illustrer concrètement les adaptations possibles pour l’enseignement du violoncelle à des élèves handicapés. La situation exceptionnelle de ces cours publics en amphithéâtre, avec un public conséquent, a nécessité une préparation mentale en amont des élèves par leur professeure.
3.1.1. Cours d’Amar
Amar est un élève en troisième année de violoncelle. Pendant son cours, Aurélie Groisil accompagne physiquement ses gestes d’archet et l’appui de sa main gauche pour compenser son manque de tonicité. Cette approche lui permet d’éprouver les sensations adéquates, et constitue également un modèle sonore qu’il peut ensuite chercher à reproduire seul.
Amar a commencé le violoncelle lorsqu’il était en CM1. Initialement scolarisé en classe ordinaire, son inclusion s’est révélée insuffisante : relégué dans un coin de la classe, il n’a pas pu bénéficier d’un apprentissage satisfaisant. Il a ensuite intégré un IME. Très enthousiaste à l’idée de pratiquer la musique, il a essayé tous les instruments possibles au conservatoire. Son choix se porte sur le violoncelle parce qu’il a vu Aurélie déguisée en M&M’S lors d’un concert.
Lors de ses premiers cours, Amar adoptait une attitude provocatrice, demandant s’il pouvait casser l’instrument. Dès sa première année, il a participé à des ensembles. Il interprète tous ses morceaux de mémoire, gardant le pupitre et la partition uniquement par désir de « faire comme les autres ». Son apprentissage nécessite un important travail sur la tonicité des bras et la posture. Amar présente une déficience mentale associée à des troubles du spectre autistique. La communication avec sa famille est compliquée par la barrière de la langue, mais Aurélie Groisil peut échanger régulièrement avec ses éducatrices grâce à ses interventions à l’IME.
Amar ne travaille pas son violoncelle à la maison : pour lui, la pratique de l’instrument est indissociable du conservatoire et de la présence d’Aurélie Groisil. Néanmoins, posséder un violoncelle chez lui revêt une grande importance. Sa professeure observe que la majorité de ses élèves présentant des troubles autistiques partagent cette caractéristique.
3.1.2. Cours de Noah
Le deuxième cours présenté est celui de Noah. Sa tenue d’archet est très différente de la tenue conventionnelle : il tient l’archet par en dessous, à la manière de la viole de gambe. Seul son index est placé au-dessus de la baguette. Noah a dû apprendre très tôt les changements de position car il ne peut pas utiliser son quatrième doigt de la main gauche, qui manque de force. Lors de la séance, il interprète une gamme simple, celle de sol majeur sur une octave, et doit pourtant se déplacer en deuxième position.
Au violoncelle, le jeu en première position nécessite de grands écarts entre les doigts de la main gauche. Noah joue avec ses doigts de la main gauche très à plat, et il a besoin de lever le pouce gauche pour atteindre ces écarts. Il compense également le manque de force de ses doigts en appuyant par-dessus avec les autres doigts. Durant le cours, Aurélie Groisil lui enseigne pour la première fois la troisième position pour l’apprentissage d’un morceau d’orchestre, ce qui ne lui pose aucun problème grâce à sa bonne oreille.
Actuellement en CM2 et en troisième année de violoncelle, Noah postule à une classe à horaires aménagés musique (CHAM) au collège de Bobigny. Il est atteint d’arthrogrypose, un ensemble de troubles musculaires entraînant une raideur des articulations et un développement musculaire anormal, qui affecte ses deux mains et, dans une moindre mesure, ses poignets. Cette condition l’empêche de serrer les mains et de réaliser une pince entre le pouce et les autres doigts. Il peut arrondir l’index et l’annulaire, mais pas le majeur, et a besoin d’utiliser une bascule systématique de sa main pour atteindre le troisième doigt sur le violoncelle.
Pour Noah, la tenue d’archet classique, par-dessus, est impossible sans adaptation matérielle, l’archet étant trop fin. Plusieurs dispositifs ont été testés avec son enseignante : le Celizy est encore trop fin pour lui, tandis que le CelloPhant, bien que de taille adéquate, est trop lourd89. Aurélie Groisil a également conçu elle-même des adaptations, sans succès.
L’enseignante souhaiterait que Noah accepte une orthèse – dispositif permettant de suppléer, compenser ou soutenir une partie du corps – qui lui permettrait d’adopter une meilleure tenue d’archet. Cependant, Noah n’est pas psychologiquement prêt à franchir ce pas : son rapport à son handicap, qu’il s’efforce en permanence de dissimuler, reste complexe. Après avoir suivi des séances de psychomotricité et d’ergothérapie depuis sa naissance, il a souhaité tout arrêter en 2022, au moment même où il commençait le violoncelle – un instrument qui lui permet de continuer à développer sa motricité par d’autres moyens. Noah
participe à l’orchestre de Bobigny, dirigé par Aurélie Groisil, mais ne joue pas tous les morceaux. Il bénéficie de partitions adaptées et la durée des répétitions est réduite.
3.1.3. Cours de Barbara Visendaz
Le troisième cours est celui de Barbara Visendaz, élève adulte qui pratique le violoncelle depuis 2020 et amie d’Aurélie Groisil, avec qui elle a fondé l’association Lucane. Née sans bras gauche, elle est équipée d’une prothèse. Il lui a fallu beaucoup de temps pour accepter ce handicap de naissance, et elle s’est blessée à force de refuser toute compensation ou adaptation. Elle ne peut plus jouer du cor, instrument qu’elle a pratiqué durant son enfance, mais devenu trop lourd pour elle. Jouer du violoncelle est un rêve de longue date entravé par des professeurs de musique qui lui ont opposé une soi-disant impossibilité de jouer en orchestre avec un violoncelle inversé. Déçue, elle avait abandonné la musique.
Au quotidien, Barbara Visendaz porte une prothèse myoélectrique, inadaptée à la pratique du violoncelle en raison de son poids. Elle a débuté son apprentissage avec une main en impression 3D réalisée par l’association e-Nable, dont la mission est de créer des dispositifs d’assistance aux personnes handicapées, notamment pour les activités de loisir des enfants, et qui développe désormais des adaptations spécifiques pour la musique. Cette première prothèse en plastique, bruyante et assez fragile, s’est rapidement cassée.
Après un processus itératif et la création de plusieurs prototypes, Barbara utilise maintenant une prothèse beaucoup plus élaborée. Celle-ci comporte des rotules permettant d’incliner l’archet et des poids additionnels pour compenser le manque de poids sur l’instrument, ce qui nécessite l’usage d’un contrepoids à la pointe de l’archet pour assurer l’équilibre. Elle dispose également d’un pouce en silicone pour jouer en pizz. Grâce à un financement participatif, elle a pu acquérir un violoncelle pour gaucher, avec l’âme et la barre d’harmonie inversés. Initialement, elle utilisait un instrument standard dont seules les cordes avaient été inversées, ce qui limite les possibilités sonores. Les instruments pour gauchers sont significativement plus onéreux puisqu’ils ne sont pas disponibles dans les premières gammes de prix : au minimum 2800 €, contre 1200 € pour les premiers prix d’instruments classiques. Dans son conservatoire, Barbara bénéficie d’un aménagement de temps de cours de 15 minutes supplémentaires pour compenser le temps d’installation prolongé que nécessite son équipement.
Durant la séance, Barbara travaille les premiers et sixièmes trios de Kodály pour violoncelles, en préparation d’un concert. Le cours, donné par une étudiante de la formation CA, porte sur un travail classique de main gauche (et donc de main droite pour elle !), ainsi que sur l’anticipation et l’organisation des démanchés. Des enjeux spécifiques apparaissent concernant l’allongement et la direction de l’archet : Barbara a tendance à rester vers le début de l’archet, rencontrant des difficultés de direction et donc de qualité sonore vers la pointe, liées à l’absence d’articulation du poignet sur sa prothèse. Face à cette contrainte, l’enseignante et l’élève explorent des adaptations non conventionnelles : utiliser le mouvement du buste pour accompagner celui de l’archet, et limiter légèrement la longueur d’archet utilisée en évitant d’aller jusqu’à la pointe. Cette recherche prend en compte à la fois des considérations instrumentales et corporelles, notamment pour prévenir des douleurs à l’épaule. Le compromis trouvé permet à Barbara d’améliorer l’angle de l’archet, même s’il ne peut rester parfaitement perpendiculaire jusqu’à la pointe, aboutissant à une qualité sonore nettement améliorée.
3.1.4. Cours d’Amélia
Amélia est une élève adulte qui dispose d’un violoncelle au conservatoire afin d’éviter d’avoir à transporter le sien, car elle ne peut pas marcher longtemps avec l’instrument. Sa présence au CNSMDP pour cette journée a d’ailleurs nécessité une organisation particulière concernant son trajet. Des travaux imprévus ont perturbé son stationnement et ont failli annuler sa venue. Elle a reçu un cours dispensé par une seconde étudiante en formation CA.
Amélia est dans l’impossibilité d’écarter ses premier et deuxième doigts de la main gauche, une capacité qu’elle possédait auparavant, ce qu’Aurélie Groisil nous apprend puisqu’elle ne le mentionne pas à son enseignante. Dans le contexte public de cette séance, il est particulièrement délicat pour elle d’aborder son handicap avec une professeure qu’elle vient de rencontrer et devant un auditoire. En situation d’enseignement habituelle, il est fondamental d’établir une relation de confiance avec l’élève, d’observer attentivement ses limites implicites, et d’accepter qu’un élève puisse parfois être réticent à évoquer un handicap qui affecte pourtant directement sa pratique instrumentale.
Hormis les adaptations de doigtés nécessitées par ses difficultés spécifiques, le cours d’Amélia s’apparente à un cours de violoncelle traditionnel, abordant des problématiques instrumentales courantes : travail de précision de la justesse par l’utilisation du chant, puis travail d’archet et qualité sonore par l’adaptation du poids, de la vitesse et du point de contact avec la corde, ainsi que l’ajustement de la longueur d’archet utilisée en fonction de la durée des notes.
Amélia pratique le violoncelle depuis plus de vingt ans. La pratique de la musique constitue dans sa vie une bouée de sauvetage et une thérapie, selon ses propres termes. Son apprentissage a été marqué par une interruption de six mois sans instrument, due à la politique de prêt du conservatoire qui privilégiait les débutants. Durant cette période, elle a maintenu sa pratique en utilisant un manche à balai, mimant les gestes tout en chantant. En 2022, son état de santé s’est aggravé, entraînant le retour de blocages et de tensions dans les bras. Sa technique a donc dû être réadaptée, avec l’aide d’Aurélie Groisil, en fonction de l’évolution de sa maladie. Alors qu’elle était auparavant capable de réaliser des extensions et jouait dans l’orchestre de Bobigny, ces activités lui sont pour l’instant inaccessibles.
3.1.5. Témoignage de Soni Siecinski
La séance s’est conclue par le témoignage de Soni Siecinski, violoncelliste en situation de handicap invité à cette séance. Né avec une malformation de sa main gauche qui ne comporte que deux doigts, il poursuit actuellement un master de violoncelle au CNSMDP. Depuis toujours animé par l’ambition de devenir musicien, il a essuyé des refus de certaines institutions. Ses débuts musicaux ont été rendus possibles grâce à sa persévérance et à des rencontres individuelles avec des professeurs qui ont accepté de lui donner des cours particuliers. Il souligne néanmoins qu’il a manqué d’exemples à suivre et de représentations auxquelles s’identifier.
Ses premiers pas dans l’apprentissage instrumental ont été marqués par des solutions improvisées : inverser les cordes du violoncelle, concevoir des prototypes rudimentaires de prothèse pour la main gauche avec son père à l’aide de ruban adhésif. Un tournant décisif dans son parcours a été sa rencontre avec Marie-Paule Milone, qui l’a accepté comme élève malgré l’avis d’autres professeurs. Cette période a été marquée par un fort sentiment d’exclusion.
La recherche d’adaptations adéquates l’a conduit à collaborer avec les hôpitaux spécialisés de Saint-Maurice et des ergothérapeutes au sein d’une coopération interdisciplinaire. En 2019, un violoncelle inversé a été spécifiquement conçu pour lui par un collectif de luthiers, à l’initiative de la fondation Talents & Violon’celles.
Soni Siecinski identifie plusieurs obstacles à l’inclusivité dans le domaine musical, notamment le manque de représentation, qu’il considère comme crucial. Il aspire à une inclusion réelle, permettant la participation dans un cadre commun avec des aménagements adaptés – un concept qui s’oppose à celui de simple intégration. Il a toujours souhaité « faire comme tout le monde », mais a récemment demandé, pour la première fois de sa vie, un aménagement d’études lui permettant d’effectuer son master en quatre ans maximum, au lieu des deux ans habituels.
Soni Siecinski revendique une double reconnaissance : être perçu à la fois comme violoncelliste et comme musicien en situation de handicap, assumant un rôle de « représentant ». Cette position a suscité une interrogation dans l’assistance : son objectif ne devrait-il pas être simplement d’être reconnu comme violoncelliste ? Cette réaction traduit un certain malaise face à sa revendication, comme si le handicap devait être oublié ou effacé, comme si sa situation pouvait être relativisée par l’idée que « chacun se trouve, à un moment ou un autre, en situation de handicap ». Pour Soni, au contraire, son handicap est constitutif de son identité et de sa vie au quotidien. Il répond être conscient que lorsqu’on le regarde, lorsqu’on voit sa main, on perçoit d’abord une personne handicapée.
« Ce que je sais du handicap, c’est d’abord, avant tout, constamment, une terrible lourdeur matérielle. Avec le handicap, rien ne va de soi, tout est long et compliqué, il faut batailler à chaque pas, inventer sans cesse des passages et des adaptations, tant techniques qu’institutionnelles, par exemple pour scolariser un enfant ; il faut savoir lutter patiemment et avec une détermination sans faille contre les protocoles de tous ordres qui visent forcément la normalité, la moyenne, et vous prennent toujours en défaut. Il faut monter des dossiers, remplir des questionnaires, rédiger des projets de vie, quand justement vous vivez l’imprévisible et la déstabilisation permanente. Il faut affronter plusieurs administrations, MDPH (Maison départementale des personnes handicapées), CAF, mairie, leurs serveurs vocaux, leurs employés anonymes et indifférents. Il faut de l’argent, car toutes les adaptations inédites sont coûteuses et définitivement non rentables. […]
Incontestablement, le handicap est affaire de situation, c’est-à-dire qu’il est déterminé par l’environnement, à la fois pratique et psychosocial. Le handicap est un donné variable, selon les adaptations existantes : un paraplégique devient socialement handicapé s’il ne peut pas prendre le métro, mais il n’est « que paraplégique » s’il dispose d’un véhicule adapté et d’un droit spécifique de circulation. Cela signifie que le handicap est pour une grande part aggravé ou déconstruit par l’action de la société. On est donc plus ou moins « en situation de handicap ». Pour ceux qui vivent quotidiennement le handicap, c’est en effet une réalité intermittente, indifférente ou aiguë selon le contexte. […]
Mais alors, quid de l’assistance due à ceux qui sont marqués dans leur chair et qui dépendent définitivement des autres ? Comment va-t-on répartir les moyens, les aides ? Et si la catégorie est à ce point perméable, quid des droits spécifiques ? […]
Il y a fort à craindre […] qu’à vouloir décrire une réalité, la périphrase la manque ou la simplifie dangereusement. Ici par exemple, elle fait oublier que le handicap est aussi constitutif. À ce compte-là, tout le monde est, à un moment ou à un autre, « en situation de handicap90 ».
3.2. Expériences personnelles de l’enseignement adapté
C’est lors d’échanges avec mon directeur de mémoire Denis Laborde que j’ai pris conscience que je pratiquais déjà, sans véritablement l’avoir conscientisé, diverses formes d’adaptations pédagogiques avec certains de mes élèves. Cette partie présente deux cas concrets issus de ma propre expérience d’enseignement.
3.2.1. Hector et Lyn
Hector est mon élève au conservatoire de Charenton, où j’enseigne le violoncelle depuis septembre 2023. Dans cet établissement, aucun référent handicap n’a été désigné. À mon arrivée, Hector présente un important retard par rapport au niveau attendu en quatrième année de premier cycle. Il joue uniquement en première position, de manière peu assurée, avec des difficultés significatives d’oreille et une incapacité à chanter, à placer sa voix. Il a des difficultés à établir des repères corporels dans l’espace et sur l’instrument. Sa posture est caractérisée par un manque général de tonicité, son bras gauche est peu engagé et il joue avec les doigts à plat, en serrant le pouce gauche. Hector est en difficulté pour mémoriser les apprentissages pendant la semaine : ceux-ci doivent souvent être entièrement repris la semaine suivante.
La lecture de notes, le repérage sur la portée ainsi que la visualisation des notes sur le violoncelle lui posent d’importantes difficultés. La compréhension des altérations – déterminer si un dièse ou un bémol rend une note plus aiguë ou plus grave – représente également un défi pour lui, de même que la mémorisation du seul demi ton entre mi et fa, et si et do. Cette compréhension est nécessaire au violoncelle pour intégrer les doigtés sur les différentes cordes, et ce dès la première position. J’ai tenté diverses approches, notamment le recours au clavier du piano pour visualiser le placement des altérations. Nous avons également construit ensemble une échelle associant notes et positions au violoncelle, adaptée aux positions qu’il connaît91. Malgré ces efforts, Hector s’appuie encore trop exclusivement sur la lecture des doigtés notés sur la partition, une méthode qui devient inefficace lors de l’introduction des changements de position. Par ailleurs, j’ai remarqué la nécessité de limiter la quantité d’informations ajoutées sur ses partitions, sous peine de le surcharger cognitivement et de provoquer une occultation de certaines indications.
J’ai d’abord interprété ces difficultés comme le résultat d’un manque de pratique personnelle et de motivation, d’autant plus qu’Hector s’est d’abord montré très réservé en cours à mon arrivée au conservatoire, affecté par le changement d’enseignant. C’était une erreur : Hector est en fait un élève très volontaire, qui apprécie le violoncelle et le pratique régulièrement chez lui. Il manifeste un réel enthousiasme face aux nouvelles abordées,
comme la découverte des harmoniques, des extensions ou de la demi-position par exemple. Au conservatoire, nous ne disposons d’aucune information concernant un éventuel diagnostic de handicap à son sujet, et mes tentatives pour aborder le sujet avec sa famille n’ont pas été fructueuses.
Lors de ma première année d’enseignement avec lui, Hector devait passer un examen de fin de premier cycle. Constatant son retard significatif par rapport aux compétences attendues à ce niveau, j’ai choisi d’adapter l’apprentissage à son rythme, en renonçant aux repères d’acquisition habituellement attendus à son niveau. Il a finalement joué à l’examen (en pré-fin de cycle, sans passage de cycle donc), la Petite romance de Cornélius Liégeois, un morceau ambitieux pour lui par sa longueur et intégrant les nouveautés techniques apprises durant l’année.
Cette année, nous avons abordé l’apprentissage de la quatrième position, particulièrement complexe pour lui en raison de ses difficultés à intégrer les repères de posture (position du pouce sur le manche, placement des autres doigts par rapport au pouce, écart légèrement diminué entre les doigts de la main gauche) et à concevoir l’organisation du manche du violoncelle : quelles nouvelles notes cette position permet-elle d’atteindre et quelle est leur relation avec la première position ?
La question de l’examen s’est posée à nouveau cette année (Hector étant en 1C5), mais la fermeture temporaire imprévue du bâtiment du conservatoire a entraîné le remplacement de tous les examens d’instrument par un contrôle continu, l’évaluation du passage de cycle étant confiée au professeur d’instrument. J’ai sollicité des adaptations auprès de la direction compte tenu de ses difficultés et de sa lenteur d’apprentissage. Selon moi, il a besoin de bénéficier de cours de 45 minutes, mais son niveau ne correspond pas à celui attendu pour une fin de premier cycle classique. Le règlement des études ne prévoyant pas la possibilité d’intégrer un parcours personnalisé avant le second cycle, le directeur m’a proposé qu’Hector soit admis en second cycle, avec en perspective un éventuel passage en parcours personnalisé à l’avenir. Le conservatoire a consenti à cette mesure sans exiger de justificatif officiel tel qu’un document de la MDPH ou d’un médecin, se fiant uniquement à mes propres observations.
Une autre adaptation qui me semblerait pertinente pour le profil d’Hector serait de le faire venir en cours de violoncelle deux fois par semaine, afin d’ancrer davantage les apprentissages par la répétition. Cependant, cette organisation s’avère impossible : mes jours d’enseignement sont le jeudi et le samedi, et Hector ne peut pas venir le samedi car ses parents sont séparés et son père, qui en a la garde certains week-ends, refuse de l’amener au conservatoire.
En ce qui concerne les stratégies d’apprentissage mises en place, nous récapitulons ensemble dans un carnet à la fin de chaque cours. Hector écoute les morceaux qu’il joue (souvent enregistrés par moi-même, en l’absence d’enregistrements disponibles). Il a réalisé d’impressionnants progrès en termes d’oreille et de chant : il est capable – et a pris l’habitude – d’utiliser des unissons ou octaves par rapport à une corde à vide pour trouver sa note avant de commencer à jouer, et parvient à chanter la mélodie de ses morceaux. Il s’appuie de plus en plus sur la mémorisation de la mélodie pour se repérer, le développement de son oreille lui permettant désormais cette approche. Il parvient à chanter pendant qu’il joue, ce qui constitue une progression remarquable depuis l’année dernière et un exercice extrêmement utile pour poursuivre le développement de son oreille et établir le lien entre le chant et le violoncelle. Il utilise également la couleur sur ses partitions pour mettre en évidence les coups d’archet, les changements de position et d’autres informations importantes. Les apprentissages se poursuivent à un rythme qui lui est propre ; Hector progresse de manière régulière et se montre très motivé par ses progrès au violoncelle, ainsi que par sa pratique de l’orchestre au conservatoire.
De son côté, Lyn est une élève d’un conservatoire d’arrondissement parisien, au sein duquel j’effectue un remplacement depuis novembre et jusqu’à fin mai. Elle a intégré la classe de la professeure que je remplace en début d’année, et se trouve en quatrième année de premier cycle. La nouvelle direction du conservatoire a instauré l’obligation pour tous les élèves en 1C4 de passer leur fin de cycle, avec un morceau imposé et un morceau au choix – une nouveauté par rapport au fonctionnement antérieur, où les enseignants décidaient de présenter ou non leurs élèves en fonction de leur niveau. Une incertitude prolongée quant à l’application ou non de cette l’obligation de présentation de tous les élèves de 1C4, a compliqué l’anticipation pédagogique.
La professeure titulaire m’a présenté le profil de Lyn en amont du remplacement. Son frère a été diagnostiqué d’un TDAH, et Lyn pourrait également être concernée, mais les tests nécessaires étant très lourds à gérer, sa mère n’était pas certaine de les lui faire passer.
Lyn est une élève très enjouée, heureuse de jouer de la musique. Elle fait partie de la maîtrise de chant de Notre-Dame. Au violoncelle, elle s’appuie exclusivement sur son oreille, très développée par sa pratique du chant. A la maison, elle travaille uniquement avec sa mère qui l’accompagne et la guide au piano. Elle recherche toutes ses notes à l’oreille, sans développer des repères instrumentaux et physiques. Par certains aspects, son profil présente des similitudes avec celui d’Hector, notamment par ce manque de repères spatiaux, ainsi que par des problèmes de mémorisation des apprentissages d’une séance à l’autre. Elle ne visualise pas l’emplacement des notes sur son violoncelle, et est peu à l’aise avec la lecture de partition. Elle sait jouer dans les quatre premières positions du manche, bien qu’elle les maîtrise imparfaitement.
Lyn éprouve également des difficultés avec son archet : son pouce est très tendu, sa main droite penche vers l’arrière, ce qui limite son contrôle de l’archet et accentue encore la tension de sa main, lui provoquant régulièrement des douleurs pendant qu’elle joue. Jouer du violoncelle représente pour elle un effort de concentration considérable, et elle est en difficulté pour gérer simultanément de multiples enjeux techniques et musicaux, au détriment de la qualité du son ou l’établissement de directions de phrase. A mon arrivée en novembre, dans la continuité du travail initié par son enseignante, j’ai tenté de créer avec elle des repères de positions et de notes, mais ces notions ne sont pas encore acquises. Son esprit a tendance à divaguer très rapidement, ce qui rend contre-productives les explications théoriques prolongées.
En tant qu’enseignant, je ressens une pression liée à l’approche de cet examen, ayant l’impression de ne pas pouvoir lui accorder suffisamment de temps d’acquisition pour qu’elle puisse maîtriser des notions qui devraient normalement être acquises en 1C4. La mère de Lyn m’a informé que sa fille avait passé certains tests en cours d’année, qui auraient révélé une altération de son attention visuelle. Il est clair pour Lyn et sa mère, comme leur avait annoncé la professeure que je remplace, que son niveau n’est pas suffisant pour la fin de cycle. Elle n’est pas en mesure de jouer les morceaux de la liste des imposés pour l’examen, ceux-ci étant trop avancés pour elle.
En concertation avec la mère de Lyn, nous avons demandé à la directrice des études qu’elle puisse bénéficier d’une adaptation de ses morceaux d’examen92. Cette demande a été
acceptée, bien que nous nous situions en dehors du cadre des compensations envisagées par le guide d’accessibilité du ministère de la Culture, puisque sans transmission d’un justificatif de médecin.
Les méthodes d’apprentissage de Lyn, basées sur son oreille et excluant les repères instrumentaux, montrent actuellement leurs limites face à des morceaux comportant de plus nombreux changements de position. Cette progression ne semble pas inaccessible pour Lyn, mais elle requiert du temps et une prise de conscience de l’utilité de ces repères, ce qu’elle n’a pas encore intégré.
3.2.2. Une expérience de la liminalité
Dans ces deux cas présentés, les élèves évoluent dans une zone d’incertitude concernant leurs besoins liés à de potentiels handicaps. Les aménagements acceptés par les conservatoires s’inscrivent davantage dans le cadre de discussions personnelles que dans un dispositif institutionnel formalisé, ce qui confère à ces démarches un caractère improvisé. Aussi, ces élèves sont particulièrement affectés par les orientations de l’établissement.
Cette situation d’entre-deux, où se trouvent Hector et Lyn, peut être éclairée par le concept de liminalité, développé par Victor Turner à partir des travaux de Van Gennep sur les rites de passage. La liminalité désigne une situation dans laquelle un individu flotte entre deux statuts sociaux : « La liminalité recouvre donc toutes les situations dans lesquelles les personnes ne sont ni ici ni là, mais dans une sorte d’entre deux, métaphoriquement sur le seuil de la maison, ni dehors mais pas encore dedans93 ». Ce concept est employé par Murphy aux Etats Unis ou Calvez en France, pour décrire la situation des personnes handicapés, et me semble pertinente pour comprendre la position ambiguë qu’occupent Hector et Lyn au sein de leurs conservatoires.
En effet, ces deux élèves participent aux cours de violoncelle et sont intégrés dans les cursus de ces établissements, sans pour autant pouvoir s’intégrer pleinement à leurs exigences normatives, notamment en termes de niveau et de progression attendue. Leur présence dans l’institution ne garantit pas leur inclusion effective.
L’absence de diagnostic formel pour ces élèves renforce cette position liminale. Sans reconnaissance officielle de leurs difficultés, ils se trouvent dans un entre-deux : ils ne sont pas en capacité d’être considérés comme des élèves « ordinaires », mais ne peuvent bénéficier pleinement des adaptations formalisées qu’une reconnaissance de handicap pourrait permettre. L’approche au cas par cas des adaptations dont ils ont pu bénéficier place ces élèves dans une situation précaire. L’absence de cadre formel les rend vulnérables aux changements de personnel, d’orientation pédagogique ou de politique institutionnelle. De plus, ces élèves sont dans un processus d’apprentissage musical qui ne prévoit pas d’aboutissement adapté à leurs capacités et à leur rythme d’apprentissage.
La situation d’Hector et de Lyn illustre ainsi les défis que pose l’inclusion dans l’enseignement musical spécialisé. Si des adaptations sont mises en place, elles restent souvent informelles et dépendantes de relations interpersonnelles plutôt que d’un cadre institutionnel stable. Cette précarité maintient ces élèves dans une situation liminale, ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, vulnérables à des changements d’orientation institutionnelle. Dépasser cette situation nécessite non seulement une formalisation des adaptations, mais aussi une transformation plus profonde des structures et des représentations pour qu’elles puissent véritablement accueillir la diversité des élèves et de leurs modes d’apprentissage.
Conclusion
Au terme de cette recherche, j’ai exploré l’accessibilité des conservatoires pour les élèves handicapés sous différents angles. Mon questionnement initial portait sur la manière dont les droits culturels des personnes handicapées se traduisent concrètement dans l’enseignement musical spécialisé, et sur les adaptations nécessaires pour rendre cet enseignement véritablement inclusif.
La première partie de ce mémoire a permis d’établir l’évolution de la conception du handicap et son cadre législatif, et la progression significative des droits reconnus aux personnes handicapées, tant au niveau international que national. La loi du 11 février 2005 a constitué une avancée majeure en instituant le droit à la compensation et l’obligation d’accessibilité universelle. Cependant, l’examen de sa mise en application a mis en évidence un écart significatif entre les ambitions affichées et la réalité du terrain. Vingt ans après sa promulgation, des pans entiers de cette loi restent insuffisamment appliqués, que ce soit en matière d’accessibilité du cadre bâti, des transports, ou de la scolarisation inclusive des enfants handicapés.
L’étude des textes déterminant les orientations de l’enseignement musical a permis de constater que la question du handicap intègre désormais les directives institutionnelles, comme en témoigne le Schéma National d’Orientation Pédagogique de 2023. Le guide pratique pour un enseignement artistique accessible publié par le ministère de la Culture en 2020 offre par ailleurs des orientations concrètes pour développer l’accès aux pratiques artistiques. Néanmoins, les rapports de diverses institutions comme le Sénat, le Défenseur des droits ou le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU soulignent que l’accès à la pratique culturelle pour les personnes handicapées demeure entravé par de nombreux obstacles. L’égalité en droit ne se traduit pas encore par une égalité de fait.
L’enquête « Musiques et handicaps » fournit pour la première fois des données quantitatives sur l’accueil des personnes handicapées dans les lieux d’enseignement musical. Les résultats révèlent un retard significatif dans la mise en accessibilité de ces lieux et une forte disparité entre les types d’établissements. Un nombre important de structures déclarent n’accueillir aucun élève handicapé.
Cette enquête confirme le rôle déterminant du référent handicap dans la mise en œuvre de dynamiques inclusives efficaces. Elle établit une corrélation forte entre la présence d’un référent et l’ensemble des indicateurs d’inclusion : taux d’élèves handicapés accueillis, personnalisation des parcours, adaptation des évaluations, actions partenariales, formations spécifiques… Cette fonction apparaît comme un levier important dans la transformation des institutions. Pourtant, seules 45 % des structures répondantes déclarent avoir nommé un référent handicap – une exigence formulée dans le Schéma National d’Orientation Pédagogique de 2023 – avec des disparités importantes selon le type d’établissement.
L’enquête souligne également l’importance de la formation pour répondre au sentiment d’incompétence partagé par la majorité des personnels. Par ailleurs, le faible taux de personnels handicapés dans les établissements d’enseignement musical (1,3% des effectifs en moyenne) interroge sur les politiques de recrutement et d’inclusion professionnelle dans ce secteur.
L’étude de cas du Conservatoire à Rayonnement Régional de Caen m’a permis d’observer concrètement les adaptations pédagogiques et matérielles mises en œuvre au sein d’un établissement pionnier dans ce domaine. L’observation des cours dispensés par Nicolas Heim a mis en lumière la diversité des approches pédagogiques et des adaptations nécessaires selon les profils des élèves. L’usage d’instruments spécifiquement adaptés permet d’offrir un accès à la musique à des personnes présentant des handicaps variés. J’ai également pu constater l’indépendance entre les objectifs pédagogiques poursuivis par les enseignants et les attentes des institutions partenaires, qui peuvent différer sans forcément s’opposer.
La troisième partie, consacrée à l’enseignement du violoncelle aux élèves handicapés, a approfondi ces questionnements à travers l’analyse des pratiques d’Aurélie Groisil au Conservatoire à Rayonnement Départemental de Bobigny et de mes propres expériences pédagogiques. Les cours publics observés lors de la journée organisée au CNSMDP ont illustré la diversité des adaptations possibles pour l’enseignement du violoncelle. Enfin, l’analyse de mes propres expériences avec Hector et Lyn a introduit une réflexion sur la situation de liminalité dans laquelle évoluent certains élèves concernant la reconnaissance d’un possible handicap et l’aménagement de leur apprentissage du violoncelle. Cette zone grise révèle selon moi l’importance d’une approche individualisée, capable de s’adapter aux besoins spécifiques de chaque élève, indépendamment de l’existence ou non d’un diagnostic formel.
J’ai choisi de ne pas spécialiser mon mémoire sur un type spécifique de handicap, mais de maintenir une approche générale. Ce choix repose sur la conviction que l’exigence d’accessibilité est universelle et que les principes d’accueil et de formation à mettre en place concernent l’ensemble des situations de handicap. Si les adaptations doivent être déclinées au cas par cas en fonction des besoins spécifiques de chaque élève, les fondements de l’inclusion, eux, demeurent communs.
L’accessibilité ne peut se réduire à une question technique ou infrastructurelle. Elle implique une transformation des pratiques pédagogiques. L’inclusion des élèves handicapés invite à repenser les modalités d’enseignement, d’évaluation et de progression, en favorisant une pédagogie plus attentive à la singularité de chaque parcours.
Alors que les instances internationales comme l’ONU et le Comité des droits des personnes handicapées recommandent à la France de s’engager dans une démarche de désinstitutionalisation, les institutions spécialisées demeurent des interlocuteurs incontournables dans le paysage français, y compris dans le champ culturel. Lors de mon observation au Conservatoire de Caen, j’ai pu constater que la majorité des élèves handicapés accueillis proviennent de ces diverses institutions. Le rôle du référent handicap consiste précisément à aller chercher ces élèves là où ils se trouvent, notamment en allant démarcher les structures qui les accueillent.
La question budgétaire constitue un enjeu majeur mentionné par tous les acteurs rencontrés au cours de cette recherche. Le coût élevé des instruments adaptés pour les élèves comme pour les structures peut représenter un frein considérable. Ces contraintes budgétaires imposent des choix aux collectivités et aux directions d’établissement : investir dans l’accessibilité relève d’une décision politique. Néanmoins, l’absence d’équipements coûteux ne doit pas servir de prétexte à l’inaction, l’accueil et l’adaptation pédagogique constituant les fondements d’un enseignement accessible.
Ma conviction de la nécessité de développer l’accessibilité de l’enseignement musical en conservatoire se trouve renforcée au sortir de ce mémoire. À mon échelle, je souhaite proposer un enseignement inclusif qui s’adapte à chaque élève, en utilisant les outils déjà mis à notre disposition en tant qu’enseignants et en explorant les possibilités d’aménagements. Les observations réalisées au cours de ce travail m’ont montré que des adaptations, même informelles et modestes, peuvent avoir un effet significatif sur le parcours des élèves et leur relation à la musique.
Pour approfondir cette démarche, j’éprouve le besoin de me former davantage, notamment en participant à des formations proposées par des organismes comme MESH. À terme, j’envisage de m’investir dans une fonction de référent handicap au sein d’un établissement. Cette perspective s’inscrit dans ma vision d’un enseignement musical où l’adaptation ne constitue pas l’exception mais le fondement même de la pédagogie, permettant à chacun, quelles que soient ses capacités, de développer sa relation à la musique et d’exercer pleinement ses droits culturels.
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Annexes
Entretien du 21 janvier 2025 avec Nicolas Heim
Théophile Dugué : Peux-tu me présenter le fonctionnement du conservatoire de Caen dans l’accueil des élèves handicapés ?
Nicolas Heim : La loi de 2005 sur l’égalité des chances date de 20 ans. L’inclusion est une obligation ! L’accessibilité du cadre bâti relève plus des mairies et architectes que des enseignants dans les conservatoires.
Suite à cette loi, les établissements doivent avoir un référent handicap, qui peut être le directeur. Dans une structure moyenne, cela peut représenter environ 3-4 h de travail par semaine. Le rôle est d’accueillir les familles et fixer des objectifs pour l’élève.
À Caen, nous avons un centre de ressources depuis 2011. Le SNOP (Schéma National d’Orientation Pédagogique) de 2023 a rendu obligatoire d’avoir un référent handicap pour les conservatoires classés. Je suis référent handicap du Conservatoire de Caen, et j’ai un temps complet de 16h par semaine exclusivement consacré aux élèves handicapés.
T.D. : Et par rapport au Centre de ressources, quel est votre rôle dans la région vis-à-vis des autres conservatoires ?
N.H. : Notre centre de ressources est soutenu par la DRAC et le conseil régional, il est unique en France. Mon rôle est de former « gratuitement » (c’est pris en charge et ça fait partie de mon salaire !) les établissements et les enseignants de Normandie sur l’accueil des personnes handicapées. C’est Laurent Lebouteiller qui a créé le Centre de ressources Régional sur le handicap en 2010, 5 ans après la loi de 2005. C’était un pionnier ! Maintenant il fait beaucoup de formations avec les CNFPT (Centres nationaux de la Fonction Publique
Territoriale), il en fait aussi au CNSMDP. Laurent Lebouteiller a beaucoup œuvré pour former des référents handicap, maintenant je travaille aussi à nous mettre en réseau. On a besoin de partager nos galères, les choses qui fonctionnent, de pouvoir s’appuyer sur ce que font les autres. Il n’y a pas de diplôme de référent handicap.
T.D. : Quelles compensations tu peux proposer à un élève handicapé ?
N.H. : Le processus commence par un rendez-vous physique avec la famille. Nous demandons un justificatif de la MDPH pour valider l’inscription avec exonération des droits d’inscription. Pour un handicap sévère, l’implicite c’est que l’élève suit des cours adaptés avec moi. Dans les autres cas, l’élève peut suivre un parcours plus classique auprès des autres professeurs. Il ne passe pas devant les autres sur liste d’attente !
Le principe des compensations est qu’on met en œuvre tout ce qui est possible pour que la personne ait les mêmes chances que les autres. On peut remplir avec les familles des contrats d’objectif et de moyens. Pour un élève en fauteuil roulant, nous augmentons le temps d’installation et de cours. Parfois, certains élèves, notamment les adultes, refusent cette compensation. On a une grande liberté dans les compensations qu’on peut mettre en œuvre, tout est marqué dans le SNOP, dans des circulaires.
T.D. : Quel est le rapport de tes collègues aux élèves handicapés ?
Certains collègues ne veulent pas accueillir des élèves handicapés, par exemple dans les cours collectifs où il est difficile de gérer un ensemble et un élève particulier. On le sait par le retour de collègues, des élèves. Ils n’ont absolument pas le droit, mais en même temps je préfère qu’ils ne prennent pas en cours un élève avec qui ça va mal se passer. D’autres professeurs sont plus volontaires, d’autant que certains profils ne demandent pas d’énormes adaptations, comme les TDAH (troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité). On travaille aussi en réseau avec les autres conservatoires pour pouvoir proposer aux familles d’aller voir des professeurs qui vont les accepter, ou si on n’a plus de place.
Pour le référent handicap, il faut quelqu’un qui a envie, pas forcément un professeur. Ça peut être un agent, le premier contact des élèves avec le conservatoire est à l’accueil ! Il faut prévoir un poste d’au moins 2 ou 3 h selon la demande.
T.D. : Comment on fait dans un conservatoire qui n’a pas du tout travaillé le sujet, où il ne se passe rien, pour initier un mouvement ?
N.H. : Beaucoup de gens n’osent pas venir au conservatoire. Il faut communiquer, avoir un site internet bien fait, présenté en format FALC (Facile à Lire et à Comprendre). Regarde la présentation des parcours adaptés au Conservatoire de Montpellier94 ! Les gens arrivent aussi par le bouche à oreille. C’est au référent handicap d’amorcer les choses, de démarcher les structures médico-sociales.
Concernant les formats de cours, il y a deux approches : soit l’atelier, qui peut mettre les élèves handicapés de côté : il y a des conservatoires qui font une journée d’inclusion par mois, c’est très superficiel dans la volonté de transmettre des choses, de faire un apprentissage. Soit comme à Caen des cours individuels hebdomadaires de 30 minutes, c’est équivalent au cursus ordinaire, sur un cycle qui peut durer 10 ans. Je préfère cette seconde approche qui permet de travailler des choses sur le long terme.
A Caen on propose aussi des cours collectifs, on a des publics et des profils de handicaps très différents. Les élèves inscrits en individuel viennent plutôt de familles d’un milieu social assez aisé. En cours collectif, j’ai des enfants et adultes en institutions, des profils avec des handicaps très importants.
Du point de vue de l’inclusion, nous avons nos créations musicales où nous faisons jouer ensemble des élèves handicapés et des élèves valides. Une année sur deux on a une création avec danse adaptée, l’autre avec musique adaptée. On a aussi un budget de commandes inclusives, pour faire des créations musicales. On a par exemple Regis Campo qui a écrit pour nous ! Pour l’année prochaine on a un projet génial sur la musique solidienne (propagée par des solides), pour faire entendre la musique à des personnes malentendantes. On va travailler avec des scientifiques qui sont basés en Normandie. C’est le même principe que les casques à conduction osseuse !
L’inclusion pour l’inclusion, sans réflexion autour, n’a pas de sens. Mettre un enfant qui présente des troubles autistiques dans une salle avec d’autres n’est pas suffisant s’il n’y a pas d’interaction réelle.
T.D. : Et toi tes ateliers, c’est au piano ? À la base tu es professeur de piano ?
N.H. : Oui, je suis professeur de piano, on utilise cet instrument parmi d’autres mais les ateliers ne sont pas centrés sur le piano. Ça dépend de chaque enfant. On accueille certains élèves avec des handicaps importants, pour qui rentrer dans des établissements et croiser des gens qu’ils ne connaissent pas, cela représente déjà de gros obstacles. Dire bonjour, gérer les transitions entre différents espaces, les changements de lumière, d’interlocuteurs… Nous, on n’y pense même pas. Ça fait partie du temps de cours, des choses qu’on peut travailler avec les élèves.
Pour le cours de musique, on utilise des instruments similaires à ceux de l’éveil musical comme les cloches de chez Fuzeau (ensemble de 8 cloches diatoniques colorées95). On n’est pas forcément fixés sur un instrument en particulier, on joue de la musique. Tout passe par l’oral, sans lecture de notes, sans nommer de rythmes.
Au piano, on joue en quatre mains, en essayant de ne pas appuyer sur les touches noires, de faire avec une seule main ou un seul doigt, on essaie de fabriquer une mélodie, de ne pas faire n’importe quoi, d’écouter… Pas forcément faire que des clusters, on va essayer de s’appliquer, de changer les règles, distinguer un son aigu d’un son grave. On ne va pas forcément en faire un concert mais on est sur les bases de la musique, du comportement de musicien. Toujours sans partition, sans support écrit, dans l’improvisation. Ça permet d’être dans l’aspect sensoriel.
Mais on a aussi des instruments conçus pour les personnes handicapées, des instruments électroniques qui changent la façon de fabriquer un son : en poussant un bouton, par le passage d’une baguette… Il y a une infinité de possibilités ! Intéresse-toi à l’orgue sensoriel, c’est un instrument incontournable96. Nous on a aussi un BAO PAO, ça veut dire Baguette Assistée par Ordinateur – Puce A l’Oreille (du nom de l’association qui l’a créé)97.
Les instruments que j’ai pu citer, à eux deux, il y en a déjà pour au moins 13 000 euros de matériel. Pour les structures, c’est compliqué de dépenser autant. C’est couteux de créer une classe avec des instruments adaptés. C’est une décision politique et une question de priorités
: un piano à queue d’étude coute environ 8000€ par exemple. La base, dans ce métier, c’est vraiment comment tu accueilles les gens. A toi de proposer un parcours qui soit vraiment adapté. Si les politiques n’ont pas envie d’investir trop là-dedans, tu n’auras pas ces instruments, mais ce n’est pas une condition sine qua non pour proposer un enseignement accessible.
Depuis la loi de 2005, et le SNOP de 2023, on a beaucoup de portes ouvertes par rapport au parcours projet. De plus en plus, on peut proposer des parcours qui ne s’inscrivent pas dans les cycles classiques, avec l’examen à la fin. On peut s’appuyer dessus pour structurer l’accueil de ces publics.
T.D. : Tu m’avais parlé de la reconnaissance de handicap, le justificatif qui permet au conservatoire de mettre en place l’accueil. Concernant les handicaps légers, où les élèves peuvent aller dans d’autres classes que la tienne, comment ça se passe ?
N.H. : C’est complexe car tous ces troubles de l’apprentissage scolaire, dyslexie, dyspraxies, dyscalculies… ne sont pas toujours reconnus comme handicap. Il faut évaluer une sévérité, et je crois que pour avoir une reconnaissance de handicap de la MDPH, il faut être à au moins
80 % de taux d’incapacité. Après tu peux aussi avoir un mot d’un médecin, mais il faut quand même passer par un professionnel de la santé. La reconnaissance officielle par la MDPH peut prendre un an et demi à deux ans. Au conservatoire, ce n’est pas une condition indispensablepour avoir cours. En revanche, elle est nécessaire pour pouvoir avoir l’exonération des droits d’inscription chez nous. Par contre, tu peux demander des aménagements avec un simple mot du médecin. On peut faire des aménagements de parcours, proposer des compensations, en aménageant le contenu ou les temps de préparation d’examen, on peut agrandir les partitions… Quand il y a des handicaps légers, c’est des petits aménagements et un peu de sens pratique. Ça ne demande pas beaucoup d’outils et beaucoup de temps, c’est juste des idées qui permettent de régler des petits problèmes, de réussir à compenser un peu.
Tout ça, c’est d’après des lois, comme la loi de 2005 ou la circulaire du 5 août 2011 sur les compensations. C’est impartial, on a besoin de se dire qu’on propose ça parce que c’est écrit comme ça, c’est la loi, et on l’applique. Ce n’est pas une question de ce qu’on a envie ou pas envie de faire. Personne n’a à te dire s’il est d’accord ou pas d’accord.
On doit aussi s’informer de comment s’organisent les structures médico-sociales, ou alors des galères des parents d’enfants handicapés, le temps que prend le côté administratif, pour faire un dossier pour la MDPH, pour avoir accès aux aides, ou les démarches pour aller en structure d’accueil…
La loi de 2005 c’était il y a 20 ans, mais quand j’ai quitté la région parisienne en 2022, je n’avais jamais entendu parler du handicap dans les conservatoires où j’enseignais. Il y a un gros décalage de temps entre une loi qui ouvre des portes et le moment où les gens s’en saisissent.
Il faut bien se dire que dans l’enseignement, il y a une forte probabilité que tu aies de temps en temps des élèves qui ont un handicap ou en tout cas, pour qui tu te poses la question. Il faut savoir qu’avec les TSA, tu pourras faire des heures de formation avec n’importe qui, tu n’auras jamais une méthode, un standard pour travailler avec ces élèves. C’est des profils très spécifiques, il ne faut pas oublier qu’il faut toujours s’adapter au cas par cas, que c’est différent à chaque cours !
Entretien du 02 mars 2025 avec Nathalie98, éducatrice en hôpital de jour
Nathalie : On est un hôpital de jour qui dépend de l’EPSM de Caen, c’est-à-dire l’Établissement Public de Santé Mentale. Il y a un pôle de pédopsychiatrie, où on accueille par demi-journée des enfants qui présentent des problématiques diverses, différents types de handicaps.
On accueille les enfants pour une observation généralement de 3 à 4 ans. Ils sont tous scolarisés. Les médecins essaient de poser un diagnostic en s’appuyant sur nos observations dans les ateliers. Chaque année ils ont un emploi du temps avec différentes activités, ça peut être le conservatoire, le cirque, l’escalade, littérature et chansons… c’est très varié !
T.D. : Ces ateliers ont donc un but de diagnostic ?
N. : Oui, chaque enfant a un projet de soin, avec des objectifs individuels qu’on réévalue pour l’année scolaire suivante. On regarde si la médiation est porteuse pour lui, si cela lui permet d’évoluer dans le domaine de la socialisation par exemple.
T.D. : L’atelier d’aujourd’hui était censé être un cours en petit groupe ? (note : Samir était le seul élève présent en cours)
N. : Exactement, cela peut aller jusqu’à trois élèves, normalement c’est avec d’autres éducateurs mais il y a eu un changement en cours d’année, du coup ça demande plus de concentration à Samir !
T.D. : Quand ils sont plusieurs, ils font des choses en groupe ou c’est chacun à la suite individuellement ?
N. : C’est plutôt individuel, chacun son tour, parce que ce que notre objectif c’est que l’enfant arrive à transposer ce qu’il fait dans les activités organisées par l’hôpital de jour dans son environnement (l’école, la maison par exemple). C’est-à-dire de pouvoir patienter, pouvoir rester assis en groupe sans déranger les autres, pouvoir attendre son tour pour faire l’atelier, qu’il puisse se dire que ce n’est pas grave si ce n’est pas lui qui passe en premier, qu’il n’y a pas besoin de faire de crise, …
T.D. : Est-ce que vous observez des apports particuliers de ces atelier au conservatoire sur les enfants ?
N. : Oui, clairement le fait d’attendre son tour, de ne pas déranger l’autre, c’est tout ce qu’en classe on leur demande, donc oui le conservatoire a cet apport-là. T.D. : Est -ce que les enfants ont une attente par rapport à cet atelier ?
N. : C’est plutôt nous qui faisons l’emploi du temps en fonction de ce qu’on observe. On demande quand même à la famille, et on voit si l’enfant a une attirance pour la musique ou pas, mais c’est nous qui décidons des ateliers.
Ensuite les enfants manifestent s’ils sont contents de venir, on voit s’ils viennent à reculons le matin. Ils peuvent aussi en parler après, selon leur niveau de communication. Ils en reparlent aux adultes s’ils ont apprécié.
Débat terminologique
Figure 6 : Capture d’écran d’une discussion sur X (ex Twitter) entre Elisa Rojas, avocate et militante sur le handicap et le féminisme, et un militant anonyme, exprimant comment le terme « situation de handicap » peut être vécu comme un « euphémisme insupportable », utilisé « pour ne pas dire handicapé ».
Demande d’adaptation pour Lyn
Figure 7 : Capture d’écran d’un mail envoyé par moi-même à la conseillère aux études d’un conservatoire d’arrondissement parisien, demandant une adaptation de son programme d’examen pour tenir compte de ses difficultés d’apprentissage.
Dispositif Celizy
Figures 8 et 9 : photos d’un Celizy disposé sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter à la tenue de l’archet, proposées par le site internet dédié au CelizyFigures 8 et 9 : photos d’un Celizy disposé sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter à la tenue de l’archet, proposées par le site internet dédié au Celizy99
Dispositif CelloPhant
Figures 10 et 11 : photo d’un Cellophant disposé sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter à la tenue de l’archet, présentées par le site internet de lutherie en ligne La Maison de la CordeFigures 10 et 11 : photo d’un Cellophant disposé sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter à la tenue de l’archet, présentées par le site internet de lutherie en ligne La Maison de la Corde100
Echelle des positions au violoncelle
Figure 12 : Schéma présentant l’organisation des sept premières positions et les notes auxquelles elles permettent d’accéder sur les quatre cordes du violoncelle, présenté sur le site internet The Cello Companion, blog tenu par Deryn Cullen, violoncelliste et professeur de violoncelle101.
MÉMOIRE DE MASTER EN PÉDAGOGIE Dans le cadre de l’obtention du Certificat d’aptitude de professeur de violoncelle Dirigé par Denis Laborde
Remerciements
Je tiens à exprimer ma sincère gratitude à Denis Laborde pour son accompagnement, ses conseils et sa patience tout au long de cette recherche.
Ma reconnaissance va également à Nicolas Heim. Nos échanges stimulants et l’observation de sa démarche d’enseignement ont été déterminants dans la construction de ma réflexion.
J’adresse mes plus profonds remerciements à Manon Leroy pour son aide et son soutien constants sans lesquels la réalisation de ce mémoire n’aurait pas été possible.
Enfin, un grand merci aux enseignant.es rencontrés pendant ce travail de recherche, dont les contributions ont été précieuses, ainsi qu’aux élèves qui en constituent le cœur et la raison d’être.
Notes
Je discute ce choix terminologique – plutôt que « personne en situation de handicap » – à partir de la page ↩︎
PRIMERANO Adrien, « L’émergence des concepts de “capacitisme” et de “validisme” dans l’espace francophone« , dans Alter, vol. 16, n° 2, 2022, p. 43–58. ↩︎
‘Notre manifeste’, dans Les Dévalideuses, http://lesdevalideuses.org/les-devalideuses/notre-manifeste/, consulté le 24/10/2024. ↩︎
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MEYER-BISCH Patrice, « Les droits culturels : Enfin sur le devant de la scène ?« , dans L’Observatoire, vol. N° 33, n° 1, 2008, p. 9–13. ↩︎
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CONSEIL DE L’EUROPE – COMITÉ DES MINISTRES, « Résolution ResAP sur l’introduction des principes de conception universelle dans les programmes de formation de l’ensemble des professions travaillant dans le domaine de l’environnement bâti« , https://rm.coe.int/16804c3d70, consulté le 19/04/2025 ↩︎
MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théâtre Guide pratique« , 2020. ↩︎
DÉFENSEUR DES DROITS, « La mise en œuvre de la Convention relative aux droits des personnes handicapées« , Rapport, 2020. ↩︎
DURANTON Nicole, GONTHIER-MAURIN Brigitte, « Culture et handicap, une exigence démocratique« , Sénat, Rapport d’information, n° 648, 2017. ↩︎
MESH, « L’enquête nationale 2022-2023« , https://mesh.asso.fr/activites/ressource/enquete/, consulté le 22/03/2024. ↩︎
DÉPARTEMENT DES AFFAIRES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES DES NATIONS UNIES, « 5 choses à savoir sur les personnes handicapées« , https://www.un.org/fr/desa/14th-conference-on-crpd, consulté le 21/04/2025. ↩︎
DIRECTION DE LA RECHERCHE, DES ÉTUDES, DE L’ÉVALUATION ET DES STATISTIQUES, « Le handicap en chiffres« , 2024. ↩︎
BEELMEON Kimberley, L’enseignement musical des personnes en situation de handicap, Paris, Mémoire, CNSMDP, 2022. HUYGHE Benjamin, Les pratiques culturelles et artistiques pour les personnes en situation de handicap. Un vecteur d’inclusion, Paris, Mémoire, CNSMDP, 2017. REYES Anaïs, L’accueil des personnes en situation de handicap dans les établissements publics d’enseignement musical, Paris, Mémoire, CNSMDP, 2014. ↩︎
Les prénoms de tous les élèves ont été modifiés. ↩︎
KERR David, « Mal nommer, c’est discriminer : Une comparaison entre France et Grande-Bretagne« , dans VST – Vie Sociale et Traitements, vol. n o 92, n° 4, 2007, p. 71–81. ↩︎
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CHAMORRO Elena, « Ces mots qui disent de nous et ces mots qui nous disent. Petit tour d’horizon« , dans Mediapart, 2019, https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/281019/ces-mots-qui-disent-de-nous-et-cesmots-qui-nous-disent-petit-tour-d-horizon, consulté le 19/04/2025. ↩︎
CHAMORRO Elena, « Ces mots qui disent de nous et ces mots qui nous disent. Petit tour d’horizon« , dans Mediapart, 2019, https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/281019/ces-mots-qui-disent-de-nous-et-cesmots-qui-nous-disent-petit-tour-d-horizon, consulté le 19/04/2025. ↩︎
CANDEA Maria, VÉRON Laélia, Le français est à nous ! petit manuel d’émancipation linguistique, Paris, la Découverte, 2019. ↩︎
CHAMORRO Elena, « Ces mots qui disent de nous et ces mots qui nous disent. Petit tour d’horizon« , dans Mediapart, 2019, https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/281019/ces-mots-qui-disent-de-nous-et-cesmots-qui-nous-disent-petit-tour-d-horizon, consulté le 19/04/2025. ↩︎
HUYGHE Benjamin, Les pratiques culturelles et artistiques pour les personnes en situation de handicap. Un vecteur d’inclusion, Paris, Mémoire, CNSMDP, 2017. ↩︎
MARISSAL Jean-Pierre, « Les conceptions du handicap : du modèle médical au modèle social et réciproquement…« , Éditions du Cerf, dans Revue d’éthique et de théologie morale, vol. 256, n° HS, 2009, p. 19–28. ↩︎
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La prestation de compensation du handicap (PCH) | Mon Parcours Handicap, https://www.monparcourshandicap.gouv.fr/aides/la-prestation-de-compensation-du-handicap-pch, consulté le 17/09/2024. ↩︎
FERTIER André, GOVINDJEE Myrha, Culture et handicap, 50 ans d’histoire : l’historique d’un demisiècle d’évolutions dans les concepts, les politiques et les pratiques, Paris, l’Harmattan les Éditions Cemaforre, 2022. ↩︎
MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théâtre Guide pratique », 2020 ↩︎
FERTIER André, GOVINDJEE Myrha, Culture et handicap, 50 ans d’histoire : l’historique d’un demisiècle d’évolutions dans les concepts, les politiques et les pratiques, Paris, l’Harmattan les Éditions Cemaforre, 2022. ↩︎
MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théâtre Guide pratique », 2020 ↩︎
FERTIER André, GOVINDJEE Myrha, Culture et handicap, 50 ans d’histoire : l’historique d’un demisiècle d’évolutions dans les concepts, les politiques et les pratiques, Paris, l’Harmattan les Éditions Cemaforre, 2022. ↩︎
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MARISSAL Jean-Pierre, « Les conceptions du handicap : du modèle médical au modèle social et réciproquement… », Éditions du Cerf, dans Revue d’éthique et de théologie morale, vol. 256, n° HS, 2009, p.19–28. ↩︎
CAMBERLEIN Philippe, Politiques et dispositifs du handicap en France, Paris, Dunod, 2e éd, 2011. ↩︎
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CCAH, « Les différents types de handicap », dans Le Comité National Coordination Action Handicap, https://www.ccah.fr/CCAH/Articles/Les-differents-types-de-handicap, consulté le 27/10/2024. ↩︎
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CONSERVATOIRE ET ORCHESTRE DE CAEN, « Le projet d’établissement », http://conservatoireorchestre.caen.fr/le-projet-detablissement, consulté le 23/04/2025. ↩︎
CONSERVATOIRE ET ORCHESTRE DE CAEN, « Le Centre de Ressources Régional Handicap Musique-Danse », http://conservatoire-orchestre.caen.fr/le-centre-de-ressources-regional-handicap-musiquedanse, consulté le 23/04/2025 ↩︎
CONSERVATOIRE ET ORCHESTRE DE CAEN, « Le projet d’établissement », http://conservatoireorchestre.caen.fr/le-projet-detablissement, consulté le 23/04/2025. ↩︎
OMEGA, « Jeu diatonique de 8 Cloches Fuzeau », https://www.omega.be/fr/produit=fuzeau-70608-jeudiatonique-8-cloches&id=fuze223jxb, consulté le 01/05/2025. ↩︎
L’orgue sensoriel, https://www.orguesensoriel.com, consulté le 29/04/2025. L’ATELIER SONORE, « Présentation vidéo de l’orgue sensoriel », https://www.youtube.com/watch?v=twbFe3fVND8. ↩︎
L’AÉRONEF, « FORUM : L’orgue sensoriel, un instrument intuitif et accessible », dans L’aéronef, https://aeronef.fr/agenda/forum-orguesensoriel, consulté le 01/05/2025. ↩︎
Présentation vidéo du Bao Pao, https://www.dailymotion.com/video/x2phgrc, consulté le 29/04/2025 ↩︎
Bao-Pao, https://www.bao-pao.com/wp/, consulté le 29/04/2025. ↩︎
CONCERTI, « Le maestro », https://www.byconcerti.com/le-maestro.html, consulté le 29/04/2025. CONCERTI, « Présentation vidéo du Maestro », 2022, https://www.youtube.com/watch?v=JTpL0CH6xCQ, consulté le 29/04/2025. ↩︎
RÉGION NORMANDIE, « Le Maestro de ByConcerti, un nouvel objet de création musicale », https://www.normandie.fr/le-maestro-de-byconcerti-un-nouvel-objet-de-creation-musicale, consulté le 01/05/2025. ↩︎
Voir la retranscription d’un de ces entretiens en annexes ↩︎
Description du Celizy, https://celizy.com/description/, consulté le 01/05/2025. ↩︎
LA MAISON DE LA CORDE, « Positionneur de main CelloPhant pour Violoncelle« , https://www.lamaisondelacorde.com/1649-positionneur-de-main-cellophant-violoncelle.html, consulté le 01/05/2025. ↩︎
CULLEN Deryn, « Cello Fingerboard Map: First to Seventh Position« , 2012, https://thecellocompanion.info/2012/01/11/fingerboard-map/, consulté le 01/05/2025. ↩︎
Dans une société cherchant à favoriser l’égalité pour tous, nous notons un grand nombre d’injustices qui définissent cette égalité pour tous comme presque impossible ! Victor Hugo a eu une pensée très intéressante sur le sujet en disant : « La première égalité, c’est l’équité ». Il faut donc faire en sorte que chacun ait les mêmes possibilités, surtout en situation de handicap. Souvent, les personnes atteintes d’un handicap ont leur accès compromis aux activités en raison de leur singularité, ce qui est flagrant dans le monde musical.
Comment sera définie et acceptée cette personne ? Blake Howe dit que « le handicap informe sur la performance musicale, tandis que la performance musicale informe à son tour le handicap »1. Est-ce un cercle interminable de jugements sur les capacités d’une personne atteinte de troubles ? Où est-ce qu’il sera possible de passer outre les a priori pour se rendre compte que ce sont des artistes comme tous les autres avec leur singularité et leur propre sensibilité ?
Le thème de l’enseignement musical à des personnes atteintes de handicap englobe toutes ces questions.
J’ai décidé d’écrire ce mémoire en parallèle de la rencontre d’une élève qui m’a beaucoup marquée. J’exposerai son cas dans cette réflexion qui a pour moi l’objectif d’étudier les solutions pour permettre à chaque élève d’avoir le droit à l’accès au conservatoire même s’il est atteint d’un handicap. Ce sujet est vaste et en plein cheminement dans notre pays, mais les solutions données créent encore des déceptions quant à l’inclusion de tous dans nos institutions. Au cours de cette discussion, je répondrai à cette question : quel rôle joue une pédagogie adaptée dans l’apprentissage d’un élève en situation de handicap ?
Pour répondre à cette question, j’ai eu recours à des recherches bibliographiques, des interviews et j’ai pu observer la classe « Handi’Artistes » de Delphine Girard pour comprendre comment elle procédait pour offrir un enseignement à tous ses élèves atteints de diverses pathologies. Mon objectif principal à travers ce travail est de comprendre ce système et de me permettre de pouvoir à mon tour accueillir des élèves dans des situations différentes sans être à court de solutions pour leur permettre de s’épanouir en apprenant la musique. Bien sûr, j’ai bien conscience de ne pas définir LA solution mais des pistes d’amélioration pour y parvenir.
Pour répondre à cette problématique, je définirai dans un premier temps ce qu’est l’apprentissage de la musique, en réfléchissant à ses bénéfices, à la particularité du handicap et du choix d’un instrument.
Ensuite, je m’arrêterai sur le rôle du professeur qui, en plus d’offrir un enseignement de sa spécialité, devra se diriger vers une pédagogie différente, en réfléchissant à un matériel adapté (si besoin) pour que son élève puisse jouer, tout en tissant une relation de confiance.
Pour finir, j’aborderai ce vaste sujet qu’est le handicap et l’enseignement en conservatoire. Dans cette dernière partie, je définirai quels sont les objectifs pour ces élèves, quelles difficultés peuvent être rencontrées dans la collaboration entre les professeurs et les familles et je terminerai sur comment construire un projet inclusif en conservatoire.
I. L’apprentissage de la musique
J’ai fait le choix de commencer par expliquer ce qu’est l’apprentissage de la musique et quels en sont les objectifs, d’une part d’un point de vue personnel et d’autre part d’après des sources officielles.
Je poursuivrai avec un point de vue plus scientifique et psychologique de la pratique instrumentale pour l’enfant.
Dans ma troisième sous-partie, je définirai le handicap pour comprendre quelles problématiques pourraient être rencontrées par les enseignants.
Pour finir, je parlerai du choix de l’instrument, qui me paraît crucial pour l’épanouissement de celui qui le pratique mais qui peut se révéler plus compliqué lorsqu’on est en face d’un élève en situation de handicap. Pour étayer ma réflexion, je m’appuierai sur des ouvrages et cas concrets que j’ai pu rencontrer.
a. Qu’entend-on par l’apprentissage de cette discipline ?
Comment devenir un apprenti musicien ? Quelles sont les caractéristiques de cet apprentissage si particulier qui est celui de faire de la musique avec un instrument souvent difficile à maitriser ?
Commençons par comprendre ce qu’est l’apprentissage. Je dirais que c’est réussir à faire quelque chose de nouveau en se l’appropriant, tout en s’autorisant des erreurs tout au long de la progression. C’est ce qu’appuie Jean Berbaum quand il dit que « l’apprentissage peut donc être défini comme un processus de construction et d’assimilation d’une réponse nouvelle »2. En ce qui concerne notre apprentissage, il débute par le choix d’un instrument que l’on va progressivement s’approprier, notamment en comprenant comment il fonctionne, en sachant comment il est fabriqué, comment se nomment ses différentes parties et en découvrant comment le faire sonner.
Le premier objectif est de se familiariser avec ce nouvel outil musical en faisant naitre des sons, puis se sentir à l’aise avec celui-ci. Les attentes peuvent être diverses mais je suis convaincue que la réussite se définira dans l’obtention du plaisir de celui qui joue de son instrument. Il fera corps avec celui-ci et, en créant des sons, il éprouvera des émotions qu’il transmettra à son tour à ceux qui l’écoutent. L’évolution de l’élève dépendra des capacités qui lui sont propres, mais ce travail lui apportera ainsi qu’à son professeur une satisfaction. Bien sûr, il se fera dans différents cadres qui favoriseront ou non son développement.
Venons-en à l’enseignement dans nos conservatoires. Il est encadré par plusieurs cycles ayant chacun des objectifs assez précis. On peut voir dans le schéma type3écrit par le ministère de la Culture qu’il y a quatre cycles dans les établissements.
Au commencement vient l’« initiation » au cours de laquelle les benjamins vont découvrir la musique par l’écoute mais aussi par la « pratique collective » de différentes activités musicales. Tout ce cycle a pour but d’intriguer l’enfant et « d’affiner les perceptions ».
Ensuite, s’enclenche le premier cycle qui est basé sur le choix de l’instrument et dont les premiers instants vont être les fondations techniques de la vie future du musicien, qui lui donneront les « bases pratiques » sur lesquelles il se construira.
Le second cycle a pour but de « contribuer au développement artistique et musical personnel » de l’élève. C’est donc le chemin vers l’autonomie qui arrivera au cours du troisième cycle. En tant que pédagogues, on sait que le contenu de ces cycles, rédigé par le ministère, est naturellement à adapter selon les situations. Certains enfants porteurs d’un handicap en sont un très bel exemple car ils ne seront peut-être pas en mesure de suivre ces cycles tels qu’ils sont définis. Ils risquent alors de se retrouver exclus de ces établissements. Pourtant, les conservatoires sont invités à tenir l’engagement de la loi du 11 février 2005, qui est de rendre accessibles tous ses locaux aux personnes en situation de handicap4. Un guide basé sur cette loi a été rédigé par le ministère de la Culture en octobre 2020 pour les aider dans cette voie et se nomme « Pour un enseignement accessible Danse, musique, théâtre : guide pratique ». Nous y aurons recours au travers de ma réflexion.
J’ai trouvé intéressant de réfléchir au sujet de la feuille de route Réussir le 100 % éducation artistique et culturelle5 dans laquelle sont exposés trois objectifs de « l’éducation artistique ». Le premier est de développer « la connaissance ». Cette action met en œuvre l’appropriation des bases culturelles, que ce soit dans leur contexte historique et esthétique. Cette éducation permettra à l’élève d’acquérir un « esprit critique ».
Le deuxième pilier de cette feuille de route est « la pratique artistique ». Pour un musicien, elle est centrale. Le jeune musicien va découvrir un nouvel art et se familiariser avec lui. Il prendra au fur et à mesure confiance en lui pour créer des choses de sa propre personne. Ce chemin vers un développement personnel permettra de rencontrer des élèves et de partager avec eux.
Le dernier est « la rencontre avec les œuvres et les artistes ». Que ce soit en allant aux spectacles dans diverses salles ou aux expositions, le petit artiste découvrira de nouvelles œuvres et fera des rencontres. Ce dernier point peut être mis de côté mais me paraît cependant primordial. Après réflexion, ne pourrions-nous pas changer l’ordre des piliers ? D’après moi, la « pratique artistique » est un point crucial car c’est en jouant de son instrument que l’on apprécie la musique et que l’on en vient à vouloir l’écouter, voire même à en comprendre le sens historique. Il y aura une volonté d’appréhender la musique. C’est ce que l’on remarque chez les enfants en situation de handicap qui aiment ressentir en eux les vibrations de l’instrument mais surtout les recréer eux-mêmes. C’est au cours de son apprentissage que l’enfant fera des rencontres et sera invité à voir des concerts.
Je placerai donc au second plan « la rencontre des artistes ». Elle va marquer l’enfant et susciter chez lui des émotions autres que celles de la pratique en elle-même. Ces sentiments vont lui donner une motivation supplémentaire pour essayer de faire comme les acteurs de ces moments. C’est après avoir abordé tout cela que développer « la connaissance » sera plus abordable car, en ayant déjà pratiqué et entendu les œuvres, certains seront curieux de découvrir leur contexte.
Commencer la musique de manière scolaire ne parlera pas à tous et pourrait même avoir l’effet inverse. Les élèves n’auraient en effet pas envie de s’approcher de nouvelles leçons à retenir. Nous avons abordé deux schémas donnant une idée du chemin à parcourir pour les conservatoires, mais dont certains points peuvent être débattus, car ils n’incluent pas forcément tous les publics et pourraient faire peur à certains. L’éducation artistique ne devrait-elle pas tous nous guider dans une notion de plaisir en comprenant le fonctionnement de notre instrument pour créer de beaux sons et de la belle musique ? Ne devrait-elle pas être cadrée dans les grandes lignes tout en octroyant une certaine souplesse ?
L’apprentissage est différent selon les personnes, que ce soit par son évolution ou sa vitesse de progression, et devrait être une expérience de vie positive.
b. Les bénéfices d’une pratique instrumentale pour un enfant
La musique, pour celui qui la pratique, est souvent considérée comme un divertissement. Néanmoins, elle a des vertus que nous pourrions parfois ignorer.
Appuyons-nous sur une citation d’Emmanuel Bigand6: « Aujourd’hui les études de neurosciences cognitives suggèrent que la musique exerce un pouvoir transformationnel sur le cerveau et le fonctionnement de l’esprit. Ce pouvoir se manifeste dès les premières minutes jusqu’aux derniers instants de la vie. Il semble avoir contribué au développement des compétences cognitives et sociales fondamentales des humains ». On comprend ici que cette pratique a une action sur le cerveau, que ce soit cognitivement ou socialement au commencement de la vie. C’est également ce que développe Mathias Demoucron7 quand il décrit l’action de la performance musicale comme nécessitant un développement des capacités motrices par l’intermédiaire de l’instrument pour l’expression artistique.
D’ailleurs, des chercheurs ont observé des modifications cérébrales importantes chez les musiciens professionnels dans diverses zones du cerveau, du fait que la complexité de la pratique y requiert plusieurs actions simultanées.
Quelles sont donc les zones principalement impactées par la pratique instrumentale ?
Penchons-nous sur une partie des modifications faites au niveau cérébral :
Les aires visuelles, auditives et motrices : étant moi-même violoniste et en analysant ce que je fais, je sais que les zones auditives, visuelles et motrices sont plus développées. En jouant, je dois m’écouter, écouter les autres tout en regardant le chef d’orchestre et ma partition, en ajoutant le fait d’exécuter ce qu’il y a écrit tout en communiquant physiquement avec les autres musiciens de l’orchestre. Cela est corroboré par l’imagerie cérébrale.
Le cervelet8 : ces actions mêlées toutes à la fois peuvent sembler impossibles pour un non-musicien mais deviennent quelque chose de naturel pour nous. Pour coordonner tous ces mouvements simultanément, le cervelet a un rôle crucial. Or, il a des fonctions par ailleurs très importantes, notamment le maintien de l’équilibre, la posture, et la coordination des mouvements volontaires. Il sert donc à apprendre de nouveaux mouvements jusqu’à ce qu’ils deviennent précis.
Les aires de Broca et de Wernicke reliées par le faisceau arqué9 : c’est une zone qui est renforcée chez les musiciens, sachant que l’aire de Broca est le siège de la création de la parole tandis que l’aire de Wernicke a pour fonction de comprendre le « sens des mots ». Elles sont donc essentielles pour le langage (ainsi que la lecture). Or ce sont des zones qui sont renforcées chez les musiciens. Le rythme, notamment, fait appel à ces zones, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est utilisé en rééducation lors de la dyslexie. Le faisceau arqué, qui les relie et permet la communication entre ces deux aires, est une fois et demie plus développé chez les musiciens.
Le corps calleux,10 lui, est épaissi de vingt pour cent, ce qui est très important car sa principale fonction est de « transmettre des informations d’un hémisphère à un autre », mais également de permettre aux deux hémisphères de travailler ensemble et rapidement tout en étant fluide.
Faire de la musique permet donc de créer plus de connexions et de développer certaines zones du cerveau dont nous nous servons au quotidien.
Qu’en est-il de la pratique chez les enfants à court terme ? Stanislas Dehaene11 dit qu’« en jouant d’un instrument, les enfants apprennent à se concentrer ». À notre époque où les écrans prennent énormément de place dans le quotidien, se concentrer sur une longue durée devient de plus en plus compliqué car les nouvelles technologies nous imposent des résultats de plus en plus rapides et sans effort.
Des expériences sont d’ailleurs réalisées dans les classes de maternelle et primaire afin de voir si le fait de faire de la musique permettrait d’éviter le décrochage scolaire comme au sein de la fondation Vareille12. Ces expériences retirent de nombreux résultats positifs. En effet, ces idées se rapprochent de celles de l’analyse de Matthias Demoucron sur le fait qu’il faut mettre en place des actions nécessitant consciemment ou non un niveau de concentration important.
En plus d’agir au niveau cognitif, on note une implication sur le plan émotionnel. En regardant certaines personnes écouter de la musique, on peut noter qu’elle peut autant les émouvoir aux larmes que les rendre nerveuses. Qu’est-ce qui fait qu’elle agit comme cela sur les individus ?
Lorsque l’on écoute de la musique, il a été constaté à l’imagerie par résonance magnétique (IRM) une mise en évidence de l’activité de l’amygdale (liée à certaines émotions comme la peur ou l’agressivité) et du cortex orbito-frontal (impliqué dans le processus de décision). Cela fait écho à la sous-partie précédente où il était question du développement de l’esprit critique de l’enfant grâce à la musique. C’est ce que confirme Laura Crichton13 quand elle parle de l’accessibilité de la musique à tous, en faisant remarquer que « la réalisation de leur propre capacité affecte chaque aspect de leur vie ». Celui qui parfait son art éprouve une satisfaction personnelle qui lui permettra de prendre confiance en lui et d’avoir une certaine fierté.
Jouer d’un instrument fait donc appel à de multiples zones cérébrales, développant de nombreuses capacités sur le plan cognitif, qui joueront un rôle dans la vie quotidienne de l’enfant. Cela aura un impact positif sur sa concentration, sa mémoire, sa compréhension des choses et son langage, sans oublier que cela lui permettra de prendre davantage confiance en lui.
c. La question du handicap
Abordons maintenant la question du handicap. Je m’appuierai sur différents ouvrages pour tenter de le définir.
L’OMS définit 5 types de handicap14 dans une classification internationale, cela nous permettra de définir les facteurs inhérents à l’individu :
Le « handicap moteur » englobe les troubles pouvant entrainer une « atteinte de la motricité » ;
Le « handicap sensoriel » concerne une diminution de l’acuité visuelle ou auditive ;
Le « handicap psychique » cause des difficultés dans la vie de l’individu, de la souffrance et des troubles du comportement (exemples : schizophrénie, maladies bipolaires, hypochondriaques… ») ;
Le « handicap mental » est une « déficience des fonctions mentales et intellectuelles » qui génère des problèmes de sociabilisation au quotidien ;
Les « maladies invalidantes » sont des pathologies pouvant « générer un handicap » et « évoluer dans le temps ».
Trois éléments de prise en considération me paraissent importants dans ces handicaps. Ils sont contenus dans la loi du 11 février 200515:
La déficience : elle a un aspect lésionnel. C’est une « perte de substance ou altération d’une structure ou fonction psychologique, physiologique ou anatomique » ;
L’incapacité : elle a un aspect situationnel. C’est une « réduction (résultant d’une déficience, partielle ou totale) de la capacité à accomplir une activité de façon ou dans les limites considérées comme normales pour un être humain » ;
Le désavantage : il a un aspect situationnel. Il « résulte d’une déficience ou d’une incapacité qui limite ou interdit l’accomplissement d’un rôle normal – en rapport avec l’âge, le sexe, les facteurs sociaux ou culturels ».
On peut considérer que le handicap est souvent induit par des facteurs extérieurs à la personne. C’est ce que Neil LENER16 démontre en disant que ce sont les cultures qui créent le handicap au lieu de le considérer comme une pathologie nécessitant un traitement. Il appuie ses paroles en notant une différence entre la condition médicale et les significations d’une déficience par une société. Les facteurs extérieurs jouent donc « sur le niveau d’invalidité »17. En traduisant et résumant les écrits de Blake Howe18, il ajoute que les préjugés sociétaux favorisent une « homogénéité valide plutôt que la diversité » en se basant sur des exemples tels que les trottoirs, les poignées de portes ou les escaliers qui créent des inégalités. Le handicap n’est donc pas créé par un état biologique mais par des « codes de conformités ».
Dans le Guide pratique pour un enseignement artistique accessible19, nous comprenons que le handicap est créé par l’« incapacité d’une personne et les barrières environnementales qui font obstacle à sa pleine participation à la société sur la base de l’égalité ».
Le handicap peut donc être créé par des moyens inadaptés et inégaux pour toutes les personnes, mais également relever de la pathologie. Il peut être visible comme le handicap moteur, mais rappelons-nous que « 80 % des handicaps sont invisibles »20. Il faudrait donc que les établissements fassent preuve d’avantage d’équité en matière d’ajustements pour que tout le monde ait les mêmes chances d’accès à tous ces lieux d’enseignement artistique.
d. Le choix de l’instrument : une contrainte ou un choix personnel ?
Le choix d’un instrument est une question très importante pour notre futur musicien. Avec différents ouvrages et expériences réelles, je vais réfléchir sur ce sujet qui peut sembler banal mais qui pose parfois de réels problèmes.
Certains enfants ont un vrai coup de cœur pour un instrument après l’avoir découvert (en concert, en vidéo ou encore en l’ayant essayé). Pour d’autres, n’ayant pas un attrait particulier, les parents influeront sur le choix de l’enfant.
Pour un élève atteint d’un handicap, d’autres paramètres interviennent dans ce choix. Doivent-ils choisir leur instrument en fonction de leurs envies ou doivent-ils se limiter seulement aux instruments qui paraissent possibles en fonction de leur(s) pathologie(s) ?
Matthias Demoucron21 exprime les contraintes que peut éprouver le musicien. Elles peuvent être :
« Motrices » : « liées au corps et au contrôle du mouvement » : chaque corps est différent pour faire le même mouvement, le musicien est dépendant des limites de son corps ;
« Mécaniques » : « liées à l’instrument en lui-même et sa réponse acoustique ». Il est fait pour produire du son selon plusieurs aspects techniques ;
Dues à des « contraintes de perspectives » : nous ne percevons pas le « résultat sonore » de la même façon donc n’avons pas le même niveau d’exigence.
En discutant avec Delphine Girard à la fin de ses cours, j’ai compris que nous pourrions ajouter les difficultés des enfants dyslexiques à lire la musique en même temps que de la jouer car c’est une double tâche qui demande beaucoup d’efforts pour eux, et les soucis rythmiques souvent liés aux troubles DYS et hauts potentiels, mais également tout trouble cognitif…
Le musicien devra donc prendre en compte sa physiologie et ses particularités pour évoluer à son rythme. Nous pouvons appliquer cette réflexion à nos élèves ayant des pathologies diverses, en comprenant comment ils fonctionnent et comment leur permettre d’aborder l’instrument dans les meilleures conditions. Cela permettra d’aborder la pédagogie différemment. J’aborderai cela dans ma deuxième partie.
Dans la revue Music Educators Journal22, une liste de recommandations sur le choix des instruments a été élaborée au fur et à mesure des expériences avec les élèves. Elle permet d’aiguiller les professeurs ou référents vers des choix instrumentaux correspondant mieux à certaines pathologies. Je pense que si nous prenions le problème du matériel dès le début de la pratique musicale, cela permettrait de tâtonner moins longtemps sur la question.
Poursuivons sur le cas des personnes qui ont choisi leur instrument en fonction de leur handicap. J’ai pu rencontrer Alexis Lamy (Annexe n°2) lors de la conférence « Handicap & pratique artistique » par le Réseau National Musique & Handicap (RNMH). C’est un corniste touché par une hémiplégie du côté droit, ce qui se traduit par une motricité très limitée du bras droit et impossible de sa main. Ses parents jouant du trombone et du saxophone l’ont dirigé vers le cor car il n’avait pas réellement besoin de cette main pour en jouer. Cette solution était la plus appropriée et évitait toute complication des autres instruments. Il est désormais musicien professionnel malgré son handicap.
Certains, en dehors de l’instrument en lui-même, sont amenés vers un style de musique différent comme le jazz ou la musique traditionnelle. Dans l’article de Neil LENER23, il est question de musiciens aveugles. Pour eux, se tourner vers le jazz a été une solution. Au lieu de se mettre en difficulté en jouant de la musique classique, ils y ont trouvé un avantage : il n’y a pas de notation. Grâce à ce style, la transmission orale et sonore leur permet d’éviter d’apprendre à lire en braille des partitions classiques car cela est très complexe.
Mais voyons désormais si on écoutait l’envie de l’enfant. Pourquoi ne pas essayer même si cela paraît compliqué ? Pourquoi chercher l’excellence avant le plaisir ?
Le choix personnel d’un instrument peut nous amener à réfléchir à la façon de l’adapter à la physionomie de l’élève pour lui permettre de combler ses envies et ses rêves malgré les contraintes liées à son corps.
Le cas de Soni Sciecinski (Annexe n°3) m’a interpellée. Il ne possède que deux doigts à la main gauche et joue de la trompette, du piano mais surtout du violoncelle. Si la trompette n’est pas un souci, le problème de la main gauche s’est posé pour le piano et le violoncelle. Intéressons-nous au violoncelle, qui était son coup de cœur et qu’il pratique maintenant à un niveau professionnel. Son désir a été plus fort que son handicap, même si cela paraissait impossible. J’ai été touchée par le fait qu’à ses débuts, il mette du scotch pour accrocher son archet à sa main invalide pour produire du son. Malgré tout cela, il a trouvé les moyens de jouer de cet instrument grâce à des modifications techniques sur la facture de celui-ci et à un entourage (parents, professeurs, prothésistes, ergonomistes, luthiers…) présent pour l’aider à avancer dans sa vie d’artiste. Tout cela l’a mené à intégrer de grands conservatoires. Nous verrons dans la deuxième partie en détail tout ce qui a pu être aménagé pour lui.
Parlons du cas d’une petite fille que j’appellerai Emma (Annexe n°1). Elle rêvait de jouer du violon depuis l’âge de trois ans. En rentrant au conservatoire de sa ville, quelle ne fut pas la déception de ses parents de se voir refuser l’accès aux cours car « elle ne pourrait pas jouer du violon comme les autres ». En effet, Emma est atteinte d’une arthrogrypose qui fait que ses mains sont déformées et ses articulations raides. On pourrait se dire que jouer du violon est impensable pour cette enfant, mais pourquoi ne pas essayer ? Après l’avoir rencontrée, j’ai pris la décision de lui donner des cours particuliers pour lui faire réaliser son rêve. En trouvant des solutions, chaque semaine cette petite fille me montre qu’elle se dépasse et progresse en étant heureuse et désireuse d’avancer dans son art. Je ne sais pas jusqu’où elle ira, mais je pense que le fait de lui permettre de jouer l’instrument dont elle rêvait même en changeant quelques paramètres est une chance pour son épanouissement personnel. Il aurait peut-être été plus simple de faire un autre instrument, mais son choix se portait tellement sur celui-ci et elle est heureuse ainsi. Je me demande souvent si le plus important n’est pas le plaisir qu’éprouve un enfant.
Évidemment, chaque cas est différent, mais je pense que le choix de l’instrument est quelque chose d’important pour celui qui le pratique, que ce soit pour son confort ou son épanouissement personnel. Il peut s’avérer complexe – en dehors du fait que les places au conservatoire sont très limitées et que beaucoup de professeurs capables et motivés n’acceptent pas ce paramètre qui les amène à avoir un enseignement différent – d’inclure ces élèves particuliers dans le cursus et cela est visible. En oubliant ces deux problématiques, le fait d’essayer de trouver des aménagements est, selon moi, important même si toutes les espérances ne peuvent pas toujours être comblées. L’élève éprouvera la satisfaction d’avoir essayé (que ce soit avec un instrument de son choix ou celui qui convient à ses particularités), d’avoir obtenu de jolis résultats, ou même simplement d’avoir la possibilité de jouer de la musique (ce qui évitera la frustration de n’avoir rien fait). Dans certains cas, il pourra devenir professionnel, mais le principal à mes yeux est d’y éprouver du plaisir comme tout instrumentiste valide.
II. Le rôle du professeur
Poursuivons en parlant du rôle d’un des acteurs principaux de la vie de l’apprenti musicien : le professeur. Il a un rôle très important car il est la personne de référence avec qui l’élève avancera une partie de sa vie. Une de ses missions est de se diriger, si cela est nécessaire pour son élève, vers un matériel adapté et personnalisé en se rappelant qu’il y a énormément de possibilités, puisque chaque individu possède sa propre morphologie et en particulier chez des personnes ayant un handicap moteur.
Je continuerai sur l’importance de la mise en place d’une relation de confiance qui, à mes yeux, est primordiale pour oser apprendre une nouvelle discipline en restant serein.
Pour finir, je parlerai de l’importance de se diriger vers une pédagogie différente car la singularité de chaque élève doit pousser le professeur à s’adapter à lui et non à lui imposer des schèmes pédagogiques uniques, surtout quand ce petit musicien a un trouble quelconque (trouble moteur, autistique ou DYS, etc.).
Pour illustrer ma réflexion, je m’appuierai notamment sur des rencontres qui ont pu totalement changer ma vision de l’enseignement.
a. Se diriger vers un matériel adapté et personnalisé
Sans instrument adapté, certains enfants se trouvent dans l’incapacité de jouer. De plus, il faut prendre en compte le confort du musicien lors du jeu, c’est une recherche de toute une vie, surtout à notre époque où le fait d’avoir mal n’est plus chose normale. Il permet une liberté dans le jeu du musicien et donc d’être plus musical, mais permet également de ne pas déclencher des pathologies physiques.
Qu’est-ce que nous pourrions définir comme un matériel adapté et personnalisé ? Est-ce le choix de l’instrument en lui-même ou les améliorations et changements qui peuvent lui être appliqués ? Pour répondre à ces questions, j’étudierai quelques articles et le cas de deux personnes.
En faisant quelques changements à son instrument, l’élève ne se sentirait-il pas mieux ? On note que chez les violonistes sans pathologie, le matériel est adapté, que ce soit par le choix d’une mentonnière différente selon la hauteur du cou ou d’une barre à mettre au niveau de l’épaule pour compenser l’espace vide qui pourrait se faire entre l’épaule et l’instrument. Ces ajouts sont faits pour éviter de compenser avec l’épaule (la lever pour tenir l’instrument entre la clavicule et le menton) ce qui générerait des douleurs. Ces solutions peuvent être utilisées également pour une optimisation sonore de certains instruments.
Chez les élèves ayant diverses particularités, nous pouvons réfléchir à quelques adaptations. Reprenons le cas d’Emma, atteinte d’arthrogrypose (Annexe n°1), pour lequel le matériel a été personnalisé au vu de son incapacité à poser les doigts de la main gauche sur le manche d’un violon ordinaire. Nous avons donc opéré des modifications sur son violon actuel pour qu’elle puisse jouer normalement : une inversion des cordes (de gauche à droite : MI-LA-RÉ-SOL au lieu de SOL-RÉ-LA-MI sur un violon classique) pour qu’elle puisse tenir le violon de sa main droite au lieu de sa main gauche. Ces ajustements nécessitant d’autres détails techniques par le luthier ont été accompagnés d’accessoires pour l’aider à se sentir à l’aise :
Une mentonnière centrale contre sa mentonnière classique du côté gauche qui ne permettait pas de jouer dans le sens inverse ;
L’archet placé dans la main gauche accompagné de la solution « Bow’n’uS’® »24 pour bien placer ses doigts.
Grâce à toutes ces réflexions, mon élève peut actuellement progresser comme les autres sans difficulté. Je réfléchis toujours à améliorer le système pour qu’elle puisse jouer de façon confortable et avec plus de facilités. Actuellement, nous nous concertons avec un luthier pour modifier le placement des chevilles de son violon (cf. photos Annexe 1) pour qu’elle puisse poser son premier doigt assez bas sans devoir se contorsionner pour atteindre la bonne hauteur de note. Je pense qu’avec le temps, ces changements que nous opérons actuellement seront de moins en moins nombreux.
Dans le cas d’Emma, les changements n’étaient pas très importants, mais pour certains, il faut travailler un long moment et réfléchir, que ce soit avec le luthier ou des prothésistes, pour permettre à l’instrumentiste de jouer naturellement et sans trop de contraintes.
Cela a été le cas pour Soni, dont nous avons discuté précédemment (Annexe n°3). Après avoir échangé le violoncelle de main comme Emma, il a cherché avec sa professeure des moyens pour pouvoir jouer le plus confortablement et le mieux possible. Des aménagements ont dû être faits sur son archet. Au début, ils ont été rudimentaires, puis son père a fabriqué sa première prothèse, suivie ensuite par les ergonomistes de l’hôpital Saint-Martin qui ont fait des recherches plus poussées pour l’y aider. L’évolution s’est faite progressivement avec la contrainte de la croissance qui fait qu’il faut modifier en fonction de la grandeur de la main mais également en fonction du niveau de Soni qui augmentait. Son niveau d’excellence a nécessité, avec son enseignante, de chercher où mettre ce moule sur l’archet, de trouver les angles de celui-ci qui changeraient durablement la prise de son. Ils essayent donc de tendre vers un équilibre qui lui permet d’être libre avec une belle sonorité.
Le rôle et l’implication du professeur dans la recherche du matériel adapté à son élève sont primordiaux. Cela crée, comme nous le voyons avec le cas de Soni, des liens forts qui permettent une collaboration entre l’enseignant et l’apprenant. Pour l’enfant, cette écoute de ses particularités et le respect de ce qu’il est contribueront à instaurer un climat de confiance.
b. La mise en place d’une relation de confiance
Quand nous rencontrons un professeur, c’est le début d’un travail commun qui va s’instaurer. Nous pourrions nous dire que cela est très simple mais je pense que plusieurs choses sont nécessaires pour instaurer cette confiance. Il est fondamental que notre élève puisse se sentir à l’aise pour pouvoir parler, poser des questions ou oser tout simplement essayer des choses. Je m’appuierai sur des articles et des théories de la psychologie pour essayer de traiter cette thématique : comment instaurer ce climat favorable à l’apprentissage ?
Intéressons-nous un instant à ce besoin de sécurité qu’implique la confiance. En lisant un article25 sur la « dimension affective de la relation enseignant-élève », j’ai pu me replonger dans la « théorie de l’attachement » de Bowlby réalisée en 1969. Dans le sujet que j’aborde, elle rappelle que « les comportements d’attachement », comme les sourires, les regards, les cris ou encore les pleurs, procurent à l’enfant « un sentiment de joie et de sécurité ». Je pense personnellement que si nous pouvons être nous-mêmes avec nos humeurs et nos états devant notre enseignant, nous pourrons collaborer de façon beaucoup plus efficace que si nous devions stresser ou nous effacer devant lui. Ces émotions engendrent l’activation du système « d’exploration » qui poussera l’apprenant à développer sa curiosité à découvrir de nouvelles choses. Cette « base de sécurité » dont parle Bowlby est très importante pour nos apprentis musiciens. Il est certain que si un élève se sent bien, il osera faire de nouveaux pas avec son professeur, qui seront plus ou moins assurés selon le jeune musicien que nous avons en face de nous. Évidemment, la notion de sécurité varie avec chaque personne et est propre à son vécu, son ressenti face aux évènements. Elle peut être fournie par une figure rassurante qui est souvent un proche parent qui protège son enfant.
En revanche, Françoise Dorocq, dans sa présentation de la « méthode Dolce », met en garde le professeur sur le fait qu’il ne faille pas créer « des liens fusionnels » avec l’enfant car nous ne sommes pas un de ses parents. Il faut, même si nous instaurons une relation agréable avec nos élèves, rester à notre place d’enseignant. (Annexe n°5).
La salle de classe a également une importance dans le bien-être de l’élève. Cet endroit est parfois à disposition et peut être décoré par le professeur, mais il est parfois compliqué d’avoir une salle personnelle dans nos conservatoires. Elle doit être un lieu agréable au moins pour tout élève, comme le précise le Music Educators Journal26. En effet, dans le cas où l’on accueille un élève atteint de diverses pathologies, il doit se sentir en sécurité. Cela passe par les habitudes et un environnement identique au cours du temps, que ce soit par la disposition de la salle ou l’heure du cours qui doit être fixe.
Cette revue montre aussi l’importance de la classe au sens figuré, qui est constituée de toutes les personnes recevant des cours, de l’enseignant et parfois de l’accompagnateur (au piano souvent). Il faut y instaurer une ambiance bienveillante dénuée de toute moquerie. Je pense que le rôle du professeur sera de discuter en amont avec les autres élèves sur le fait qu’ils vont accueillir un nouveau camarade différent et de prendre le temps de leur expliquer son handicap pour qu’ils le comprennent tout simplement. On note que les enfants atteints de handicap sont conscients de leurs difficultés ou différences et les cachent pour certains. Il sera donc préférable de tout faire pour qu’ils trouvent leur place dans la classe et s’y sentent à l’aise et sans complexe. De mon expérience, un endroit où des railleries silencieuses ou verbales sont trop présentes ne donne pas envie de revenir car on peut s’y sentir jugé et mal à l’aise.
Il est donc important de la part de l’enseignant que sa relation avec son élève soit rassurante et humaine, mais également que ce responsable crée une ambiance favorisant l’écoute, le respect et l’entraide dans sa classe. Chaque apprenant se sentira légitime et heureux d’y apprendre la musique.
c. Se diriger vers une pédagogie différente
Lorsqu’un professeur est face à un élève en situation de handicap, il devra, après avoir trouvé le matériel qui convient et avoir pris ses marques avec lui, élaborer un plan pour conduire ce nouvel instrumentiste vers des objectifs définis. C’est ce que confirme l’article « Children with Disabilities Playing Musical Instruments »27en rappelant que chaque élève est unique et qu’il faut trouver des stratégies pour l’aider à avancer.
J’ai trouvé une idée de Laura Crichton très intéressante. Dans son article28, elle note que c’est au pédagogue de s’adapter à la personne et qu’il ne doit pas lui demander de s’adapter à la musique. Elle ajoute que ce professeur doit comprendre qu’il y a différentes manières d’exprimer la musique. Elle prend l’exemple d’un petit enfant qui estime chanter et sa mère le blâme car, à ses yeux, il crie. On voit donc que la musique peut prendre plusieurs formes, j’approfondirai ce sujet dans ma troisième partie.
Dans ce même article, Laura Crichton dit qu’il faut tenir compte de l’âge et des expériences antérieures de l’enfant sans pour autant le sous-estimer. Elle ajoute que « les personnes atteintes de handicap ne devraient pas se voir refuser cette expérience parce qu’elles ne peuvent pas être en mesure de répondre à certains moments ». Effectivement, cette incapacité momentanée à faire quelque chose peut être remarquée avec un élève autiste. Il y aura certains évènements internes ou externes qui feront que ce dernier restera la plupart du temps debout ou prostré sur sa chaise durant le cours ou ne fera rien de ce qui est demandé. Néanmoins, ce n’est pas parce qu’un cours ou une partie de celui-ci se déroule de la sorte qu’il n’est pas en mesure de faire plus tard ce qu’on lui propose (Cf. exemple de Jérôme, Annexe nᵒ 4). En effet, je pense que face à tout élève il faut être patient et bienveillant car les progrès ne sont pas forcément constatés au fur et à mesure des semaines mais peuvent se déclencher d’un coup. La temporalité de ces enfants est différente et il faut l’accepter.
La compréhension du professeur est donc primordiale pour qu’il s’adapte à son élève. J’ai pu le constater en assistant aux cours de Delphine Girard, enseignante impliquée et spécialisée dans l’accueil d’enfants en situation de handicap (Annexe n°4).
Delphine s’adapte à chacun de ses élèves et leur permet d’exprimer la musique à leur façon tout en les cadrant. Cette souplesse est très importante, tout en leur offrant un cadre et une marge de progression. Delphine a plusieurs instruments dans sa classe qui lui permettent de varier ses activités avec chaque enfant qu’elle rencontre, selon leur attention et parfois leurs préférences. Cette pianiste a trouvé de nombreuses alternatives à l’enseignement musical tel qu’il est prodigué dans la majorité des classes d’instrument en s’inspirant des outils de son métier de musicothérapeute. Voyons ensemble l’utilisation qu’elle peut faire des divers instruments qu’elle a à disposition dans sa salle :
Le violoncelle : aucune adaptation n’est faite sur les violoncelles de Delphine pour l’instant, mis à part le fait qu’avec les élèves, c’est elle qui le tient. Une élève seulement le tient d’une façon classique entre les jambes avec un peu d’aide. Cet instrument permet de travailler sur la motricité en effectuant les mouvements demandés, mais également de faire travailler la mémoire en jouant un ordre de notes mémorisé au préalable. Il est également utilisé avec des partitions avec le nom des 4 cordes pour que les élèves jouent ces notes en pizz, mais aussi pour accompagner du chant. Il est surtout très apprécié pour sa sonorité et les vibrations qu’il procure.
Le balafon : instrument traditionnel sur lequel Delphine a collé différentes pastilles colorées pour aider les élèves à se repérer. Il peut être utilisé :
Rythmiquement : en tapant à la même vitesse que le métronome sur les différentes lames, ou sans métronome en suivant le rythme de la professeure ;
En chantant : Delphine raconte une histoire, le balafon illustre l’histoire et l’élève est acteur de cette histoire car c’est lui qui permet son déroulement.
Avec une partition faite de couleurs: cette alternative à la partition classique permet à certains élèves de jouer à deux voix un morceau plus ou moins long.
Pour stimuler la mémoire : en donnant un ordre de notes à produire soit en les jouant, soit en nommant les couleurs des lames pour que l’enfant les enchaine parfaitement.
Improviser : l’élève peut jouer ce qu’il veut tant qu’il respecte les consignes données. Cela permet souvent une gestuelle plus libérée car l’élève n’est plus concentré sur un objectif particulier, et se laisse aller plus volontiers.
La harpe : Delphine possède une petite harpe celtique, les cordes ayant déjà des couleurs, elle n’y a pas encore opéré de modifications. Les élèves n’en jouent pas d’une manière traditionnelle, notamment dans la posture, car ils sont en général debout à côté de l’instrument. Elle est également utilisée pour jouer des morceaux de mémoire que la professeure accompagnera au piano. Comme le balafon, elle peut avoir un rôle d’illustration d’histoires que Delphine conte.
Le djembé est utilisé rythmiquement du fait que ce soit un instrument à percussions. Delphine peut faire trouver à son élève une pulsation jusqu’à ce qu’elle devienne commune, faire des jeux d’imitations ou encore travailler la dissociation pour permettre à l’élève de jouer quelque chose de différent de ce qu’elle interprète.
Le piano : comme le balafon, Delphine a ajouté quelques pastilles de couleur sur le clavier du piano. Cet instrument permet à l’élève de jouer des mélodies courtes composées de plusieurs notes dans un ordre précis qui seront accompagnées par la professeure. Il permet également de travailler la motricité des doigts et devient pour certains leur instrument principal. Elle peut se servir de supports tels que des images d’animaux associant un motif ou une articulation, etc.
La guitare électrique adaptée: Delphine dispose d’un prototype de guitare électrique qui se pose à plat sur une table, cette dernière a un capot modulable pour changer les accords. Elle a été conçue avec l’aide du pôle innovation de son territoire et d’une entreprise innovante. Elle permet d’accompagner une mélodie avec des accords, c’est Delphine qui change les accords et l’élève qui les joue, ou alors de jouer mélodiquement sur les accords que le professeur modifie à sa guise en fonction de ce qui pourrait être joué avec un autre instrumentiste. C’est un instrument inclusif car il permet de jouer avec des élèves d’autres classes en tant qu’accompagnateur.
Voilà ce qu’il est possible de faire grâce aux instruments, mais quels outils pédagogiques pourraient aider le professeur à transmettre sa spécialité ?
Nous avons vu les différentes utilisations que Delphine fait des instruments, mais ils incluent un travail important sur des alternatives à l’enseignement classique qui peuvent être partagées avec ses collègues accueillant des élèves en situation de handicap.
Elle procède à la création de partitions aménagées pour jouer. Cela peut passer pour certains par un simple agrandissement des caractères. Mais comme j’ai pu le voir durant ses cours, elle associe les notes à des couleurs qui sont plus parlantes pour les élèves. Ces couleurs sont couplées aux instruments de manière évolutive, comme nous pouvons le voir sur ces exemples :
1ere étape : Évolution avec des notes colorées
Exemple de partitions de balafon adaptées à la particularité d’une jeune élève
Nous notons sur ces exemples que la partition de gauche est composée d’une suite de pastilles colorées à associer à l’instrument et qu’ensuite, sur la photo de droite, la partition est écrite en gros caractères avec des notes écrites de ces mêmes couleurs. On peut noter avec ces changements que l’enfant progresse.
Il y a parfois besoin simplement d’espacer les portées pour aider à la lecture ou d’insérer en plus une ligne de séparation pour bien les distinguer.
Il est aussi possible que le professeur passe par des images pour illustrer la musique et les éléments techniques, comme cette photo au piano qui présente le deux en deux par un lapin :
Exemple d’image illustrant un exercice à faire au piano :
Évidemment, les illustrations peuvent être utilisées pour beaucoup de choses tant que l’imaginaire du professeur le permet et qu’il est dans le sens de l’élève de comprendre ce que son enseignant veut lui faire réaliser.
En plus des outils matériels, pour aider à la compréhension de nos élèves, nous pouvons également ralentir notre enseignement par le fait de donner moins de tâches à faire à la fois. Pour des matières plus théoriques comme la formation musicale, le fait de passer plus à l’oral pour expliquer des notions mettra moins les élèves en difficulté face à la lecture. On peut également utiliser cette technique en cours individuel d’instrument pour apprendre des morceaux. Il faut se rappeler de cette idée car la majorité des élèves avec un handicap que nous rencontrons dans nos classes sont des personnes ayant des troubles dys ou autistiques. Le fait de leur éviter la double tâche leur permettra de se concentrer sur une chose à la fois et de ne pas se retrouver perdus face à un flot de tâches à accomplir. Delphine réfléchit à toutes ces notions, que ce soit pour guider ses collègues ou pour composer des partitions adaptées à chacun de ses élèves. (Annexe n°4).
Cette pédagogie permet donc à chacun de ses élèves de se sentir à l’aise pour apprendre à leur rythme. Il est d’ailleurs mentionné dans l’article « Children with Disabilities… », cité plus haut, que les enfants handicapés veulent faire comme les autres tout en étant conscients de leurs différences. Je pense que leur donner cette chance en tant que pédagogue est une mission à prendre à cœur même si elle n’est pas complètement la même qu’avec des enfants valides. Ces enfants pleins de ressources vont utiliser des stratégies différentes afin d’obtenir le résultat escompté.
III. Handicap et enseignement en conservatoire
Le handicap en conservatoire est un sujet qui donne souvent lieu à de nombreux débats. Comment accueillir ces personnes en situation de handicap ? Comment les inclure dans les cursus ? Je répondrai à ces questions en trois parties.
La première questionnera les objectifs pour ces élèves. En effet, ils sont à discuter notamment sur le fait de leur offrir la possibilité d’avoir accès à un cursus différent du classique le plus répandu.
Après avoir abordé ce thème, je parlerai des difficultés de collaboration entre parents et professeurs, ce qui peut poser des soucis dans la prise en charge de leur enfant.
Je définirai ensuite comment construire un projet inclusif en conservatoire.
Pour argumenter tout cela, je me servirai de revues et textes officiels et également des exemples des conservatoires de Caen et de Paris-Saclay.
a. Quels sont les objectifs pour ces élèves ?
Les élèves atteints de handicap sont une source d’interrogations pour les enseignants. En effet, on peut se demander comment agir face à eux selon le degré de leur handicap ou sa potentielle visibilité (il peut être aussi invisible). Comment les intégrer dans un conservatoire cadré par des cycles ? Que pouvons-nous leur demander et exiger d’eux ?
Il est pour moi primordial de s’adapter à tout élève mais également de permettre à chacun, peu importe sa situation, de jouer. C’est un droit que soutient le « National Curriculum Music Working Group Interim Report » en disant “To experience music is the inalienable right of all pupils”29, ce qui peut être traduit par : « Faire l’expérience de la musique est un droit inaliénable de tous les élèves ». C’est en effet un droit s’appliquant sur le continent américain, mais je pense qu’il est applicable dans le monde entier.
À mes yeux, l’objectif varie selon chaque élève dans le cas d’un handicap. Certains pourront rentrer dans un cursus classique en suivant un enseignement traditionnel et d’autres auront besoin d’aménagements. Avec un parcours qui leur est consacré, il serait plus facile de leur permettre d’avancer à leur rythme tout en leur permettant de s’inclure dans la vie artistique et culturelle des établissements. D’où l’importance de la loi de 2005 qui donne cette possibilité officielle d’inclure toutes les personnes au sein des établissements.
Voyons ce qu’il se passe au sein de certains conservatoires en prenant l’exemple du conservatoire de Caen et de Paris-Saclay. Ils s’efforcent d’appliquer au mieux cette loi du 11 février 2005 citée plus tôt en donnant « l’accessibilité aux personnes en situation de handicap ». Le CRR de Caen, ayant un cursus adapté, a donné la responsabilité à Laurent Lebouteiller (coordinateur du centre de ressources régional handicap musique-danse du conservatoire de Caen) de coordonner ce département assez important pour estimer les besoins de chacun des élèves en situation de handicap voulant recevoir un enseignement musical. Il est clarinettiste et a suivi des formations au sujet de la musique et du handicap. Il a expliqué lors d’une intervention au CNSMDP (Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris) qu’il rencontrait chaque famille afin de voir ses attentes, de discuter du handicap de l’enfant ou de l’adulte, puis évaluait ce qui était possible ou non. Il rédige un « contrat de moyen » pour ces élèves. Cet écrit a pour but de mettre en place « un dispositif pédagogique » qui permettra à l’enfant de « s’inscrire dans un parcours instrumental et chorégraphique respectueux de ses difficultés ». Laurent a précisé que ce parcours était ajustable et modulable au cours du temps. Au CRD de Paris-Saclay, le même schéma est suivi en ce qui concerne l’enseignement des élèves atteints de handicap. C’est Delphine Girard qui est référente handicap dans cet établissement. Elle est pianiste et musicothérapeute, ce qui lui permet de prendre en charge les élèves dans une classe qui leur est dédiée.
Plusieurs cas sont possibles pour les élèves (Annexe n°6) :
Suivre un cursus dit « traditionnel » : l’élève, à sa demande (ou celle de sa famille), et avec l’avis du coordinateur, n’aura pas d’« adaptation pédagogique » et d’« adaptation des évaluations ». Il fera les auditions comme les autres également. Son parcours sera diplômant en vue des passages d’examens où on pourra indiquer, selon son souhait, s’il est atteint d’un handicap ;
Suivre un cursus « aménagé » : en fonction de ses particularités, l’élève pourra bénéficier de divers aménagements comme : un allègement de la charge de travail ; la suppression de certains cours ; la modification des examens :
Pas d’évaluation devant un jury mais des évaluations « formatives » par son professeur ;
Des évaluations devant jury « informé » pour passer l’examen en connaissance d’une pathologie ;
Un examen classique sans informer le jury ;
L’ajout d’un tiers temps (souvent accordé pour les personnes atteintes de troubles DYS) ou encore la possibilité d’élargir un cycle, donnant le temps nécessaire pour évoluer.
Suivre des cours individuels avec un professeur qualifié si l’accueil dans les classes classiques n’est pas possible.
Si un professeur voit que son élève a la possibilité d’enrichir son cursus en réussissant à aller en cours collectifs ou s’il lui paraît concevable qu’il passe les examens comme les autres élèves, cela est ajustable. Ce dispositif est modulable et l’évaluation est faite par son professeur qui le côtoie et le connaît. Les évolutions peuvent aller dans l’autre sens avec la réduction ou le retrait de certains cours si les enseignants remarquent des difficultés. Je trouve que cette possibilité est une chance car elle permet à tous, malgré leurs troubles divers, de pouvoir accéder à cet enseignement musical sans se voir mis de côté. Ces dispositions pouvant s’étendre à jouer dans des auditions avec d’autres élèves, permettent de ne pas se limiter à une classe spécialisée au handicap mais d’intégrer ces enfants avec ceux du cursus classique.
Qu’en est-il des objectifs au sein des cours individuels ? Je répondrai à cette question par des idées et des expériences qui me sont propres.
Un élève faisant partie d’un cursus diplômant devra atteindre des acquisitions, que ce soit en cours de formation musicale, d’ensemble ou en cours individuel. Je vais me pencher sur les cours individuels.
Tout enfant devrait s’y épanouir avec son instrument, expérimenter de nouvelles choses, de nouveaux styles et trouver sa propre motivation à travailler afin de devenir autonome. Je pense que cet objectif, surtout dans un cursus non diplômant ou adapté, devrait être le principal. Mon désir en tant qu’enseignante est de transmettre l’amour de la musique et d’offrir les clés pour se l’approprier personnellement par des éléments techniques appropriés à chacun. Je sais que la majorité des élèves seront amateurs et non professionnels, le but donc est de leur permettre de jouer du mieux qu’ils peuvent et veulent afin qu’ils soient heureux de pratiquer la musique comme ils le souhaitent.
Certains enseignants peuvent avoir des réticences ou craindre de ne pas savoir comment faire face à des élèves comme Emma, Soni ou encore les élèves de Delphine car on pourrait se demander comment s’y prendre avec eux. Néanmoins, on peut noter que leur désir de faire de la musique est tellement présent qu’ils se donnent encore plus les moyens que d’autres et dépassent, parfois même, les espérances de leur professeur positivement en faisant des progrès considérables.
Comme le dit Philippe Tailleux, « on fait souvent fausse route en pensant “l’excellence” comme niveau à atteindre ou comme réussite », l’excellence « est avant tout une forme de réussite par rapport à soi-même, au mieux de ses propres facultés, rendant possible le fait de se réaliser même dans la fragilité »30. Je suis son idée dans le sens où nos élèves sont singuliers et avancent avec leur bagage personnel. C’est ce que je vois avec Emma chaque semaine, j’estime ma mission accomplie quand elle dépasse les limites qu’elle pensait infranchissables la semaine précédente. Elle fait de son mieux avec plaisir et m’impressionne par l’exigence qu’elle s’impose elle-même pour obtenir des résultats.
Je m’attarderai sur un dernier point qui me semble fondamental pour tout musicien. La musique est un moment de partage et il est réalisable pour moi en jouant avec d’autres personnes. Pourquoi serait-ce différent pour les élèves atteints de handicap ? L’objectif devrait être de leur permettre de jouer avec les autres élèves et de participer à des projets ensemble. Les inclure dans la vie du conservatoire est pour moi le but ultime pour le bon développement musical de l’enfant.
b. Les difficultés de collaboration (parents/professeurs/équipes encadrantes)
L’apprentissage de la musique chez les enfants est souvent fait en étroit lien avec les parents ou un tiers car ils le feront travailler en dehors des cours. Un dialogue oral ou écrit se fait entre les professeurs et ces personnes pour aider l’élève à avancer dans la bonne direction. Si des problèmes sont constatés d’un côté ou de l’autre, ils pourront être pointés ensemble, voire réglés.
Dans le cas de l’accueil d’un élève en situation de handicap, l’appui des parents est d’une importance capitale. Ils connaissent leur enfant et peuvent d’une part, aiguiller le professeur sur ce qui est ou non à éviter (notamment pour un enfant avec autisme) et d’autre part communiquer au professeur son humeur de la journée, s’il est fatigué ou s’il s’est passé quelque chose au cours de la journée qui pourrait le perturber. J’ai pu remarquer que Delphine prenait le temps avant chaque cours de discuter avec le parent pour s’assurer de ces détails pour un bon déroulement de ses cours. Elle leur fait également un rapide retour après le cours.
Dans certains cas, les parents ne signalent pas à l’équipe pédagogique que leur enfant est porteur de troubles. Les raisons en sont multiples (le déni, la peur de la stigmatisation ou tout simplement la crainte que leur enfant ne soit pas accepté de ce fait au conservatoire). Le professeur se trouvera face à un élève en difficulté mais mettra parfois un moment à comprendre que ses soucis ne sont pas dus à un manque de travail mais que ce dernier ne fonctionne tout simplement pas comme les autres et qu’il faut l’aider à trouver des stratégies pour pouvoir travailler efficacement. C’est le cas pour les troubles DYS, les TDAH (Troubles de l’Attention et Hyperactivité), TSA (Trouble du Spectre Autistique) ou autres qui causent souvent des problèmes d’apprentissage. Je pense que dans le cadre de cette éducation musicale, savoir et discuter avec l’élève et ses référents est essentiel pour réfléchir ensemble à comment trouver une technique d’aide.
Il est relaté l’exemple de Stéphanie dans « Children with Disabilities Playing Musical Instruments »31. Elle apprend le violon avec sa professeure qui ne note pas de soucis particuliers au début de son apprentissage : au contraire, elle est plus rapide et assimile mieux comment tenir son violon et son archet que les autres. Mais quand les exercices commencent à se compliquer et nécessitent une partition, elle est certes capable de la lire, mais cependant incapable de la transcrire sur son instrument. En prenant contact avec l’éducateur spécialisé de l’école, ils se sont rendu compte qu’elle avait un trouble de la lecture qui faisait qu’elle avait besoin de cacher les autres lignes des textes pour pouvoir lire correctement. Cette information non communiquée à l’enseignante de musique a généré des difficultés dans l’apprentissage de l’élève qui auraient pu être évitées s’ils avaient cherché dès le début un système pour l’aider. Avec sa grand-mère et les éducateurs, l’enseignante a quand même pu trouver une solution pour aider cette petite violoniste à poursuivre son apprentissage.
Même si dans la majorité des cas, les parents ont une grande reconnaissance du fait que l’on s’occupe de leur enfant et qu’ils s’investissent un maximum pour aider l’équipe pédagogique, il m’a paru important d’aborder ce point en vue des élèves au handicap invisible.
Le cas de Soni en est un très bon exemple, qui illustre l’intérêt de la communication entre les parents, son professeur et les ergonomistes. Grâce à cette implication collective, ils ont pu fabriquer des prothèses de plus en plus performantes pour permettre à ce violoncelliste de jouer. Nous pouvons imaginer que si les parents ne s’étaient pas investis, l’enseignante, même avec une grande volonté, n’aurait rien pu faire pour lui car elle n’est pas sa responsable légale et n’aurait jamais pu l’emmener chez l’ergonomiste pour travailler sur cette problématique.
Nous pouvons comprendre que pour certains parents, un manque de temps cause parfois une absence de communication avec l’équipe pédagogique. Le souci peut être également financier. Certains handicaps engendrent la nécessité de modifier des instruments comme dans le cas d’Emma ou de Soni, cela peut très vite devenir onéreux. Les moyens ne sont pas tous les mêmes mais le rôle du professeur peut également être de se renseigner avec les parents sur l’existence d’associations aidant pour ce type de projet. Par exemple, dans sa classe, Delphine met en place des partenariats avec les ingénieurs de plateau Paris-Saclay et Fablab pour construire des instruments adaptés. Soni a également recours à l’association « Talent & Violon’celles » pour le développement de son matériel.
En dehors de la coopération des familles, qui sont généralement très actives, n’oublions pas l’équipe pédagogique. En discutant avec différents référents handicaps et des familles, j’ai pu voir que les difficultés pouvaient se présenter au sein de l’équipe. Comme nous l’avons vu précédemment, certains enseignants, craignant de ne pas être compétents ou pouvant être impressionnés par le handicap, refusent la prise en charge des élèves atteints de handicap ou d’adapter l’enseignement et leur cours. Pour élaborer des moyens adaptés aux élèves, il faut prendre du temps et effectuer un travail supplémentaire, comme nous l’avons vu dans la deuxième partie (II c.), que ce soit en réécrivant des partitions ou en mettant en place des dispositifs pour le matériel. Toute l’équipe doit être prête à opérer des changements, ce qui n’est pas chose facile car ce sont des nouveautés pour certains. Elle pourra mettre en place des aménagements à l’image des PAP (Parcours Adaptés Personnalisés) dans l’Éducation nationale pour chaque élève. Ces changements, si un parcours adapté est mis en place en accord avec la direction, doivent se faire sous l’encadrement du référent s’ils se trouvent démunis face aux situations diverses qu’ils rencontrent. Le directeur de l’établissement pourra encourager ses enseignants dans cette direction, ce qui facilitera ce travail commun.
Nous avons vu que plusieurs facteurs peuvent créer des obstacles dans le bon suivi et l’accompagnement des élèves. Le plus important est de trouver leur épanouissement et de les aider le mieux possible avec les moyens que nous avons à notre échelle.
c. Comment construire un projet inclusif en conservatoire ?
Un établissement comme un conservatoire a pour mission, d’après notre ministre de la Culture Roselyne Bachelot, de « donner à chacun les moyens de s’épanouir, de s’exprimer, d’aller à la rencontre des autres par la pratique artistique »32. Il faut pour cela qu’il mette en place des moyens pour inclure toute personne désireuse d’apprendre (dans la limite des places effectives). J’expliquerai ce qu’est l’inclusion puis réfléchirai à comment l’appliquer aux conservatoires mais aussi noterai les obstacles à celle-ci.
Qu’est-ce que l’inclusion ?
Il ne faut pas confondre intégration et inclusion. Je vais établir la différence entre ces deux termes grâce au guide pratique pour le handicap33. L’intégration est l’adaptation d’un individu « hors normes » « au moyen de compensations et d’aides spécialisées […] aux normes du milieu dit “ordinaire” ». C’est donc la personne atteinte de pathologie qui doit faire des efforts avec ce qu’on lui offre comme aménagements pour jouir de ses droits dans le groupe.
L’inclusion implique le « droit à la différence et sa pleine reconnaissance en tant que partie prenante de la norme » (incluant « toutes les singularités et rejette toute exclusion à la participation sociale sur le prétexte des différences »). On comprend ici que toute personne, même atteinte de handicap, doit faire partie intégrante du groupe. Toute personne aura sa valeur dans les diverses activités et sera prise en compte avec sa singularité.
Voilà un schéma du Guide34pour illustrer ce concept :
Nous comprenons bien que, contrairement à l’exclusion et à la ségrégation, l’intégration et l’inclusion (sur la partie droite des schémas) permettent à tous d’être au sein du groupe. La nuance est ici bien claire : l’intégration met les individus « différents » dans un groupe distinct (par exemple : création d’ateliers pour les personnes porteuses de handicap, on les accueille au sein de l’établissement mais on ne les mélange pas aux autres élèves), alors que l’inclusion permet à tous d’être ensemble sans écarter qui que ce soit (par exemple : intégrer les enfants dans des auditions avec tous les autres ou dans des cours collectifs). C’est le but et ce vers quoi cherchent à tendre nos conservatoires.
J’ai trouvé ces paroles de Blake Howe intéressantes, je les traduis ainsi : « pour promouvoir des pratiques plus inclusives, on doit continuer à réécrire les scripts culturels de la musique »35. En effet, la musique est souvent associée à l’excellence et beaucoup doutent de la capacité des personnes atteintes de handicap à rayonner et à atteindre ce but en dehors de prouesses dites impressionnantes car elles sont définies par leur handicap. Néanmoins il faut accepter de les inclure dans des groupes de personnes valides et s’apercevoir qu’une cohésion est possible. Je pense que cette pensée a tout son sens dans notre société où les changements et les esprits mettent beaucoup de temps à accepter de se modifier par rapport au handicap.
Comment tendre à notre idéal de conservatoire inclusif ? Réfléchissons à ce qui empêcherait d’atteindre cet objectif.
Laura Crichton dresse les obstacles à l’accès des personnes handicapées dans les établissements :
Les idées préconçues : malheureusement beaucoup de personnes ont une idée négative sur les personnes atteintes de handicap et doutent de leurs capacités. C’est d’autant plus vrai dans le monde de la musique où la performance musicale a tendance à exclure la différence corporelle et à stigmatiser le handicap (Blake Howe). Blake Howe dit d’ailleurs que les institutions sont des endroits avec des « attentes particulièrement élevées pour une aptitude physique exemplaire, mettant généralement en valeur les prodigieuses compétences d’un interprète » (avec sa technique et sa sensibilité musicale). Certains ne pensent pas cela possible pour des personnes atteintes de diverses pathologies, donc ne voient pas l’intérêt de leur ouvrir les portes de ces établissements. Ils manquent de conviction sur ce sujet et ne voient donc pas l’intérêt de se dépenser activement pour celui-ci.
J’ajouterai que les attitudes sont de la sorte car la majorité ne connaît pas le handicap et a des idées préconçues sur ce sujet ;
Le « manque de formation » : sans formation, il nous est difficile de savoir comment vraiment nous y prendre face aux élèves ayant un profil atypique, mais je note que dans nos formations à l’enseignement, on commence à nous sensibiliser à cela. Néanmoins, trop peu d’établissements forment encore leurs professeurs à accueillir des élèves particuliers. Je pense que le simple fait de les sensibiliser aux handicaps les plus rencontrés dans nos conservatoires leur permettrait de trouver des clés face à ce public pour essayer de travailler avec tous ;
Les moyens financiers : évidemment, accueillir le public porteur de handicap est quelque chose qui peut être onéreux en vue des aménagements à faire, mais nous pouvons voir que cela a un prix par rapport au point précédent. Les formations pour chaque professeur des établissements, même groupées, sont un coût important si elles sont dispensées par des prestataires privés. Heureusement, la plupart des formations dispensées sont celles du CNFPT qui sont déjà budgétées et par conséquent coutent peu pour les villes qui ne disposent pas forcément des ressources nécessaires.
Il y a également le coût des ouvertures de classes dédiées à ce public, qui inclut parfois la nécessité d’un professeur ou référent compétent, mais aussi l’équipement spécial de la classe avec une diversité d’instruments qu’il faut se procurer, comme dans la classe de Delphine citée plus haut. De plus grandes structures comme le CRR de Caen ont un instrumentarium assez développé qui coûte cher en plus du fonctionnement de ces classes.
En plus des formations dispensées gratuitement aux agents de la fonction publique, des accords sont signés avec la ville, le conseil départemental, la Drac, la région ou bien des mécénats sont faits pour obtenir les moyens nécessaires au bon fonctionnement de ces classes (conférence Laurent Lebouteiller CNSMDP).
Dans une situation idéale, je vais spécifier ce qui serait nécessaire à l’élaboration de ce projet grâce au Guide pratique.
Comme nous le rappelle ce document, ce projet nécessitera « l’ensemble des professionnels du lieu d’enseignement artistique et ses différents partenaires territoriaux ». Avec ces acteurs, il faudra établir un plan pour y arriver.
Dans un premier temps, l’établissement voulant offrir ce type d’« offre artistique accessible » devra revoir des éléments importants tels que « les besoins d’enseignement artistique des personnes handicapées », ce que l’établissement possède et ce qu’il peut avoir comme ressources en dehors de ses murs et enfin, voir quelles sont « les orientations des politiques publiques culturelles du territoire », ce qui permettra donc de disposer des moyens pour réaliser son projet.
La construction de ce projet nécessite un dialogue entre plusieurs partenaires. Prenons le schéma du Guide pour un enseignement artistique accessible comme base pour comprendre comment cette concertation fonctionne et entre quels groupes :
Une fois l’étape précédente effectuée, le conseil pédagogique (« composé de l’équipe de direction et de représentants du corps enseignant ») collabore avec les enseignants (« corps enseignant ») pour voir leurs besoins au niveau pédagogique. Toutes ces nécessités seront remontées au conseil d’établissement en lien avec des partenaires qui aideront à la « conception du projet d’établissement » ainsi qu’à l’écriture des textes le cadrant. Dans le cadre du handicap, si un référent est nommé dans l’établissement, il pourra discuter de ce qu’implique « l’accueil des publics handicapés ».
Évidemment, tout le corps enseignant peut accueillir des élèves handicapés, mais pour que l’expérience des élèves et des professeurs soit la meilleure possible, un recensement de ceux qui le souhaitent et se sentent aptes à accueillir les nouveaux élèves sera fait au préalable. Cela leur permettra éventuellement d’être formés et accompagnés.
Le chef de file dans cette aventure sera le directeur de l’établissement qui fera en sorte d’« inscrire l’accessibilité au sein de la politique culturelle » et de « mobiliser son équipe ». Il pourra choisir de mettre en place des formations pour son équipe pédagogique pour qu’ils soient mieux préparés à accueillir des élèves handicapés (c’est d’ailleurs une « exigence légale », loi de 2005 mais également loi du 5 août 201536). Il sera en obligation, selon le rayonnement de son conservatoire, de nommer un référent handicap.
Quel est le rôle de ce dernier acteur ?
« Les référents handicap sont des personnes ressources pour les personnes en situation de handicap, les professionnels de l’établissement et des structures partenaires. » Ils peuvent en plus assurer, comme Laurent Lebouteiller et Delphine Girard dont nous avons déjà parlé, la prise en charge de la classe spécialisée au sein des établissements si leur formation le permet. La mission des référents handicap est de :
Accueillir et informer les élèves et leurs familles pour évaluer les « besoins particuliers de l’élève » et réfléchir à « son orientation pédagogique au sein de l’établissement » ;
Suivre les élèves concernés au cours de leur parcours en faisant le lien entre les élèves et leurs nouveaux professeurs. Ils animeront les réunions de « concertation pédagogique concernant les élèves handicapés de l’établissement » pour établir un « suivi pédagogique » de ces derniers, vérifier si le parcours est bien choisi pour l’enfant et l’ajuster dans le cas contraire ;
Conseiller les professeurs sur la prise en charge des élèves, la direction sur « la rédaction du projet d’établissement » et sur les « supports et actions de communication » pour les publics handicapés.
Un professeur compétent pourra également dispenser des cours dans des classes spécialisées telles que la classe « Handi’Artistes » de Delphine Girard ou celle de Laurent (pour les élèves atteints de troubles trop complexes pour une intégration dans les cours classiques).
N’oublions pas que tous les professeurs, en plus du référent, peuvent apporter leur pierre à l’édifice de ce projet en partageant leurs idées. Le cas des instruments adaptés est un exemple de ce travail collectif grâce à la collaboration des musiciens et de spécialistes. On peut alors réfléchir à ce qui est possible. Une fois ces instruments conçus, ils peuvent être la meilleure porte pour permettre aux élèves de jouer avec ceux des autres classes, ouvrant aussi la voie de l’inclusion.
Grâce à toutes ces articulations, une amorce de projet inclusif pourra être réalisée et permettra d’accueillir le public préalablement empêché et de lui permettre de bénéficier comme tous d’un cursus musical approprié, l’incluant dans la vie culturelle de sa ville ou de son département.
Conclusion
Le rôle de l’adaptation pédagogique joue un rôle primordial dans l’apprentissage d’un élève en situation de handicap même si des éléments restent encore à revoir. En effet, nous pourrions nous dire qu’il s’agit simplement de permettre à un élève de recevoir un contenu pédagogique lui permettant de se développer avec un instrument donné. Mais nous avons vu que ce processus est beaucoup plus complexe et s’articule autour de la présence d’un pédagogue impliqué dans l’accompagnement d’un élève. Ce chemin commencera par l’accueil de cet enfant et de sa famille par un référent handicap ou professeur qualifié qui saura l’aiguiller et le guider afin de lui composer un cursus adapté à ses ressources et contraintes. Ce cursus pourra aussi peut-être répondre à ses envies, comme le choix de l’instrument qu’il pratiquera.
Ce choix pourra être fait en fonction de ses caractéristiques physiques et psychiques, mais pourra également être basé sur son amour pour un instrument en particulier. Peu importe l’instrument choisi, si cela est possible cet élève entrera en collaboration avec un professeur de cette spécialité qui aura un rôle primordial pour lui. Si cela est nécessaire, ce pédagogue devra réfléchir avec l’élève à adapter l’instrument en sorte qu’il puisse en jouer de la manière la plus optimisée possible pour son bien-être. Parfois peu de changements sont nécessaires mais certains s’avèrent complexes et nécessiteront l’intervention d’autres acteurs comme des ergonomistes, des prothésistes ou des facteurs d’instruments qui aborderont la chose en liaison avec l’enfant, ses parents et le professeur. Ce sera un travail d’équipe très précieux pour notre futur musicien.
L’enseignant devra au cours du temps trouver une pédagogie appropriée au fonctionnement de son élève pour atteindre les objectifs qu’ils se fixeront. Dans certains cas, les solutions ne devront pas être faites au niveau de l’instrument en lui-même mais sur les partitions à adapter ou créer pour le confort de cet apprenti musicien. Grâce à ces échanges et travaux mis en place, le professeur pourra se mettre à réellement travailler avec l’élève qui apprendra à le connaître et finira par lui faire confiance grâce, non seulement à la façon d’agir du professeur, mais également au climat qu’il aura instauré dans la classe qui devrait ainsi être favorable à chaque élève.
Étant donné que tous deux se trouvent dans une institution qu’est le conservatoire, ces objectifs sont définis et classés au sein d’un cursus en cycles. Le référent handicap jouera un rôle important pour estimer si cet élève a la possibilité de le suivre ou s’il devra en intégrer un sur mesure pour qu’il s’épanouisse au mieux. Dans tout parcours que ce soit, il est pour moi, comme j’ai pu le dire au cours de ce travail, plusieurs choses qui primeront : le plaisir, la valorisation et l’estime de soi que cela procurera à ces enfants. La réussite et l’objectif pour chacun des élèves sera la recherche d’émotions positives et le dépassement de soi en jouant d’un instrument qu’ils apprécient. Faire de la musique, à son rythme selon ses capacités tout en étant à l’aise et heureux. Tout cela sera possible grâce à un projet inclusif du conservatoire qui accueillera les élèves pour leur singularité et dans la compréhension.
Cette expérience, pour tout élève, devrait être la plus positive possible et lui apporter des bienfaits que ce soit humainement, physiquement ou encore au niveau neuronal.
Je pense qu’avoir accès à la musique est une chance que chaque personne désireuse d’y parvenir devrait avoir la possibilité, même si elle a un handicap.
Un professeur est pour moi une personne qui s’adapte à chaque élève. Pourquoi devrait-on faire une distinction si un élève arrivait avec un handicap ? Chaque individu se présentant dans une classe est différent et fonctionne à sa façon. Notre rôle de pédagogue est donc de trouver des stratégies offrant à tous l’occasion d’expérimenter, de se tromper ou encore d’avancer dans un art qui est important à ses yeux. Que ce soit quelqu’un de valide ou non, il faut lui laisser sa chance, surtout s’il a un amour pour cette activité.
Inclure tout le monde peut paraître difficile, mais si chacun de nous donnait la possibilité à tous au moins d’essayer, sans distinction, beaucoup moins d’inégalités seraient présentes.
Je finirai ce travail en me demandant pourquoi faire une distinction entre les élèves au lieu de leur transmettre notre passion pour la musique.
Annexe nᵒ 1 : Histoire d’Emma, petite élève violoniste
Emma est une petite fille qui rêve de jouer du violon depuis ses 3 ans. Elle est atteinte d’une arthrogrypose (« maladie se traduisant par une raideur des articulations » avec une « amplitude des mouvements limitée », https://www.passeportsante.net/fr/Maux/Problemes/Fiche.aspx?doc=arthrogrypose). Je l’ai rencontré suite à un refus de l’équipe pédagogique du conservatoire de sa ville qui avait trouvé sa situation trop difficile pour qu’elle joue du violon, voire « impossible ».
J’ai eu envie de commencer le violon avec elle pour qu’elle n’ait pas le regret de ne pas avoir essayé et d’essayer d’avancer à son rythme.
Nous avons commencé par jouer du violon comme avec tous mes élèves débutants. Nous avons appris dans un premier temps le placement des 4 cordes en faisant des exercices en pizz, puis nous avons pris l’archet une fois ces repères acquis. L’archet a posé de légers problèmes dans la préhension car Emma avait tendance à le perdre. Pour simplifier tout cela j’ai choisi une aide au placement des doigts : Bow’n’uS® (en photo ci-dessous : https://www.bownus.fr).
Ce petit outil nous a permis une préhension de l’archet plus simple pour pouvoir commencer à produire des sons et progresser petit à petit.
Une fois le placement de l’archet assimilé et le placement des 4 cordes repéré, la grande étape pour les petits violonistes est arrivée : celle de poser le premier doigt.
J’appréhendais ce moment avec Emma car je ne savais pas comment cela allait se dérouler avec sa pathologie.
Ce placement se trouva compromis car son index étant désaxé ne pouvait pas atteindre la corde ou du moins pas sans douleur. Elle devait se contorsionner pour tenter d’y arriver mais en vain… ma crainte s’est confirmée. Mais je ne voulais pas que cette petite fille si désireuse de jouer soit déçue. J’ai remarqué que pour Emma, il était possible de plier son deuxième doigt et de jouer « normalement ». J’ai décidé de remplacer l’exercice en posant le deuxième doigt à la place du premier en lui disant que, puisqu’elle était une enfant exceptionnelle, elle allait faire différemment des autres. Elle était ravie et cela lui a permis de ne pas être déçue.
Cette solution, je le savais, ne pouvait pas être durable. J’ai eu des regrets de ne pas avoir regardé ou tenté les choses plus tôt. Mais d’un côté, le plus important pour moi était de lui faire réaliser son rêve de jouer du violon.
Pendant la semaine, j’ai réfléchi à une solution qui lui permettrait de jouer le plus confortablement possible. Je me suis remémoré une rencontre que j’avais pu faire avec Soni Siecinski (dont je vais décrire le parcours dans une autre annexe), qui jouait du violoncelle inversé en raison d’une pathologie.
J’ai décidé de tester de tout positionner à l’envers : mettre le violon à droite et l’archet dans la main gauche. Pour d’abord voir si cela fonctionnait, j’ai regardé l’amplitude de ses bras pour estimer si elle pouvait jouer dans le sens inverse de la « normale » sans souffrir. J’ai pu voir que ses doigts pouvaient se poser simplement sur le manche et que sa main gauche, malgré son problème de phalanges, ne poserait pas de soucis dans la préhension de l’archet.
Je lui ai donc proposé de tout recommencer à l’envers. Elle a été un peu sceptique au début mais elle a été motivée. Pour que cela soit possible, j’ai contacté un luthier qui a vu avec moi comment inverser les cordes du violon sans le déséquilibrer. Nous avons opté pour une mentonnière centrale puisque que les mentonnières inversées n’existent pas.
Nous avons alors repris ensemble toutes les bases comme si Emma n’avait jamais joué de violon. À ma grande surprise, ce changement n’a pas été un problème et elle s’est très vite adaptée à l’inversion des cordes. Nous sommes rapidement passés à l’archet en gardant la solution précédente qui, malheureusement, n’était pas adaptée à l’inversion de sens mais qui aidait Emma à tenir l’archet. Nous avons pu poser les doigts sur le violon petit à petit comme dans l’apprentissage « normal » de l’instrument.
J’ai pu noter que j’avais parfois peur de montrer mon exigence à Emma, mais elle m’a prouvé au fur et à mesure des cours qu’elle était plus exigeante avec elle-même que je ne l’étais moi-même. J’ai donc compris que je pouvais demander plus et oser, même si elle pouvait fonctionner différemment des autres élèves.
J’ai rencontré un nouveau problème lors des dernières semaines, qui est celui de la cheville de la corde MI qui empêche Emma de faire des FA bécarres assez basses car son index est bloqué par cette dernière (voir photo ci-dessous). Je suis en contact avec la même luthière pour trouver des solutions et voir pour inverser la cheville, ce qui permettrait à Emma de jouer cette note sans soucis.
Comme nous pouvons le voir ici, Emma ne peut pas poser son index plus bas car il touche la cheville. Le placement exact se trouve au niveau du scotch, mais elle ne peut l’atteindre.
La solution pourrait être celle-ci (évidemment réalisée correctement par le luthier) :
En mettant la cheville de ce côté, Emma ne serait plus gênée pour poser son doigt qui pourrait reculer sans se prendre la cheville.
Avec ces aménagements, nous continuerons de travailler ensemble pour avancer à son rythme.
« Je suis hémiplégique du côté droit, c’est-à-dire que j’ai une paralysie de l’ensemble de la partie droite de mon corps, à la fois la jambe, le pied et le bras. Ça se voit un petit peu moins en bas parce que j’ai un centimètre et demi d’écart entre les 2 jambes, donc j’ai « entre guillemets » une simple légère boiterie qui est corrigée par une semelle compensatrice. En général, et après c’est surtout un handicap qui est un peu plus compliqué sur le haut du corps, c’est-à-dire que je ne peux pas me servir de ma main droite et très peu de mon bras, qui est beaucoup moins musclé que le bras gauche. »
Pourquoi avoir fait du cor ? Était-ce l’instrument que tu voulais faire ou était-ce en raison de la contrainte de ton hémiplégie ?
« J’ai choisi finalement le cor et j’ai attaqué en même temps le solfège et l’instrument à l’âge de 6 ans. Au tout début, pour adapter la problématique à mon handicap, il a fallu que j’adapte ma posture, surtout dans un premier temps, parce qu’il n’existait pas de corps de petites mains. Aujourd’hui, il existe des tout-petits cors pour débuter qui sont beaucoup moins lourds et qui sont des cors simples. Nous on attaquait directement par des cors doubles en fa et si bémol assez lourds à porter. Déjà j’étais trop petit pour l’instrument mais ma main gauche était aussi trop petite pour l’instrument, etc. »
Quel rôle a eu ton professeur dans ton développement jusqu’à la professionnalisation ? Ont-ils opéré ou cherché à faire des modifications sur ton instrument.
« La première adaptation pour l’instrument a été d’avoir un harnais de saxophone pour pouvoir le porter. Ensuite, que ce soit mon premier professeur ou les autres en conservatoire par la suite, il n’y a jamais eu de difficulté avec aucun d’entre eux car la relation a toujours été très simple et très fluide. Je suis très à l’aise sur le handicap et le sujet, donc tous les professeurs m’ont pris avec le handicap que j’avais et ont adapté forcément un certain nombre de choses au début de l’apprentissage. Puis il y a eu ensuite une autre difficulté, mais qui est apparue beaucoup plus tard, parce que ce n’était pas forcément le répertoire par lequel on commençait au tout début. C’était le contemporain et notamment de pouvoir faire des sons bouchés : la main droite a un rôle important pour les faire. Très clairement, je ne veux pas te cacher que je n’en fais pas souvent dans mon orchestre ou alors j’essaie de m’adapter avec des collègues quelquefois quand il y a trop à faire. Mais sur quelques notes ça peut compenser car j’ai une sourdine bouchée. Il en existe en vente, donc moi j’ai ça pour pouvoir faire des sons bouchés, surtout que lors des différents concours, que ce soit sur ceux de fin d’année ou des auditions, il y a toujours du contemporain avec du son bouché. »
Annexe n°3 : Interview de Soni Siecinski, violoncelliste au CNSMDP
Pour ne pas dénoncer des établissements ou des pédagogues, j’ai fait le choix de remplacer les lieux et le nom de ceux-ci par des XXX.
Quel est ton handicap ?
« J’ai une malformation à la main gauche, à savoir que j’ai uniquement le pouce et le petit doigt et qu’il me manque une phalange à chacun de ces doigts. J’ai quand même une mobilité du poignet mais ma main est en réalité une pince. La maladie s’appelle la maladie de crabe, je crois, il y a un nom assez spécifique. »
Quels instruments pratiques-tu ?
« Eh bien, j’ai commencé par le piano quand j’avais 5 ans, justement avec un professeur de guitare qui m’a appris les bases de l’harmonie et du solfège. Il a créé mon oreille de cette façon. À la base je voulais faire du violon. Quand j’étais petit, avec le violon, sur le moment, c’était un peu compliqué car je n’étais vraiment pas assez à l’aise. Du coup, on est tout de suite passé sur le violoncelle. C’était donc un an après.
J’ai commencé la trompette pour des questions de facilité de jeu. C’était assez facile, j’emboitais ma main à côté des pistons et je pistonnais en faisant les doigtés avec la main droite. Le seul truc qui était un peu handicapant, c’était le poids parce que j’ai beaucoup moins de force et de prise. Cela a joué sur ma technique parce que je jouais un peu penché.
Marie-Paule (professeur de violoncelle) m’a rencontré à l’époque et a dit à mes parents qu’elle n’était pas du tout sûre en raison du handicap parce qu’elle savait qu’à partir du moment où elle me disait oui, elle me prenait, donc ce n’était pas pour 3 mois seulement. Elle n’allait pas me jeter du jour au lendemain. Elle a appelé XXX qui était encore là à l’époque pour lui demander, il lui a dit non, mais elle m’a quand même pris. »
Comment le violoncelle t’est venu ?
« Au départ, vu que ma sœur était au conservatoire, j’entendais les violonistes et je voulais faire du violon pour jouer mieux qu’eux. Le violon quand tu commences, c’est l’horreur, ça grince de partout et je me disais que je voulais faire du violon pour avoir un joli son alors au final, on a récupéré un violon aux puces de Montreuil mais c’était un peu trop compliqué et voilà… Le violoncelle est venu très vite. »
Quel rôle a eu ton professeur dans ton développement jusqu’à aujourd’hui ?
« Marie-Paule m’a forgé en tant que musicien interprète et pas que violoncelliste. C’est sûr qu’elle a toujours été la plus acharnée de tous mes profs. Ce n’est pas pour rien que ça a été ma prof pendant 11 ans. Quand j’ai commencé, elle s’est tout de suite mise à ma place et a tout de suite cherché des solutions et très rapidement a toujours été dans la recherche. Elle m’a beaucoup aidé avec les ergothérapeutes. On faisait déjà des jonctions pour qu’elle donne des conseils à l’ergo et du coup, il y a toujours eu un vrai soutien, que ce soit pour l’adaptation mais aussi pour moi. C’est ma maman de la musique. Donc je considère que si je joue comme ça et que je pense la musique de cette façon, c’est grâce à elle, et je parle surtout au niveau du respect des époques et des traditions, le respect de la partition. Pour ça je suis très fier de l’avoir rencontrée. Sinon au niveau humain, même le fait de rentrer jeune au CRR de Paris en trompette, c’est bête mais j’avais déjà plus de confiance sur l’acceptation de mon handicap, même si j’ai globalement été assez à l’aise depuis très jeune. Mais bon, au niveau de la timidité, le fait de se cacher ou pas, ça a toujours été assez compliqué. Quand je fais de la musique, j’ai fini par me dire « en fait je suis là, ça marche donc je suis comme tout le monde et si j’ai des difficultés, je vais les arranger ». C’est plus en termes de mentalité que j’étais forgé en me disant « y’a pas de limite », donc la seule limite ce sera moi et mon imagination ou celle que je vais trouver avec les gens avec qui je travaille. »
Y a-t-il eu des « ratés » ?
« Oui, du coup. Au tout début, quand j’ai voulu commencer dans les conservatoires, ça n’a pas marché, notamment au conservatoire de XXX. Après, quand Marie-Paule est partie du conservatoire du centre et est allée au CRR de Rueil-Malmaison, j’ai eu une année de transition avec un certain XXX dont je ne dirai rien de plus que cela. Je voulais changer de prof, Marie-Paule m’avait un peu laissé de côté à ce moment-là parce qu’elle ne savait pas trop si j’avais le niveau de rentrer au CRR de Rueil. J’avais d’ailleurs tenté des conservatoires (CRR et CRD), et aussi belles institutions qu’elles soient, elles n’ont pas osé me prendre dans leur effectif et la principale raison évoquée était centrée sur le handicap. »
As-tu eu besoin de modifications sur ton instrument (le violoncelle) ?
« Bien évidemment ! Quand j’ai commencé avec le violoncelle côté droit (instrument classique), j’avais les cordes à l’envers pour moi. J’avais l’archet à gauche et les doigtés à droite. Je jouais quand même avec un violoncelle de droitier sans modification. Au bout d’un moment, on s’est rendu compte que c’était assez bête. Et vu que ce n’était pas quelque chose qui se voyait, l’idée n’est pas venue directement. Suite à l’inversement des cordes, on s’est rendu compte que mon violoncelle perdait en puissance et en résonance. Toute la magie de la lutherie n’existait plus parce que c’était déréglé. Il est donc venu l’idée de transformer l’intérieur de mon instrument : d’inverser l’âme et la barre d’harmonie. À ce moment-là, on s’est rendu compte que le violoncelle reprenait un peu de sa valeur sonore et que tout marchait mieux. Le problème qui était le plus récurrent, c’est que j’avais tendance à avoir des graves qui sonnaient très très peu et ça persistait. C’est là qu’est venue l’idée de construire directement un violoncelle à l’envers pour contrer les problèmes liés à l’inversement, on évitait de dénaturer l’instrument de base. »
Au niveau de l’archet, que s’est-il passé ?
« Au niveau de l’archet, au début c’était très drôle à voir. Je ne sais pas si j’ai encore des images de ça, mais j’ai commencé avec du scotch. Après, c’est mon père qui a été le premier à inventer un système. Il avait pris de la mousse, des gros câbles de chantier (les câbles électriques) parce que l’avantage c’est que c’est assez résistant mais que tu peux les tordre. On faisait passer 2 câbles, il y avait de la mousse qui prenait le poignet et qui venait sur la main. J’avais une attache au poignet et j’avais 2 grappins comme ça : 2 faux-doigts en câbles. Ils venaient agripper l’archet par le dessous. J’avais donc la petite prise dans l’archet plus le soutien des deux doigts. »
« Ça c’était la première idée. On s’est ensuite rendu compte que c’était une bonne idée mais que c’était assez rudimentaire. On a cherché une structure et c’est comme ça qu’on est revenu à l’hôpital Saint-Maurice qui m’avait pris à la naissance car c’est un hôpital pour enfants handicapés. On a été en contact avec un ergothérapeute. Je suis toujours en contact avec elle aujourd’hui, et au fur et à mesure des années, on a cherché justement à améliorer le système, que ce soit sur les questions de quelles prises avoir, où placer la main par rapport à l’archet, les problèmes de fixation du moule pour éviter les soucis de tension pour l’archet pour les crins. Tu sais, pour le système, mon attache était fixée des fois au mauvais endroit, ce qui faisait qu’après, je ne pouvais plus tendre mon archet. Comme je ne savais pas, on est passé par là et on a fait des réglages à ce niveau. Très tôt, il a été question de garder le plus possible de mobilité du poignet. Ensuite les questions de l’angle : plus ou moins en dessus ; l’angle obtus, plus ou moins obtus ; ou surtout pour l’attache, c’est-à-dire que je sois comme ça ou comme ça, ça me faisait une énorme différence ; après au niveau du retour au talon ; au niveau de la pronation à la pointe ; au niveau du poignet qui se cassait (figurément parlant) à la pointe. Toute une question d’équilibre et de recherche. Il fallait aussi prendre en compte les ajustements dus à la main qui grandit. »
Du coup ton professeur a toujours été en contact avec les prothésistes ?
« Alors oui, enfin en tout cas c’était son souhait. D’un côté l’hôpital, il faut y aller, un prof ça a beaucoup d’heures, donc c’est des fois difficile à organiser mais en tout cas, j’ai toujours eu des cours où on passait des heures à chercher, juste à réfléchir à ce que l’on pourrait améliorer. J’étais ensuite celui qui faisait le lien, le messager. J’arrivais en disant : « Marie-Paule aimerait que ça soit un peu plus comme ça, peut-être qu’ici on devrait faire une butte, une cale pour que j’aie plus de force ». C’est là aussi qu’est venu ce système là pour que j’aie le sentiment de tenue et même de force. Plein d’idées sont venues au final comme ça, au fur et à mesure entre ma recherche avec Marie-Paule et le travail avec l’ergo. On a réussi parfois à justement organiser des rencontres avec les deux pour des moments. Je commençais à avoir un niveau qui se définissait un peu plus et des objectifs qui arrivaient avec. Ça a été crescendo. Plus je commençais à mettre de l’intérêt là-dedans, plus les gens autour de moi se regroupaient jusqu’à arriver à « Talents & Violon’celles » où on est sur un projet de nouveau système en partenariat avec d’autres structures sur le handicap aussi. »
Voici l’illustration du cheminement des adaptations d’archet de violoncelle que Soni a pu avoir dans le temps et illustrant les problématiques d’angles et d’orientation de la main par rapport à l’archet :
On peut noter que ce processus a été créé par essais/erreurs : si l’utilisation n’était pas concluante, ils arrêtaient pour réessayer un autre et y opérer des changements si celle-ci allait dans la direction des attentes de Soni.
Annexe n°4 : Observation des cours de Delphine Girard au CRD Paris-Saclay
La classe de Delphine est composée de plusieurs instruments qu’elle a agrémentés selon ses besoins avec les élèves.
Pour une question d’anonymat, les prénoms ont été changés.
Jérôme
Jérôme est un jeune enfant autiste.
Ma présence au cours l’a perturbé et impressionné. Il est resté prostré un moment sur sa chaise.
Utilisation du jeu pour le faire sortir de sa position (chat qui monte à l’échelle de barreaux représentés par les lames du balafon. Une fois en haut de l’échelle, le chat tombe avec un glissando de l’aigu au grave). Delphine illustre son histoire avec une image.
Contextualisation de la harpe. Chaque animal de la banquise correspond à une corde (cordes rouges = les ours ; cordes noires = pingouins, etc.). Utilisation d’images pour illustrer sa partition.
J’ai pu remarquer pendant ce cours qu’elle s’adapte et choisit l’instrument en fonction de l’attention de l’enfant.
Eva
Eva est une petite fille née grande prématurée. Elle a des retards cognitifs et des moteurs importants et commence seulement à marcher avec un déambulateur. Sa motricité fine au niveau de la main et des doigts est difficile. Elle aime particulièrement la harpe.
Elle en joue debout en se tenant à celle-ci de très près, sinon elle ne voit pas correctement les cordes et a du mal à placer son index avec lequel elle pince les cordes.
Apprentissage de la harpe par mimétisme (la professeure lui montre et elle reproduit).
Une fois acquis, l’élève joue son morceau accompagné par Delphine au piano.
Avec le balafon, elle suit une partition adaptée à ses besoins.
1ère étape avec des pastilles de couleurs :
2ᵉ étape : partition en gros caractères avec les notes en couleur (qui sont les mêmes que celles du balafon). Les rythmes sont composés de noires et de blanches.
Roméo
Roméo est un jeune garçon autiste qui adore le violoncelle.
Utilisation du djembé pour prendre une pulsation commune sur leur djembé respectif.
Jeu d’imitation : la professeure fait un rythme en boucle et l’élève doit la rejoindre en faisant le même. Les rôles s’inversent ensuite
Avec le balafon, ils restent sur un travail rythmique. Delphine met le métronome afin qu’il tape en rythme sur l’instrument, en modifiant le tempo plusieurs fois.
Le piano a des pastilles colorées sur les touches.
Delphine donne l’ordre des couleurs et ils jouent ensemble : Roméo joue la mélodie dans l’ordre des couleurs et Delphine l’accompagne.
Travail de la motricité des doigts grâce au piano.
Roméo apprend à poser les doigts sur le clavier. Ils procèdent ainsi : la main de Delphine est sur le clavier, elle y pose la main de Roméo puis par-dessus elle met son autre main pour jouer le 2ᵉ, 3ᵉ et 4ᵉ doigt. Utilisation des termes de doigtés que l’on utilise avec tout autre élève. Elle enlève sa main en contact avec le clavier pour que Roméo devienne acteur directement avec le clavier et refait le geste avec sa main supérieure, puis Roméo le fera seul.
Roméo ne tient pas le violoncelle d’une façon classique entre les jambes. Delphine tient le violoncelle et Roméo, en face de l’instrument, fait l’archet avec les gestes qu’elle lui demande.
Mathilde
Mathilde est une jeune fille ayant de nombreux retards et des difficultés d’attention qui n’ont fait part d’encore aucun diagnostic. Elle a des difficultés d’attention. Elle aime beaucoup le violoncelle.
Utilisation du balafon rythmiquement avec le métronome.
Cette élève ordonne systématiquement les notes, toujours dans le même sens sans sauter une seule lame. Delphine lui demande de varier et de jouer partout mais elle joue toujours au même endroit 🡪 mise en place d’obstacles pour l’empêcher de garder cet ordre en imposant d’alterner de chaque côté de la « barrière ».
Travail psychomoteur : lire la partition et jouer du balafon (ordre des couleurs comme avec Eva). 3 étapes pour y arriver : parler le nom des couleurs, mémoriser, réaliser l’enchainement.
Delphine a la franchise de dire non quand l’exercice n’est pas exécuté de la bonne façon. Elles font ensuite du violoncelle qu’elle tient normalement avec l’aide de Delphine car Mathilde a peur qu’il tombe. (Un violoncelle adapté est en cours de réflexion).
Remémoration de l’ordre des cordes du violoncelle : à l’oral en les montrant puis en les jouant en pizz en nommant les notes. Possibilité d’aide avec un dessin ci-dessous.
Exercice de mémorisation avec ordre de notes données. Aide de Delphine en mettant le nom des notes écrit dans l’ordre.
Valentin
Valentin est un enfant autiste qui est dans la contradiction verbale. Il refuse souvent les choses pour malgré tout accepter de les faire.
Rituel du bonjour musical avec Delphine en jouant du djembé (« bonjour Delphine », « bonjour Valentin » en réponse).
Jouent du djembé ensemble puis travail de la dissociation : ne pas jouer la même chose à deux permettra à l’élève de jouer avec d’autres dans le futur.
Restitution d’un morceau.
Apprentissage d’un morceau avec partition adaptée.
Utilisation d’un timer pour cadrer la séance car l’enfant en a besoin.
Utilisation du prototype de guitare électrique adaptée.
Mise en place des consignes pour jouer de cet instrument (mouvements demandés entre chaque déplacement de capot)
Ashley
Ashley est une petite Américaine en fauteuil roulant. Elle a un handicap moteur important et ne peut utiliser que sa main gauche. Elle a peu de voix et un langage difficile. Elle a des difficultés de concentration et chante tout le temps.
Chant avec micro accompagné par le violoncelle en pizz (le chant étant stimulateur pour elle)
Travail de la motricité : piano où le premier objectif est de n’utiliser qu’un doigt (difficile pour elle).
Au sein de ses cours, Delphine utilise également des images d’animaux pour travailler des éléments particuliers, comme nous l’avons vu avec le lapin à la page 22. Elle peut utiliser des animaux ou d’autres images qui seront parlantes aux enfants pour effectuer de nouvelles tâches au piano.
Voici quelques exemples de partitions qu’elle utilise avec ses élèves :
Elles peuvent être avec de grosses portées et des notes colorées
Elles peuvent être faites avec des points de couleurs avec ou sans le nom des notes écrites en dessous
Des repères comme ceux-ci peuvent être réalisés pour les instruments comme le violoncelle ou le piano :
Annexe n°5 : Résumé de la vidéo « Méthode Dolce »
https://www.youtube.com/watch?v=cbYbKRMg5f4
Françoise Dorocq a importé directement des États-Unis dans les années 85-88 la méthode qu’elle utilise. Dans les pays anglo-saxons, il existait déjà des méthodes de prise en charge qui étaient beaucoup plus adaptées à l’autisme dans les années 74-75.
Cette femme s’est formée à la méthode « sunrise », qui signifie « mettre le fils debout », qui passe par ce que l’enfant a envie de faire , ce qui lui fait le plus plaisir, qui est l’exécution de ses stéréotypies.
Cette pianiste nous dit que sa méthode commence par le respect de la personne qu’elle a en face d’elle. Elle décrit les personnes autistes comme des personnes qui n’ont pas le même fonctionnement que nous. Il faut donc comprendre comment elles fonctionnent pour mettre en place une stratégie de pédagogie qui leur permettra d’acquérir des compétences cognitives, ce qui rendra le professeur intéressant pour elles. Avec les autistes, madame Dorocq apprend par mimétisme. Le nom de cette méthode vient du fait qu’« elle passe tout en douceur avec les enfants par le jeu et par le rire ».
Elle définit ce qu’est l’autisme pour ensuite expliquer son travail qui passe par réappropriation du schéma corporel pour avancer dans les acquis et acquérir des compétences.
Elle évoque la difficulté des débuts avec les élèves : « La difficulté est de s’apprivoiser mutuellement. » Même si les parents lui décrivent certaines choses, elle estime que c’est à elle de « décrypter le comportement qu’il va falloir adapter ou adopter » devant l’élève. Cela mettra quelques séances.
Certains parents sont dans le déni par rapport aux capacités de leur enfant et elle nous dit que « chaque enfant porteur d’autisme est capable d’avoir de très grosses compétences » et qu’il faut justement l’aider à les développer.
Elle évoque qu’il ne faut pas créer « des liens fusionnels » avec l’enfant car elle n’est ni leur mère ni leur grand-mère, chacun de ses gestes a un objectif.
Elle a fondé en janvier 2006 l’association APTH autisme qui propose des formations pour permettre à tous d’accéder à la culture et de s’insérer dans les conservatoires.
Ce qui peut nous impressionner le plus est qu’elle fait jouer ses élèves autistes sur scène et qu’ils peuvent avoir le trac.
Annexe n°6 : Exemples de contrats de moyens du CRR de Caen
Contrat n°1 :
Contrat de moyens pour Pierre-Louis *****
Rendez-vous pris le 08 novembre 2021 avec le référent handicap du CRR. M. Lebouteiller
Pierre-Louis ***** est étudiant en 1re S2TMD au lycée Malherbe en horaires aménagés « Chant ».
Il suit les cours suivants au CRR:
Chant Lyrique: Cycle 1/2em année Classe de Martine *****
Formation Musicale: Cycle 2/4 Classe de Fabrice *****
Chœur de Chambre: Classe de Jean-Louis *****
Ce présent contrat a pour principal objectif l’aménagement de son parcours diplômant au sein du Conservatoire de Caen. Aménagement en cohérence avec ce qui est mis en place au lycée Malherbe.
Pierre-Louis est porteur d’une « dysgraphie » engendrant des soucis notamment dans les domaines suivants : organisation, déchiffrage de partitions, mémoire et concentration. Il est en attente d’une reconnaissance MDPH pour cette fin d’année 2021.
Ce handicap est d’ores et déjà compensé dans le cadre de ses études au lycée Malherbe via l’attribution d’un ordinateur portable avec logiciel incluant un correcteur orthographique. Un tiers temps compensatoire pour l’ensemble de ses examens sera mis en place prochainement.
Compte tenu de son projet professionnel «intégrer le chœur de la Garde républicaine », Pierre-Louis souhaite acquérir les compétences nécessaires afin de pouvoir réussir le concours d’entrée dans ce corps d’armée. À ce titre, il devra obtenir son baccalauréat et justifier au minimum d’un niveau fin de second cycle en chant.
En cohérence avec le lycée Malherbe, je propose que Pierre-Louis puisse bénéficier d’un:
1/3 temps supplémentaire pour la préparation des morceaux d’examen.
1/3 temps supplémentaire pour les épreuves orales en FM et lors des épreuves de déchiffrage.
1/3 temps supplémentaire pour les épreuves écrites.
Utilisation de son ordinateur portable agréé Éducation nationale en cours et pour les épreuves écrites au Conservatoire.
Les contenus des épreuves obligatoires par discipline restent inchangés:
Principes généraux
Favoriser l’écoute et la perception auditive de la partition.
Éviter de surcharger les partitions de signes inutiles qui perturberaient le déchiffrage et la lecture.
À Caen le :
Martine ***** Fabrice *****
Jean-Louis ***** Laurent Lebouteiller
Responsable légal de Pierre-Louis *****
Contrat n°2 :
Monsieur Georoy ***** est inscrit au Conservatoire de Caen à compter de fin septembre
2021 en cours de Formation Musicale « classe de Madame Anne-Catherine *****» et d’Écoute Musicale « classe de Madame Marie-Anne *****
Compte tenu de la situation de handicap déclarée par Monsieur Geoffroy ***** un entretien avec Monsieur Lebouteiller, responsable du « département handicap » du Conservatoire de Caen, a eu lieu en septembre 2021.
Il a été convenu:
Un bilan semestriel ou annuel pourra être demandé par les professeures.
Monsieur Geoffroy ***** devra suivre l’intégralité des cours dispensés dans ces deux disciplines.
Aucune adaptation pédagogique n’a été demandée par Monsieur Geoffroy***** .
Aucune adaptation des évaluations n’a été demandée par Monsieur Geoffroy*****.
En cas de problème rencontré par les professeures ou l’étudiant durant toute la durée du cursus, ce présent contrat pourra faire l’objet d’une révision, incluant la possibilité de pouvoir proposer une réorientation.
Sur présentation d’une attestation «MDPH» et après examen du dossier par les services administratifs, Monsieur Geoffroy***** pourra bénéficier du droit d’inscription spécifique aux personnes en situation de handicap.
Contrat n°3 :
Contrat de moyens pour Nicolas *****.
Nicolas est inscrit au conservatoire de Caen en « classe de jazz ».
Compte tenu de sa situation de handicap avec reconnaissance MDPH, Nicolas a sollicité un entretien avec M. Lebouteiller, responsable du « département handicap » au conservatoire de Caen.
Cet entretien a eu lieu en Octobre 2021.
Il en résulte:
Qu’un allégement de la charge de « travail personnel » est nécessaire.
La continuité de la pratique artistique au sein du « Département Jazz » est un vecteur important pour la «reconstruction» de Nicolas.
Ce présent « contrat de moyens » a été réalisé en collaboration avec les trois professeurs en charge de Nicolas.
Les aménagements proposés sont les suivants:
Un parcours de huit années non normatif.
Ce parcours ne sera pas diplômant.
Uniquement sur demande des enseignants, ce parcours pourra être étendu à dix ans.
Des évaluations formatives et non normatives seront mises en place.
En fonction de la santé de Nicolas, un «passage» devant jury «informé» est possible.
En fonction de la santé de Nicolas, la participation aux auditions au même titre que les autres élèves est souhaitable.
Nicolas suivra les cours « Histoire du jazz et atelier » avec M. François ***** .
Nicolas suivra le cours « d’harmonie » avec M. Thierry *****.
Nicolas ne suivra plus le « tutorat » avec M. Yann *****.
Sur présentation d’une attestation « MDPH » et après examen du dossier par les services administratifs du conservatoire, Nicolas pourra faire valoir le droit d’inscription spécifique aux personnes en situation de handicap (à l’exception de l’année 2021-2022).
Il est à noter:
Qu’un bilan annuel pourra être demandé par le responsable du «Département jazz» en lien avec Nicolas, les enseignants et le responsable du département handicap du CRR.
En cas de problème rencontré par les enseignants en charge de Nicolas ou à l’initiative de celui-ci, ce présent contrat pourra faire l’objet d’une révision, incluant la possibilité d’une proposition de réorientation, voire même de retour vers un cursus traditionnel diplômant.
Dates et Signatures:
M. Nicolas ***** Laurent LEBOUTEILLER
Thierry ***** Yann***** François*****
Contrat n°4 :
Contrat de moyens pour Raphaël*****
Suite à l’inscription en septembre 2021 au Conservatoire de Caen de Raphaël***** en formation musicale et piano et après une période « d’essai », il s’avère:
Que Raphaël est porteur d’un « trouble » de la concentration.
Après concertation avec les parents de Raphaël et les deux enseignants concernés « professeure de formation musicale et professeur de piano », il est proposé ce qui suit:
Raphaël continue le cours de formation musicale avec Madame *****
Raphaël intègre la classe « Vivier des voix» de monsieur Jean-Louis ***** du samedi matin, de 9 h 30 à 10 h 30 en salle de chorale.
Raphaël ne suivra plus le cours de piano de Monsieur Julien *****
Compte tenu du manque de «recul» permettant de savoir si Raphaël a besoin d’adaptations pédagogiques particulières, il est proposé:
Un bilan semestriel ou annuel en lien avec les parents, les enseignants, et le responsable du département handicap du CRR.
En cas de problème rencontré par les enseignants en charge de Raphaël ou à l’initiative des parents, ce présent contrat pourra faire l’objet d’une révision, incluant la possibilité d’une proposition de réorientation.
Sur présentation d’une attestation «MDPH» et après examen du dossier par les services administratifs, les parents de Raphaël pourront faire valoir le droit d’inscription spécifique aux personnes en situation de Handicap.
Bibliographie et webographie
BERBAUM Jean, « Apprentissage et formation » dans Presses Universitaires de France,
« Que sais-je ? », 2005, https://www.cairn.info/apprentissage-et-formation-9782130549260.htm.
BIGAND Emmanuel, « Le pouvoir transformationnel de la musique », dans Revue internationale d’éducation de Sèvres, vol. 75, septembre 2017.
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CRICHTON Laura, “Music for Everyone?”, dans British Journal of Music Education, vol. 9, nᵒ 3, 1992, p. 211-215.
DEMOUCRON Matthias, « Mesure et analyse du geste dans la performance musicale », dans La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisième numéro, Dossier les savoir-faire de l’artiste.
DUNBAR Laura L., “Mainstreaming in American Music Education Journals (1960–1989): An Analysis” dans Journal of Historical Research in Music Education, vol. 37, nᵒ 2, 2016, p 150–161, JSTOR, www.jstor.org/stable/26376906.
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Handicap.fr, « EEPH 2019 : focus sur les invisibles, 80 % des handicaps », [En ligne], https://informations.handicap.fr/a-seeph-2019-focus-invisibles-handicaps-12357.php.
HOWE B., JENSEN-MOULTON S., LEINER N., STRAUS J., The Oxford Handbook of
Music and Disability Studies, Oxford University Press, 2016
Légifrance, « Loi nᵒ 2015-988 du 5 août 2015… », [En ligne], https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000030972666.
Légifrance, « Loi nᵒ 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées (1) », [En ligne],https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000809647/.
LERNER Neil, « Disability », dans Grove Music Online, https://www.oxfordmusiconline.com/, 2013
Madame Figaro, « Comment la musique peut aider les enfants à se concentrer », [en ligne], https://madame.lefigaro.fr/enfants/zhang-zhang-stanislas-dehaene-apprentissage-instrumentmusique-cerveaux-310818-
MCCORD Kimberly et FITZGERALD Margaret, “Children with Disabilities Playing Musical Instruments” dans Music Educators Journal, vol. 92, nᵒ 4, 2006, p. 46–52, JSTOR, www.jstor.org/stable/3401112.
Medisite, « Corps calleux : qu’est-ce que c’est ? », [En ligne], https://www.medisite.fr/autrestroubles-neurologiques-corps-calleux-quest-ce-que-cest.5493674.146482.html.
Ministère de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible» dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-ethandicap/Guides-pratiques/Pour-un-enseignement-artistique-accessible-20202.
Ministère de la Culture, « Réussir le 100 % éducation artistique et culturelle » dans Pour l’école de la confiance, [en ligne], https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/202003/eac—feuille-de-route-2020-2021-51716.pdf.
Ministère de la Culture, « Schéma d’orientation pédagogique de l’enseignement initial de la musique » dans Direction de la musique de la danse du théâtre et des spectacles, avril 2008 Neuromédia, « Cervelet : anatomie, fonctions et troubles associés » [En ligne], https://www.neuromedia.ca/cervelet-anatomie-fonctions-et-troubles/.
The Vareille Foundation, « Un violon dans mon école », [en ligne], https://www.vareillefoundation.org .
VIRAT Mael, « Dimension affective de la relation enseignant-élève avec les adolescents :
Revue des études longitudinales et perspective de l’attachement », dans Revue de psychoéducation, vol.45, n°2, 2016, p. 405-430, https://doi.org/10.7202/1039055ar.
Remerciements
Je tiens à remercier particulièrement Delphine Girard pour sa patience et sa bienveillance durant la rédaction de mon mémoire. Son soutien m’a été précieux dans ma réflexion et elle m’a permis de pouvoir assister à ses cours au conservatoire. J’ai pu y voir ce qu’était réellement l’enseignement aux personnes atteintes de handicap.
Je remercie également toutes les personnes qui ont pris de leur temps pour lire mes écrits et qui m’ont aiguillée vers des personnes spécialistes de mon sujet. Tout particulièrement Philippe Tailleux pour ses conseils avisés et Laurent Lebouteiller qui m’a fourni des documents en rapport avec le conservatoire de Caen.
Je remercie Soni Sciecinski et Alexis Lamy d’avoir pris le temps de discuter avec moi et d’avoir accepté d’être interviewés pour ce travail.
Enfin, j’aimerais remercier mon élève Lalie qui m’a donné l’envie d’écrire à ce sujet et qui me montre à chaque cours que le plus important est de se dépasser pour pouvoir atteindre notre but commun : jouer de la musique ensemble.
Année scolaire 2021/2022
Parcours DNSPM/DE
Travail d’étude personnel
Notes
HOWE B., JENSEN-MOULTON S., LEINER N., STRAUS J., The Oxford Handbook of Music and Disability Studies, Oxford University Press, 2016, page 191. ↩︎
BERBAUM Jean, « Apprentissage et formation » dans Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2005 https://www.cairn.info/apprentissage-et-formation–9782130549260.htm (page 6), consulté le 2 mars 2022 ↩︎
Ministère de la Culture, « Schéma d’orientation pédagogique de l’enseignement initial de la musique » dans Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles, avril 2008. ↩︎
Ministère de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible » dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-et-handicap/Guides-pratiques/Pourun-enseignement-artistique-accessible-20202, consulté le 1ᵉʳ mars 2022. (page 5 format papier). ↩︎
« Réussir le 100 % éducation artistique et culturelle » dans Pour l’école de la confiance, [En ligne], site internet du ministère de la Culture, https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/2020-03/eac—feuille-de-route-20202021-51716.pdf, consulté le 5 novembre 2021. ↩︎
BIGAND Emmanuel, « Le pouvoir transformationnel de la musique » dans Revue internationale d’éducation de Sèvres, vol. 75, septembre 2017. ↩︎
DEMOUCRON Matthias, « Mesure et analyse du geste dans la performance musicale », dans La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisième numéro, Dossier Les savoir-faire de l’artiste, consulté le 15 octobre 2021. ↩︎
Neuromédia, « Cervelet : anatomie, fonctions et troubles associés » [En ligne], https://www.neuromedia.ca/cervelet-anatomie-fonctions-et-troubles/, consulté le 22 février 2022. ↩︎
Futura santé, « Aire de Broca : qu’est-ce que c’est ? », [En ligne], ↩︎
Medisite, « Corps calleux : qu’est-ce que c’est ? », [en ligne], https://www.medisite.fr/autres-troublesneurologiques-corps-calleux-quest-ce-que-cest.5493674.146482.html, consulté le 22 février. ↩︎
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HOWE B., JENSEN-MOULTON S., LEINER N., STRAUS J., The Oxford Handbook of Music and Disability Studies, Oxford University Press, 2016, page 192 ↩︎
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Les musiques microtonales pour guitare nécessitent des modifications de l’instrument et de son jeu. L’espace des hauteurs est alors l’objet de multiples expériences. Après une introduction aux quelques dispositifs permettant de jouer des micro-intervalles à la guitare, cet article présente plus précisément des pièces pour guitare en douzièmes et seizièmes de ton de Pascale Criton.
Introduction
Dès le début de son livre La Loi de la pansonorité, le compositeur Ivan Wyschnegradsky précise sa conception du langage musical (Wyschnegradsky, 1996, p. 58). Il ne s’agit pas seulement d’une « manière de rassembler les sons musicaux ». Loin d’être un facteur technique, cette manière « trahit l’attitude de son auteur envers l’univers sonore ». De la même façon, l’interprète engagé dans les nouvelles écritures instrumentales met en jeu non seulement ses mécanismes gestuels, mais aussi son écoute et sa sensibilité.
La musique microtonale pour guitare
Divisions de l’octave en micro-intervalles
La guitare est le plus souvent un instrument acoustique à six cordes simples accordées en quartes avec une tierce majeure (du grave à l’aigu : 6 mi, 5 la, 4 ré, 3 sol, 2 si, 1 mi). Il existe des guitares avec plus de cordes. La touche de la guitare est divisée en demi-tons égaux par des barrettes fixes au nombre de douze par octave (12 TE, c’est-à-dire douze notes en tempérament égal). L’usage de la scordatura existe depuis toujours, et consiste à faire le choix d’une autre répartition des intervalles entre les cordes à vide. Le cas particulier des guitares sans frettes ne sera pas abordé.
Les compositeurs qui composent en micro-intervalles, c’est-à-dire en intervalles plus petits que le demi-ton, doivent résoudre la question de leur faisabilité sur l’instrument. Julián Carrillo (1875-1965), Ivan Wyschnegradsky (1893-1979) et Alois Hába (1893-1973) ont consacré leur travail à la composition en micro-intervalles et à la théorie. Ils ont d’abord utilisé des pianos accordés à distance d’un quart de ton avant d’en faire construire spécialement. Les premières pièces pour guitare en quarts de ton ont été composées par Carrillo et par Hába. Aux États-Unis, un courant autour des résonances physiques nommé Just Intonations s’est développé indépendamment, avec une sensibilité plus proche des musiques extra-européennes modales dont la richesse des intervalles ne peut pas s’exprimer dans une gamme en demi-tons égaux. Harry Partch (1901-1974) est un des premiers compositeurs de musique microtonale. Des « guitares adaptées » figurent parmi les nombreux instruments qu’il a construits selon ses propres tempéraments.
La division en tempérament égal et la just intonation se trouvent prolongées depuis un siècle en ramifications multiples, et l’engagement des interprètes y trouve un large champ d’explorations sonores. L’utilisation des micro-intervalles dans la musique pour guitare est présentée ici selon une sélection des différentes façons de les réaliser, qu’il s’agisse du dispositif ou des gestes instrumentaux.
Voici un exemple d’utilisation de plusieurs guitares normales accordées à distance d’un quart de ton les unes des autres :
No Time (at all) de Brian Ferneyhough est une série de cinq études pour deux guitares accordées normalement, la seconde sonnant cependant un quart de ton au-dessous de la première. Le compositeur indique dans sa préface qu’afin de souligner l’aspect micro-intervallique de la musique, il a échangé les deux parties entre la deuxième et la quatrième pièce afin de faire entendre la même pièce dans les deux configurations. Dans les deux exemples suivants, la partition n’indique pas les sons réels, mais les positions de jeu. Elles semblent être identiques avec un simple échange des parties de guitare, mais le résultat sonore est différent puisque la deuxième guitare est accordée un quart de ton au-dessous de la première.
No Time (at all) de Brian Ferneyhough, début de la deuxième pièce (Peters).Ibid., début de la quatrième pièce.
Il existe aussi des pièces pour plusieurs guitares dont les scordature sont réalisées à partir des cordes ordinaires et comportent des micro-intervalles. Dans les exemples suivants, il n’est pas nécessaire de changer la hauteur des cordes des guitares. Il y a trois possibilités dans le choix de notation des compositeurs : écrire la partition en hauteurs réelles, écrire une partition qui donne uniquement les positions de jeu (la partition est alors une tablature, c’est-à-dire qu’il faut la lire comme si la guitare était accordée normalement, sans tenir compte de la scordatura), ou enfin proposer les deux versions à l’interprète.
Scordature des guitares dans ...y una canción desesperada de Beat Furrer (Universal, 1986).
Les positions jouées sur chaque guitare sont les mêmes, mais les scordature les font sonner différemment. Cette partition donne uniquement les positions de jeu.
Scordature des guitares dans Hommage à Ivan Wyschnegradsky de Philippe Leroux (Billaudot, 1981).
Il y a une symétrie des scordature qui, assemblées, donnent deux guitares ordinaires accordées à un quart de ton de distance. La partition est notée en hauteurs réelles. L’accord de la deuxième guitare sera de nouveau utilisé par Philippe Leroux dans Ial pour guitare et harpe celtique.
Scordature des guitares en huitièmes de ton dans Matines de Mathieu Bonilla (2008).Screenshot
La partition de Matines note sur deux portées par guitare les positions transposées dans l’accord usuel et les hauteurs réelles. Le conducteur est écrit sur huit portées.
Accord en sixièmes de ton des guitares dans What Does the Nature Says de Claude Ledoux.
Scordature en micro-intervalles dans les partitions pour une seule guitare
Le principe d’une scordatura alternant les hauteurs des cordes pour obtenir une division de l’octave en quarts de ton sur une seule guitare est souvent utilisé. Dans Kurze Schatten II pour guitare de Brian Ferneyhough (1984-1990), la scordatura de la première pièce (6 mi +, 5 si bémol +, 4 ré, 3 sol, 2 si bémol, 1 mi bémol +) est modifiée avant la troisième pièce (la corde 6 mi + devient mi), puis la cinquième (si bémol + devient la), de sorte qu’il ne reste ensuite que la première corde sur une hauteur au quart de ton.
En alternant les cordes pour obtenir des quarts de ton, les contraintes à la main gauche s’accentuent.
Description de la scordatura de la guitare dans La Terre des hommes de Klaus Huber (Ricordi, 1989).
Klaus Huber utilise une scordatura avec plusieurs fois la même corde dans La Terre des hommes pour obtenir une division en tiers de ton. Il utilise aussi le capodastre pour donner à la guitare ainsi préparée des registres différents. D’autres œuvres de Klaus Huber requièrent une guitare en tiers de ton avec des scordature différentes.
Changement progressif de l’accordage
Extrait de Tellur pour guitare seule de Tristan Murail (Éditions musicales transatlantiques, 1977).
Le glissement progressif de la scordatura est un procédé assez fréquent. Il modifie l’espace harmonique. Peu avant le milieu de Tellur de Tristan Murail, la sixième corde de la guitare doit être détendue en quelques secondes pendant que la main droite répète énergiquement en allers-retours les trois cordes graves. Le glissement du fa de la scordatura initiale (non microtonale) jusqu’au do dièse grave est un geste fort dans le flux continu de transformation du timbre.
Le jeu en harmoniques est par nature non tempéré, c’est pourquoi certaines pièces microtonales ne nécessitent pas de scordatura. Thierry Blondeau joue sur cette ambiguïté du jeu en harmoniques en commençant Non-lieu pour guitare par des partiels de l’accord ordinaire de la guitare. Il organise une rythmique swing alternant entre les partiels de différentes cordes, puis les multiphoniques viennent complexifier les résonances. À la fin de la pièce, le mi grave est progressivement détendu et donne à écouter les résonances auxquelles la hauteur abaissée donne accès.
Thierry Blondeau, Non-lieu pour guitare seule, début du désaccordage de la sixième corde (Ricordi, 1998, p. 10).Ibid. (p. 12), fin du désaccordage de la sixième corde.
Dans Calvario pour guitare et sons fixés, composé en quatorze stations, le compositeur Zad Moultaka intègre à son écriture la détente progressive des cordes.
Calvario de Zad Moultaka, station III, glissement progressif de la première corde de mi jusqu’à si + (Onoma, 2008).
Au début de Calvario, la guitare est accordée en demi-tons TE. À la troisième station, la première corde mi est détendue jusqu’à si+, c’est-à-dire à un quart de ton du si de la deuxième corde. De même, à la septième station, la corde 3 sol est détendue jusqu’à ré+. Les cordes sont détendues ensuite en plusieurs étapes, jusqu’à ce qu’une même position d’accord soit répétée en même temps que la guitare est désaccordée. Cette chute par dé-tempérament et glissement de chaque corde est décrite par le compositeur comme un choix musical visant à manifester les chutes du chemin, et la découverte d’un secret de la guitare, entre Orient et Occident, révélant des sonorités inconnues.
Ibid., accord approximatif à la fin de la pièce.
La guitare frettée en quarts de tons
La guitare frettée en quarts de tons est un instrument rare puisqu’il nécessite de transformer une guitare définitivement en l’équipant de vingt-quatre frettes par octave. Cependant, la guitare en quarts de ton avec l’accord usuel a été utilisée par Julián Carrillo dans le Preludio a Colón en 1925, puis dans plusieurs œuvres. Alois Hába l’utilise dans quelques pièces avec voix, ou en solo à partir de 1943.
Début du premier mouvement de la Suite n° 1 op. 54 pour guitare en quarts de ton d’Alois Hába (NymphenburAg, 1943).
L’association de deux guitares en quarts de ton ouvre beaucoup de possibilités d’écriture.
Extrait des Six Poèmes japonais de Laurent Martin (2002) pour chant traditionnel japonais et guitares frettées en quarts de ton (les guitares sont accordées normalement).
Le système à frettes fixes est aussi utilisé pour d’autres divisions en tempérament égal (19 TE, 22 TE, etc.).
On peut également utiliser la guitare avec des modes de jeu qui ne sont pas définis par la division des cordes : sons harmoniques, utilisation du bottleneck, utilisation des chevilles pour faire glisser l’accord pendant le jeu…
Extrait de Gitter für Gitarre de Clara Maïda (2009) pour guitare amplifiée (croche = 120).
Dans Gitter für Gitarre, l’utilisation du bottleneck permet une écriture en quarts de ton sur une guitare ordinaire. La scordatura est celle-ci : 6 ré dièse, 5 sol +3/4, 4 ré, 3 sol, 2 do +1/4, 1 fa dièse. La notation sur deux portées indique les hauteurs réelles et la tablature. La pièce nécessite également l’utilisation de différents médiators.
Scordatura non tempérée
Le principe de l’accordage de la guitare à partir des résonances naturelles des cordes, c’est-à-dire en utilisant les différents partiels pour accorder l’instrument en intervalles purs, est utilisé dans de très nombreuses pièces, dans des esthétiques différentes. L’accordage de type just intonation favorise la consonance des cordes à vide. Le guitariste américain John Schneider consacre un long chapitre de son livre The Contemporary Guitar aux préparations de la guitare permettant de jouer dans différents tempéraments. Ce chapitre intitulé « Microtones, The Well-Tuned Guitar » expose un vaste panorama historique, théorique et organologique de la question. L’usage de tempéraments favorisant les intonations pures est répandu aux États-Unis et en Allemagne.
Il existe de très nombreuses pièces pour guitare dont les scordature sont issues des partiels d’une fondamentale. Les différences par rapport au tempérament égal sont notées en cents (un demi-ton de la division de l’octave en 12 TE mesure cent cents). On observe naturellement dans toutes ces scordature les mêmes écarts entre les premiers partiels et les notes en tempérament égal sur un accordeur électronique.
Les dix-neuf premiers harmoniques de la note la2 (JOSEL, S. F. et M. TSAO, The Techniques of Guitar Playing, 2014, p. 99) ; la numérotation des partiels s’étend de la fondamentale 1 à 19.
Des pièces microtonales peuvent ainsi être composées uniquement d’harmoniques sur un accord ordinaire, comme c’est le cas de Non-lieu de Thierry Blondeau, cité ci-dessus, jusqu’au point de désaccordage du mi grave.
Horacio Radulescu note souvent les partiels par leur numéro d’ordre. Dans sa pièce pour guitare (avec scordatura) et bande Subconscious Wave op. 58 (1984), les partiels aigus sont aussi émis par un archet, la pièce sonnant telle une matière complexe que Raduslescu nomme sound plasma. Quelques accordages sont donnés en exemple ci-dessous.
Accord des deux guitares dans Harmonium #2 de James Tenney (Smith, 1977).Screenshot
James Tenney fait jouer ensemble une guitare en accord standard (avec un ré grave) avec une guitare accordée en just intonation. La partition de Harmonium #2 consiste en des arpèges partagés entre les deux guitaristes, de sorte que les harmonies se métamorphosent progressivement.
Début de Re: Guitar de Georg Hajdu (1999).
Georg Hajdu donne la scordatura de Re: Guitar au début de la pièce (en proportions), et précise en introduction les déviations en cents par rapport aux notes en tempérament égal, et les harmoniques de la corde grave mi qui servent à accorder les autres cordes. La partition, notée sur six portées, présente les avantages d’une tablature.
Goyas Hände de Tobias Klich (2014), avant-dernier système.
Dans Goyas Hände, Tobias Klich fonde la scordatura sur les harmoniques de la cinquième corde la. La notation (Klang) indique approximativement les hauteurs réelles (pour s’orienter) tandis que la notation des harmoniques donne les doigtés (Griff).
Accord de la guitare à dix cordes dans Der Blauäugige Fremde de Klaus Lang (2011).
Der Blauäugige Fremde de Klaus Lang est une œuvre de 47 minutes pour un instrumentiste jouant une guitare à dix cordes et une western guitar (c’est-à-dire à cordes en métal). La deuxième guitare est jouée à plat avec un dispositif de délai. Un e-bow (objet électronique qui permet d’activer un son continu en provoquant une vibration de la corde par un laser) est posé sur les cordes de cette guitare. Toute la pièce est jouée pianissimo. Les hauteurs tenues grâce au e-bow sont parfois subtilement désaccordées par une action sur les chevilles. La notation indique précisément les cordes à jouer, avec le numéro des partiels pour les sons harmoniques.
De nombreuses pièces combinent plusieurs modifications de scordature. Le Quartett (2007) de Georg Friedrich Haas est composé pour quatre guitares accordées à distance d’un douzième de ton les unes des autres. La scordatura de chacune des guitares est construite sur les harmoniques naturelles du ré grave : 6 ré, la +2 cents, 4 ré, 3 fa dièse -14 cents, 2 do -31 cents, 1 mi +4 cents.
Accord des guitares dans le Quartett de Georg Friedrich Haas (Universal, 2007).
La guitare à frettes ajustables
Le luthier allemand Walter Vogt a mis au point au milieu des années 1980 un système d’accordage perfectionné grâce à l’emploi de petites barrettes pouvant être ajustées individuellement sur un rail. Ce système permet d’accorder la guitare selon les tempéraments anciens, en tempérament égal, ou en toute autre échelle.
Francisco Luque a composé AB (in memoriam) en 2020 pour cet instrument. Après avoir composé de nombreuses pièces pour guitare accordée en quarte physique (c’est-à-dire une quarte augmentée d’un quart de ton, qui correspond à l’intervalle entre un son fondamental et son onzième partiel), et quelques pièces pour guitare en quarts de ton dans une scordatura comportant deux fois les cordes graves, il a élaboré sa partition en réorganisant tous les intervalles. La répartition des hauteurs est réalisée en deux étages. La scordatura comprend les partiels impairs du mi grave : 6 mi, 5 la +51 cents, 4 do dièse +69 cents, 3 sol dièse -14 cents, 2 si +2 cents, 1 fa dièse +4 cents.
Chacune de ces six hauteurs devient génératrice d’une série d’harmoniques. À partir de cette répartition des hauteurs qui comprend vingt-neuf notes par octave, la pièce est organisée en sections fondées sur les six notes fondamentales.
Accord et frettage de la guitare dans AB (in memoriam) de Francisco Luque (2020).Photo de la touche de la guitare avec les frettes ajustées pour jouer AB in memoriam) de Francisco Luque ; cette guitare Van der Waals a été équipée du système de frettes ajustables de Walter Vogt par le luthier Antoine Pappalardo. Elle appartient à Wim Hoogewerf, un guitariste investi dans la musique pour guitare en micro-intervalles.
La guitare en douzièmes et en seizièmes de tons dans la musique de Pascale Criton
Pascale Criton1 a composé La Ritournelle et le Galop en 1996. Cette première pièce pour guitare en seizièmes de ton nécessite une guitare frettée en quarts de ton et dotée de six cordes de mi grave accordées à distance de seizième de ton les unes des autres (avec deux cordes doublées). Cet accord de la guitare est ensuite utilisé dans Territoires imperceptibles pour flûte basse, violoncelle et guitare en seizièmes de ton2.
Scordatura de la guitare dans Territoires imperceptibles pour flûte basse, violoncelle et guitare en seizièmes de ton de Pascale Criton (Jobert, 1997).
La sonorité de la guitare est considérablement modifiée par cette scordatura. À partir de la résonance fondamentale d’un mi grave épaissi, l’interprète expérimente des variations de texture par différents gestes.
Main gauche sur la touche d’une guitare frettée en quarts de ton ; la guitare est équipée de six cordes de mi grave pour jouer des pièces écrites en seizièmes de ton.Explication de la notation en seizièmes de ton dans La Ritournelle et le Galop de Pascale Criton.Ibid., 7e système.
Le mouvement tournant initié au système 7 déploie l’ultrachromatisme ascendant en seizièmes de ton sous la forme d’un arpège continu.
Ibid., systèmes 21-24.
Le déplacement des positions de main gauche se fait à la fois le long des cordes et dans les changements de pression sur les cordes. Le son est transformé en continu par des modes de jeu à la main droite qui varient les vitesses et les timbres par des différences d’énergie et de points de contact des doigts et des ongles sur les cordes. L’écoute est au plus près des microvariations de façon à intensifier la perception du déroulement temporel.
Début de Territoires imperceptibles de Pascale Criton (op. cit.).
Dans Territoire imperceptible, Pascale Criton associe trois instruments aux modes d’émission différents, tous dans le registre grave : flûte basse, guitare en seizièmes de ton et violoncelle. Cette composition assemble et articule des gestes dont les fluctuations jouent aux limites de leurs différences, et crée une matière malléable entre frottements et souffle.
La guitare ordinaire permet de jouer en douzièmes de ton en disposant six mêmes cordes décalées d’un douzième de ton de la sixième à la première. Pascale Criton a composé plusieurs pièces pour quatuor de guitares en douzièmes de tons, chacune dans le registre d’une corde différente (les trois cordes graves mi, la, ré et si).
Début de Plastique, extrait d’Objectiles pour quatre guitares en douzièmes de ton de Pascale Criton (Jobert, 2002).
L’utilisation du bottleneck glissant sur les six cordes provoque des comportements sonores complexes et les déplacements dans chaque partie fabriquent un espace sonore commun précisément noté, mais qu’il faut apprendre à écouter. La zone de glissement s’étend du sillet au chevalet, et la vitesse de déplacement du bottleneck a une grande incidence sur la dynamique. L’utilisation d’un deuxième bottleneck frotté par la main droite permet un mode d’émission du son par frottement. Le travail du son opère par définition et mixage des gestes et croisements des registres.
Scordatura de la guitare en douzièmes de ton dans Intermezzo de Pascale Criton, avec notation des altérations.Extrait d’Intermezzo de Pascale Criton.
Intermezzo est une courte pièce pour guitare accordée en douzièmes de tons, jouée entièrement en harmoniques. La portée du bas consiste en une tablature qui précise les endroits où doivent être émis les sons harmoniques. Les zones de la case numérotée sont précisées par des points à gauche ou à droite. Les chiffres entre parenthèses correspondent à des zones où l’on émet des multiphoniques. Les sons réels sont écrits sur la portée du haut, à l’exception des multiphoniques.
Tablature de la progression chromatique en douzièmes de ton dans « Diagonal », quatrième mouvement de Trans de Pascale Criton.
« Trans explore les possibilités d’une scordatura en douzièmes de ton jouée par deux guitares. Les deux guitares sont accordées de façon identique », explique Pascale Criton. Cette œuvre comprend quatre mouvements et a été composée en collaboration avec le duo Lallement-Marques qui l’a créée en 2014. La division de l’octave en 72 TE donne accès à la division en tiers et en quarts de ton. La partition de Diagonal, quatrième et dernier mouvement, est écrite sous forme de cadran et laisse aux guitaristes une liberté de distribution des positions, de variabilité des timbres et des dynamiques, et de décalages temporels.
Expérimenter l’écoute
L’espace des microtonalités est ouvert. Une attention accrue envers les petits intervalles change la sonorité des instruments. La collaboration entre compositeurs et instrumentistes peut révéler des territoires inconnus où le geste instrumental inclut la préparation de l’instrument, où l’écoute devient expérimentale. La guitare est un instrument permettant des modifications. Le travail de l’interprète doit intégrer les métamorphoses de son instrument comme élément d’un langage musical qui se réinvente. Ces expériences de création musicale opèrent des renouvellements de l’accord, de la lutherie, de la notation, parfois du dispositif instrumental. Elles nécessitent la mise en jeu de l’écoute et du geste instrumental. La plasticité du jeu instrumental se double d’une flexibilité de l’écoute. Une multiplicité d’écritures invite à fabriquer des musiques sans précédent. Le paradoxe de l’instrumentiste consiste à anticiper la fabrique du son pour vivre une expérience sensible du temps.
Bibliographie
Ouvrages
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Sites internet
http://www.pascalecriton.com
https://lallementmarques.com (consulté le 13 octobre 2024).
Pour citer ce document
Caroline Delume, « Musiques microtonales pour guitare », La Revue du Conservatoire [en ligne], le huitième numéro, La Revue du Conservatoire.
Notes
Pascale Criton est née à Paris en 1954 et a étudié avec Ivan Wyschnegradsky, Gérard Grisey et Jean-Étienne Marie. Son œuvre explore les microvariations du son dans une écriture instrumentale qui travaille sur le timbre et les limites de l’écoute. ↩︎
Cet accord a été suggéré à Pascale Criton par le guitariste Didier Aschour, qui a créé La Ritournelle et le Galop et Territoires imperceptibles. ↩︎
Dans la continuité de mon travail de compositeur-chercheur dans le cadre du doctorat SACRe, cet article écrit en 2021 se propose d’explorer les éléments de langage qui constituent autant d’enjeux structurels dans ma pièce Technotope, pour saxophone baryton et dispositif électronique seize canaux. En partant de la notion d’incalculabilité du vivant, et en considération des éléments d’indétermination contrôlée au niveau rythmique et au niveau formel, je propose d’adopter une méthode d’analyse comparant les rapports de durées de trois versions de la pièce, sur le plan rythmique et sur le plan formel. La démonstration présentera les notions d’objet sonore polymorphique (ou « ouvert »), de pseudo-isochronie, de contours de durées et de structure en éventail, et aura pour objectif de vérifier, du matériau à la structure, la multistabilité temporelle et la polystabilité interprétative de la pièce.
Introduction
Technotope est une pièce écrite pour saxophone baryton et dispositif électroacoustique à seize canaux, dont l’interprétation est également possible sur des dispositifs à huit ou six canaux. La création de la pièce fut donnée par le saxophoniste Nicolas Arsenijevic le 18 juin 2019 au concert du cursus de composition et d’informatique de l’Ircam, dans le cadre du festival ManiFeste au Centquatre à Paris, au terme d’une collaboration particulièrement centrée sur les questions croisées de l’habileté instrumentale et de ses rapports conséquents avec une électronique à la fois constituée de traitements et de fichiers conçus en studio.
L’écriture de musique mixte présente un certain nombre d’écueils aujourd’hui bien repérés, qu’il s’agisse entre autres du hiatus entre le rayonnement acoustique organologique et celui des membranes, ou bien de l’interaction entre l’humain et la machine. Cette question de l’interaction, pouvant aussi bien être entendue au niveau symbolique qu’au niveau dialectique, se manifeste à un niveau plus technique et plus local lorsqu’il s’agit pour le compositeur et les réalisateurs en informatique musicale d’élaborer le partage d’un déroulé temporel entre les entités organiques et les entités électriques, c’est-à-dire d’entrer à la recherche d’un temps commun pour les actions et rétroactions de stimuli nerveux et de variations de tensions. Technotope présente à cet égard un certain nombre de stratégies d’écriture temporelle, qui ont une double origine dans mes précédentes pièces. D’abord, dans les pièces instrumentales, qui, notamment depuis Soleil Mat (2014), procèdent d’une ambivalence entre une écriture rythmique très déterminée et des moments d’indétermination relative, indiquant les informations nécessaires à la juste exécution d’une idée musicale que l’on pourrait considérer comme étant polymorphique. Ensuite, dans la pièce mixte Sentinelle Nord (2017), où je m’étais imposé les mêmes contraintes vis-à-vis des déclenchements et de la souplesse du temps dans l’interaction instrument-synthèse, en usant tant de mesures à durées indéterminées (d’une durée comprise entre x et y secondes, notées « circa x”-y” » ) que de nombreuses fermate, ouvrant à une écoute contextuelle et personnelle de l’électronique par les musiciens et leur chef, et défendant la possibilité du rubato, donc de l’interprétation du temps dans la musique mixte à déclenchement de fichiers, sans pourtant opter pour l’altération de leur durée propre (timestretch).
Technotope, p. 1-2.
Ces termes d’interaction temporelle, de rubato, d’écoute contextuelle et d’interprétation sont à comprendre dans un contexte où le secteur de l’information tend à placer la mesure, la donnée, la quantification et le calcul comme postulat de l’interaction homme-machine, a fortiori dans le champ extra-musical du big data et des intelligences artificielles qui font le pari d’une réduction toujours amplifiable de la réalité du vivant à un ensemble de données quantifiables et qualifiables à l’infini. C’est précisément parce que le mode de pensée de la technologie s’opère sous l’hégémonie du calculable qu’il me semble important aujourd’hui de revendiquer cette incalculabilité du vivant jusqu’à en faire le sujet même de pièces mixtes censées depuis Mikrophonie de Karlheinz Stockhausen (1964), produire du sens dans la dialectique scénique entre des corps humains et des réseaux de membranes, les microphones et les enceintes, avec aujourd’hui le processeur comme temple intermédiaire du calcul à haute fréquence.
Cependant, appliquer la notion d’incalculabilité à la musique écrite pose des problèmes à plusieurs égards puisque la notation, l’interprétation et l’interaction avec l’informatique présupposent du calcul, du déterminé, de la notation ou du code qui permettent entre autres de transmettre des idées de durées temporelles, de structures, de déclenchements d’événements, entre un compositeur et un interprète, entre un interprète et une machine, puis entre un trio compositeur-interprète-machine et un auditoire. Dès lors, parler de musique écrite sous les termes de l’incalculable, c’est se placer dans une situation ouverte à une certaine tension paradoxale, tension fertile qui ne serait en aucun cas à confondre avec la contradiction ou l’erreur de raisonnement. Or, pour ce que la partition ou le programme revêt de calcul et de mesure, jamais musique n’a prétendu appartenir au même calculable que celui qui règne aujourd’hui dans l’économie de la donnée et de l’information, et la musique la plus déterminée a finalement toujours dérogé au niveau le plus supérieur de contrôle, pour parvenir à exister dans le suggestif, le subjectif, l’interprétation et l’appropriation, finalement donc dans sa dimension la plus inquantifiable, résistante dans la réalité musculaire et affective de l’interprète à toute tentative de surdétermination dans la notation. Dans Technotope, c’est finalement un certain incalculé qui prévaut sur la notion d’incalculable, dans un relatif lâcher-prise dans l’écriture rendu possible par la considération qu’à degrés égaux de détermination et d’indétermination, et ce dans des cas très particuliers, les résultats perceptifs peuvent parfois être équivalents. Je propose dans cet article de questionner les termes et les limites de cet incalculé en procédant notamment à une analyse comparée entre plusieurs interprétations de Technotope, afin de vérifier si l’incalculé contrôlé – ou hasard dirigé pour reprendre Boulez (1966, p. 47) – permet de développer une structure formelle, notamment au travers de l’idée de contours de temps ou de profils de durées. Or, cette entreprise d’analyse comparée devant se faire à l’appui de mesures, elle me place nécessairement dans une seconde position paradoxale lorsque, deux ans après la création de la pièce, j’entreprends une démarche visant à calculer les résultats de l’incalculé. Ces mesures, qui sont notamment représentées au moyen de diagrammes, réduisent nécessairement la dimension interprétative au seul paramètre de la durée. Il n’y a pourtant aucunement prétention ici à réduire la réalité résolument incalculable de ce qu’a offert Nicolas Arsenijevic le soir du 18 juin 2019 dans une performance particulièrement impressionnante, nulle volonté ici de réduire sur des plans en deux dimensions ce qui touche à la complexe interpénétration des paramètres de temps, de hauteurs, de timbre, d’intensité et d’espace, autant qu’à la présence scénique et à l’adaptation unique tant qu’éphémère au contexte ; rapport au public, rapport à la salle, écoute qui toujours se découvre et se renouvelle avec l’électronique, elle-même modelée par ce qui est fourni, chaque fois singulièrement, dans le microphone. Là se situe le véritable incalculable du musical, celui qui probablement se fait frère de l’ineffable de Jankélévitch.
La musique du conducteur des Muses est selon la vérité car elle impose au tumulte sauvage de l’appétition la loi mathématique du nombre, qui est harmonie, au désordre du chaos sans mesure la loi du mètre, qui est métronomie, au temps inégal, tour à tour languissant et convulsif, fastidieux et précipité de la vie quotidienne, le temps rythmé, mesuré, stylisé des cortèges et des cérémonies. Alain, Stravinski, Roland-Manuel ne s’accordent-ils pas pour reconnaître dans la musique une sorte de métrique du temps ? La musique est donc suspecte, mais elle n’est pas purement et simplement à renier. (Jankélévitch, 1961, 1. L’éthique et la métaphysique de la musique)
Matière, Espace, Forme
À l’interface du biologique et de l’artificiel, le technotope désigne cet espace extérieur que nous partageons par l’usage et la définition commune d’une technique. Tandis que ce terme peut bien concerner la technique en son sens le plus large, voire le plus ancien, c’est son acception la plus récente, celle de l’outil numérique et de l’idée conjointe de réseau, que j’ai retenue comme levier imaginaire à l’écriture, particulièrement pour ce qu’elle ouvrait de signifiant dans le contexte d’une création de musique mixte spatialisée, d’interaction localisée entre chair et électricité. Le technotope comme nouvelle dimension donnée à l’espace social par la possible intégration de ce qu’il est d’usage d’appeler cyberespace est à l’origine de ma réflexion pour la composition de cette pièce. Ainsi, Technotope entreprend une symbolisation sonore de l’émergence humaine des cybermondes, ces lieux virtuels aussi fantasmés que concrets, invisibles que réels, et qui peuvent aussi bien recouvrir l’imagerie fictionnelle de la représentation des ondes de télécommunication que l’imagerie des espaces alternatifs, qu’il s’agisse du web au sens large, des mondes sociaux alternatifs ou des jeux vidéo en mondes persistants, bref de toute forme de représentation spatiale prenant une partie de notre vie avec une partie de notre temps, entrant donc en coexistence invisible, ou partiellement visible sur les écrans, avec le monde tangible.
L’émergence sonore de ce monde artificiel nécessite que la pièce suive un parcours formel selon l’idée de génération appliquée à l’espace en même temps qu’à une électronique qui, au fur et à mesure que le temps passe, s’émancipe de son origine instrumentale pour aller vers la synthèse. La pièce s’articule donc en quelques étapes majeures mais de proportions temporelles inégales : l’introduction du saxophone seul, l’ouverture d’une électronique essentiellement constituée de démultiplications du son instrumental, la diffusion de cette électronique dans un espace de plus en plus large en même temps que surviennent des sons synthétiques autonomes, puis un solo d’électronique incarnant à lui seul l’idée réalisée de technotope, avant le retour de l’instrument dans une coda. L’un des enjeux de la pièce est donc de maintenir une continuité dans ces étapes successives, continuité qui doit permettre au solo électronique de se présenter à la fois comme prolongation du geste instrumental et comme monde en soi, et dont les propriétés de localisation des événements sonores doivent d’une certaine manière correspondre à celles de notre réalité tangible, comme celles d’un biotope imaginaire. L’idée d’organicité, du transfert d’une forme vivante à une autre, permet notamment d’assurer cette continuité.
Ainsi, les entités sonores produites par le saxophone au début de la pièce trouvent une étrange prolongation dans leur traitement électronique, jusqu’à l’ouverture d’un espace, en se déployant progressivement dans la salle. Ce déploiement s’opère d’abord selon un procédé d’élargissement sur la gauche et la droite du saxophoniste, de manière frontale par rapport au public, qui fait ainsi face à un véritable mur de son. Le public assiste alors à une triple émergence, après l’introduction du saxophone seul, d’abord ni traité ni spatialisé : émergence du dédoublement du son instrumental par delays et granulation, émergence d’un premier processus de spatialisation par expansion stéréophonique, et émergence d’une nouvelle sensation d’intensité qui place l’auditoire dans une situation de contact épidermique au son tout en conservant sa position de témoin extérieur à ce qui se joue sur scène. L’écoute avance ainsi par bouleversements, étant invitée à se repositionner à mesure que la structure temporelle et spatiale se déploie.
Disposition des seize haut-parleurs.
Sur l’image ci-dessus (fig. 2), l’espace-scène est représenté par le cube à gauche. Les numéros correspondent aux numéros de sortie DAC, impairs à gauche et pairs à droite. Ainsi, l’expansion et l’amplification du son du saxophoniste et de son traitement par démultiplication suivent le parcours 1-2, 5-6, 3-4, 7-8. Dans toute la pièce, la programmation de la spatialisation s’opère selon une double octophonie pour les fichiers huit canaux, selon qu’ils interviennent dans la première partie (localité de la scène) ou la seconde partie (immersion du public). Un autre dispositif gère la spatialisation des traitements sur les seize haut-parleurs en temps réel, et un Spat® sert à simuler un espace plus large que celui des murs tout en offrant des possibilités d’interconnexion de certains paramètres de traitements à des mouvements dans l’espace, de manière très ponctuelle.
Comme étape intermédiaire, le son traité et altéré du saxophone passe quant à lui le relais à des sons totalement synthétiques, en lesquels résiderait l’idée d’une faune et d’une flore tant autonomes qu’imaginaires, d’un biotope artificiel. Prolongeant une réflexion amorcée avec Sentinelle Nord, et en réaction à des musiques saturant plus volontiers les informations ou usant de la spatialisation soit comme divertissement soit comme démonstration technologique avec un certain sensationnalisme,Technotope fait le vœu d’une approche plus didactique de la spatialisation, avec un trajet formel simple, gouverné par l’idée de passage de l’écoute locale à l’écoute immersive. Les premières minutes sont ainsi exclusivement instrumentales, toutes oreilles tournées vers le saxophone, tandis que le solo électroacoustique final est diffusé sur les haut-parleurs entourant le public. Lors du solo, la lumière s’éteint sur scène tandis que des projecteurs mettent en valeur les haut-parleurs en salle, assurant visuellement qu’un transfert spatial et formel vient d’avoir lieu, d’après une idée de la créatrice lumière Pauline Falourd.
Dans le plan formel préparatoire (fig. 3), nous voyons apparaître une forme-processus plurielle, c’est-à-dire un développement progressif conjoint entre matériaux, espace et temps. L’esquisse présente le temps sur l’axe des abscisses, prétendument sur une durée totale de huit minutes trente, bien que la pièce fût en définitive un peu élargie dans l’écriture pour atteindre environ onze minutes (cf. les mentions « + long » en haut). L’esquisse est constituée de quatre rangées, de haut en bas « Sax », « Électro », « Espace », « Temps », entre lesquelles naviguent des flèches connectant des éléments identifiables par leur couleur.
Nous pouvons donc constater, par l’évolution du dessin en forme conique horizontale, que la spatialisation suit un processus d’expansion du centre aux extrémités gauche et droite, en même temps qu’elle établit un parcours de l’avant à l’arrière de la salle. Chaque nouveau matériau alimente ce processus en le reprenant à son point de départ pendant que les matériaux précédents poursuivent leur parcours propre : « Delays, Kicks, Fell1, S.W.* » : départ à 1’452 du centre-scène, puis expansion. « Flangers » : départ du centre-scène, puis expansion. « Synths Parker* » : départ du centre-scène, puis expansion. « Drone ext. grave » : départ depuis la salle (correspondant au début du solo électronique). « Nappe Ikeda* » : départ depuis la salle. « Delays, Feedbacks, Kicks » : départ du centre-scène, puis projection (correspondant à la coda).
Cette continuité du processus en dépit de l’arrivée de matériaux nouveaux doit être rendue possible par une écriture de l’électronique et de l’espace répondant à des critères structurels précis. Pour autant, cette organisation du temps doit s’opérer dans la considération des contraintes que j’ai énumérées plus haut. D’abord, refusant de contraindre l’oreille et le corps du musicien par le click track, et n’adoptant pas pour autant le système plus souple mais plus complexe du suivi automatique de partition, le déroulé de l’électronique doit pouvoir avancer au moyen de déclenchements mécaniques et donc être pensé en étapes suffisamment distanciées dans le temps. Ensuite, le propos de la pièce étant la génération d’un monde artificiel évoquant une forme d’organisation du vivant, en connexion à une organicité instrumentale exposée en début de pièce, une certaine forme d’incalculabilité doit présider à l’écriture du temps au niveau microscopique comme au niveau macroscopique, c’est-à-dire tant pour les objets musicaux que pour les grandes parties formelles, donc sous les maîtres mots de respiration, d’ajustement, de microrythmie, voire d’imprévisibilité. La réunion des deux points précédents vise surtout à faire que cette musique soit entièrement interprétable, que le musicien y trouve un véritable espace d’interaction avec la machine, donc avec le monde artificiel qu’il génère en salle depuis sa position centrale sur scène. C’est précisément ces niveaux microscopiques et macroscopiques que nous allons désormais analyser, notamment en comparant différentes versions données par Nicolas Arsenijevic, afin de vérifier d’une part, quels sont les résultats que permet d’atteindre une certaine indétermination de la notation du rythme, et d’autre part d’observer quelle structure émerge d’une ambivalence entre temps strict et temps souple, appliquée à l’échelle moyenne, celle de la mesure.
Matériau : l’objet musical polymorphique
Il faut qu’il y ait dans le poème un nombre tel qu’il empêche de compter. (Paul Claudel)
La majeure partie de Technotope est indiquée au tempo de 54 battements par minute, et c’est ce mètre qui reste employé comme valeur de référence dans les mesures à durées variables, là où il est généralement coutume d’employer des indications à la seconde. Or cette valeur de 54 BPM est précisément à penser et sentir comme une seconde lente, comme une inertie portée au temps universel, à la recherche d’une certaine adéquation avec la lenteur relative des cycles corporels. La délimitation de ce large espace de temps doit néanmoins pouvoir accueillir toute forme de rapidité et de complexité rythmique, et je défends généralement cette possibilité d’une rapidité de jeu dans une lenteur de référence précisément parce que tout tempo élevé contraint d’une certaine manière le corps musicien et rend visible une agogique de l’allegro qui détonne selon moi considérablement avec la recherche d’organicité. Dans cette logique, l’adoption d’un mètre étiré va de pair avec le refus du click track.
La première mesure de la pièce se présente comme suit :
Technotope, mes. 1.
L’objet musical ainsi représenté se définit par la répétition ad libitum d’un claquement d’anche (appelé slap, noté « > » sur les hampes) sur une fondamentale de mi2 (noté do#4). Le slap doit être sec (noté piqué) et le saxophoniste doit faire évoluer la position du bec afin d’en faire varier la couleur, puisque les symboles « > » changent de position verticale sur les hampes. C’est pour cette raison que la note est indiquée entre parenthèses, l’interprète pouvant réduire la perception de la hauteur jusqu’à produire un bruit coloré. La mention « Sim. » signifie que ces premières indications valent pour le reste de la séquence. Les intensités indiquent que la séquence doit émerger jusqu’au piano et s’estomper à la fin. Le type de comptage du temps est spécifié par les deux croix qui remplacent le chiffrage, désignant ainsi un temps « senza misura », et la durée globale de la séquence est d’environ 10 noires à 54 BPM : le saxophoniste peut à loisir décider de la raccourcir ou de l’élargir. Enfin, un certain nombre de hampes sont réparties comme arbitrairement, entre moments d’équidistance et moments de perturbations : elles ne représentent ni un nombre ni un rythme à respecter, et ne sont qu’une proposition pour un état rythmique pouvant se situer entre stabilité et instabilité, laquelle est également représentée dans l’ondulation des trois lignes horizontales de débit, elles-mêmes rayées d’une petite barre diagonale en haut à gauche pour spécifier que le débit doit dans l’ensemble être plutôt rapide.
Ce système de notation donne donc un certain nombre d’indications suffisamment précises pour obtenir un objet musical bien particulier, lequel se trouve polymorphique en ce qu’il comporte une part évidente d’ouverture, le rendant singulier à chaque interprétation, que ce soit entre musiciens différents ou entre les doigts d’un même saxophoniste en des moments différents : l’idée est que chacun puisse s’approprier ce matériau sans jamais risquer de le dénaturer, d’où l’enjeu d’une notation qui doive finement juger des divers degrés de détermination accordés aux différents paramètres.
J’entends donc par le terme d’objet musical polymorphique un matériau musical relativement bref, perçu comme une forme, noté selon divers degrés de détermination et d’indétermination, et qui se définit par conséquent dans le potentiel, dans le malléable et dans la multiplicité au champ interprétatif sans que sa nature n’en soit pour autant altérée. Ses différentes interprétations, pour une infinité de variations possibles, sont tout à la fois ce même objet absolu et sa particularité en acte, comme s’il s’agissait d’une matière élastique que l’on pouvait à volonté déformer, que l’on pouvait éclairer d’une certaine manière, puis observer d’une certaine perspective. Ainsi, l’objet musical polymorphique étant aussi déterminé qu’indéterminé, il peut être considéré comme étant aussi stable qu’instable entre les versions. Par extension, nous pouvons considérer que toute musique interprétée, y compris dans le répertoire ancien, est constituée d’une multitude d’objets musicaux polymorphiques, aussi stables qu’instables, aussi particuliers que reliés à un absolu dans la notation : c’est bien entendu là une forte caractéristique de la musique écrite et des arts allographiques. Ma proposition vise en premier lieu à appliquer ce terme à une démarche spécifiquement ouverte dans l’écriture. Dans le cas de Technotope, l’objet musical polymorphique est doublement ambivalent concernant le rapport stabilité-instabilité : par sa détermination et son indétermination, mais également dans son matériau rythmique même, comme nous allons le voir ci-après.
Aussi, l’enjeu est que ce système de notation puisse cohabiter avec des systèmes plus déterminés, comme c’est le cas aux mesures 11 et 17 (fig. 1), sans qu’aucune rupture ne soit perçue : que les systèmes de notation soient si complémentaires que l’auditeur ne puisse en soupçonner la variété, qu’ils participent d’un même mode de perception du temps. C’est d’abord en écrivant pour clavier (Soleil Mat, Forgerons…) et en ayant la volonté d’entendre une harmonie stable mais agitée rythmiquement que j’avais cherché à noter un geste digital complexe dans la griffe figée de la main. Procédant ainsi, il m’est rapidement apparu que l’ordre des notes et la surdétermination rythmique importaient peu au-delà d’un certain débit. Dans d’autres pièces, ce système de notation par ondulation des lignes de débit a trouvé plusieurs déclinaisons, selon qu’il s’agissait de réservoirs de notes, de recherche de grande instabilité, ou d’une forme de fausse isochronie (ambivalence très sensible entre périodicité et apériodicité rythmique). Finalement, dans chacun des cas, la démarche était à la fois gouvernée par le refus d’une hypercomplexité rythmique et par le constat que cette hypercomplexité ne permettrait pas nécessairement d’atteindre le résultat voulu. En somme, j’avais le sentiment que quelque chose de l’ordre du micro-temps échapperait toujours à la quantification, et que si je m’entêtais tout de même à réaliser cette quantification, cela supposait en retour un effort considérable de l’interprète, que le résultat ne justifiait pas nécessairement.
Dans Technotope, cette première mesure adopte ce système ambivalent pour une double fonction : d’abord celle de la microrythmie personnalisée, mais également celle de l’habileté instrumentale, car elle permet dans une situation technique assez délicate (répétition très rapide de nombreux slaps) d’accueillir tout accident, que ce soit un son qui sortirait moins fort ou plus tard qu’un autre, un besoin de ralentir, etc. Elle permet donc d’établir d’emblée un lien intrinsèque entre le matériau et l’interprète avec ses capacités physiologiques propres, avant de lui permettre d’en donner une interprétation singulière par sa sensibilité, sa compréhension et sa vision de la pièce.
De l’ambivalence entre le stable et l’instable
Pour analyser les réalités microrythmiques et les états de stabilité et d’instabilité de cet objet musical, je propose de faire une analyse comparée entre trois versions de cette première mesure, toutes trois données par Nicolas Arsenijevic dans des contextes différents : concert du 18 juin 2019, répétition du même jour et travail en studio quelques semaines avant la représentation.
Considération faite de leur précision décimale affichée, les mesures que je vais présenter ci-après comportent une forme de subjectivité puisque la détermination du commencement d’un transitoire d’attaque à l’échantillon près n’est pas une chose concevable : ces prises de mesures résistent donc proprement à l’identification absolue des départs et arrivées à la milliseconde près, mais la disposition des marqueurs, réalisés par l’outil de détection d’Audiosculpt®, demeure évidemment d’une exactitude suffisante pour notre démonstration. Cette remarque me permet de souligner ironiquement que, me trouvant dans l’inconfortable position de mesurer l’incalculé, l’objet de ma mesure résiste toujours d’une certaine manière au calculable.
L’image ci-dessous représente la répartition des attaques de slaps lors de trois versions différentes.
Répartition des attaques de la mes. 1 sur trois versions différentes.
Nous observons deux tendances principales, l’une plutôt régulière, sur la version du concert et la version en studio, l’autre plutôt irrégulière (version en répétition). Il est par ailleurs intéressant de constater que les versions les plus différentes, celle du concert (rouge) et celle de la répétition (jaune), ont été produites le même jour, ce qui démontre que l’interprète a su conserver une conception polymorphique de l’objet une fois la pièce travaillée, assimilée, appropriée : il n’a pas été tenté de figer une seule façon de jouer cette mesure. Si cette représentation permet une lecture et une comparaison assez intuitives des emplacements des attaques dans le temps, elle ne permet pas de saisir immédiatement les sensibles variations de durées qui peuvent y demeurer, nous laissant présumer que la version de concert est une séquence absolument isochrone. Pour remédier à cela, je propose de représenter ces trois courbes sur un diagramme sur lequel figure toujours le temps de la séquence en abscisses, mais où les intervalles de durées séparant chaque attaque sont présentés en ordonnées.
Évolution des durées des attaques de la mes. 1 sur trois versions différentes.
Pour des raisons évidentes de compréhension des variations de durées, j’ai opté pour une inversion de l’axe des ordonnées, considérant qu’il est plutôt d’usage de se représenter mentalement l’accélération par un mouvement ascendant et la décélération par un mouvement descendant. Aussi, afin que les mouvements d’accélération et de décélération soient bien compris, j’ai appliqué la valeur de l’intervalle de temps à l’attaque d’arrivée, alors qu’il est d’usage de l’appliquer à son point de départ. En effet, nous avons l’habitude de dire que « tel événement dure tant de temps », ce qui fausserait la lecture musicale d’un diagramme plaçant de la sorte les durées en ordonnée. Dans notre cas, il faudrait plutôt dire que « tel événement est séparé de tant de temps du précédent événement ». Pour le dire autrement, sur la fig. 6, au point xᵢ est associée la valeur y du point xᵢ₋₁ (d’où le départ sur 0).
Cette représentation est particulièrement intéressante en ce qu’elle nous permet de mieux apprécier le degré de variabilité de chacune des courbes. Les versions concert et studio se définissent globalement dans la stabilité, avec quelques écarts pour la version studio autour de la septième seconde, et une chute à 340 ms pour l’avant-dernière attaque de la version concert. De plus, ces courbes évoluent à une vitesse extrêmement proche, la durée moyenne de l’intervalle de temps de la version concert (sans la valeur finale de 340 ms) étant de 126 ms, et celle de la version studio étant de 127 ms. Le point commun entre ces trois versions est d’avoir un seuil autour de 100 ms, qui semble constituer une limite physiologique à la réalisation des slaps répétés, dans la prise en compte de l’endurance demandée sur la durée de la mesure mais également sur la totalité de la pièce, qui repose presque exclusivement sur cette technique percussive. Ces trois versions montrent donc trois interprétations possibles de cette première mesure : Concert (rouge) : isochronie relativement stable, avec exception de la dernière valeur (340 ms) qui peut être entendue comme un deccelerando d’accompagnement du decrescendo pour la fin du geste musical. Studio (bleu) : isochronie perturbée, puisque constituée essentiellement d’intervalles de temps égaux, mais avec un changement d’état de la courbe à partir de la septième seconde. Répétition (jaune) : instabilité générale, démarrant en régularité franche et basculant dans une anisochronie très prononcée dès la quatrième seconde.
Toutefois, s’agissant d’analyses réalisées sur l’interprétation et le signal acoustique, et non sur une conception abstraite du temps, comme peut l’être celle de la notation solfégique, il est important de définir ce que nous pouvons appeler isochronie en termes perceptifs. Si le repérage de l’anisochronie est en partie propre à l’expertise d’un auditeur, des expériences ont démontré que dans le cas de débits rapides (50, 100 et 200 ms), la loi de Weber3 s’appliquait moins que l’idée de seuil différentiel (difference limen), situé autour de 30 ms (Hoopen & Nakajima, 1995). Cela signifie que, jusqu’à 30 ms de délai par rapport à un intervalle de référence, la suite est généralement perçue comme étant parfaitement isochrone.
Pour entrer plus en détail dans la compréhension de l’ambivalence entre états d’isochronie et états d’anisochronie, je propose d’observer chaque courbe individuellement. Cette fois, je n’ai pas rapporté la valeur de l’intervalle de temps sur l’attaque d’arrivée, ce qui fait que ces diagrammes ne présentent plus de lecture intuitive du rythme mais sont mathématiquement plus justes, faisant l’économie de la valeur initiale 0 : ils permettent le calcul de moyennes, de médianes, de valeurs minimales et de courbes de tendance.
mes. 1, version de concert : répartition des durées.mes. 1, version de studio : répartition des durées.
La comparaison de la répartition des durées de la mesure 1 dans les versions concert et studio nous permet de constater qu’elles présentent de nombreux points communs. Sur les deux images, les données sont affichées sur la colonne de droite. Nous y lisons que ces deux versions (espacées d’environ un mois) ont un nombre similaire d’attaques (75 contre 76), et les durées oscillent généralement entre 100 et 150 ms. La colonne « diff » permet de lire la variabilité entre une durée d et une durée d-1 ou d+1. Ainsi, lorsque cette valeur différentielle approche le 0, nous pouvons considérer que nous sommes dans une situation d’isochronie parfaite. Plus cette valeur est grande, plus le musicien a élargi (valeurs positives) ou raccourci (valeurs négatives) la durée par rapport à la précédente. Tout en bas à droite de ces colonnes, nous pouvons lire les valeurs différentielles minimales et maximales, dont le calcul est possible une fois les données ramenées au-dessus de 0. La présence de valeurs minimales proches de 0 confirme l’isochronie parfaite en des endroits très locaux : entre l’attaque 17 et 20 sur la version de concert, entre l’attaque 41 et 46 sur la version de studio. En revanche, pour calculer les valeurs différentielles maximales, j’ai fait le choix pour la version du concert d’écarter la dernière valeur de 340 ms, pour constater que les durées ne variaient jamais de plus de 43 ms. Cela signifie que jusqu’à l’attaque no 74 de la version de concert, l’évolution dans la marge de 103 ms et 148 ms se fait par petits pas généralement imperceptibles, qui ne produisent donc pas une sensation d’irrégularité. Sur la courbe de la version studio, la durée maximale est de 255 ms, et je ne l’ai pas écartée des calculs car elle est située au cœur de la séquence, produisant bien une sensation de perturbation avec un écart différentiel maximal de 127 ms tout à fait perceptible. Par ailleurs, l’ensemble de ces valeurs différentielles se maintient dans une fourchette allant de 0 à 20 ms, confirmant donc une sensation globale de régularité, avec néanmoins des moments de perturbation nettement perceptibles comme entre les attaques 73 et 75 où les durées varient de plus de 50 ms, ou encore au niveau de l’attaque 67 (49 ms de différence) et 71 (47 ms de différence).
Tout cela ne nous renseigne pas suffisamment sur la sensation générale de stabilité ou d’instabilité de la séquence. Pour mieux appréhender cette sensation générale, j’ai réalisé des courbes de tendances sur l’ensemble des données. À la courbe linéaire est ajoutée une fonction polynomiale de degré 4, ce qui nous permet de savoir si malgré la variation de chaque durée la tendance est plutôt à l’accélération, à la vitesse constante ou au ralentissement. Dans les deux cas, ces courbes permettent de voir qu’en dépit de la variété des durées, la tendance est soit d’un subtil ralentissement soit d’une certaine stabilité, stabilité qui est donc rendue possible par une multiplicité d’écarts différentiels contenus dans une certaine marge. Le retrait de la dernière valeur de la courbe concert (les 340 ms qui détonent avec l’ensemble) produit un changement dans la fonction polynomiale mais n’inverse pas la tendance linéaire, les faisant ainsi se rapprocher :
mes. 1, version de concert : répartition des durées sans la dernière valeur.
Si nous regardons désormais la version de la répétition, les données sont d’un tout autre ordre.
mes. 1, version de répétition : répartition des durées et courbes de tendance.
Cette version présente une durée d’attaque minimale de 92 ms et une durée maximale de 532 ms, et la durée globale de la séquence est relativement égale aux autres versions (entre 9 et 10 secondes jusqu’à la dernière attaque, absente du diagramme car elle ferme l’objet et est suivie d’une mesure de silence : la notion de durée ne s’y applique pas). Ses 68 attaques sont réparties selon une courbe de tendance qui décroît considérablement, confirmant la sensation d’un temps s’étirant à mesure que des durées plus longues sont insérées dans des groupes de durées courtes. Autour de la quatrième seconde, un premier pic correspond à la durée de 360 ms de la 37e attaque, pour revenir aussitôt à des attaques de durées comprises entre 92 et 150 ms. De même, nous observons un phénomène en dents de scie à partir de la sixième seconde (attaque no 50, d’une durée de 246 ms), après un plateau de forte stabilité (cinq attaques durant entre 124 et 128 ms chacune). La conséquence de cette plus franche irrégularité est de créer de la figure à l’intérieur de l’objet musical ouvert.
Multistabilité et polystabilité par les figures
Les travaux de Paul Fraisse sur la rythmisation par groupements d’éléments successifs ont démontré qu’en dessous de 150 ms, il est impossible de concevoir les éléments d’un groupe rythmique individuellement : ils sont donc perçus comme un ensemble (Fraisse, 1974, p. 110). Pour reprendre l’exemple de la fig. 10, l’intervalle de temps entre 0 s et 4,34 s (de l’attaque 1 à 37) se présente effectivement comme un groupe de sons variant en timbre et en intensité, donc ouvrant à une rythmisation subjective (Fraisse, 1974, chap. 3). L’injection d’une durée supérieure à 300 ms a pour conséquence de clôturer ce groupe et d’en commencer un second à la 38e attaque. Alors que le premier groupe est d’un profil plutôt stable, le second groupe se caractérise par la relative imprévisibilité de ses durées. Or, comme le démontre Paul Fraisse, dans une suite de sons réguliers, un groupe est clôturé lorsqu’un son est allongé, mais également lorsque se produit une accentuation, une différence de timbre, voire une différence de hauteur (Ehrlich, Oléron et Fraisse, 1956). Ainsi, que la séquence soit anisochrone ou qu’elle soit isochrone, si elle comporte des variations d’autres paramètres que celui de la durée, elle permet la catégorisation par groupements, donc l’émergence de figures. C’est précisément en cela que je considère important que l’objet musical de la première mesure soit polymorphique ou « ouvert » : la conjugaison des indéterminations de durées et de couleur de slaps permet au musicien de faire émerger des figures chaque fois différentes, selon le contexte, selon son désir propre, ou ne serait-ce qu’en réponse à la réalité acoustique du lieu dans lequel il joue pour une véritable relation entre interprétation et contexte de lieu et de moment. Cette possibilité de créer des contours, des groupements et des figures n’est pas nécessairement dépendante de l’anisochronie. Une représentation par sonagrammes permet de mieux visualiser cette émergence des figures ou groupes depuis les paramètres d’intensité et de timbre :
mes. 1, sonagrammes des trois versions.
Sur ces trois versions, les variations d’énergie dans le haut du spectre plaident pour la possibilité d’une perception de groupes dans le groupe, surtout pour les versions de répétition (jaune) et de studio (bleu), dans lesquelles nous distinguons des attaques aux aigus prononcés et d’autres aux aigus atténués (zones blanches dans la partie haute de chaque image). Ces groupes dans le groupe ne sont donc pas obligatoirement en relation exclusive avec les rapports de durées. En revanche, la combinaison de ces différents paramètres partiellement indéterminés (timbre, hauteur, temps), encapsulés dans un objet défini et limité dans le temps, et dont le comportement rythmique repose sur l’ambivalence entre l’isochronie et l’anisochronie, en fait un matériau multistable, au sens où le système est constitué de sous-systèmes à plusieurs points d’équilibre, qui donc s’adaptent entre eux, et basculent constamment entre divers états (Ashby, 1960, p. 208-210). Je disais plus haut que l’objet musical polymorphique de Technotope était doublement ambivalent concernant le rapport stabilité-instabilité. Comme je viens de le démontrer, il est constitué de sons en état de multistabilité, tandis que son interprétation toujours singulière en fait un objet polystable, c’est-à-dire ayant plusieurs (ou une infinité de) formes stables, entre les différentes versions qui en sont données. Or le couplage de la multistabilité dans l’objet même (dans le temps musical) à une polystabilité dans la circulation allographique (dans le temps de la vie) est ici rendu possible par l’idée d’objet musical polymorphique, et surtout par son système de notation. Ce couplage multistabilité-polystabilité sera vérifié un peu plus loin à l’échelle formelle de la pièce, notamment à l’appui de la notion de structure en éventail.
Cette polymorphie au niveau de l’objet, présentée et variée en solo durant la première minute, prend ensuite une tout autre valeur dans l’interaction personnelle qu’elle permet avec l’électronique, d’abord parce que certaines des premières séquences sont enregistrées dans les buffers et singularisent une partie de l’électronique qui leur succède, mais surtout parce qu’elle permet un jeu rythmique toujours en tension entre l’autonomie et l’interaction.
Microrhythmie contre quantification
Si le choix de notation par ondulation des lignes de débit permet, comme nous venons de le voir, de concevoir un objet musical ouvert, il est aussi et surtout la conséquence d’un désir d’organicité rythmique, pour atteindre sans difficulté une forme assez élevée de complexité des rapports d’intervalles de durées. Si dans le point précédent la notion d’incalculabilité était plus volontiers synonyme d’imprévisibilité ou d’indétermination, dans la démonstration qui va suivre je propose de vérifier à quel point la réalité interprétative ne peut pas entrer véritablement dans la dimension du calcul, toujours et exclusivement concernant le domaine des durées. Il s’agit pour cela d’aborder le problème de la quantification des rythmes complexes. Disposant désormais des marqueurs de transitoires d’attaque pour les trois versions, il nous est possible d’en réaliser une quantification à divers degrés de précision à l’aide du programme Open Music®. Les listes d’onsets issues de l’analyse Audiosculpt® et renseignées dans les colonnes à droite des fig. 7, 8 et 9 sont entrées dans l’objet omquantify après calcul des intervalles de temps. L’enjeu est de comparer ces intervalles de temps avant et après l’opération de quantification, réalisée selon deux niveaux de précision (valeur maximale de triple-croche ou valeur maximale de quintuple-croche, sans interdiction particulière de subdivisions), afin de voir dans quelle mesure la notation solfégique peut approcher la réalité acoustique. Ces notations seront groupées par version, dans les mêmes couleurs que celles appliquées précédemment. La version A est une quantification simplifiante, la version B est une quantification à haut degré de finesse.
mes. 1, quantifications de la version de concert.
La quantification avec la triple-croche comme valeur minimale (fig. 12, A) produit sans surprise un véritable lissage des durées, puisqu’elles sont désormais toutes parfaitement isochrones. En revanche, le passage à un niveau plus fin de quantification (fig. 12, B) produit une hypercomplexité de la lecture, d’autant qu’il ne semble pas répondre à une réalité perçue, puisqu’il fait apparaître une succession de groupes isorythmiques de valeurs différentes, alors que la version de concert semblait tout à fait régulière à la perception. Pour mieux nous en rendre compte, je propose de mesurer le résultat de ces quantifications en refaisant une analyse à la milliseconde et en représentant leur résultat sur le même diagramme de durées que le fichier audio original (fig. 13). La quantification « A » y apparaît non seulement lissée mais en dessous du débit moyen, et la quantification « B » s’approche par moments très près de la réalité, au détriment de pics de valeurs bien trop longues. La quantification ne permet donc pas réellement de symboliser une fausse isochronie (régularité pas totalement stable), soit parce qu’elle aurait tendance à la simplifier, soit parce qu’elle produirait de l’erreur dans la répartition des durées.
mes. 1, version de concert, comparaison des durées entre audio et quantifications.
Si nous regardons la version en studio, que l’analyse au point précédent avait démontrée comme étant assez proche de la version du concert, nous observons que le lissage s’opère de la même manière (fig. 14, A), mais que le pic d’une durée de 255 ms que nous avions observé à la 56ᵉ attaque provoque un bouleversement de l’isorythmie sur la totalité d’un septolet de doubles-croches, ce qui ne correspond absolument pas à la réalité de ce qui a été joué. Toutefois, cette version se caractérisait par son isochronie perturbée, ce qui est d’une certaine manière le cas dans cette quantification, bien qu’elle soit tout à fait alternative.
mes. 1, quantifications de la version de studio.
Il est plus intéressant encore d’observer ce que la quantification produit sur la version de la répétition, dont la précédente analyse a révélé la dimension instable par son haut degré de variabilité, entre durées longues et courtes.
mes. 1, quantifications de la version de répétition.mes. 1, version de répétition, comparaison des durées entre audio et quantifications.
Cette fois, la quantification à haut degré de finesse (fig. 15 et 16, B) produit un résultat très proche de la version acoustique d’origine, notamment dans la seconde partie (premier pic après la quatrième seconde). Cela se fait bien entendu au détriment de l’aisance de lecture du rythme, qui se complexifie considérablement jusqu’à dépasser les capacités cognitives de subdivision du mètre. La meilleure solution pour l’instrumentiste est dans ce cas de se fier à l’évaluation des distances entre les têtes de notes, ou à modéliser le rythme sur ordinateur avant de l’apprendre par imitation. La quantification à un degré inférieur de finesse (fig. 15 et 16, A) produit toutefois un résultat satisfaisant, mais au détriment d’une réduction du nombre d’attaques et d’un débit moyen légèrement plus lent. Aussi, n’oublions pas qu’en aucun cas l’interprétation de ces rythmes ainsi quantifiés n’aurait donné les courbes présentées en fig. 13 et 16 : la microvariabilité proprement incalculable des durées existerait aussi bien dans le cas d’une notation libre que dans une notation très complexe. Ainsi, nous pouvons considérer qu’au sujet de la notation du temps, dans ce cas très précis d’une analyse des durées sur une note répétée et dans l’économie de tous les autres paramètres, la sous-détermination et la sur-détermination produisent un résultat comparable.
Les déclenchements de fichiers pour agir sur le temps
Ces dernières années, le concept d’interaction a plus volontiers été associé à de nouvelles modalités de captation du geste, en même temps qu’il était l’occasion de véritablement défendre une pensée en aller-retour, une interaction qui ne soit pas restreinte à l’unidirectionnalité de l’action instrumentale gouvernant une réponse électronique. Or cette unidirectionnalité n’a proprement jamais véritablement existé, puisqu’aucune des traditionnelles méthodes dites du « temps réel » ou des « sons fixés » n’a jamais prétendu faire l’économie de l’évidente nécessité de l’écoute musicienne comme réponse à la membrane. Si l’interaction se définit dans l’ajustement mutuel et toujours actualisé des parties qui forment le tout, c’est donc qu’il n’y a d’interaction temporelle possible que dans le refus du métronome intermédiaire, le répandu click track déterminé à l’avance et placé dans l’oreille du musicien soumis à l’horloge computationnelle. Ainsi, poser la question de l’interaction homme-machine dans la musique mixte, c’est en définitive se confronter à la possibilité du maintien de phénomènes d’adaptabilité dans la recherche continue de simultanéité, que ce soit tant du côté de l’instrumentiste, par l’écoute physiologique et la mesure solfégique, que du côté de la machine, dans l’écoute microphonique et le calcul échantillonné. En somme, en souhaitant une interaction temporelle compatible avec la diversification des situations dans le déroulé discursif, on se confronte nécessairement à la notion de déclenchement au sens large, déclenchement possible tant par les techniques de captation du geste, de suivi logiciel de partition (Antescofo®) ou par les techniques plus mécaniques que peuvent être le clavier maître ou la pédale MIDI. Dans Technotope, j’ai choisi d’utiliser la technique de déclenchement à la pédale, excepté pour les quatre premiers déclenchements qui correspondent à l’ouverture de séquences d’enregistrements dans les buffers et n’ont aucune conséquence directement audible. Ces déclenchements sont donc confiés à la régie pour ne pas être visibles par le public, afin de prendre en considération l’idée qu’en musique comme au théâtre, tout geste sur scène doit faire sens. La méthode de déclenchement à la pédale présente une certaine fiabilité et une forme d’économie logicielle, autant qu’elle impose ses propres contraintes, à commencer par celle de la visibilité du geste. Le saxophoniste se tenant debout, seul et au centre de la scène, tout geste d’appui du pied induit la démonstration explicite d’un événement sonore immédiat, lequel ne peut être espéré par le spectateur autrement que comme addition ou comme rupture. Aussi, qu’importe l’outil choisi, la pensée de l’interaction en termes de déclenchements impose une pensée du temps en étapes et en tronçons, et intime au compositeur de veiller à maintenir une forme de continuité de la matière sonore. Nous pourrions appeler « structure des pas » l’ensemble de ces gestes d’appui du pied sur la pédale, pour ce qu’ils sont d’inévitables marqueurs visuels sans conséquences obligées dans la compréhension de la macroforme. Cette structure parallèle des déclenchements est néanmoins importante dans la démonstration et nous y reviendrons ultérieurement.
La coexistence d’une électronique de traitement avec une électronique de montage sur fichiers (sons fixés), lorsqu’elle n’est ni soumise au click track ni à un suivi superVP®, induit nécessairement une pensée des dits fichiers en tuilage, recouvrement ou relai, surtout dans le cas de Technotope où les mesures alternent entre des chiffrages absolus et des « senza misura », qui indiquent une durée moyenne ou une marge de temps dans laquelle le saxophoniste peut jouer. Les deux premières pages de la partition, en fig. 1, permettent de constater ces différents types de mesures. Ainsi, chaque interprétation de la pièce est assurément différente dans les durées des séquences, durées qui peuvent dans les cas extrêmes avoir une véritable incidence sur la durée globale de la pièce (dans le cas où le musicien choisirait de toujours faire les temps les plus courts ou les plus longs de ces mesures à marges relatives).
Déclenchements 6 à 13, version de concert.
La séquence ci-dessus correspond aux déclenchements 6 à 13, qui ont tous une action sur les traitements en temps réel, mais dont une partie déclenche aussi des fichiers (nos 6, 7, 10, 12, 13). Nous voyons ainsi comment Nicolas Arsenijevic a décidé du placement de ces fichiers en rapport avec son jeu instrumental, sachant que dans cette séquence les fichiers se superposent, c’est-à-dire qu’aucun déclenchement n’ordonne l’arrêt d’un fichier précédemment lancé. En conséquence, il n’y a pas seulement singularité de duo saxophone-électronique à chaque version, mais également une singularité de duo électronique-électronique, puisque les sons du fichier 6 et du fichier 7 sont constitués d’attaques spatialisées, de points très locaux autour du musicien, mais que la moindre variation d’emplacement temporel du déclenchement 7 produit une réévaluation des rapports de durées entre les attaques du fichier 6 et les attaques du fichier 7. Cela produit ainsi de nouvelles situations rythmiques, qui induisent nécessairement une rétroaction sur le jeu du musicien. La représentation de l’enveloppe d’amplitude en vert sur la fig. 17 permet de symboliser les traitements électroniques et de rappeler qu’en dépit de ces marges d’indétermination, une grande continuité de la matière sonore est assurée, notamment par delays et granulation. À titre informatif, la fig. 18 montre ce que donneraient les versions minimales et maximales de cette même séquence. Nous pouvons ainsi observer d’une part la différence de durée globale des séquences, et d’autre part la superposition différente des fichiers, donc des rapports de durées entre les attaques (fichiers 6 et 7). En revanche, les fichiers 10 et 13 correspondent à des matériaux d’harmonie-timbre évoluant dans le temps et se propageant dans l’espace : il s’agit donc de lignes plutôt que de points, et nous pouvons constater que dans les trois cas (version de Nicolas Arsenijevic, version théorique minimale et version théorique maximale), ces fichiers s’enchaînent toujours de la même manière et ne se superposent pas aussi singulièrement que les autres.
Le calcul des versions minimales et maximales a consisté à prendre les valeurs minimales ou maximales des mesures de durées à marges en leur appliquant un taux additionnel négatif ou positif de 20 %. Les mesures indiquées avec une durée moyenne ont subi le même traitement, contrairement aux mesures à chiffrage, qui ont été considérées comme devant être rigoureuses et ont donc fait l’objet d’un calcul précis des durées résultantes. Je reviendrai ultérieurement sur ces calculs pour parler de la structure générale.
Déclenchements 6 à 13 ; de haut en bas : version théorique maximale, version de concert, version théorique minimale.
La séquence suivante, des déclenchements 14 à 26, présente une nouvelle approche en procédant à des arrêts progressifs de fichiers en cours de lecture.
Déclenchements 14 à 26, version de concert.
Cette technique permet cette fois d’éviter la superposition de certains fichiers qui seraient incompatibles, quand l’effet de réajustement des intervalles de durées entre attaques de fichiers différents n’est plus recherché. Les zones rosées et quadrillées indiquent ces moments où les fichiers sont estompés, fondus au silence. Le déclenchement 16 ordonne la fin du 14, le 18 la fin du 17, etc. Ce système n’est appliqué qu’à certains types de séquences très rythmiques, devant être interrompues subitement, tandis que les fichiers 16, 18, 20 et 22 sont maintenus jusqu’au bout : ils sont de même nature que les fichiers 10 et 13, prolongeant l’harmonie et s’estompant naturellement dans l’espace de la salle. Ainsi, l’écriture temporelle, bien que malléable, est bien déterminée selon les typologies de temps et d’espace propres aux séquences qui sont déclenchées.
Du matériau à la structure
Vers une structure en éventail
Technotope se construit selon un processus matière-temps-espace aboutissant à un solo électronique, lequel est suivi d’une coda. Dans cet article, nous nous arrêterons au seuil de ce solo électronique afin de nous concentrer sur les rapports d’organicité et d’interaction entre l’instrument et l’électronique. Pour faire l’analyse détaillée de la temporalité du début jusqu’au solo électronique (lettre E sur la partition), j’ai réalisé un tableau (fig. 20) représentant les données de la partition, selon qu’il s’agisse de mesures indéterminées (vert) ou de mesures à chiffrages (marron). Nous pouvons donc considérer qu’il y a deux types principaux de mesures, mais les mesures indéterminées sont en réalité déclinées en trois types. Voici donc les quatre types d’indications de temps pour les mesures dans Technotope : Chiffrage Circa x noiresCirca x – y noires Tacite (ni chiffrage ni circa)
Mesurant la durée d’une noire en millisecondes selon que le tempo est de 54 ou 66 BPM, et appliquant la règle de marge négative ou positive de 20 % aux mesures indéterminées, j’ai pu calculer pour chaque mesure sa durée théorique minimale et sa durée théorique maximale.
Calcul des durées théoriques et de concert des mes. 1-101.
J’ai ensuite pu calculer la durée totale, de 394 secondes pour la version minimale et de 491 secondes pour la version maximale, ce qui donne une marge de variation théorique de près de 1 min 37. La version de Nicolas Arsenijevic est analysée dans la partie droite du tableau, et est d’une durée totale de 459 secondes, soit plutôt dans la fourchette haute. Sur la fig. 21, en représentant les valeurs minimales (traits bleus) et maximales (traits rouges) en millisecondes pour chaque mesure jusqu’au solo électronique, nous pouvons observer l’interprétation que Nicolas a faite des durées indiquées.
Durées minimales, maximales et de concert des mes. 1-101.
Cette représentation laisse imaginer la multitude des courbes qui pourraient être issues d’interprétations différentes, toutes évoluant sur l’infinité des points situés entre les valeurs minimales et les valeurs maximales des durées de mesures. À ce titre, il me semble pouvoir parler de structure en éventail, en ce que certaines mesures imposent un mètre rigoureux tandis que d’autres permettent un parcours singulier de l’interprète dans la succession des écarts de temps, lesquels sont nécessairement conséquents de l’interprétation des objets musicaux polymorphiques et de leur interaction avec l’électronique. Cette électronique étant dépendante du signal acoustique pour les traitements, et chaque fois différente dans ses rapports de durées par les variables de déclenchements de fichiers, nous pouvons conclure que l’organicité temporelle se définit par une forte singularisation interparamétrique. En représentant les durées des 101 mesures de la version du concert de la même manière que lorsque nous représentions le rythme de la mesure 1, nous pourrions y apposer le symbole solfégique aux lignes ondulées de débit, exemplifiant ainsi le rapport idéal entre variables microrhythmiques et variables structurelles :
Durées de chaque mesure jusqu’à la lettre E, version de concert.
Puisque l’interprète évalue le rythme à donner à l’objet musical polymorphique initial, et qu’il évalue de la même manière les durées des mesures indéterminées tout au long de la pièce, nous pouvons dire, à l’appui de la fig. 22, que la structure globale en éventail est une forme de dilatation métaphorique de l’objet musical polymorphique, et que ce dernier constituait donc également un objet en éventail. De même que nous avons défendu l’idée que l’objet musical polymorphique se définissait dans la multiplicité sans atteinte à sa nature, nous pouvons extrapoler cette idée au niveau structurel, pour dire que la forme reste la même selon les choix qui sont faits par l’instrumentiste au regard des mesures à durées indéterminées. Ainsi, l’ambivalence entre le stable et l’instable se retrouve à différentes échelles dans Technotope : d’abord dans la multiplicité interprétative, puis au sein d’une interprétation donnée, chaque fois tant au niveau de l’objet musical que des durées structurelles.
Comparaison structurelle par les déclenchements
Enfin, si nous considérons non plus la structure à la mesure près, mais que nous retournons au découpage alternatif des déclenchements, nous pouvons plus aisément employer notre première méthode d’analyse, qui consistait à comparer les versions du concert, de la répétition et du studio.
Durées entre chaque déclenchement jusqu’au n° 34 dans les trois versions.
La version de studio, réalisée en étapes de travail, comportait deux déclenchements de moins. Nous observons qu’elle est aussi la version la plus éloignée, tandis que les versions du concert et de la répétition se suivent d’assez près. Ce constat est important car il permet de dire que, toute considération faite et démontrée de la malléabilité du temps à l’échelle du matériau premier et de la structure globale, l’interprète s’est forgé un temps propre au fur et à mesure du travail avec l’électronique. La proximité des courbes confirme donc qu’une structure peut émaner d’une notation relativement ouverte du temps, et que cette structure peut être l’objet d’une appropriation de la part de l’interprète. Il s’agirait alors de parler de profils ou de contours de durées. Ces contours s’observent volontiers dans la fig. 23 : les distances entre les points peuvent différer entre les versions, mais l’ensemble procède toujours d’une même tendance de courbe. La structure en éventail, permise par la cohabitation de mesures à durées déterminées et indéterminées, rejoint par conséquent l’objet musical polymorphique et sa double ambivalence stabilité-instabilité : la forme est également multistable dans la durée propre d’une exécution, et polystable entre les interprétations.
En guise de conclusion : le solo et la coda, vers un changement d’état temporel
Cette analyse s’arrête à la mesure 101, au moment où le saxophoniste fait un pas en arrière, sortant de la zone de lumière qui s’estompe sur scène. Au même moment, les haut-parleurs autour du public sont éclairés individuellement, se posant avec autorité comme les générateurs et les frontières du technotope autonome en salle, dans un solo électroacoustique d’une durée de 2 min 15. Ce solo étant constitué d’un montage lu depuis un fichier en huit canaux, il s’impose comme marqueur formel non seulement par le relais inattendu qu’il prend du musicien, mais surtout parce que pour la première fois, le temps est entièrement écrit, prédéterminé. Sa composition repose sur un principe simple : la recherche d’une sensation d’écoute proche de celle que l’on pourrait avoir dans une forêt où le bruit du vent, des feuillages et de la faune trouveraient leur juste équilibre dans le temps et dans l’espace. Dans le technotope, les morphologies de ces sons relèvent de l’imaginaire et de la synthèse, et échappent donc à toute tentative d’imitation d’un quelconque modèle issu du monde extérieur. À une matière inédite, issue d’une séquence improvisée sur un flanger complexe dont les paramètres ont une incidence directe sur la spatialisation, est superposée l’exacte séquence de montage qui était déclenchée sur les fichiers 6, 7 et 10. Ces fichiers se recouvraient en des endroits arbitraires et étaient diffusés sur l’octophonie de scène dans la première partie. Dans le solo, ils sont donnés à entendre dans un tout autre contexte musical, en déroulé successif, et sur l’octophonie en salle. L’intérêt de la structure en éventail, au-delà des critères d’organicité, d’interprétation, de relation au matériau pseudo-isochrone initial, est surtout de mener à ce moment de basculement, qui doit justement être perçu comme un basculement total : changement d’espace, changement de lumière, changement d’acoustique, changement de matière, et passage d’une écriture temporelle hybride à une écriture électronique prédéterminée. Ainsi, si le vivant instrumental est l’incalculable, la simulation du vif électrique passe, dans cette pièce, par le pré-calculé. Enfin, la coda propose une nouvelle forme d’interaction, par abandon de la pédale de déclenchement, et par adoption d’un système de détection de transitoires d’attaque. Le musicien interagit désormais avec une électronique reprenant à chaque geste le processus formel global, c’est-à-dire projetant chaque son de la scène à l’arrière de la salle, au moyen de delays à divers degrés de feedback et de filtres, mais surtout à des débits toujours différents. À la pseudo-isochronie succède ainsi l’isochronie exacte qui s’interfère à elle-même, créant selon les vitesses des états de franche perception rythmique ou des états de granulation en timbres-hauteurs. L’enjeu pour le saxophoniste est alors de couper les brèves séquences rythmiques de l’électronique en les interrompant à l’exact endroit d’une occurrence.
Esquisse de la coda : interruptions et démarrage de nouvelles isochronies électroniques spatialisées (simplification).
La comparaison entre trois versions a été l’occasion d’entremêler l’auto-analyse à l’analyse d’interprétation, donc d’approcher la question du système d’écriture par l’ensemble des résultats qu’il produit. L’analyse de l’objet musical polymorphique de la mesure 1, puis de la structure détaillée (par mesures) ou simplifiée (par déclenchements) a permis de démontrer un aspect de la dimension organique partagée entre la matière et la structure jusqu’au solo électronique. La démarche hybride entre le déterminé (chiffrages et rythmes sur certaines mesures, fichiers de sons fixés) et l’indéterminé (objet musical ouvert, structure en éventail) n’exclut donc pas l’existence d’une forte relation entre le matériau et la forme. Cette relation prend son sens lorsque la première stratégie d’écriture du temps fait elle-même l’objet d’une dialectique structurelle, c’est-à-dire lorsqu’elle est comprise comme système perceptif intégral au moment même où elle est remplacée par d’autres systèmes temporels. C’est donc dans l’exclusivité de l’analyse du domaine temporel que peuvent pour le moment apparaître les rapports analogiques entre le vivant et le machinique dans Technotope, qu’ils se situent au niveau d’un propos métaphorique symbolisé dans le processus formel, ou au niveau des multiples enjeux de l’interaction homme-machine.
La question de la stabilité a ici été appliquée au temps musical (au sein d’une version donnée), mais elle a également été appliquée au champ interprétatif (circulation allographique), défendant à l’aide des notions d’objet musical polymorphique et de structure en éventail qu’une idée musicale, un matériau, une organisation pouvaient conserver une certaine stabilité en dépit d’une relative indétermination paramétrique. Ici proposées spécifiquement avec Technotope, les notions de multistabilité et de polystabilité pourront certainement constituer des outils applicables à un répertoire plus large, notamment pour l’analyse du rythme ou des interprétations.
(mai 2021)
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Pour citer ce document
Florent Caron Darras, « Le vivant et le technique », La Revue du Conservatoire [en ligne], le huitième numéro, La Revue du Conservatoire.
Notes
Il s’agissait de codes personnels faisant référence à des types de matériaux ou de rythmes en affinité avec les musiques de Mark Fell, du duo Second Woman, de la techno de Mike Parker ou des nappes filigranées de Ryoji Ikeda ↩︎
Les durées prévisionnelles inscrites sur l’esquisse ont été revues lors de l’écriture. ↩︎
La loi de Weber-Fechner est une loi de psychophysique décrivant la relation entre la grandeur physique d’un stimulus et la sensation qu’il produit. ↩︎
La disparition de la basse continue aurait pu entraîner l’abandon d’un exercice rattaché à cette pratique : la règle de l’octave. On en observe pourtant la persistance dans de nombreux traités d’accompagnement publiés en France au XIXᵉ siècle. La présente étude cherche à montrer comment et pourquoi ce matériau pédagogique du passé continue à être utilisé par le Conservatoire de Paris, notamment dans le cadre des études d’harmonie et d’accompagnement. Les discours développés sur la règle de l’octave au XIXᵉ siècle permettent de saisir de multiples enjeux de la théorie du langage musical dans un cadre pédagogique. Plus généralement, notre travail cherche à déterminer les différents buts des traités d’accompagnement publiés dans la première partie du XIXᵉ siècle.
Introduction
Au cours du XIXᵉ siècle, de nombreux traités d’accompagnement au clavier ont été publiés en France. Si la réalisation de la basse chiffrée apparaît alors comme le but le plus souvent partagé par leurs auteurs, certains d’entre eux traitent aussi de la transposition, de l’accompagnement d’un chant, de la danse ou encore de la nécessité pour les chanteurs de pouvoir s’accompagner au piano. Le dépouillement de ces traités a permis d’observer la présence inattendue de la règle de l’octave dans près de la moitié des ouvrages. Cet exercice, longtemps propre aux pratiques pédagogiques du XVIIIᵉ siècle, faisait alors partie intégrante de la formation de l’accompagnateur. Destiné aux instrumentistes polyphoniques et notamment aux claviéristes, il consistait à apprendre l’harmonisation canonique d’une gamme diatonique à la basse, afin de maîtriser les divers enchaînements d’accords et de pouvoir ainsi accompagner les basses non chiffrées. Le fait que les traités d’accompagnement du XIXᵉ siècle présentent toujours cet exercice, alors même que la basse continue avait complètement disparu, est pour le moins surprenant. L’utilisation tardive de la règle de l’octave invite donc à s’interroger sur la continuité des processus d’apprentissage, et sur la manière dont un matériau pédagogique peut être transformé dans le but d’être ajusté à de nouvelles pratiques musicales.
Le corpus réuni pour cette étude est constitué des ouvrages traitant de l’accompagnement au piano. Nous en avons recensé soixante-quatre, publiés à Paris entre 1820 et 1860, auxquels s’ajoutent les nombreux traités d’harmonisation du plain-chant que nous avons exclus pour nous concentrer sur la question de l’accompagnement, dans le double cadre de l’enseignement au Conservatoire de Paris et des pratiques musicales de salon. Par ailleurs, nous avons limité la période étudiée à un moment de relative uniformité des pratiques de l’accompagnement : alors que, jusqu’au milieu du XVIIIᵉ siècle, la basse continue est un mode d’écriture et d’exécution privilégié, elle est en recul dans la deuxième partie du siècle et a pratiquement disparu au début du XIXᵉ siècle. En 1820, les éditeurs de musique ne publient plus d’œuvres avec pour seul accompagnement la basse non réalisée1. Dès lors, les traités d’accompagnement ont déjà changé de destination et la basse à réaliser au clavier est devenue un exercice scolaire. Au cours de cette période, les frontières entre l’enseignement de l’harmonie et celui de l’accompagnement sont, au Conservatoire de Paris, très poreuses. Cette époque connaît d’ailleurs une lente mutation, qui s’achève symboliquement en 1878 avec le changement notable du contenu du concours de la classe d’accompagnement : les nouvelles épreuves incluront dorénavant la réduction d’une partition d’orchestre, ainsi que la transposition et l’exécution d’un morceau de musique de chambre, en plus des chants et basses donnés qui sont maintenus. Cet ensemble d’épreuves est similaire à celui pratiqué jusqu’à aujourd’hui pour l’entrée en classe d’accompagnement.
Dès lors, la présence de la règle de l’octave dans les traités d’accompagnement de la première partie du XIXᵉ siècle invite à étudier les liens et les écarts entre les pratiques d’apprentissage de l’accompagnement, tel qu’il se réalisait au Conservatoire de Paris, et les ouvrages théoriques publiés au même moment. L’usage de la règle ne faisant cependant pas l’unanimité, certains auteurs critiquent cet exercice et souhaitent sa modification, voire son abandon, ce qui permet de mieux comprendre la pensée théorique de l’harmonie dans la première partie du XIXe siècle.
Quelques généralités sur la règle de l’octave
Avant de s’intéresser à la règle de l’octave dans les traités d’accompagnement entre 1820 et 1860, il convient de rappeler rapidement son utilité au XVIIIᵉ siècle, afin de mettre en lumière les spécificités de son utilisation au XIXᵉ siècle. Comme l’affirme Thomas Christensen2 (musicologue américain, auteur de plusieurs ouvrages traitant de la théorie de la tonalité aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles) dans un article qui traite de la règle de l’octave, cette dernière est présente dans la plupart des traités de basse continue tout au long du XVIIIᵉ siècle. Cette règle répond à la nécessité pour l’accompagnateur de pouvoir choisir les accords lorsque la basse n’est pas chiffrée et qu’elle suit un mouvement diatonique3. De plus, Christensen affirme que certains pédagogues ont aussi utilisé la règle comme canevas harmonique permettant de préluder : « the règle became an ideal vehicle for learning the art of improvisation, or as it was variously called, “preluding”, “extempore playing”, or simply, “modulating” » (Christensen, 1992, p. 107). On compte, en effet, beaucoup de manuels et de traités utilisant la règle de l’octave au XVIIIᵉ siècle. En France, les plus connus sont ceux de François Campion et de Michel Corette.
Campion4 présente par exemple la règle comme le plus sûr moyen de trouver les accords à placer sur une ligne de basse. Après avoir appris à jouer les accords dans chaque ton en harmonisant systématiquement chaque degré, en montant et en descendant la gamme, l’accompagnateur doit identifier des passages de ces gammes diatoniques dans les accompagnements, et ainsi placer les accords qu’il a préalablement appris sur les basses non chiffrées. On pourrait dès lors s’attendre à une disparition de la règle dans les traités d’accompagnement du XIXᵉ siècle, puisque, comme nous le remarquions plus haut, la basse non chiffrée a disparu à cette époque. Antonin Reicha semble justement penser que la règle doit disparaître des études d’accompagnement puisqu’il écrit au début du XIXᵉ siècle, dans son Cours de composition musicale, que la règle de l’octave « est de si peu de ressource dans la composition pratique qu’elle ne vaut pas la peine d’être discutée dans cet ouvrage. Elle ne serait indispensable que si la basse était contrainte de marcher continuellement par gammes ascendantes ou descendantes, et qu’il n’y eût pas moyen de prendre plusieurs accords différens sur un même degré » (Reicha, 1816, p. 164).
Pourtant, la disparition de la pratique de la basse continue (excepté dans les solfèges où la basse est toujours chiffrée) n’a pas entraîné celle de l’exercice qui lui était étroitement lié. Dans les traités d’accompagnement parus entre 1820 et 1860, il continue d’être omniprésent sous plusieurs appellations : « gamme des anciens » (formule associant cet exercice à une pratique du passé), « gamme harmonique » ou simplement « règle de l’octave », qui est le nom qui continue à être utilisé par la plupart des auteurs. La règle se présente généralement avec les accords réalisés et présentés dans les trois positions, au moins en do majeur et en la mineur, seuls certains traités la transposant. De manière générale, les auteurs ajoutent une indication de ce type : « Cette gamme harmonique, appelée communément Règle de l’octave, doit être pratiquée dans tous les tons majeurs et mineurs et aux trois positions » (Lemoine, 1835, p. 108). Voici par exemple la manière dont Lemoine présente la règle dans son traité :
LEMOINE, H., Traité d’harmonie pratique et théorique, Paris, Lemoine, 1835, p. 108.
Afin de mieux saisir la place de la règle de l’octave dans les traités d’accompagnement qui ont été édités à Paris entre 1820 et 1860, il convient d’observer la proportion d’ouvrages qui présentent cet exercice. Sur soixante-quatre ouvrages étudiés, vingt-neuf reproduisent la règle de l’octave, c’est-à-dire environ la moitié, comme on peut l’observer dans le tableau ci-dessous. Pour mieux saisir cette présence, les ouvrages y ont été classés en fonction de leur but principal. La classification n’a pu être en effet réalisée en fonction des titres, car il s’est avéré que ces derniers ne décrivaient pas forcément la finalité première de l’ouvrage. On remarque ainsi que la règle est particulièrement présente dans deux catégories : les catalogues d’accords et les manuels d’accompagnement de la basse. Cette spécificité peut s’expliquer par le fait que la règle de l’octave est avant tout un exercice construit sur la basse. On remarque encore cette caractéristique par l’absence de la règle dans les manuels d’accompagnement de la mélodie. Les manuels de transposition ainsi que d’accompagnement de la danse ne présentent pas non plus la règle, car leur visée pédagogique n’est pas un apprentissage à partir de la basse.
Genre de l’ouvrage
Spécialité de l’ouvrage
Nombre de traités présentant la règle
Nombre de traités ne présentant pas la règle
Catalogues (sans ou avec peu d’explications)
d’accords
6
2
///
de marches
0
1
///
de modulations
0
2
///
d’exemples tirés du répertoire ou inventés
1
1
Ouvrages analytiques et/ou réflexifs
sur la mélodie (analyse et construction)
0
1
///
sur l’harmonie
2
3
Manuels
d’accompagnement de la mélodie
0
6
///
d’accompagnement de la basse
11
3
///
d’accompagnement de la danse
0
1
///
pour préluder
2
1
///
de transposition
0
2
///
de notions préliminaires à l’étude de l’harmonie
0
1
///
d’accompagnement de la partition
0
1
Manuels d’harmonie écrite
principalement en vue de l’écriture
1
5
///
avec rudiments d’harmonie au clavier
3
0
Méthodes instrumentales ou vocales
Méthode d’harmonie vocale
1
1
Ouvrage général sur la musique et ses notions élémentaires
0
1
Ouvrage inclassable
1
0
Recueils d’exercices
0
2
Tableaux synthétiques
1
1
TOTAL
29
35
Règle de l’octave et pédagogie
Le débat sur l’utilité de la règle
Dans les traités publiés entre 1820 et 1860, certains auteurs continuent de présenter la règle de l’octave comme étant le moyen de savoir quel accord placer sur chaque note de basse, dans le cas où cette dernière ne serait pas chiffrée. D’autres auteurs insèrent la règle de l’octave sans aucune explication. Doit-on y voir la persistance d’usages plus anciens puisque, comme nous l’avons dit plus haut, une très grande importance était donnée à cette formule au cours du siècle précédent ? À l’inverse, dans certains ouvrages, l’exercice joue un rôle essentiel, et il est demandé de le transposer dans tous les tons (il reste généralement présenté seulement en do majeur) et de connaître les accords à placer sur chaque degré par cœur. Enfin, certains auteurs critiquent la place exagérée donnée à cet exercice et invitent à en cesser l’usage. La section qui suit entend éclaircir les différents usages pédagogiques de la règle au XIXᵉ siècle.
Peu d’auteurs énoncent les objectifs pédagogiques de la règle de l’octave. Henri Philippe Gérard, dans son Traité méthodique d’harmonie, fait le choix de décrire « l’utilité » de cette pratique :
GÉRARD, H. P., Traité méthodique d’harmonie, où l’instruction pratique est simplifiée et mise à la portée des commençants, Paris, Launer, 1834, p. 73.
Ces observations sont rares dans les traités d’accompagnement publiés entre 1820 et 1860, et cet exemple apparaît donc comme un précieux témoignage de ce qui peut expliquer la présence de la règle dans ces ouvrages. Le lien entre la règle et « l’étude de l’accompagnement » est clairement précisé par Gérard dès le début, et il semble que la règle puisse être pensée comme une introduction à cette étude. Cette façon d’envisager la règle comme première étape de l’étude de l’accompagnement est partagée par Albrechtsberger, qui affirme :
On appelle règle de l’octave, une formule harmonique […]. Une des premières études de l’accompagnateur doit avoir pour objet de se familiariser avec l’usage de cette formule, dans tous les modes, tant majeurs que mineurs (Albrechtsberger, 1830, p. 33).
Il s’agit donc, pour Gérard comme pour Albrechtsberger, d’envisager la règle à la manière des Italiens, puisqu’elle est un des premiers exercices dans les ouvrages traitant des partimenti5. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la règle semble encore avoir une utilité pratique hors de l’apprentissage. En effet, l’auteur précise qu’elle permet de réaliser les basses chiffrées. Cela est étonnant pour un ouvrage qui date de 1834, puisque la basse continue a alors quasiment disparu. La basse chiffrée perdure seulement dans les solfèges, ce qui pourrait donc être un des buts des études. Mais la règle permet aussi de lire les partitions des anciens ou encore la musique d’église, comme le précise Hippolyte Colet, qui conseille en effet à la fin de son ouvrage Partimenti : « On donnera maintenant à l’élève quelques-unes des partitions anciennes dont la basse est toujours chiffrée » (Colet, 1846, p. 300). Si la pratique de la basse continue semble bien appartenir au passé, ou tout du moins être rattachée à des répertoires anciens, elle est bien devenue un exercice pour les élèves accompagnateurs.
Gérard évoque aussi le « naturel6 » de la réalisation de cette gamme et nous rappelle son caractère canonique, qui en fait un enchaînement modèle. De même, il loue « l’unité de ton » : cela nous permet de penser aux différentes harmonisations du sixième degré en descendant, puisque la version de Campion, par exemple, fait entendre un accord +6 sur le la, ce qui produit un fa #, et fait théoriquement sortir de la tonalité, comme nous le verrons plus loin. Enfin, Gérard précise que la règle, si elle est pratiquée aux différentes positions, forme l’oreille de l’élève à « l’harmonie tonale », et permet ainsi à l’apprenti accompagnateur de pouvoir choisir les accords sur les basses non chiffrées. La formation de l’oreille semble bien être un des buts de la pratique de la règle de l’octave, ainsi que l’affirme Clouzet : « Le but de ce Recueil est […] de préparer les Élèves à l’étude de l’Harmonie, en habituant l’oreille à l’effet des accords, en mettant dans les doigts des passages et des marches d’harmonie » (Clouzet, 1854, p. 3). Si la pratique de la basse non chiffrée a alors disparu, on peut penser qu’un auteur comme Gérard, qui est né en 1760, évoque ici ce que lui a permis l’apprentissage de la basse dans sa jeunesse, à un moment où les basses non chiffrées étaient encore publiées. Une dernière hypothèse invite à penser que les basses chiffrées dont parle l’auteur sont en fait devenues de simples exercices scolaires, comme ceux du Conservatoire de Paris (Gérard a d’ailleurs été professeur de chant pendant vingt ans dans l’établissement). Cependant, à l’instar de Reicha, certains auteurs ne partagent pas le point de vue de Gérard quant à l’utilité de la règle de l’octave pour les apprentis accompagnateurs du milieu du XIXᵉ siècle. Ainsi, Giuseppe Concone (professeur italien de chant ayant enseigné à Paris) affirme en 1845 :
Quelques théoriciens exagèrent l’importance et l’utilité de cette formule, et d’autres la regardent comme nulle, attendu la variété qui peut exister dans le choix des accords. Nous pensons que, si les procédés harmoniques de nos jours lui ont ôté son ancienne importance, elle n’en est pas moins encore d’une grande utilité pour les élèves accompagnateurs. Ainsi, ceux qui ne seraient pas encore familiarisés avec les accords essentiels feront un excellent travail en transposant cette formule et en l’exerçant dans tous les tons des deux modes majeur et mineur. (Concone, 1845, p. 75)
Concone établit donc une synthèse entre les opposants et ceux qui prescrivent encore la règle de l’octave. L’auteur note effectivement que les procédés harmoniques du milieu du XIXᵉ siècle sont plus riches que les seuls accords utilisés dans la règle de l’octave. Les enchaînements harmoniques qu’elle propose ne peuvent donc plus servir directement à la réalisation du répertoire. En revanche, pour lui, la règle reste bien utile. Il désigne d’ailleurs le public concerné par l’apprentissage de cette dernière : celui des « élèves accompagnateurs ». Cependant, son but est seulement de se familiariser avec les accords « essentiels ». En d’autres termes, il s’agit de se mettre les accords « dans les doigts », ce qui pourrait être réalisé avec une autre formule harmonique. Les accords ont d’ailleurs été déjà tous présentés auparavant dans la méthode de Concone, il s’agit seulement ici de synthétiser ce qui a été appris et non plus d’apprendre les accords grâce à cette formule. La règle perd donc son caractère immuable avec un choix fixe d’accords, et devient une formule pour pratiquer les accords les plus communs sur le clavier.
Les harmonisations simples de la gamme, un retour au passé ?
La règle de l’octave n’a pas toujours été pensée comme une formule canonique. En effet, les pédagogues du XVIIᵉ siècle ont cherché différentes solutions pour l’harmonisation de la gamme, comme l’a montré Christensen : « In numerous composition and thorough-bass treatrises of the early Baroque, there are simple chordal harmonizations of diatonic scales that served the same function as Campion’s Règle : to provide beginning composer and accompanist a rule-of-thumb for supplying chords above a bass line » (Christensen, 1992, p. 96). Cette pratique est à l’opposé de celle que l’on trouve dans les recueils de partimenti du XVIIIᵉ siècle, puisque ces derniers présentent rapidement la règle de l’octave comme une formule canonique qui sert aussitôt à découvrir l’ensemble des accords. On peut observer un retour à la première pratique au début du XIXᵉ siècle en France, puisque certains auteurs proposent le même processus, mais cette fois avec une visée pédagogique, consistant en une harmonisation de plus en plus complexe de la gamme. Par exemple, Clouzet, dans son Harmonie en exemples ou Harmonie pratique des jeunes pianistes, publiée en 1854, donne dix-neuf harmonisations progressives de la gamme, d’abord à la tierce puis par tierces et sixtes, et ensuite par accords consonants :
CLOUZET, P. A., L’Harmonie en exemples ou Harmonie pratique des jeunes pianistes, Recueil d’accords, de modulations, de progressions ou marches d’harmonie, etc. pour servir de préparation à l’étude de cette science, Paris, Gustave Marquerie & Cie, 1854, p. 5.
Le procédé de Clouzet s’inscrit dans une perspective pédagogique. Il s’agit d’amener l’élève à acquérir la règle de l’octave en décomposant les accords en éléments plus simples, puis en ajoutant les difficultés les unes après les autres. Cette volonté de séparer les éléments de l’apprentissage (commune à la pédagogie instrumentale à la même époque à Paris7) est clairement exprimée par plusieurs auteurs de traités, comme le note Chevé :
On ne doit jamais présenter à l’esprit deux difficultés à la fois. Or, […] on lui donne à faire trois opérations intellectuelles à la fois : trouver le nom de la note, lui appliquer le son qui lui convient, enfin donner à ce son une durée déterminée (Chevé, 1856, vol. 1, p. 13).
Les harmonisations simples rappellent aussi les pédagogues dont parle Christensen et qui avaient formé la règle de l’octave deux siècles plus tôt. Après l’étude des dix premières gammes, Clouzet donne la règle de l’octave dans plusieurs versions : « d’après Fétis », « d’après Henry Lemoine », avec « terminaison à l’italienne ». Il propose ensuite d’autres harmonisations de la gamme avec des retards. Ici, la règle de l’octave n’est pas présentée comme une formule immuable que l’élève doit apprendre, mais bien comme une des multiples harmonisations de plus en plus complexes présentées dans le chapitre. Elle a dès lors perdu son caractère canonique.
La règle de l’octave : un moyen de choisir les accords ?
Un des objectifs pédagogiques de la règle de l’octave au XVIIIᵉ siècle était de pouvoir déterminer l’accord à placer sur chaque note en fonction de sa position au sein d’une gamme donnée. Cet objectif est d’ailleurs clairement précisé dans le Dictionnaire de Castil-Blaze :
Règle d’octave : formule d’harmonie établie d’après la force mélodique des cordes de l’échelle. Cette formule tend à donner à chacune de ces cordes l’harmonie qui lui est propre quant à elle-même, et en raison de celle qui la précède et de celle qui la suit (Castil-Blaze, 1825, p. 204).
On retrouve cet objectif chez plusieurs auteurs entre 1820 et 1860. Dans l’exemple suivant, Pierre-François Moncouteau détermine les chiffrages possibles pour chaque note du ton. Contrairement à la tradition de la règle de l’octave, il ne donne pas une harmonisation canonique de la gamme mais les différentes possibilités réalisables sur chaque degré. Cependant, la finalité est bien la même puisqu’il s’agit de proposer un chiffrage pour chaque note, exactement comme dans la règle de l’octave. Ce qui change est la façon d’amener l’élève à connaître ces chiffrages :
MONCOUTEAU, P. F., Traité d’harmonie, contenant les règles et les exercices nécessaires pour apprendre à bien accompagner un chant, Paris, Alexandre Grus, 1845, p. 11.
L’approche proposée par Moncouteau est permise par le fait que les auteurs, à la même époque, sont nombreux à présenter les accords comme des entités en soi et non plus comme pris dans un enchaînement contrapuntique. Cette manière de présenter les accords comme des objets indépendants s’oppose aux pratiques du XVIIIᵉ siècle : les traités présentaient alors systématiquement les accords au sein d’enchaînements harmoniques. L’ancienne façon de présenter les accords continue d’être pratiquée au XIXᵉ siècle mais devient marginale. Ainsi, Daniel-François-Esprit Auber, présentant un ouvrage de François Bazin dans le rapport du comité des études du Conservatoire de Paris, précise : « l’auteur oblige l’élève à écrire isolément chaque accord, c’est-à-dire sans aucun enchaînement » (Bazin, 1857, p. V). Moncouteau s’inscrit donc dans cette logique, puisque dans son ouvrage chaque note est traitée indépendamment, contrairement à ce qui se produit avec la règle de l’octave, qui oblige à raisonner par ensembles cohérents.
La règle de l’octave et la simplification théorique
De nombreux auteurs souhaitent une simplification de la théorie de l’harmonie. Cette volonté est à mettre en lien avec les publics visés puisque cette promesse de simplification permet d’atteindre un lectorat plus large, et notamment les amateurs8. Certains auteurs comme Degola9 ou Poisson10 affirment ainsi que l’harmonie se réduit à trois accords :
tout y est traité depuis la plus petite chose jusqu’à la plus importante, d’après un système qui n’a rien de commun avec ceux connus jusqu’ici : ce système est contenu tout entier dans trois accords, la tonique, la dominante et la sous-dominante ; tout se réduit là en Harmonie, car il est certain qu’on peut accompagner toute espèce de morceaux de musique, depuis la première note jusqu’à la cadence finale, rien qu’avec ces trois Accords. C’est cette donnée simple par elle-même qui m’a fourni la pensée de faire rapporter tout à ce point central, et c’est le développement de ce même principe qui forme la base de ce traité. (Poisson, 1838, p. 2)
Poisson présente le fait de ne considérer que trois accords comme un système complètement nouveau. Pour autant, il utilise la règle de l’octave pour montrer que son système suffit pour connaître tous les accords remplissant le rôle de « tonique », « sous-dominante » et « dominante » qu’il propose d’utiliser.
POISSON, T. R., L’Harmonie dans ses plus grands développements, op. cit., p. 16.Ibid., p. 17.
Poisson se sert donc dans cet exemple de la règle de l’octave afin de proposer une analyse harmonique. Il montre que cette harmonisation est bien compatible avec son « système », puisqu’elle n’utilise que les accords de tonique, dominante et sous-dominante. Cette volonté de simplification théorique est partagée par de nombreux auteurs qui critiquent la complexité des traités d’harmonie. Victor Derode, par exemple, refuse « de donner à l’élève une foule d’exemples qui ne disent rien à son esprit ; nous avons tâché de lui offrir des idées générales qui, embrassant tous les cas, lui permissent de descendre ensuite sans effort, et de lui-même, à toutes les applications particulières » (Derode, 1828, p. 11). Il s’agit ici du même type de volonté pédagogique que nous avons rencontré plus haut, chez Poisson. Ces auteurs cherchent donc à donner une idée générale que l’élève puisse appliquer : il n’est plus question d’apprendre de nombreux enchaînements sans comprendre leur logique. Ces exemples montrent dès lors une appropriation de la règle par les pédagogues du XIXᵉ siècle : elle est un enchaînement basique de basses qui peut être utilisé pour comprendre le système des accords. Il ne s’agit pas ici de la répéter mais bien de comprendre sa construction.
Les positions digitales, une rationalisation de l’enseignement ?
Afin de pratiquer la règle de l’octave, comme toute formule harmonique, il faut choisir la note supérieure du premier accord. Par exemple, pour un accord de trois sons à l’état fondamental, on peut choisir de placer la doublure de la basse, la tierce ou encore la quinte au soprano. C’est ce que les auteurs appellent les « positions ». La question de la position ne se pose pas seulement dans la règle de l’octave, les auteurs sont amenés à utiliser voire à créer une terminologie pour nommer les positions dès qu’ils présentent une formule harmonique. On peut observer une volonté de nommer systématiquement les positions digitales des accords dans tous les renversements. Nous avons vu plus haut que beaucoup d’auteurs présentent les accords de manière indépendante ; cette nouveauté se retrouve dans la présentation des positions. Antoine Elwart, dans l’exemple suivant, nomme les positions d’un accord de sixte et de sixte et quarte selon la note placée au soprano :
ELWART, A., DAMOUR, A. et E. BURNETT, Études élémentaires de la musique depuis ses premières notions jusqu’à celles de la composition, divisées en trois parties : Connaissances préliminaires, Méthode de chant, Méthode d’harmonie, Paris, Bureau des Études élémentaires de la Musique, 1838, vol. 1, p. 445.Ibid., p. 446.
La volonté de nommer chaque objet musical s’inscrit aussi dans une rationalisation qui va de pair avec ce que nous avons pu observer à propos de l’analyse systématique des difficultés pédagogiques, afin de les vaincre. Certains, comme Elwart, vont même jusqu’à numéroter les positions dans les accords de trois et quatre sons. Il donne dans l’exemple suivant une numérotation pour un accord de neuvième de dominante, ce qui nécessite cinq positions, contrairement à l’accord de trois sons qui n’en compte que trois.
ELWART, A., Petit manuel d’harmonie, d’accompagnement de la basse chiffrée, de réduction de la partition au piano et de transposition musicale, contenant en outre des règles pour parvenir à écrire la basse ou un accompagnement de piano sous toute espèce de mélodie, Paris, Colombier, 1839, p. 40.
Dans ce type d’exemple, les auteurs cherchent à numéroter systématiquement les positions des accords, y compris des renversements. Ces préoccupations témoignent bien d’une volonté d’ordonner l’apprentissage11 en nommant précisément chaque objet harmonique. Cette volonté nécessite, comme on a pu le voir plus haut, de penser les accords en tant qu’objets indépendants et non pris dans un enchaînement contrapuntique, comme c’est le cas pour la règle de l’octave, puisque dès le deuxième accord la position aura changé afin de ne pas produire de quintes et d’octaves parallèles. Pour autant, la question de la position est bien souvent liée à la pratique de la règle de l’octave, les auteurs qui présentent dans leurs ouvrages la règle la présentant, en effet, dans les trois positions, en nommant ces dernières. Mais, dans la règle de l’octave, parler de position signifie surtout parler de la note que le claviériste va choisir de placer au soprano sur le premier accord, et qui devra être la même sur le dernier. Il n’est pas question de pratiquer les différentes positions des accords au sein de la règle, puisque ceux-ci découlent naturellement de la position du premier. On peut observer que la question de la position est bien une préoccupation inhérente à la pratique de la règle, puisque dans l’article « Règle de l’octave », Castil-Blaze évoque cette notion :
Plusieurs auteurs de partimenti ont considéré, comme première position, celle où la quinte de l’accord parfait en commençant l’échelle, se trouve dans la partie aiguë ; comme seconde, celle qui a pour note aiguë l’octave ; et enfin, comme troisième position, celle où la tierce est dans l’aigu. Mais la force de la tonalité, qui exige que la partie aiguë se termine toujours sur l’octave de la première note placée dans la basse, a amené toutes les opinions à considérer maintenant, comme première position, celle qui commence et finit avec l’octave dans la partie aiguë. Comme seconde position, celle qui commence avec la tierce ; et enfin, comme troisième position, celle qui commence avec la quinte. (Castil-Blaze, 1825, p. 208)
L’auteur donne ici les trois possibilités pour pratiquer la règle de l’octave. Il affirme que les auteurs semblent avoir trouvé un consensus autour de la numérotation, la première position est nommée ainsi parce qu’elle permet de terminer avec la tonique au soprano. Cette numérotation est en effet choisie par la plupart des auteurs. Dans l’exemple suivant, on observe que Kalkbrenner présente lui aussi ce choix de numérotation. De plus, on voit bien que c’est la première et la dernière note du soprano qui sont prises en compte, puisque l’accord de tonique au sommet de la gamme n’est pas dans la position du premier ni du dernier accord (pour la première position, cet accord est composé de do, do, mi, et sol au soprano).
KALKBRENNER, F., Traité d’harmonie du pianiste : Principes relationnels de la modulation pour apprendre à préluder et à improviser, exemples d’études, de fugues et de préludes pour le piano, Paris, l’Auteur, 1849, p. 30.
C’est donc bien la position du premier accord qui semble déterminer sa numérotation. Contrairement à ce qu’affirme Castil-Blaze, la numérotation n’est pas la même chez tous les auteurs de traités du début du XIXᵉ siècle. On ne trouve aucun auteur qui numérote comme première position celle de la tierce au soprano. En revanche, on peut observer que la position avec la quinte au soprano est parfois nommée « première position ». C’est le cas chez Joseph Agricole Moulet :
MOULET, J. A., Leçons d’harmonie et d’accompagnement au moyen du Cycle harmonique, tableau qui contient tous les accords dans tous les tons, Paris, Jouve, 1821, p. 10.
La référence, pour la numérotation, ne semble donc plus être l’importance de la tonique, qui faisait dire à Castil-Blaze qu’elle devait être nommée première position, mais plutôt l’ordre des notes lorsque l’accord est à l’état fondamental. En effet, la position do–mi–sol est celle de l’accord en position ramassée. Contrairement à Castil-Blaze, Jean-Georges Kastner note, dans sa Méthode élémentaire d’harmonie, que les auteurs ne sont pas d’accord sur la numérotation. Son exemple n’est pas spécifique à la règle de l’octave mais peut s’appliquer à cette dernière :
KASTNER, J. G., Méthode élémentaire d’harmonie appliquée au piano suivie d’un aperçu de l’accompagnement et de la transposition à l’usage des pianistes, Paris, J. Meissonnier, 1841, p. 45.
Kastner (compositeur d’opéras et théoricien) présente les trois solutions pour numéroter les positions qui peuvent être envisagées avec un accord parfait. En revanche, comme nous le notions plus haut, la troisième version semble théorique, puisque l’appellation de « première position » pour la tierce au soprano ne se retrouve pas dans les ouvrages. En outre, Kastner propose, pour éviter les confusions, de nommer les positions en fonction de la note qui la « caractérise » : au lieu d’être nommées par un numéro, ces dernières porteraient le nom de « position de tierce », « de quinte » ou « d’octave ». Pour autant, cette pratique se retrouve peu dans les ouvrages entre 1820 et 1860 (seul Fétis utilise une terminologie similaire), les auteurs préférant les numérotations chiffrées. On pourrait être tenté de croire que le numéro attribué à la position de la présentation de la règle est déterminé autant par la note supérieure du premier accord que par celle du dernier, comme nous l’avions vu dans la définition de Castil-Blaze. En effet, dans les exemples à quatre voix de la règle de l’octave que nous avons étudiés, ces deux accords sont identiques. Pour autant, un exemple tiré du Nouveau traité théorique et pratique des accords de Louis François Dauprat invite à penser que c’est exclusivement le dernier accord qu’il faut prendre en compte. Dauprat propose une harmonisation à trois voix de la règle : dans ce qu’il nomme « première position », il commence avec la tierce au soprano sur le premier accord (avant de rejoindre la tonique), mais finit bien avec la tonique au soprano.
DAUPRAT, L. F., Nouveau traité théorique et pratique des accords ou préceptes et exemples d’harmonie et d’accompagnement de la basse chiffrée, Paris, Alexis Quinzard, 1856, p. 131.
La question de la position de départ est aussi présente chez Daniel Jelensperger, mais lui n’utilise pas le terme de « position ». Il présente la règle en proposant deux variantes, qui sont en fait de simples changements de position et aucunement d’harmonie.
JELENSPERGER, D., L’Harmonie au commencement du XIXe siècle et méthode pour l’étudier, Paris, Zetter et Cie, 1830, p. 135.
Cela s’explique par le sens que Jelensperger donne au terme de « position ». En effet, comme on peut l’observer dans l’exemple suivant, la « position » concerne la « distribution des notes » au-dessus de la basse. Cela inclut donc l’espacement des notes et non uniquement la note qui se trouve au soprano :
Ibid., p. 22-23.
Jelensperger note, dans l’exemple précédent, les « nuances » que produisent les changements de position. Il laisse cependant le choix au goût du musicien, car une explication serait selon lui trop « fastidieuse ». Il va donc à l’encontre d’une volonté de rationalisation, préférant le jugement de l’oreille. La différence de sens du mot « position » peut s’expliquer par le fait que Jelensperger traite de l’écriture vocale et instrumentale, et non pas seulement du piano comme le font d’autres auteurs. Les différentes « positions » sont évidemment plus nombreuses lorsque l’on écrit pour les voix ou pour les instruments. Cette différente utilisation du terme de « position » montre que, comme pour la numérotation de ces dernières, la terminologie utilisée par les auteurs de traités n’est pas encore fixée dans la première partie du XIXᵉ siècle.
La règle de l’octave apparaît donc bien comme un objet pédagogique privilégié chez les auteurs de traités d’accompagnement entre 1820 et 1860. Ceux-ci l’utilisent pour rationaliser l’enseignement de l’harmonie au clavier, afin de permettre aux élèves d’acquérir une compréhension du système tonal, ce qui leur permet d’énoncer les possibilités harmoniques sur chaque note, mais aussi de prouver que l’harmonie peut être réduite à trois types d’accords. Si la volonté d’analyser chaque élément de l’apprentissage s’oppose de prime abord à l’ensemble cohérent qu’est la règle de l’octave, les auteurs n’hésitent pas à traiter les accords indépendamment avant de les expliquer au sein de la règle, qui apparaît comme un support pédagogique. De plus, la dénomination des positions digitales s’inscrit dans le même élan de rationalisation. Cet élan général est à replacer dans le contexte de la pédagogie musicale au XIXᵉ siècle. En effet, l’institutionnalisation (notamment avec l’exemple du Conservatoire de Paris) et le développement de la virtuosité bouleversent les habitudes pédagogiques et invitent les auteurs à construire un enseignement gradué et ordonné, correspondant à une logique rationaliste. La règle de l’octave est repensée au prisme de cette volonté pédagogique. Cependant, comme nous l’avons évoqué plusieurs fois, la pratique des partimenti12 semble aussi liée à celle de la règle de l’octave. Il nous faut dès lors chercher à comprendre comment les auteurs de partimenti ont influencé les Français dans les pratiques pédagogiques de la règle au XIXe siècle.
La pratique des partimenti et la règle de l’octave : influence et réappropriation
La place des partimenti dans les traités français
Gaetano Stella13 a montré qu’en Italie, les partimenti continuent d’être utilisés dans la pédagogie pendant tout le XIXᵉ siècle. Au début du siècle, Choron avait publié en France ses Principes des écoles d’Italie14 qui ont largement participé à la diffusion des partimenti en France15. On observe qu’entre 1820 et 1860 plusieurs auteurs continuent de faire référence aux partimenti. Dans son dictionnaire, Castil-Blaze associe d’ailleurs dans l’article « Règle de l’octave » cette dernière à l’usage français des partimenti :
Quelques amateurs ayant apporté d’Italie les partimenti de Durante, on commença à sentir, avec ces études, tout le charme qui naît de l’unité de la mélodie et de l’harmonie. Les bons maîtres d’accompagnement, fort rares alors, n’employaient plus pour base de leur enseignement, que la règle d’octave dans les trois positions. […] On ne considéra plus la basse fondamentale que comme ce qu’elle n’a jamais cessé d’être, c’est-à-dire la note la plus grave des accords fondamentaux, marchant à une autre note qui la suit selon les lois naturelles de la mélodie, et la disposition des consonances et des dissonances, d’après la règle des trois mouvemens. (Castil-Blaze, 1825, p. 207-208)
L’auteur fait ici l’éloge de la musique italienne après avoir fortement critiqué la musique française. La pauvreté de cette dernière est pour lui imputable aux théories de Rameau et de la basse fondamentale. Pour lui, si les Français ont pu trouver « l’unité de la mélodie et de l’harmonie », c’est grâce à la pratique des partimenti qui se sont diffusés en France et spécialement grâce à l’exercice de la règle de l’octave harmonisée à l’italienne, que les Français ont pu dégager de la théorie de la basse fondamentale. La règle de l’octave ayant précédé Rameau, la période ramiste est pour Castil-Blaze un moment durant lequel les Français se sont éloignés d’une musique empreinte de « la belle simplicité d’harmonie italienne [qui] l’emporta sur le fatras de tant d’ouvrages de théorie » (Castil-Blaze, 1825, p. 208).
Dans les traités d’accompagnement de la première moitié du XIXᵉ siècle, on peut noter deux types d’utilisation du terme partimenti : certains auteurs font directement référence aux compositeurs italiens et reproduisent ainsi intégralement des partimenti dont ils proposent parfois des réalisations16. Ainsi, Hippolyte Colet, dans son ouvrage Partimenti ou traité spécial de l’accompagnement pratique au piano, explique dans sa préface qu’il a « emprunté souvent à Fénaroli, à Sala, enfin aux meilleurs auteurs classiques quelques-unes des Basses qu[’il] donne, [et qu’il a] composé les autres17 » (Colet, 1846, « Préface »). Victor Dourlen18 utilise lui aussi des partimenti d’auteurs italiens et donne un double chiffrage afin de satisfaire aux exigences pédagogiques françaises : « Les chiffres de dessus sont ceux de Sala, ceux de dessous sont ceux employés dans cet ouvrage et adoptés au Conservatoire » (Dourlen, 1840, p. 46). Cette pratique témoigne bien d’une appropriation de la matière pédagogique que sont les partimenti.
François-Joseph Fétis considère pour sa part que les partimenti font partie de la formation nécessaire de l’accompagnateur : « J’ai présenté dans ce court exposé, tout ce qu’un accompagnateur doit savoir pour devenir habile […]. Le plus convenable pour atteindre ce but, est d’accompagner beaucoup les basses des bons Solfèges, les Partimenti de Durante et de Fénaroli […]. Cinq ou six mois de ce travail, bien fait, suffiront pour faire un Accompagnateur consommé » (Fétis, 1824, p. 26). Fétis donne dans son ouvrage des basses « extraites des Partimenti de Durante et Sala19 ». Les partimenti sont pour lui un passage obligé et permettent d’apprendre rapidement le métier d’accompagnateur. Kastner renvoie lui aussi aux partimenti puisqu’il conseille de pratiquer sur les solfèges et les « partimenti de Durante et de Fenaroli » (Kastner, 1841, p. 51). Lemoine présente quant à lui des « Leçons de basses chiffrées et non chiffrées tirées des Partimenti de D. Carlo Cotimacci et Fedele Fenaroli » (Lemoine, 1835, p. 185). Louis François Dauprat20 écrit un « Supplément des partimenti de Fenaroli » qui est utile pour mettre en pratique les connaissances apprises à l’aide de son traité, et présente les partimenti comme une finalité. En revanche, Dauprat ne donne pas les partimenti, mais seulement des indications sur certaines basses, ainsi que des conseils de réalisation, ce qui invite à penser qu’il considérait que ses lecteurs possédaient ou pouvaient obtenir les partimenti en question. Son traité ne s’adresse pas seulement aux pianistes, l’auteur invitant tous les instrumentistes à l’utiliser ; l’harmonie apprise au clavier apparaît alors comme une nécessité pour comprendre la musique. Dauprat prescrit en effet dans son traité l’apprentissage de l’harmonie au clavier pour tous les instrumentistes et note qu’« il n’y a pas assez de Professeurs de Solfège, d’Étude du Clavier, d’Harmonie et de Composition au Conservatoire de Musique, pour que les nombreux Instrumentistes et Chanteurs qu’on y forme, puissent indistinctement prendre part à ces différentes branches des études musicales, lesquelles pourtant devraient être communes à tous » (Dauprat, 1856, p. II). Enfin, François-Louis Perne21, dans son Cours élémentaire d’harmonie et d’accompagnement, utilise lui aussi des partimenti de Fenaroli.
Dans les ouvrages français, on observe une grande prédominance des partimenti de Fenaroli, ce qui peut s’expliquer par la proximité temporelle, puisque ce dernier meurt en 1818 : il s’agit donc de musique contemporaine pour les auteurs de traités. Pour autant, les auteurs français ne citent pas seulement la dernière génération. Giorgio Sanguinetti22, dans son ouvrage sur le partimento, établit des généalogies et classe les auteurs de partimenti en périodes. Les auteurs italiens cités par les Français dans notre corpus appartiennent bien à plusieurs générations, puisque, d’après la classification de Sanguinetti, la génération du « golden age » est représentée par Durante (1684-1755) et la « middle generation » par Nicola Sala (1713-1801), alors que Fenaroli (1730-1818) appartient à la « triumvirate era » (composée par Fenaroli, Paisiello et Tritto, placés tous trois à la tête du Collège royal de Musique de Saint-Sébastien). Les auteurs français ne focalisent donc pas leur choix sur une période, et utilisent autant les partimenti des auteurs plus anciens que de ceux qui leur sont pratiquement contemporains.
Cependant, certains auteurs français emploient le terme partimenti sans aucune référence aux auteurs italiens. Ainsi, Colet, dans un autre ouvrage, l’emploie comme un synonyme de « basse chiffrée » : « La manière d’indiquer les accords par des chiffres s’appelle en italien partimento (basse chiffrée). Cette méthode est aussi ancienne qu’imparfaite ; et ce n’est même que par elle que plusieurs points sont devenus difficiles dans l’étude de l’harmonie » (Colet, 1837, p. 36). Il s’agit donc pour Colet de réformer la manière de chiffrer : il en propose ici une nouvelle, alors que neuf ans plus tard, dans Partimenti, il donne les chiffrages « usuels ». Chez Dourlen, qui utilise dans son ouvrage des partimenti d’auteurs italiens, le terme est aussi utilisé comme simple synonyme de « basse chiffrée » : « Différents partimenti ou basses chiffrées » (Dourlen, 1840, p. 44). Chez Garaudé, le terme est aussi utilisé pour ses propres basses chiffrées qu’il compare à celles des Italiens23. L’usage du terme n’est donc pas réservé aux partimenti italiens, et il semble que les auteurs français en aient fait un synonyme de « basse chiffrée », sans faire nécessairement référence aux auteurs italiens.
L’utilisation du terme partimenti témoigne de l’utilisation par les auteurs français des basses des auteurs italiens sur plusieurs générations, mais aussi d’une appropriation de la matière pédagogique empruntée, puisque les auteurs de traités d’accompagnement de notre corpus donnent des conseils de réalisation, changent les chiffrages, ou utilisent le terme partimenti pour leurs propres basses. La pratique des partimenti, en tant qu’exercice scolaire, semble bien un passage obligé pour les claviéristes d’une part, mais aussi, plus généralement, pour tous les musiciens. Cette utilisation d’une matière pédagogique italienne chez les Français n’est pas un cas isolé : dès le XVIIIᵉ siècle, les solfèges italiens sont utilisés en France ; les Italiens sont, pour les Français, garants d’une tradition pédagogique de l’écriture et notamment du contrepoint, et Cherubini, compositeur italien, est justement nommé directeur du Conservatoire de Paris en 1822.
Le moment de l’apprentissage de la règle de l’octave
Les pédagogues italiens accordaient une importance particulière à la règle de l’octave, qui était enseignée très rapidement : « in the Neapolitan tradition the RO was taught immediately after the cadenze » (Sanguinetti, 2012, p. 114). Les Français ne souscrivent pas à cette tradition, puisque leurs traités exposent en général chaque accord avant de présenter la règle de l’octave, qui apparaît alors comme une mise en application de ce qui a été appris, comme nous avons pu l’observer à travers la façon dont les auteurs présentent les accords. Cette différence est d’ailleurs notée par Garaudé :
Quoique j’aie fait mon possible pour donner, en général, à ces partimenti une forme agréable, on appréciera, sans doute, l’extrême difficulté qui entravait mon désir à cet égard ; puisqu’au lieu d’avoir, de suite, à ma disposition, toute espèce d’accords (comme dans les partimenti de Fenaroli, Sala, etc.), le plan de mon ouvrage m’astreignait à composer la plupart des miens seulement avec un, deux ou plusieurs accords. D’ailleurs, comme toute autre science abstraite, l’étude de l’harmonie, surtout dans les commencemens, ne peut être fort récréante, mais on y trouve ensuite des développemens et des résultats d’un si grand intérêt, qu’on est loin de regretter les soins et la persévérance que les premiers travaux ont dû exiger. (Garaudé, 1835, p. 3)
Garaudé présente donc dans son traité chaque accord, puis les met en application avec des basses chiffrées qui s’astreignent à n’utiliser que les accords connus. Il est ainsi conscient que ses partimenti sont moins plaisants que ceux des Italiens. Les siens constituent bien une abstraction pédagogique, puisqu’ils ont perdu leur lien avec la pratique concrète de l’accompagnement, et n’ont de valeur qu’à titre d’exercice. On retrouve ici l’idée évoquée plus haut à propos de l’usage du terme partimenti : Garaudé l’utilise pour ses propres basses chiffrées, sans que ces dernières aient été composées par les maîtres italiens. De plus, certains auteurs comme Colet présentent des partimenti qui permettent justement de mettre en application la règle de l’octave. En effet, ses « Exercices sur la règle d’octave24 » sont en fait des basses chiffrées pour apprendre à utiliser la règle.
Nous sommes donc face à deux conceptions complètement opposées dans la manière de penser l’apprentissage : certains auteurs comme Clouzet préfèrent que les élèves apprennent sans comprendre les enchaînements comme la règle de l’octave, la compréhension venant bien après. Ainsi, Clouzet affirme en couverture de son ouvrage : « On ne doit enseigner les règles aux élèves que lorsqu’ils ont acquis la connaissance des faits, car les règles ne sont que le résumé des faits » (Clouzet, 1854, Couverture), ou encore : « On doit apprendre l’Harmonie comme on apprend sa langue : la pratique avant la théorie » (ibid., p. 3). À l’inverse, d’autres auteurs critiquent de façon virulente la pédagogie par la répétition sans compréhension des lois générales :
Ainsi, lorsque la nature nous a accordé du génie, lorsqu’on est bien conduit, lorsqu’on travaille sérieusement et assidument, ce n’est qu’après huit années que l’on commence à se rendre compte de ce qu’on l’on fait ! […] Prenez-y garde ; celui qui a marché huit années consécutives dans les ténèbres est bien près d’avoir perdu la faculté d’y voir en plein jour […]. (Chevé, 1856, vol. 1, p. 38)
que le vénérable Chérubini […] étudiait encore le contre-point à 70 ans ; […] Jusqu’à quand travailleront donc ceux qui n’ont pas le génie d’Auber et de Cherubini ? Ces aveux sont désespérants. (Chevé, 1856, vol. 1, p. 41)
En effet, Cherubini est un défenseur de la répétition de formules, comme la règle de l’octave, qu’il défend ainsi : « Quoique, à la première inspection, il puisse paraître assez étrange que des espèces de phrases toutes faites soient apprises, en quelque sorte par cœur ; nous ferons observer que ces procédés, pour ainsi dire mécaniques, sont journellement d’un utile secours » (Cherubini, 1847, p. 1). Cette prescription fait appel à une conception commune avec l’enseignement instrumental à la même époque : le mécanisme ou la répétition quotidienne des formules digitales. On voit donc bien que les exercices comme la règle de l’octave sont pensés comme le sont les exercices de mécanisme des violonistes ou des pianistes : il s’agit d’apprendre par la répétition sans chercher nécessairement à comprendre ce que l’on fait. Dauprat prescrit par exemple le fait « de dire et redire ces exercices en accélérant davantage leur mouvement à chaque répétition. Ils doivent même devenir familiers au point de se graver dans la mémoire » (Dauprat, 1856, p. 20) : cette phrase pourrait se trouver dans une méthode instrumentale de la même époque26. On voit donc qu’un ensemble d’auteurs pense l’apprentissage de l’accompagnement exactement de la même façon que l’apprentissage des instruments : par la répétition de formules.
La règle de l’octave pour préparer à l’écriture vocale
Clotilde Verwaerde note qu’« [i]l est toutefois nécessaire de délimiter l’emploi des partimenti par les harmonistes français et leur place dans la pratique : ces basses chiffrées ne constituent qu’un exercice harmonique, loin de toute subordination à une partie soliste » (Verwaerde, 2015, p. 344). En effet, on peut voir qu’un ouvrage comme les Partimenti de Colet présente bien leur réalisation au piano comme une préparation à l’écriture instrumentale et vocale :
Dans les écoles d’Italie, on ne réalisait ces basses que sur le Piano, la main gauche jouait la basse, et la main droite plaquait les accords ; ces exercices étaient donc préparés pour l’étude de l’accompagnement : aujourd’hui, on écrit sur les basses trois parties vocales, et plus rarement deux ou une. (Colet, 1846, p. 92)
Colet est donc conscient que l’usage des partimenti a changé et que la pratique italienne ne coïncide plus avec ce qu’en ont fait les Français. Dans sa préface, il explique que la pratique au piano des partimenti permet de mieux connaître les accords, mais que la finalité est non seulement l’écriture vocale, mais aussi orchestrale : « Les exercices au piano rendent l’élève plus familier avec l’emploi des accords et avec toutes les formules harmoniques ; la réalisation de ses basses avec des parties vocales lui apprend à écrire non seulement pour les voix, mais aussi pour l’orchestre » (Colet, 1846, Préface). De plus, on constate bien le rapport à l’écriture vocale et instrumentale à la fin du traité de Colet. Bien qu’il soit nommé Partimenti ou traité spécial de l’accompagnement pratique au piano, l’auteur place, à la fin de son ouvrage, de nombreuses copies d’élèves du concours du Conservatoire de Paris ayant obtenu des premiers prix. Ces copies se présentent sous la forme de réalisations de quatuors vocaux ou à cordes. Cela est d’autant plus surprenant que Colet ne donne aucun exercice d’harmonie écrite dans son traité. Pour lui, les partimenti réalisés au piano sont donc une préparation à l’harmonie écrite. Colet était par ailleurs professeur de contrepoint et d’harmonie écrite au Conservatoire de Paris, ce qui explique la visée pédagogique qu’il donne aux partimenti.
Il semble donc que la pratique de l’accompagnement soit une première étape avant l’apprentissage de l’harmonie écrite, elle-même étant une étape du chemin menant à la composition. Johann Georg Albrechtsberger affirme ainsi que « l’étude de la basse chiffrée est le premier degré de celle de la composition à plusieurs parties » (Albrechtsberger, 1830, p. 1). Elwart évoque aussi l’idée que l’accompagnement et l’apprentissage du piano préparent à l’harmonie et par la suite à la composition : « il sera à même de joindre l’accompagnement, et de se donner une idée fixe des bases de l’harmonie, premier pas vers la science de la composition qui sera l’objet de notre troisième partie » (Elwart, Damour et Burnett, 1838, p. 160).
Dès lors, il semble bien que les exercices d’accompagnement que sont les partimenti ou les basses chiffrées pratiqués au piano, soient bien un exercice purement scolaire qui trouve sa place dans la pédagogie de la musique au XIXᵉ siècle. Mais, pour bien comprendre cet état de fait qui a été relevé dans les ouvrages théoriques, il faut comprendre le rôle du Conservatoire de Paris au sein de cet apprentissage.
Les partimenti sans chiffres et la pratique de la basse non chiffrée dans les concours du Conservatoire de Paris
Le lien entre les exercices harmoniques du passé et l’enseignement au Conservatoire de Paris est explicite chez certains auteurs27 : ainsi, Chevé, qui dans ses ouvrages s’oppose à la manière dont on enseigne au Conservatoire, affirme :
notre but n’est point de faire un traité spécial de ces diverses formes d’harmonies […]. Dans notre conviction, ces formes surannées, et presque entièrement abandonnées par les praticiens partout ailleurs que dans les classes des Conservatoires, n’ont pas peu contribué à retenir l’enseignement de l’harmonie dans l’état déplorable où on le voit partout (Chevé, 1856, vol. 2, p. 131).
Chevé relève donc bien que l’enseignement au Conservatoire s’inscrit dans la continuation des pratiques du passé. Cette continuation est pour lui sans rapport avec la musique de son époque. Il critique donc de manière générale la façon dont on apprend l’harmonie, qui s’est éloignée des pratiques musicales.
L’apprentissage de la règle de l’octave permet de réaliser les partimenti sans chiffres, justement un des exercices du passé qui continue à être pratiqué au Conservatoire. En effet, la règle de l’octave permet de choisir l’accord à placer sur une note de basse en fonction de sa position dans la gamme. Ainsi, Victor Dourlen28 donne dans son traité des partimenti sans chiffre : en guise de correction, il donne seulement les chiffres à la fin de l’ouvrage. Cette pratique nous montre que la difficulté pédagogique est bien de savoir chiffrer la basse pour pouvoir l’accompagner. Colet donne lui aussi dans son traité des « Partimenti sans chiffres29 » dont il donne une réalisation. Dans la pensée de ces auteurs, c’est donc bien grâce à la connaissance des partimenti, et parce que les élèves ont au préalable appris à accompagner la règle de l’octave dans tous les tons, qu’ils peuvent réaliser les basses, qui plus est directement au clavier, ce qui demande certains automatismes acquis par la répétition de la formule.
Les auteurs qui utilisent des partimenti dans leurs ouvrages ont tous un lien avec le Conservatoire de Paris30 : Colet, Garaudé, Kastner et Lemoine ont tous été élèves de Reicha. Dourlen a été l’élève de Catel et Fétis celui de Rey. De plus, certains des auteurs qui utilisent des partimenti dans leurs traités (Colet, Dourlen, Garaudé, Lemoine, Dauprat et Perne) ont été professeurs au Conservatoire, seul Kastner n’y ayant apparemment pas enseigné. Il semble donc bien que l’usage des partimenti soit lié à l’institution et à ses concours. On peut penser que cette proximité entre la pratique des partimenti et le Conservatoire s’explique par l’organisation même des études dans cet établissement, les études d’harmonie et d’accompagnement étant constamment liées. En effet, les classes d’harmonie et d’accompagnement furent réunies en 1823 avant d’être de nouveau séparées en 1839 :
En 1823, à la demande de Cherubini, directeur de l’École, on fondit ces deux branches d’études en une seule, afin « de former des élèves à la fois bons harmonistes et bons accompagnateurs ». C’était limiter l’étude de l’harmonie aux seuls élèves qui cultivaient le piano. […] Cet état de choses subsista jusqu’en novembre 1839 où, sous la direction même de Cherubini, l’on revint à l’ancienne distinction comportant, d’une part, l’enseignement de l’harmonie écrite et, d’autre part, celui de l’harmonie appliquée au piano : il n’était plus indispensable d’être pianiste pour entreprendre l’étude de la science des accords. (Basses et chants donnés aux examens et concours des classes d’harmonie et d’accompagnement (années 1827-1900), recueillis par Constant Pierre, 1900, p. v)
Il est intéressant de noter que si les élèves des classes d’harmonie n’ont plus à réaliser d’exercices au piano, ceux d’accompagnement continuent à pratiquer l’harmonie écrite :
Dès le principe, le programme des classes d’harmonie et d’accompagnement pratique comporta l’étude de l’harmonie écrite comme pour les classes d’harmonie seule, et malgré le rétablissement de ces dernières, en 1839, on n’abandonna pas lesdites épreuves écrites. (ibid., p. vi)
Les exercices du concours de la classe d’harmonie « comprennent la réalisation à quatre parties vocales – très exceptionnellement il y en eut pour quatuor instrumental – d’une basse non chiffrée et d’un chant » (ibid., p. 5). Alors que ceux du concours d’harmonie et d’accompagnement pratique comprennent à l’écrit une basse non chiffrée et un chant, les élèves devant en outre réaliser au clavier un autre chant et une basse cette fois chiffrée. On voit bien que la réalisation d’une basse non chiffrée à l’écrit est un exercice très important, puisque tous les élèves, qu’ils soient en harmonie ou en accompagnement, doivent s’y soumettre. On comprend dès lors que les auteurs que nous avons évoqués plus tôt accordent une place importante à l’apprentissage de la règle de l’octave, puisqu’elle permet de trouver l’harmonie sur une basse justement non chiffrée. Colet place ainsi la finalité de son enseignement dans les réalisations écrites, puisque les élèves accompagnateurs doivent s’y soumettre. De plus, on note que les basses à réaliser au piano sont les seules à être chiffrées : il semble donc moins important de savoir placer un accord sur une note de basse directement au clavier, alors que cette compétence était primordiale pour les claviéristes du XVIIIe siècle. Dès lors, dans la première partie du XIXᵉ siècle (comme par exemple dans les ouvrages de Colet), l’accompagnement au piano tel qu’il est enseigné au Conservatoire de Paris n’est pas pensé comme une finalité, mais bien comme un moyen. L’apprentissage de la règle de l’octave au clavier permet, comme le dit Colet, de se familiariser avec les accords et d’acquérir des automatismes qui seront particulièrement utiles pour la pratique de l’harmonie écrite. Si la règle a donc perdu son utilité première qui était, au XVIIIᵉ siècle, de réaliser les basses non chiffrées, elle devient au XIXᵉ siècle un exercice privilégié par le Conservatoire de Paris pour les exercices des classes d’harmonie et d’accompagnement. Il semble donc bien que l’on puisse parler, dans ce contexte, de conservation par l’école d’une pratique ayant disparu par ailleurs.
Réflexions et changements : la règle de l’octave par les auteurs du XIXe siècle
Nous avons vu jusqu’ici que la règle de l’octave est généralement pensée par les auteurs comme un exercice du passé, qui se perpétue au Conservatoire de Paris. L’opposition entre les auteurs souhaitant suivre les pratiques pédagogiques des anciens, et ceux souhaitant les renouveler, est explicitée en avant-propos de l’ouvrage de Victor Derode :
Il n’y a, en effet, que deux partis à prendre : il faut suivre fidèlement les traces des anciens, et se déterminer à n’être qu’un écho insignifiant, ou bien frayer une route nouvelle, et voir s’élever contre soi toute la résistance que fait naître une longue habitude, et se résigner à être taxé de présomption toutes les fois qu’on se sera trompé. (Derode, 1828, p. viii)
Pourtant, on peut observer que, plutôt que d’abandonner ou de continuer à utiliser la règle de l’octave telle qu’elle se pratiquait au XVIIIᵉ siècle, les auteurs du XIXᵉ siècle vont chercher une adéquation entre celle-ci et les nécessités pédagogiques contemporaines. On assiste ainsi à une transformation de l’exercice.
Adaptation de la règle de l’octave aux pratiques d’accompagnement du XIXe siècle
Clothilde Verwaerde31 a montré que les figurations d’accords dans l’accompagnement deviennent une préoccupation pour les auteurs de traités à partir des années 1770, notamment dans les ouvrages de Bemetzrieder, ainsi que dans une méthode anonyme de harpe32 dans laquelle l’auteur propose de nombreuses figurations d’accord. On peut penser que, plus tôt dans le XVIIIᵉ siècle, les figurations étaient proposées par le maître de clavecin pendant la leçon et ne nécessitaient donc pas une mise à l’écrit. Au cours du XIXᵉ siècle, les figurations sont souvent explicitées dans les traités, et sont généralement présentées une fois que les enchaînements harmoniques sont connus sous la forme d’accords plaqués. Un chapitre est souvent consacré à cette pratique, chapitre dans lequel sont présentées les différentes possibilités pour réaliser un enchaînement harmonique. Entre 1820 et 1860, les auteurs qui proposent de telles figurations sont : Elwart, Kastner, Le Carpentier, Gérard, Poisson, Kalkbrenner, Viallon, Billard, Concone, Jelensperger, Panseron, Dauprat, Savard, Barbereau et Moncouteau. On observe cependant que tous les auteurs ne partagent pas la même terminologie. Cette absence de consensus peut s’expliquer par le fait que ces figurations sont, comme nous l’observions plus haut, nouvellement mises à l’écrit. Les auteurs cherchent donc des termes correspondant aux exemples musicaux qu’ils proposent. On peut penser que certains auteurs inventent des dénominations alors que d’autres choisissent simplement la mise à l’écrit d’appellations héritées des maîtres de la basse continue.
Rythme : Elwart33, Le Carpentier34 et Poisson35. Manières d’arpéger : Elwart36 ; « Arpège » chezDauprat37 et Panseron38. Accords brisés : Kastner39 (distinction avec les « accords plaqués »), Concone40 et Jelensperger41. Brisure ou arpège : Viallon42. Harmonie figurée : Kastner43. Variante : Kalkbrenner44. Formules de préludes : Billard45. Dessin : Moncouteau46.
L’utilisation de figurations rythmiques sur une formule harmonique va être appliquée à la règle de l’octave. On peut penser que le développement de la pratique amateure a poussé les auteurs à écrire les arpèges sur la règle de l’octave. En effet, les maîtres du XVIIIᵉ siècle avaient certainement l’habitude de faire jouer la règle à l’aide d’arpèges, mais le fait que les amateurs soient amenés à travailler seuls (comme le promettent d’ailleurs souvent les titres des traités47) nécessite une mise à l’écrit de cette pratique. On peut dès lors penser que l’on assiste à une forme de standardisation, qui permet aux amateurs d’obtenir un résultat musical au détriment des variantes que pouvait proposer le maître de musique. Dans le même temps, ces figurations apparaissent aussi comme un moyen pour les auteurs d’illustrer de manière différente la règle, qui n’était présentée qu’en accords plaqués dans les traités du XVIIIe siècle.
PANSERON, A., Traité de l’harmonie pratique et des modulations en 3 parties, Paris, Brandus, 1855, p. 206.
Auguste Panseron propose ici des arpèges sur la règle de l’octave : il s’inscrit donc dans le renouvellement d’un matériau pédagogique ancien. De plus, le but n’est plus de pouvoir déduire les accords sur une basse non chiffrée, mais de construire un prélude avec un canevas harmonique préétabli. On retrouve d’ailleurs ici l’injonction de pratiquer la règle dans tous les tons. Ce canevas harmonique est d’autant plus utile pour les amateurs, qui ne sont pas forcément capables de construire une structure harmonique pour un prélude.
GÉRARD, H. P., Traité méthodique d’harmonie, op. cit., p. 70.
Henri Philippe Gérard présente lui aussi des arpèges sur la règle de l’octave. La place donnée à la règle est d’ailleurs plus importante chez cet auteur, puisque la plupart des figurations d’accords qu’il propose sont réalisées sur la règle de l’octave. Notons que les figurations semblent autoriser une certaine liberté dans la position, contrairement aux enchaînements plus « didactiques », puisque l’auteur présente ici un changement de position entre le premier accord et le dernier (voir plus haut sur la question des positions). Il semble alors que l’un des buts privilégiés des arpèges sur la règle de l’octave soit de préluder. Kalkbrenner souhaite justement permettre d’apprendre à préluder48, car cette capacité ne fait plus partie des savoir-faire de la plupart des pianistes, alors qu’un siècle plus tôt, l’improvisation était pratiquée par les claviéristes. Ainsi, Kalkbrenner décrit la marche à suivre qu’il propose comme « une nouvelle manière d’appliquer l’harmonie à des progressions ou suites d’accords, pour apprendre à préluder et à improviser » (Kalkbrenner, 1849, p. 1). La règle de l’octave est justement une « suite d’accords » qui peut permettre d’accéder à ce but. La règle s’inscrit donc dans la nouvelle nécessité d’offrir un canevas harmonique préétabli pour des pianistes qui n’ont plus l’habitude d’improviser. De nombreux titres d’ouvrages évoquent justement la facilité afin de toucher un public amateur, avec l’utilisation de termes tels que : « musique légère49 », « facile50 », « musique simplifiée51 », etc.
La règle de l’octave et la prédominance du chant
La pratique de la basse continue était fondée au XVIIIᵉ siècle sur l’accompagnement de la basse : ceci explique notamment l’importance donnée à la règle de l’octave dans les traités qui prennent pour objectif la réalisation d’une basse, comme nous l’avons vu plus tôt. Au cours du XIXᵉ siècle, certains musiciens commencent à se préoccuper de l’accompagnement du chant. Cette préoccupation apparaît bien comme nouvelle et est relevée par les auteurs. Ainsi le comité des études du Conservatoire de Paris note à propos d’un ouvrage de François Bazin qu’il « a eu le mérite de traiter [d]u chant donné mélodique, un point de l’enseignement longtemps négligé dans nos écoles, l’art de trouver la basse de l’harmonie d’une mélodie donnée » (Bazin, 1857, p. v). Henry Cohen va plus loin en affirmant que « [l]a mélodie règne donc aujourd’hui en souveraine, et le rôle de l’harmonie se borne à lui servir de marche-pied pour monter sur son trône » (Cohen, 1854, « Préface »). L’ancienne suprématie de la basse est donc remise en question au profit de la mélodie. Il est intéressant de noter que, dans la première partie du XIXᵉ siècle, les traités52 témoignent d’un intérêt pour la basse comme pour la mélodie, bien que la seconde semble de plus en plus intéresser les auteurs. Dans ce nouveau contexte de développement des pratiques amateurs et d’un intérêt accru pour la mélodie, la règle de l’octave peut servir de base à la construction d’un chant, par exemple dans le cadre d’une improvisation, voire d’une recherche écrite d’invention mélodique : ceci amène à penser la règle de l’octave comme une suite d’accords utilisés pour la construction de mélodies et leur accompagnement.
Jacques-Marin Dauvilliers, qui, d’après Fétis, a composé seulement des romances et des pots-pourris (deux genres dans lesquels la mélodie prédomine), affirme justement en 1834 que « la musique par excellence sera toujours celle qui sera basée sur la mélodie, avec des accompagnements qui laisseront entendre le chant, d’accord avec les paroles pour lesquelles il doit être fait, ainsi que la partie principale de tout morceau de musique » (Dauvilliers, 1834, p. 3). S’il place donc la mélodie comme prédominante, on pourrait s’attendre à ce qu’il n’utilise pas la règle de l’octave, qui est construite sur la basse. Cependant, il continue à l’utiliser mais la présente comme un simple canevas harmonique sur lequel on construit un chant. Ainsi, Dauvilliers propose dans son traité deux chants, l’un en majeur et l’autre en mineur : la basse suit une gamme diatonique qui progresse en respectant les accords de la règle de l’octave. Dauvilliers a donc construit son chant en fonction de l’enchaînement harmonique proposé par la règle :
DAUVILLIERS, J.-M., Traité de composition élémentaire des accords, Paris, Janet et Cotelle, 1834, p. 123.
Cet exemple du chant en majeur témoigne d’une réactualisation de la règle de l’octave. Cette dernière est toujours pensée comme un enchaînement harmonique qui peut servir de base à un morceau mais, comme dans le cas des arpèges, cette nouvelle façon de la présenter semble répondre aux besoins des pianistes accompagnateurs du XIXᵉ siècle, qui peuvent être amenés à accompagner à vue un chant, ou encore à construire une partie mélodique sur un canevas harmonique déterminé, ce que permet justement la règle de l’octave. Malgré l’utilisation de cette règle par les nombreux auteurs que nous avons cités jusqu’ici, celle-ci est dans le même temps critiquée pour sa construction harmonique. Certains auteurs proposent alors des corrections dans le choix des accords.
Corrections harmoniques de la règle de l’octave
Christensen note qu’il n’y a pas de consensus tout au long du XVIIIᵉ siècle sur la façon d’accompagner la règle, excepté sur la première et la cinquième note de la gamme53. Au XIXᵉ siècle, les auteurs ne sont toujours pas unanimes sur le choix des accords, et le consensus que relève Christensen ne semble plus d’actualité. Le choix des accords composant la règle suscite dès lors des débats qui sont inhérents à la manière dont les auteurs de ce siècle pensent la tonalité et les enchaînements harmoniques.
COLET, H., La Panharmonie musicale ou Cours complet de composition théorique et pratique, 1re édition, Paris, Pacini, 1837, p. 62.
Colet fait ici une critique très virulente de la règle de l’octave. Il présente l’harmonisation de la règle comme dogmatique et l’œuvre d’un seul homme : « Delaire » (cette conception s’oppose à celle de Castil-Blaze54). Colet critique le fait qu’elle impose une seule harmonie par degré, alors que certains degrés peuvent en supporter plusieurs. Cette critique est compréhensible à une époque où les compositeurs sont amenés à utiliser « l’harmonie dans ses plus grands développements55 », bien loin des seules harmonies imposées par la règle. Il concède que l’harmonisation de la règle est « harmonieuse », mais elle lui semble imposer une limite au génie de l’harmonisateur. Il critique plus généralement les règles dans l’harmonie qui briment l’inventivité. Plus tôt dans son ouvrage, il relevait l’opposition entre la façon d’apprendre l’harmonie et la musique moderne : « En effet, à quoi servent les études qu’on fait suivre dans l’ancienne école, si on ne sait en faire l’application au genre moderne, et qu’on apprenne seulement de la musique comme on la pratiquait au XVIᵉ siècle, sans savoir de quelle ressource elle peut être pour celle du XIXᵉ » (Colet, 1837, p. 37). Dans le paragraphe que Colet consacre à la règle de l’octave, une autre critique est formulée, cette fois d’ordre pédagogique : le fait que la règle de l’octave utilise des accords renversés et modulants, alors que l’élève est encore débutant. Il souhaite un apprentissage avec « méthode », c’est-à-dire qui procède en allant du plus simple au plus complexe. Or, la règle de l’octave utilise des accords à quatre sons renversés. On retrouve ici la volonté de rationaliser l’enseignement de l’harmonie, déjà rencontrée avec la question des positions digitales, en présentant systématiquement les éléments du plus simple au plus complexe et en les segmentant par difficulté.
De plus, Colet critique le fait que la règle de l’octave utilise des fa # en descendant. Pour lui, cela risque de troubler l’élève qui croit « qu’il accompagne une seule et même gamme ». En d’autres termes, l’élève pense être intégralement en do majeur et est pourtant amené à utiliser un dièse. Le +6 présent sur le la en descendant est donc pensé comme une modulation pour Colet. L’emploi d’une modulation semble éloigner de l’apprentissage avec méthode qu’il préconise. C’est pour ces raisons que l’auteur propose de remplacer l’harmonisation classique de la gamme par une « marche de sixte » qui permet de rester intégralement en do majeur et de n’utiliser que des accords de trois sons.
Il y a bien ici une façon radicalement différente d’envisager l’apprentissage de l’harmonie par rapport à la tradition italienne, qui introduisait la règle de l’octave très rapidement dans le processus didactique. Colet souhaite en effet un enseignement dans lequel chaque difficulté est isolée et qui procède par complexification graduelle, comme c’était le cas chez des auteurs comme Clouzet. Mais surtout, il va plus loin en souhaitant une simplification harmonique par la suppression de l’emprunt en sol majeur. Cette simplification éloigne encore plus la règle de l’octave des pratiques d’accompagnement contemporaines des traités étudiés. Sa construction harmonique est adaptée aux besoins de la pédagogie. Dans cette logique, la règle de l’octave ne pourrait être présentée que comme une synthèse, une fois que tous les accords et le principe de la modulation sont connus et maîtrisés par l’élève.
Fétis évoque lui aussi la présence de l’emprunt au cinquième degré en descendant. Dans son Traité complet de la théorie et de la pratique de l’harmonie, il propose une gamme diatonique harmonisée par des accords « naturels ». Cela l’amène à supprimer la présence du +6 sur le sixième degré en descendant, ainsi que l’accord de sixte et quarte souvent placé sur le quatrième degré en montant, qu’il remplace par un simple accord de sixte :
FÉTIS, F.-J., Traité complet de la théorie et de la pratique de l’harmonie contenant la doctrine de la science de cet art, 6e édition, Paris, G. Brandus, Dufour & Cie, 1858, p. 85.
Fétis explique à la suite de cet exemple les différences qui existent dans la règle de l’octave :
Les habitudes de modulations que les accords dissonants naturels ont introduites dans la musique, en constituant la tonalité moderne, ont donné naissance à une formule de gamme harmonique généralement adoptée, dans laquelle l’unité tonale n’est pas conservée en descendant ; car on y place la sixte sensible sur le sixième degré, considérant momentanément la dominante comme une tonique nouvelle, et rentrant ensuite dans le ton de la gamme par le quatrième degré, accompagné de l’accord de triton. Cette formule a été appelée par les anciens harmonistes français règle de l’octave ; les Italiens lui donnent le nom de scala armonica, ou simplement scala. (Fétis, 1858, p. 85-86)
Pour Fétis, le +6 sur le sixième degré en descendant est donc bien ce qui supprime « l’unité tonale » : on retrouve l’idée d’unité qu’évoquait Colet. Cette unité paraît être une préoccupation importante pour les auteurs de traités dans la période étudiée. En revanche, le point de vue est ici théorique alors qu’il était pédagogique chez Colet. Il ne s’agit pas chez Fétis de simplifier l’apprentissage, mais bien de construire une théorie cohérente de l’harmonie. La question des « accords dissonants naturels » est d’ailleurs au cœur des traités d’accompagnement du début du XIXᵉ siècle, puisque les auteurs choisissent très souvent ce type de classement pour les présenter. Ils commencent en effet par présenter les accords naturels, avant de présenter les accords dissonants. Cette distinction est héritée de Catel qui, dans son Traité d’harmonie, classe les accords selon qu’ils soient « naturels » ou « composés56 ». Les traités d’accompagnement suivent en général l’ordre de présentation choisi dans le Traité de Catel. Cet ouvrage, adopté au Conservatoire de Paris, va être utilisé tout au long du XIXᵉ siècle57, comme en témoignent ses nombreuses rééditions, qui se poursuivent jusqu’en 193258. Fétis donne aussi un exemple en mineur, puisque la configuration en descendant est différente à cause de l’utilisation du mineur naturel :
Dans le mode mineur, le sixième degré étant un demi-ton plus bas que dans le mode majeur, on ne peut l’accompagner avec la sixte sensible : l’unité tonale n’admet sur ce degré que l’accord de sixte. (Fétis, 1858, p. 86)
Ibid., p. 86.
De plus, Fétis choisit d’accompagner le fa par un simple accord de sixte alors que les auteurs comme Campion utilisent un accord 4/3 avec un si en plus. L’auteur semble refuser cette dissonance, de même que le principe d’un emprunt au cinquième degré. Fétis juge que « cette formule harmonique est incontestablement la meilleure, la plus conforme aux lois de la tonalité ; toutefois, ce n’est pas celle dont l’usage est le plus général » (Fétis, 1858, p. 87). Il est donc conscient que cette version n’est pas la plus usitée (il place d’ailleurs à la suite de cet exemple la version classique de la règle), mais c’est l’unité tonale et la recherche d’une harmonie qu’il juge naturelle qui guident son choix d’accords.
Fétis n’est pas le seul à proposer une harmonisation de la gamme qui ne module pas : Victor Dourlen en propose une autre version. Son harmonisation ne fait entendre que des accords à l’état fondamental, ce qui l’oblige d’ailleurs à utiliser des changements de position. Pour autant, il ne se satisfait pas de cette harmonisation, et on peut donc se demander pourquoi il choisit de la placer dans son ouvrage, si ce n’est pour la condamner, dans la mesure où il s’agissait peut-être d’une harmonisation qui se pratiquait. Néanmoins cette version n’est présente chez aucun autre auteur. Dourlen juge cette harmonisation « dure », car elle fait entendre une suite d’accords diatoniques. Cela lui permet en revanche d’exposer un principe théorique, à savoir que l’enchaînement de deux accords diatoniques est possible seulement si l’un est majeur et l’autre mineur, ou bien si le second module. Il s’agirait ici d’un exemple théorique servant à démontrer un principe musical par un contre-exemple :
DOURLEN, V., Principes d’harmonie et Tableau général de tous les accords, de leur origine, leur préparation, leur renversement suivis d’un Traité sur la gamme et sur les principales marches des basses, Paris, Pacini, 1824, p. 14.
On observe donc que la condamnation de l’emprunt à la dominante sur l’accord du sixième degré en descendant la règle répond donc à deux critiques : l’une pédagogique, qui s’inscrit dans la volonté de construire un enseignement gradué, l’autre théorique, qui sous-tend l’idée d’une harmonisation naturelle de la gamme. À l’inverse, d’autres auteurs vont privilégier cet emprunt, et ce même en montant la gamme.
Utilisation du fa dièse en montant
Dans sa version classique, la règle de l’octave fait entendre, comme on l’a vu, un accord +6 sur le sixième degré en descendant, ce qui produit en do majeur un fa dièse (emprunt en sol qui se résout sur l’accord de sol suivant). Certains auteurs proposent d’utiliser le même chiffrage en montant :
KALKBRENNER, F., Traité d’harmonie du pianiste, op. cit., p. 30.
On voit que Kalkbrenner propose ici une correction sans pour autant donner de justifications théoriques. Il présente d’ailleurs simplement cette correction en écrivant qu’il n’a « jamais pu expliquer » ce choix d’accord. Loin d’un enjeu théorique, il semble bien qu’il fasse appel à son « bon goût ». Il n’hésite pas pour cela à s’exprimer à la première personne. Il propose également une correction du même type en mineur, faisant le choix d’utiliser le mineur mélodique ascendant en montant et le mineur naturel en descendant. De plus, il place un ré dièse sur l’accord du sixième degré, ce qui produit un emprunt au ton de la dominante, comme il est d’usage lors de la descente de la gamme. Notons d’ailleurs que la doublure de la sensible et les octaves parallèles ne semblent pas lui poser problème.
Ibid., p. 31.
Il semble donc que Kalkbrenner cherche à ce que les harmonies de la règle correspondent à son goût. Son idée est de transformer la règle, non pas pour la faire correspondre à sa théorie de la tonalité comme chez Fétis, mais pour s’approcher des enchaînements harmoniques qu’il a l’habitude de pratiquer. Il ne cherche donc pas à reproduire une version canonique de la règle.
6/4 sur le cinquième degré
Jusqu’ici, nous avons pu relever des corrections sur les deuxième et sixième degrés de la gamme. Cependant, certains auteurs vont chercher à changer aussi l’harmonie du cinquième degré. Comme le dit Christensen, il n’y avait de consensus au XVIIIᵉ siècle que sur les premier et cinquième degrés dans le choix des accords. Cette affirmation n’est donc plus vraie chez les auteurs français entre 1820 et 1860. En effet, certains auteurs choisissent de chiffrer le cinquième degré en montant avec un accord de quarte et sixte : c’est le cas de Panseron qui donne sa propre version, mais note en dessous que « plusieurs théoriciens » l’accompagnent différemment. Le changement est donc ici effectué sur la cinquième note de la gamme en montant :
PANSERON, A., Traité de l’harmonie pratique et des modulations en 3 parties, op. cit., p. 107.
Panseron justifie sa correction par les fondamentales des accords : en effet, le fait d’enchaîner un accord de sol majeur à un accord de fa majeur produit un mouvement de seconde descendante de la basse fondamentale ; il lui préfère un mouvement de quarte ascendante. On peut y voir une application des théories ramistes qui privilégient les mouvements de chute de quinte. Pourtant, dans son Traité, Rameau harmonise lui-même la règle de l’octave avec un accord de quinte sur le cinquième degré et un accord de sixte sur le sixième59. Castil-Blaze affirme d’ailleurs dans l’article « Règle de l’octave » :
ce n’a été qu’en raison du développement d’un système primordial d’harmonie, dont les fausses interprétations ont été poussées trop loin. On voit bien qu’il s’agit ici de la basse fondamentale : elle n’était qu’une puérile et ridicule application de l’acte de cadence finale. (Castil-Blaze, 1825, p. 206)
Panseron ferait-il donc partie des auteurs qui ont poussé trop loin les théories de Rameau en voulant substituer au mouvement de seconde descendante un mouvement imitant la cadence parfaite ? Néanmoins, le fait de faire appel à la basse fondamentale pour le justifier semble bien démontrer une intégration de certains principes ramistes. Benjamin Straehli affirme à propos du Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels : « La véritable innovation de Rameau dans l’ouvrage consiste à analyser cette suite d’accords en indiquant les basses fondamentales correspondantes, notamment dans le sixième chapitre » (Straehli, 2015, p. 89). Certains auteurs du XIXᵉ siècle perpétuent cette pratique, en plaçant systématiquement la basse fondamentale en dessous de la basse sur la règle de l’octave, comme on peut le voir dans l’exemple suivant. Mais cela ne se retrouve pas exclusivement avec la règle ; les auteurs notent souvent la basse fondamentale sous les divers enchaînements harmoniques qu’ils proposent.
DAUPRAT, L. F., Nouveau traité théorique et pratique des accords, op. cit., p. 130.
Contrairement à Panseron qui l’utilisait pour justifier son choix d’accords, Dauprat utilise ici cette présentation de la règle de l’octave comme un outil pédagogique. Certains auteurs demandent en effet aux lecteurs de chercher la basse fondamentale d’un enchaînement. L’utilisation de la théorie est donc pensée à des fins pédagogiques, afin de permettre une meilleure compréhension des enchaînements harmoniques. Nicolas Giuliani propose ainsi comme Panseron de chiffrer la cinquième note 6/4, mais justifie son choix d’une manière différente :
GIULIANI, N., Introduction au Code d’harmonie pratique et théorique, ou Nouveau système de basse fondamentale, Saint-Pétersbourg / Paris, J. Hauer / H. Bossange, 1847, vol. 1, p. 84.
Giuliani considère en effet que la fausse relation qui intervient au moment de l’enchaînement du cinquième vers le sixième degré avec un accord de quinte et un accord de sixte est une faute, puisque cela fait entendre une fausse relation de triton. Pour justifier son propos, il cite la définition de la fausse relation selon Cherubini :
Ces fautes ne doivent pas se rencontrer dans une gamme destinée, comme règle élémentaire et fondamentale, à faire connaître aux élèves la marche harmonique des accords. […] J’ai promis de prouver que, de l’aveu de Cherubini, la succession diatonique des deux accords de sol et de fa est défendue. Voici ce qu’il dit sur les fausses relations dans son Cours de contrepoint, page 8, règle VII : « On doit éviter entre les parties la fausse relation d’octave et celle de triton. Ces deux relations sont d’un effet dur à l’oreille, surtout celle de l’octave. » (Giuliani, 1847, p. 84-85)
Au-delà de l’enjeu théorique, Giuliani évoque l’enjeu pédagogique, car si l’on présente aux élèves la règle de l’octave comme une formule canonique, elle ne doit pas comporter de fautes. Colet émet la même critique et cite lui aussi Cherubini60: « les successions suivantes […] sont mauvaises, parce qu’il s’y trouve une fausse relation de triton […] (voyez Cherubini, page 9) » (Colet, 1837, p. 63). Cherubini semble bien être le représentant d’une école61 et d’un style « pur »62, sans fautes de contrepoint, qui ne pourraient être justifiées dans la règle de l’octave. Après son exposé sur les fautes présentes dans la règle, Colet va plus loin en énonçant une critique vive de cette « ancienne » manière d’accompagner la gamme qui est selon lui remplie d’absurdités :
Si on voulait énumérer toutes les absurdités de cette vieille école, on écrirait des volumes entiers, car ces maîtres ont toujours tracé leurs règles d’une manière arbitraire, comme s’ils ne savaient pas que l’oreille ne fait rien par convention. (Colet, 1837, p. 63)
On perçoit bien, à travers l’étude des corrections que proposent les auteurs, que la règle de l’octave est utilisée avec de nouveaux outils. Pour autant, si certains s’opposent aux traditions que défend le Conservatoire de Paris, ce dernier reste bien une référence, et les auteurs n’hésitent pas à citer Cherubini, dernier représentant de l’école contrapuntique italienne, comme le plus sûr représentant d’un style « pur ». Ainsi, plutôt que d’abandonner la pratique d’un exercice qui, en grande partie, ne correspond plus aux besoins pédagogiques contemporains, les auteurs proposent de nouvelles façons de l’envisager. La règle permet ainsi, à l’aide des figurations et de l’invention mélodique des auteurs, de construire des préludes ou des accompagnements de chant qui correspondent au goût de l’époque. Cette réactualisation et les corrections apportées sont autant de manières de se réapproprier un matériau pédagogique du passé. On peut penser que l’ancienne importance de cet exercice amène les auteurs à chercher à le renouveler plutôt qu’à le considérer comme un exercice désuet. Ainsi, la règle devient le support d’une rationalisation de l’harmonie mise en œuvre dans les traités théoriques produits par les enseignants du Conservatoire.
Conclusion
La présence de la règle de l’octave dans les traités d’accompagnement publiés entre 1820 et 1860 est la conséquence de plusieurs phénomènes historiques majeurs qui affectent la pédagogie musicale au XIXᵉ siècle. Certains auteurs ayant été formés à une époque à laquelle la basse continue était pratiquée par les claviéristes, on observe une perpétuation des méthodes d’apprentissage de l’accompagnement, alors même que les besoins de la discipline ont changé. Ainsi, le Conservatoire de Paris a construit au cours du XIXᵉ siècle une pédagogie qui utilise les exercices anciens et perpétue une tradition contrapuntique et harmonique à la fois issue de la tradition de la basse continue et des maîtres italiens de la fin du XVIIIᵉ siècle. À ce titre, la règle de l’octave faisait partie intégrante de la formation des accompagnateurs. Mais cette présence suscite des débats, dont le principal porte sur l’utilité de la règle parmi la richesse des pratiques harmoniques disponibles au XIXᵉ siècle. Si certains auteurs choisissent d’abandonner la règle, d’autres choisissent de la corriger, de proposer de nouveaux exercices fondés sur elle ou encore de proposer, à l’aide de celle-ci, une théorisation de la tonalité et des fonctions harmoniques.
Les discours sur l’exercice permettent donc d’observer des débats pédagogiques communs à l’apprentissage instrumental. En effet, la question de la répétition et du travail mécanique de transposition sur un matériau musical, comme c’est le cas dans l’apprentissage de la règle, trouve ses défenseurs et ses détracteurs. Les premiers y voient le moyen le plus sûr de posséder des formules types qu’ils pourront réutiliser à loisir, tandis que les seconds critiquent l’absence de compréhension globale des mécanismes harmoniques et préfèrent proposer des lois générales invitant l’élève à comprendre le matériau plutôt qu’à le répéter. En outre, la règle est aussi repensée en fonction des savoir-faire nécessaires aux pianistes accompagnateurs modernes. Les auteurs l’utilisent alors pour proposer un parcours harmonique simple, qui peut servir à la construction d’un prélude ou d’une improvisation, capacité qui fait à l’époque défaut à de nombreux pianistes.
La question centrale est cependant bien celle de la réappropriation scolaire. Si la règle telle qu’elle se pratiquait un siècle plus tôt ne correspond plus aux besoins professionnels des accompagnateurs du XIXᵉ siècle, on assiste à son implantation dans l’apprentissage de l’harmonie au clavier. Les frontières entre les disciplines que sont l’accompagnement, l’harmonie écrite et la composition sont alors poreuses, notamment au Conservatoire de Paris. À cette époque, il semble que l’accompagnement est pensé comme une préparation à l’harmonie, constituant elle-même une étape sur le chemin menant à la composition. La règle de l’octave est dès lors pensée comme un exercice au sein d’un ensemble pédagogique conçu par l’institution.
Bibliographie
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Pour citer ce document
Justin Ratel, « La règle de l’octave dans les traités d’accompagnement entre 1820 et 1860 », La Revue du Conservatoire [en ligne], le huitième numéro, La Revue du Conservatoire, Articles.
Notes
Pour l’analyse des dernières publications de basses continues, cf. VERWAERDE, C., La Pratique de l’accompagnement en France (1750-1800) : De la basse continue improvisée à l’écriture pour clavier dans la sonate avec violon, thèse de doctorat, Université de la Sorbonne, 2015. ↩︎
CHRISTENSEN, T., « The “Règle de l’Octave” in Thorough-Bass Theory and Practice », Acta Musicologica, vol. 64, no 2, 1992, p. 91 : « In virtually every eighteenth-century thorough-bass and composition treatrise one finds a series of scale harmonizations figured above all 24 ascending and descending major and melodic minor scales. » ↩︎
Ibid. : « The original idea behind Campion’s règle de l’octave […] was to provide the beginning accompanist and composer a simple harmonization that could be applied above an unfigured diatonic bass line. » ↩︎
CAMPION, F., Traité d’accompagnement et de composition, selon la règle des octaves de musique, Paris, Veuve G. Adam, 1716. ↩︎
GJERDINGEN, R. O., Child Composers in the Old Conservatories : How Orphans Became Elite Musicians, Oxford University Press, 2020, p. 88. ↩︎
La notion de « naturel » est présente chez plusieurs auteurs comme Fétis, et est souvent associée à des enchaînements non modulants ou n’utilisant que des accords construits sur la résonance du corps sonore. ↩︎
Sur la pédagogie au Conservatoire de Paris, cf. CHASSAIN, L., « Le Conservatoire et la notion d’“école française” », in BONGRAIN, A. et A. POIRIER (dir.), Le Conservatoire de Paris. Deux cents ans de pédagogie (1795-1995), Paris, Buchet-Chastel, 1999, p. 15-27. Sur le travail spécifique au piano et sur la notion d’école française de piano, cf. TIMBRELL, C., French Pianism: A Historical Perspective, Portland, Amadeus Press, 1999 (2e éd.). ↩︎
Sur la séparation entre les publics savants et amateurs, cf. LETERRIER, S. A., « Musique populaire et musique savante au XIXᵉ siècle : Du “peuple” au “public” », Revue d’Histoire du XIXᵉ siècle. Société d’histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXᵉ siècle, no 19, 1ᵉʳ décembre 1999, p. 89‑103. ↩︎
DEGOLA, A. L., Méthode abrégée et facile pour apprendre à accompagner un chant en harmonie simple et naturelle, pour piano, harpe et guitare, Paris, l’Auteur, 1830. Sur la vulgarisation et les méthodes destinées aux amateurs, cf. CABARROU, A., « “Vulgariser l’harmonie” durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle : les méthodes de composition de Bernardin Rahn », La Revue du Conservatoire, no 6, 12 décembre 2017. ↩︎
POISSON, T. R., L’Harmonie dans ses plus grands développements présentée sous un jour entièrement nouveau ou Théorie de composition musicale, Paris, l’Auteur, 1838. ↩︎
Ce processus est le même dans la pédagogie musicale, qui isole les difficultés afin de les vaincre, comme dans le genre instrumental de l’étude ; cf. CAMPOS, R., « L’étude instrumentale ou quand le travail devient œuvre », La Revue du Conservatoire, no 4, en ligne, consulté le 14 décembre 2015. ↩︎
GJERDINGEN, R. O., Child Composers…, op. cit.,p. 114 : « A partimento, like a lead sheet, was also notated on a single staff and served to summarize a composition that becomes fully realized in performance. But whereas a lead sheet represents a known composition, a partimento only provides a thread that leads through the phrases, sequences, and cadences of an unknown composition, something that the performer will improvise at the keyboard or write down in a multivoice score. » ↩︎
STELLA, G., « Partimenti in the Age of Romanticism: Raimondi, Platania and Boucheron », Journal of Music Theory, vol. 51, no. 1, 2007, p. 161‑186. ↩︎
CHORON, A., Principes d’accompagnement des écoles d’Italie extraits des meilleurs auteurs, Leo, Durante, Fenaroli, Sala, Azopardi, Sabbadine, le P. Martini et autres, Paris, Imbault, 1804. ↩︎
Rosa Cafiero a montré que la pédagogie italienne, et notamment les partimenti, exercent une influence majeure sur les Français de 1750 à 1850 (CAFIERO, R., « The Early Reception of Neapolitan Partimento Theory in France : A Survey », Journal of Music Theory, 2007, vol. 51, no 1, p. 137‑159. ↩︎
Pour une comparaison des réalisations entre les auteurs français du XIXᵉ siècle et la tradition italienne, cf. VERWAERDE, C., La Pratique de l’accompagnement en France, op. cit., chap. « Influence et prévalence des partimenti », p. 334. ↩︎
DOURLEN, V., Traité d’accompagnement contenant les notions d’harmonie nécessaires pour accompagner la basse chiffrée et par suite la partition, Paris, Cendrier, 1840. ↩︎
DAUPRAT, L. F., Nouveau traité théorique et pratique des accords ou préceptes et exemples d’harmonie et d’accompagnement de la basse chiffrée, Paris, Alexis Quinzard, 1856. ↩︎
PERNE, F.-L., Cours élémentaire d’harmonie et d’accompagnement composé d’une suite de leçons graduées présentées sous la forme de thèmes et d’exercices au moyen desquels on peut apprendre la composition vocale et instrumentale, Paris, Dorval, 1822. ↩︎
SANGUINETTI, G., The Art of Partimento: History, Theory and Practice, New York, Oxford University Press, 2012. ↩︎
GARAUDÉ, A., L’Harmonie rendue facile ou Théorie pratique de cette science et d’accompagnement de la basse chiffrée et de la partition, Paris, l’Auteur, 1835, p. 3. ↩︎
Cette seconde citation est extraite d’un article d’Oscar Commettant cité par Chevé. ↩︎
HERZ, H., Méthode complète de piano op. 100, Paris, J. Meissonnier, 1838, p. 24 : « Attaquez les notes avec fermeté en commençant par un mouvement lent, et accélerez par degrés, à mesure que le mécanisme devient plus souple. Répétez chaque exercice huit ou dix fois de suite. » ↩︎
Pour la structuration de l’enseignement de l’écriture au Conservatoire de Paris, cf. BERGERAULT, A., « L’enseignement du contrepoint et de la fugue au Conservatoire de Paris (1858-1905) », Transposition. Musique et Sciences sociales, no 1, 1er février 2011. ↩︎
COLET, H., Partimenti, op. cit., p. 262 et 271-272 (réalisations). ↩︎
PIERRE, C., Le Conservatoire national de musique et de déclamation : Documents historiques et administratifs, Paris, Imprimerie nationale, 1900. ↩︎
VERWAERDE, C., La Pratique de l’accompagnement en France,op. cit., p. 259. ↩︎
Anon., Méthode de harpe, avec laquelle on peut accompagner à livre ouvert, toutes sortes d’Ariettes et Chansons avec le secours de la basse chiffrée, Paris, Bouin, 1787. ↩︎
ELWART, A., Petit Manuel d’harmonie et d’accompagnement de la basse chiffrée, de réduction de la partition au piano et de transposition musicale, Paris, Colombier, 1841 (2e édition), p. 53-56. ↩︎
LE CARPENTIER, A., Petit Traité de composition mélodique appliqué spécialement aux valses, quadrilles et romances suivi d’un Aperçu des accompagnements de piano et des premiers principes de l’harmonie, Paris, Heugel, 1843, p. 25. ↩︎
POISSON, T. R., De la Basse sous le chant ou L’Art d’accompagner la mélodie et du contrepoint et de la fugue, suite et complément à L’Harmonie dans ses plus grands développements, Paris, Canaux, 1846, p. 34. ↩︎
ELWART, A., Le Chanteur-accompagnateur ou Traité du clavier de la basse chiffrée, de l’harmonie simple et composée, Paris, l’Auteur, 1844, p. 53-54. ↩︎
DAUPRAT, L. F., Nouveau Traité théorique…, op. cit., p. 116. ↩︎
PANSERON, A., Traité de l’harmonie pratique et des modulations en 3 parties, Paris, Brandus, 1855, p. 205. ↩︎
KASTNER, J.-G., Tableau analytique de l’harmonie, Paris, A. Meissonnier et Heugel, 1842. ↩︎
CONCONE, G., Méthode d’harmonie et de composition, op. cit., p. 102. ↩︎
JELENSPERGER, D., L’Harmonie au commencement du XIXᵉ siècle et méthode pour l’étudier, Paris, Zetter et Cie, 1830, p. 85. ↩︎
VIALLON, P. J. M., Abrégé harmonique à l’usage des écoles et des cours publics, Paris, [sans éditeur], 1852, p. 37. ↩︎
KASTNER, J.-G., Méthode élémentaire d’harmonie…, op. cit., p. 38. ↩︎
KALKBRENNER, F., Traité d’harmonie du pianiste : Principes relationnels de la modulation pour apprendre à préluder et à improviser, exemples d’études, de fugues et de préludes pour le piano, Paris, l’Auteur, 1849, p. 12. ↩︎
BILLARD, E., L’Art de préluder réduit à sa plus simple expression, Paris, Alex-Grus, 1858, p. 58-61. ↩︎
MONCOUTEAU, P.-F., Exercices harmoniques et mélodiques, Paris, Alexandre Grus, 1846, p. 26. ↩︎
On peut penser à la formule « sans maître », qui se retrouve dans des titres de traités, par exemple : DASTH, J., L’Art d’accompagner au piano et sur l’harmonium, appris en une leçon et sans maître, Toulon, l’Auteur, 1835. ↩︎
Sur l’improvisation au XIXe siècle, cf. ORENGIA, J.-L., La Notion d’improvisation dans la musique de piano au XIXe siècle : Éléments de recherche pour une musique de l’instant, thèse de doctorat, Université de la Sorbonne, 2006. ↩︎
MARCAILHOU, G., L’Art de composer et d’exécuter la musique légère, quadrille, valse, polka etc…, Paris, Bureau central de Musique, 1852. ↩︎
GARAUDÉ, A., L’Harmonie rendue facile..., op. cit.↩︎
BUSSET, F. C., La Musique simplifiée dans sa théorie et dans son enseignement., Paris, Chamerot, 1836. ↩︎
Le titre donné par Elwart à son traité est révélateur de l’intérêt à la fois pour l’accompagnement de la basse et de la mélodie : ELWART, A., Petit manuel d’harmonie, d’accompagnement de la basse chiffrée, de réduction de la partition au piano et de transposition musicale, contenant en outre des règles pour parvenir à écrire la basse ou un accompagnement de piano sous toute espèce de mélodie…, Paris, Colombier, 1839. ↩︎
CHRISTENSEN, T., « The “Règle de l’Octave” in Thorough-Bass Theory and Practice », art. cit.↩︎
CASTIL-BLAZE, Dictionnaire…, op. cit., p. 204 : « La règle d’octave n’a été inventée par aucun maître en particulier, elle a été donnée par l’impulsion successive que la tonalité moderne a amenée dans l’harmonie. » ↩︎
Comme l’indique par exemple le titre de l’ouvrage de Poisson : L’Harmonie dans ses plus grands développements présentée sous un jour entièrement nouveau ou Théorie de composition musicale, op. cit. ↩︎
CATEL, C.-S., Traité d’harmonie adopté par le Conservatoire pour servir à l’étude dans cet établissement, Paris, Impr. du Conservatoire, 1802, p. 5 ; cf. aussi GEAY, G., « Le Traité d’harmonie de Catel », in BONGRAIN, A., GÉRARD Y. et M.-H. COUDROY-SAGHAI (dir.), Le Conservatoire de Paris (1795-1995), Paris, Buchet-Chastel, 1996, vol. 2, p. 227-249. ↩︎
ARLETTAZ, V., « Comment lire et comprendre les traités théoriques. Une contribution à l’enseignement historique de l’écriture musicale », Revue musicale de Suisse romande, vol. 63, no 4, décembre 2010, p. 43‑53 : « Le Traité d’harmonie de Catel (An X, 1802) fut assurément le plus répandu de son époque, et resta longtemps une référence, même après avoir été remplacé par celui de Reicha comme manuel officiel du Conservatoire de Paris. » ↩︎
CATEL, C.-S., L’Harmonie à la portée de tous. Traité complet d’harmonie, Paris, M. Labbé, 1937. ↩︎
RAMEAU, J.-P., Traité de l’harmonie reduite à ses principes naturels ; divisé en quatre livres. Livre I. Du rapport des raisons & proportions harmoniques. Livre II. De la nature & de la proprieté des accords ; et de tout ce qui peut servir à rendre une musique parfaite. Livre III. Principes de composition. Livre IV. Principes d’accompagnement., Paris, Ballard, 1722, p. 382. ↩︎
Colet semble pourtant opposé aux traditions de l’écriture perpétuées par le Conservatoire : « [Colet] a été révolté, nous dit-il, en voyant que le Conservatoire s’en tenait toujours aux enseignements des anciens compositeurs, en sorte que les élèves sentaient (c’est toujours M. Colet qui parle) s’engourdir leur imagination, et perdaient bientôt toute verve et toute originalité. », Gazette musicale de Paris, no 28, 1838. ↩︎
Sur la notion d’école, cf. CAMPOS, R., François-Joseph Fétis : Musicographe, Genève, Droz / Haute École de Musique de Genève, « Musique & Recherche », 2013, p. 345 (« Les règles scolaires ») et 358 (« Imitations des anciens ou admiration des chefs-d’œuvre ? »). ↩︎
Voir plus haut à propos de l’autorité de Cherubini et de la perpétuation de l’enseignement des maîtres italiens de la fin du XVIIIᵉ siècle. ↩︎
Le mouvement de l’interprétation historiquement informée connaît un important tournant à la charnière des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Chargée d’un lourd passé encore trop proche, la musique du siècle romantique ne fait pas partie des priorités des acteurs de ce mouvement qui, dans les années 1959-1960, commencent par rejouer les œuvres de la période dite baroque, celle qui n’avait pas de tradition d’interprétation. Certains ensembles se sont aventurés dans la musique du XIXᵉ siècle et les grands noms de l’interprétation historiquement informée comme Nikolaus Harnoncourt1, Philippe Herreweghe ou John Eliot Gardiner se sont mis à enregistrer les symphonies de Schubert, Brahms et même Bruckner. Ce qui était entendu par « historiquement informé » se limitait souvent, dans le cadre des interprétations de la musique du XIXᵉ siècle, à l’utilisation d’instruments d’époque et à une réflexion sur le style. Il s’agissait de donner une nouvelle couleur aux œuvres canoniques de Brahms, Mendelssohn et Beethoven, notamment en rejetant la lourdeur et le pathos qui caractérisaient les interprétations de la génération de la première moitié du XXᵉ siècle, celle de chefs comme Furtwängler, Mengelberg ou Karajan un peu plus tardivement. Cela n’était d’ailleurs pas sans une certaine volonté de déplacer la dimension politique de l’interprétation au sortir de la Seconde Guerre mondiale, comme l’a expliqué Harnoncourt à la fin de sa vie2.
Ce n’est qu’au crépuscule du XXᵉ siècle que l’interprétation historiquement informée de la musique dite romantique a connu une importante mutation. Ce changement s’est particulièrement fait sentir dans la musicologie anglo-saxonne, notamment à travers les travaux de Clive Brown3. À l’instar des recherches entreprises quelques décennies plus tôt autour des XVIIe et XVIIIe siècles, qui avaient abouti à la parution de grammaires de l’interprétation, Brown s’est appuyé sur une étude approfondie des méthodes, éditions et témoignages du XIXᵉ siècle pour aboutir à une volumineuse somme qui ouvre la voie à un nouveau champ d’étude. La grande nouveauté apportée par ces nouvelles recherches est l’intérêt porté aux premiers enregistrements. En plus de permettre d’entendre des interprètes du siècle précédent, cette nouvelle source met au jour l’écart qu’il peut exister entre la performance et les sources écrites4.
En parallèle, les études sur l’interprétation de la musique romantique ont également permis de reconsidérer les éditions d’interprètes, regardées avec beaucoup de méfiance de nos jours. Encore fortement positiviste à ses débuts, le mouvement de l’interprétation historiquement informée a pu entraîner une sorte de fétichisation de l’original et de quête chimérique de l’authenticité5. De nos jours, l’Urtext règne en maître sur l’interprétation et il n’est pas question de s’en écarter. L’utopie d’une édition idéale, synthèse arbitraire des différentes sources, a fait l’objet de nombreuses critiques, notamment à propos de son autorité6. La vague de l’Urtext a donc totalement éclipsé les autres types d’éditions. Jouer aujourd’hui une pièce pour clavecin de Rameau dans l’édition faite par Saint-Saëns7 ou l’Orfeo de Monteverdi dans celle de Vincent d’Indy8 relèverait de la plus grande ignorance alors que des éditions scientifiques existent. Ce n’est que très récemment que les éditions d’interprètes, longtemps regardées comme des incohérences historiques, ont été reconsidérées. Les très nombreuses éditions de Friedrich Grützmacher sont symptomatiques de ce changement de paradigme. Kate Bennett Wadsworth, dont la thèse porte sur ce corpus, montre que, loin d’être considéré comme un acte de vandalisme, le geste éditorial de Grützmacher s’inscrit dans une tradition établie au fil du XIXᵉ siècle9. Mais le corpus d’œuvres éditées par le violoncelliste est si vaste qu’une seule thèse ne pouvait suffire à le traiter exhaustivement et c’est pourquoi Kate Bennett Wadsworth a fait le choix de se concentrer sur les éditions d’œuvres contemporaines et de ne pas s’attarder sur celles de musiques considérées comme anciennes.
Nous nous proposons donc de prolonger la réflexion de Bennett Wadsworth sur la reconsidération des éditions de Grützmacher et plus particulièrement du canon que représentent de nos jours les Suites de Bach. Cette édition, « la plus impardonnable des contributions de Grützmacher »9, pose de nombreuses questions. Que faire d’un Bach fardé et travesti ? Que peut nous apprendre cette édition ? Que peut-on en déduire à propos des habitudes interprétatives d’une époque et surtout du rapport que celle-ci peut entretenir au passé, plus particulièrement à Bach ? Nous commencerons par un bref portrait de Grützmacher, dont l’intense activité d’éditeur a profondément impacté la transmission du répertoire pour violoncelle. Nous replacerons ensuite la figure de Bach et les Suites pour violoncelle du compositeur dans le contexte de la seconde moitié du XIXᵉ siècle pour nous concentrer enfin sur l’édition qu’en fait Grützmacher qui, malgré l’anachronisme extrême qui se dégage de la partition, se rapproche curieusement de certaines habitudes interprétatives associées à la période baroque.
Friedrich Grützmacher, l’éditeur infatigable
Le XIXᵉ siècle est marqué par la figure du virtuose. Cependant, alors que des artistes comme Liszt ou Paganini ont connu une certaine pérennité, les violoncellistes sont vite tombés dans l’oubli. Pourtant, plusieurs d’entre eux mènent alors une véritable carrière de soliste, donnant lieu à la production d’un vaste répertoire virtuose dont seule une infime partie est encore jouée actuellement. David Popper, Auguste-Joseph Franchomme ou encore Alfredo Piatti : tant de noms qui ont marqué l’histoire de leur instrument à travers certains ouvrages théoriques, mais surtout un répertoire, édité avec la plus grande minutie. Friedrich Grützmacher est sûrement l’exemple le plus probant de cette triple figure du virtuose-compositeur-éditeur.
Portrait de Friedrich Grützmacher, 1880, photographie, 8 x 6 cm, Bibliothèque nationale de France, Département de la Musique (IFN-7721017).
Violoncelliste allemand né en 1832, Grützmacher tient une place de choix dans la riche généalogie de l’école allemande du violoncelle11. Il est l’un des principaux représentants de l’école de Dresde fondée par Karl Drechsler et surtout Friedrich Dotzauer, avec qui il étudie12. Avant cette carrière en Saxe, Grützmacher tient à partir de 1848 la place de violoncelle solo dans l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig après avoir été recommandé par Ferdinand David. Il est au même moment professeur au conservatoire de la ville et joue aux côtés de David, avec lequel il devient ami, dans le célèbre quatuor à cordes du Gewandhaus. Ce n’est qu’en 1870 qu’il est appelé à Dresde, où il restera jusqu’à sa mort en 1903, pour devenir violoncelliste principal de l’orchestre de la cour du roi de Saxe et, à nouveau, professeur au conservatoire. On compte parmi ses élèves Hugo Becker, auteur d’un important traité pour l’instrument13 ou encore Wilhelm Fitzenhagen, créateur des Variations sur un thème rococo de Tchaïkovski.
Les positions importantes qu’occupe Grützmacher au cours de sa vie lui permettent d’être en contact avec l’élite musicale de l’époque, comme le violoncelliste russe Karl Davidov (son ami), ou encore Richard Strauss, dont il crée le Don Quichotte en 1898. En tant que compositeur, Grützmacher laisse un important corpus d’au moins 72 opus autour duquel un important travail de recherche reste encore à faire. De nos jours, parmi ses œuvres, seules ses redoutables Études op. 38 sont encore travaillées.
En tant qu’éditeur, il reste dans les mémoires comme étant l’un des plus importants « vandales »13 de l’histoire de la musique. Tout au long de sa vie, le violoncelliste a arrangé, transcrit et édité des centaines d’œuvres14. Son édition du Concerto en si bémol de Boccherini a d’ailleurs longtemps fait référence15. Parmi ce vaste corpus, on trouve aussi bien des compositeurs contemporains du virtuose tels que Schumann ou Mendelssohn, que des compositeurs considérés comme plus « anciens », comme Haydn, Tartini, Bach et ses fils. L’intérêt débordant pour le répertoire de son instrument le pousse même à éditer des œuvres alors tombées dans l’oubli comme des concertos de Jean-Louis Duport ou de Daniel-François-Esprit Auber.
Bien qu’elles aient longtemps fait office de références, les éditions de Grützmacher ont été rejetées avec virulence et jugées impures par les récents mouvements d’interprétation historiquement informée qui ont abouti à la suprématie de l’Urtext17. Noircies de doigtés, de coups d’archet, de phrasés et de toutes autres sortes d’indications se rapportant à l’interprétation, ces éditions sont devenues le symbole de la décadence d’un siècle qui a mutilé et défiguré les œuvres du passé autant que celles du présent18. Ni Mendelssohn ni Tartini n’échappent à cette herméneutique musicale qui caractérise l’époque et à laquelle se plie également l’édition. Il faut expliquer, commenter, préciser les œuvres des grands compositeurs. Au-delà du simple « aide-mémoire » pour l’interprète, des refontes totales des œuvres sont parfois opérées. Le fameux Concerto en si bémol de Boccherini est en réalité constitué de quatre pièces différentes du violoncelliste italien et complété par une cadence de Grützmacher dans un style tout à fait romantique. C’est avec le plus profond mépris que notre époque a regardé d’un œil paternaliste ce siècle où naissait la musicologie, où le rapport au passé était considérablement différent et où l’arrangement avait une tout autre place. Que faire de ces éditions aujourd’hui ? Doit-on les voir comme des curiosités archéologiques qui n’auraient leur place que dans le domaine de la recherche ? Ou bien peut-on y trouver des informations quant aux habitudes interprétatives d’une époque, voire les considérer comme des œuvres à part entière ?
Pour répondre à ces questions, il convient d’abord de resituer le contexte. Le XIXᵉ siècle est celui de l’arrangement, de la transcription et du pastiche désormais produits à une échelle industrielle19. Les virtuoses sont également compositeurs et font démonstration de leur technique à travers les multiples « fantaisies », « variations » ou « réminiscences » sur tel air d’opéra à la mode. Il est donc tout à fait naturel pour eux de proposer une édition personnelle d’une œuvre avec leurs doigtés, coups d’archet et phrasés.
À propos de Grützmacher, éditeur particulièrement prolifique, Kate Bennett Wadsworth distingue plusieurs niveaux d’édition. Beaucoup d’œuvres publiées par le violoncelliste sont de la plume de compositeurs contemporains, les informations sont alors d’ordre interprétatif et s’inscrivent dans une optique didactique. Il s’agit de fournir un guide aux violoncellistes amateurs ou étudiants qui leur permettrait d’aborder une œuvre sans risquer de s’y noyer comme cela peut être le cas face à une partition vierge d’indications. Tels des échafaudages, les doigtés, les liaisons, les nuances et les coups d’archet servent de fondement à l’étude d’une œuvre et peuvent être retirés une fois la musique assimilée. Il y a derrière ces éditions une volonté d’aboutissement d’un travail considéré comme inachevé par les autres compositeurs, comme l’explique le violoncelliste dans une lettre adressée à son éditeur Max Abraham, fondateur des éditions Peters19. Cette initiative ne concerne d’ailleurs que des compositeurs que le violoncelliste a pu côtoyer directement ou à travers leur entourage, comme ce fut le cas avec Clara Schumann ou Ferdinand David. Il précise d’ailleurs sur ses éditions que ses indications s’inscrivent « dans la tradition du compositeur »20 : ce sont le respect et le sens de la pédagogie qui l’animent.
C’est donc avec un regard totalement neuf qu’il faut reconsidérer ces éditions, ainsi que le défend Bennett Wadsworth. Alors que les actuels Urtext proposent une version édulcorée, passée au filtre de l’objectivité scientifique qui défend une certaine forme d’authenticité, les éditions d’interprètes contemporains des compositeurs sont bien plus proches de la réalité de l’époque. Les musiciens ont tenté de noter l’interprétation, poussant parfois à l’extrême la précision : en résulte des partitions noircies d’indications. De fait, ces annotations sont de précieuses informations quant à la réalité interprétative d’une époque, bien qu’elles nous paraissent totalement étrangères de nos jours. À l’instar de la déstabilisation provoquée par l’écoute des premiers enregistrements, c’est tout un imaginaire interprétatif solidement établi depuis quelques décennies qu’il faut déconstruire pour reconsidérer ces sources et accepter que même les œuvres canoniques n’échappent pas à leur contexte d’exécution.
Au XIXᵉ siècle, la connaissance de la musique du passé est encore assez limitée et, bien souvent, on ne connaît les compositeurs qu’à travers une seule pièce comme le célèbre Menuet de Boccherini ou le Rigaudon de Rameau21. Les éditions de musique du passé de Grützmacher n’échappent pas à cette tendance et il est parfois difficile de retrouver la source d’un Vivace de Martin Berteau ou encore d’un Lento de Charles-Nicolas Baudiot. À côté de ces pièces isolées aux origines obscures, on trouve également des œuvres éditées intégralement comme des concertos de Boccherini, les Sonates pour viole de gambe et clavecin de Bach et surtout ses Suites pour violoncelle seul.
Le baroque romantique : des Sonates ou Études de Sébastien Bach aux Suites de Johann Sebastian Bach
Bach n’a jamais eu à être redécouvert comme veut le faire croire chaque nouvelle génération musicale23. Sa figure est omniprésente dans l’histoire de la musique et la stabilité de son statut réside dans sa plasticité. Il n’y a pas un Bach mais de multiples Bach, fabriqués par chaque époque pour permettre de définir et réguler la musique comme l’ont montré Joël-Marie Fauquet et Antoine Hennion à travers leur ouvrage La Grandeur de Bach24. Alliant leurs disciplines, le musicologue et le sociologue retracent « l’histoire de l’historicisation de Bach » et montrent comment ce dernier a subi une « musicalisation » (Bach devient synonyme de la musique à lui seul) au XIXᵉ siècle tout en jouant un rôle central dans la fabrication des nouvelles sensibilités musicales25.
Des compositeurs du passé, Bach est le seul à susciter un tel engouement, et Haendel ou Rameau, bien que connus à cette époque, n’accèdent pas au titre de « père de la musique »26. À côté de l’enthousiasme, c’est aussi la crainte que suscitent ses compositions. Projetées dans ce siècle où une musique n’est considérée comme sérieuse que si elle transcende la technique instrumentale, les œuvres du Cantor de Leipzig fascinent par leur complexité contrapuntique et leur virtuosité d’écriture. Alors que s’impose de plus en plus l’idée d’un travail préalable à la compréhension d’une œuvre, la déstabilisation provoquée par sa musique devient la clé du génie de Bach. Son œuvre est un mystère qu’il faut tenter de décrypter, un labyrinthe dans lequel se perdre est synonyme de jouissance. Ce n’est pourtant qu’une infime partie de son catalogue qui est alors connue à cette époque. Fauquet et Hennion soulèvent ce paradoxe qui perdure tout au long du siècle : un Bach démiurgique est placé sur un piédestal alors que sa vie et son œuvre sont quasiment méconnues.
D’un point de vue biographique, les musicographes comme Forkel ou Fétis ne ressassent que quelques anecdotes qui permettent de forger une hagiographie où sont mises en avant la simplicité et la modestie de la vie de Bach, faisant de lui un véritable exemple moral. De sa musique, on connaît son œuvre pour clavier et surtout le Clavier bien tempéré, abondamment pratiqué dans une perspective pédagogique. Quelques cantates comme l’Actus tragicus sont également données en concert ainsi que des pièces de danse isolées. Enfin, « la » Passion de Bach est considérée comme son plus grand chef-d’œuvre, celle selon Saint Matthieu qui occulte pendant longtemps celle selon Saint Jean. Ce ne sont donc que des fragments épars de sa vaste production qui sont connus et joués au XIXᵉ siècle. En France, les trois pièces les mieux connues de Bach sont le premier prélude en do majeur du Clavier bien tempéré – mais par le biais de l’Ave Maria de Gounod –, « l’Air de la Pentecôte » – qui est en fait l’aria pour soprano « Mein gläubiges Herz » de la Cantate BWV 68 – et la Passion selon Saint Matthieu dont on ne joue que des extraits26.
En Allemagne, la création de la Bach-Gesellschaft en 1850 est une étape décisive car elle entraine la publication de la première édition monumentale de l’œuvre du compositeur28. Pour la première fois, sa musique est accessible à travers une version vierge de toutes les transformations qu’elle a pu subir à travers les divers arrangements et transcriptions. Les Suites ont constamment été éditées au cours du XIXᵉ siècle, mais l’intérêt qui leur était porté était essentiellement dû à leur qualité pédagogique.
Les Suites pour violoncelle seul BWV 1007-1012, composées dans les années 1720, sont assez peu présentes dans les discours sur Bach élaborés au cours du XIXᵉ siècle. Forkel, premier biographe de Bach, ne fait que les mentionner avec toutefois beaucoup d’estime28. Exceptée la musique pour clavier, l’œuvre instrumentale de Bach ne trouve guère son auditoire et elle est en grande partie reléguée à un rôle didactique. C’est pourquoi la première édition que fait Louis-Pierre Norblin29 en 1824 des Suites s’intitule Six Sonates ou Études. Il prétend d’ailleurs dans la préface que Bach avait écrit des séries d’exercices pour les « trois principaux instruments » et qu’il ne fait que réhabiliter une œuvre injustement oubliée auprès de ses autres corpus didactiques que sont les « Fugues pour piano [le Clavier bien tempéré] et les Études pour violon [les Sonates et Partitas] »30. Cette édition, qui se veut respectueuse de l’original, d’où l’absence d’indications de la part du violoncelliste, souffre de nombreuses erreurs et sert pourtant de référence à toutes celles qui vont suivre jusqu’à la première publication Urtext de l’œuvre par la Bach-Gesellschaft en 1879, qui est loin de faire office de référence au moment de sa parution. Après plus d’un siècle d’oubli, l’intérêt pour les Suites est exponentiel.
Six Sonates ou Études pour le Violoncelle Solo. Composées par J. Sébastien Bach, Paris, Janet et Cotelle, 1824 (éd. Louis-Pierre Norblin).
À la suite de la première édition, entreprise contre toute attente par un Français, les Suites sont constamment rééditées par tous les plus grands virtuoses de l’époque. L’édition française paraît un an plus tard à Leipzig puis, l’année suivante, c’est Dotzauer, professeur à Dresde, qui en donne sa propre version. Il s’agit de la première édition d’interprète : elle aura une vaste descendance31. Les termes de Sonates et d’Études ont totalement occulté celui de Suites qui sera paradoxalement rétabli par Grützmacher dans sa fameuse édition publiée en 1866. C’est d’ailleurs au moment où les violoncellistes cherchent à sortir l’œuvre de son statut pédagogique que le texte original commence à être modifié, alors que les premières éditions étaient relativement sobres d’un point de vue des indications.
Les Suites dans leur version d’origine étaient inadaptées au cadre de la prestation publique telle qu’on la concevait au XIXᵉ siècle. Elles sont travaillées dans les conservatoires à des fins didactiques mais ne sont que très rarement données en concert, encore moins dans leur intégralité33. Une œuvre pour violoncelle seul représente déjà un événement singulier, d’où l’étiquette d’études qui a directement été plaquée sur les Suites. De plus, leur manque de virtuosité ainsi que leur stabilité dans les graves de l’instrument les rendent inadaptées au goût du public de l’époque. Plusieurs tentatives vont être faites pour sortir l’œuvre de son statut didactique.
Les plus populaires sont les multiples tentatives d’harmonisation à travers l’ajout d’un accompagnement au clavier34. C’est ce qu’avait commencé à entreprendre Schumann à la suite de son harmonisation des Sonates et Partitas pour violon. Détruit en partie, l’arrangement fut terminé par Friedrich Wilhelm Stade35.
[Prélude de la deuxième Suite], Sonaten für Violoncello solo. Mit Begleitung des Pianoforte herausgegeben von Dr. W. Stade, Leipzig, Heinze, 1864.
C’est également ce que propose Carl Georg Peter Grädener en 187136 ou Alfredo Piatti, violoncelliste italien, qui, défendant l’idée que Bach improvisait un accompagnement au clavecin sous la partie de violoncelle, projetait de les publier avec une partie de piano37. Ce dernier les jouait d’ailleurs régulièrement en concert à partir de 1859, donnant plusieurs mouvements d’une même suite, une combinaison de mouvements issus de différentes suites ou une suite complète38. L’accompagnement est toujours modeste et le piano ne prend jamais le dessus sur le violoncelle, il ne se contente que de souligner les harmonies suggérées par Bach. Ce besoin d’harmonisation est chose courante à cette époque et il est fréquent d’entendre, jusqu’aux années 1920, des mouvements isolés des Suites accompagnés d’un piano39. Joachim Raff va même jusqu’à transcrire les six Suites pour piano solo comme il l’avait fait pour les Sonates et Partitas pour violon, en ajoutant tout de même la mention « d’après Bach ». Le texte est réécrit et adapté aux possibilités techniques du clavier. À l’instar de l’Ave Maria de Gounod, les préludes sont interprétés comme des appels à la mélodisation à l’instar de celui de la quatrième Suite, dont la partie de violoncelle devient une figure d’accompagnement.
[Prélude de la quatrième Suite], Sechs Sonaten für Violoncell von Joh. Seb Bach für Pianoforte bearbeitet von Joachim Raff, Leipzig, Rieter-Biedermann, 1871.
Dans un bref article en ligne à propos des éditions des Suites parues au cours du XIXᵉ siècle39, George Kennaway, après avoir analysé et comparé une douzaine d’éditions, propose deux hypothèses pour expliquer les nombreuses modifications de l’œuvre. Une première explication serait pour lui l’absence de manuscrit autographe qui empêche, par conséquent, une certaine autorité du texte, comme c’est le cas des Sonates et Partitas pour violon. Bien que la connaissance de l’œuvre de Bach soit assez restreinte dans la première moitié du siècle, les manuscrits connus comme étant de la main de Bach n’ont pas empêché les différents arrangements, retouches et autres transformations. Mendelssohn, par exemple, avait reçu pour ses quatorze ans une copie du manuscrit original de la Passion selon Saint Matthieu et c’est pourtant dans une version amputée de près d’un tiers des numéros, avec un vaste chœur accompagné d’un orchestre symphonique, où les instruments modernes remplacent ceux du temps de Bach, comme le clavecin, qu’il recrée l’œuvre en 182940.
L’argument de l’autorité exercée par l’existence d’un manuscrit autographe semble donc anachronique lorsqu’il est appliqué au XIXᵉ siècle. La fidélité à l’Urtext est une notion très récente et l’idée d’authenticité était alors bien éloignée de celle que nous avons de nos jours. Pour la société du XIXᵉ siècle, respecter une œuvre, lui rendre hommage et surtout l’aimer, c’est la transcrire, l’arranger, la modeler, la rendre plastique. Comme l’ont montré Fauquet et Hennion, la première édition monumentale des œuvres de Bach, publiée par la Bach-Gesellschaft à partir de 1850, a donné lieu, paradoxalement, à une floraison d’arrangements. L’accès au texte original devient un argument pour légitimer les modifications. L’authenticité découle alors du caractère sourcé de l’arrangement.
La seconde hypothèse formulée par Kennaway est l’absence de statut canonique des Suites pour violoncelle au XIXᵉ siècle, canonisation qui s’effectue notamment à partir de l’enregistrement qu’en fait Pablo Casals entre 1936 et 1939. Bien que l’idée d’un canon musical se développe à partir du XVIIIᵉ siècle41, l’autorité du texte ne s’impose comme nouveau paradigme qu’à la fin du XIXᵉ siècle, et le concept même d’œuvre musicale n’émerge qu’à l’orée de celui-ci42. La musique de Bach est perçue au XIXᵉ siècle comme un idéal inaccessible, qui impose le respect, l’admiration et la piété. Sans être véritablement connue, elle est immédiatement élevée au rang de canon musical, à tel point que l’arrangement et la transcription deviennent des rites initiatiques pour se rapprocher du compositeur. Transcrire Bach, c’est travailler à sa compréhension et à son assimilation. L’arrangement est, dans le cas de Bach, le signe d’une profonde marque de respect. Il est le modèle à partir duquel tout doit découler. La musique de Beethoven est beaucoup moins remaniée car il ne dispose pas de la même figure d’autorité. Comme on le répète souvent au XIXᵉ siècle : « Bach est le père, Beethoven le modèle43. »
Si l’enregistrement qu’en fait Pablo Casals marque définitivement l’entrée des Suites dans le Panthéon musical, celles-ci, étant l’œuvre de Bach, jouissaient déjà d’un statut canonique, ce qui ne permet donc pas de justifier les modifications opérées par les différents violoncellistes au XIXᵉ siècle. Le canon, pas plus que son processus de fabrication, ne sont ni immuables ni atemporels. Alors qu’au cours du siècle romantique, une œuvre est canonisée à travers l’arrangement, et donc l’altération, au XXᵉ siècle, elle l’est par la recherche du texte d’origine, vierge de toute modification.
La seconde tentative pour rendre les Suites dignes d’être exécutées au concert consiste à les arranger ou, si nous pouvons nous permettre ce néologisme, à les « virtuoser ». Jugées trop simples, trop graves ou encore trop monodiques, les Suites subissent diverses opérations consistant à les complexifier pour correspondre à l’horizon d’attente du public de l’époque. L’ère des virtuoses est caractérisée par une démonstration permanente des capacités techniques des interprètes et ceux-ci, comme le public, ne peuvent se contenter d’une œuvre soliste ne contenant aucun passage virtuose. L’exemple le plus probant à cet égard est la première édition que livre Friedrich Grützmacher des Suites en 1866.
Éloge de l’impur : les Suites de Bach par Grützmacher
Les Suites de Bach semblent avoir toujours fait partie du répertoire de Grützmacher. Il les découvre à travers l’édition annotée par son professeur, Friedrich Dotzauer45, qui contient quelques suggestions de doigtés, de tempi et d’articulations. C’est dans cette version qu’il exécute, en 1867, toute la cinquième Suite sans accompagnement à Halle46. Il a pourtant fait éditer sa propre version chez Peters l’année précédente47. Pour la première fois, le terme d’« études » est abandonné au profit de l’original « suites », affirmant d’emblée la volonté de sortir l’œuvre de la sphère didactique, bien que subsiste l’appellation « sonates ». Le sous-titre du frontispice indique « Édition nouvelle, revue et arrangée pour être exécutée aux concerts », le nom imposant de Grützmacher, écrit dans les mêmes lettres capitales que celui de Bach, trônant au-dessus. Rendre exécutable une œuvre au concert, c’est-à-dire appréciable pour le public de l’époque, nécessite de la rendre virtuose et donc de la transformer. Bien au-delà des simples ajouts que les précédentes éditions avaient pu contenir, c’est toute l’œuvre que Grützmacher modifie en profondeur. Sermonné par son éditeur Max Abraham, fondateur des éditions Peters, à propos d’autres œuvres arrangées, le violoncelliste prend la défense de son acte éditorial dans une lettre que nous retranscrivons ci-dessous, tant elle est décisive pour comprendre ce qui l’animait.
Très estimé ami !
Je ne pouvais pas avoir de surprise plus inattendue et plus douloureuse que celle que m’ont apportée vos lignes aujourd’hui. Un travail que j’ai fait avec un soin et un amour inexprimables peut-il vous paraître aussi raté ? Qu’ai-je fait pour susciter un tel avis ? Ces compositions que j’apprécie tant, comme quiconque, n’ont pas été touchées par quoi que ce soit, et mon travail porte uniquement sur les indications.
À cet égard, le point de vue que je défends depuis longtemps est que de si grands hommes, tels que Schumann, Mendelssohn, etc., ne pouvaient pas prendre le temps d’écrire toutes les indications jusque dans les moindres détails, alors que ce doit être mon but ultime – et j’en serai très honoré – de réfléchir à toutes les nuances que ces maitres ont imaginées et de faire connaître leurs œuvres à tous ceux qui ne sont pas capables d’un tel travail. Je peux me considérer comme légitime devant les autres à exercer une telle activité en raison des multiples expériences que j’ai eues à cet égard avec de nombreux compositeurs de renom, qui m’ont toujours témoigné leur entière reconnaissance pour la réduction de leurs œuvres.
Schumann et Mendelssohn ne peuvent plus m’exprimer leur jugement, mais pour me justifier et me satisfaire, je peux dire que ma conception des petites pièces de Schumann a eu l’entière approbation de Madame Clara Schumann, et que je possède un avis écrit très favorable sur mon arrangement du Concerto pour violoncelle de Schumann par W. Bargiel (parent du maître et juge sévère en ce qui concerne la conception et le traitement des œuvres de Schumann), que je vous présenterai volontiers lors de la visite que vous m’avez promise.
Je ne crois pas non plus pouvoir regarder le jugement des compositeurs que j’ai cités, car lorsque, comme moi, on a joué si souvent les œuvres en question avec les artistes les plus divers, en privé et en public, la bonne manière de jouer se révèle peu à peu si clairement qu’il ne peut plus y avoir de doute. Ce sont les résultats de ma longue pratique que je me suis efforcé de consigner dans mes éditions.
Il m’a toujours semblé que le but particulier de votre édition (et j’ai cru que vous partagiez ce point de vue) était de rendre les œuvres accessibles à tous ceux qui ne sont pas en mesure de s’y orienter suffisamment, grâce aux indications les plus précises – et pas uniquement grâce aux doigtés – car c’est de loin la chose la plus insignifiante (même avec un mauvais doigté, on peut encore jouer une pièce), mais surtout grâce à l’indication de la bonne exécution, à l’apport des nuances et des contrastes nécessaires, sans lesquels aucune œuvre musicale au monde ne peut être pensée et mise en valeur – et à cet égard, il y avait également dans les œuvres de Schumann (et précisément dans celles-ci, parce que le compositeur était particulièrement éloigné de la pratique) bien des choses, non à corriger, mais à compléter !
Si certains ne partagent peut-être pas le point de vue que je viens d’exposer, je sais par une très grande expérience que beaucoup en sont très reconnaissants, et je suis certain qu’une bonne volonté telle celle que je montre, associée aux connaissances nécessaires, sera de plus en plus reconnue. Qui pourrait découvrir dans mon travail autre chose que le plus grand soin et le plus grand amour pour ces compositions ? Et seule la légèreté serait à blâmer !
En vous remerciant encore une fois et en vous assurant que je n’ai modifié aucune note des œuvres que je vous ai envoyées et qu’aucune atteinte ne leur a été portée, j’attends votre visite avec grand plaisir et je vous adresse mes salutations les plus cordiales, les plus amicales et les plus respectueuses.
F. Grützmacher, Dresde, 17 septembre 1884.
P.S. : Mon arrangement des suites de Bach pour concert, que vous avez mentionné, ne peut pas non plus m’être reproché, car j’ai poursuivi et atteint le but indiqué, j’ai ensuite obtenu de grands succès en les présentant, ce qui aurait été impossible avec l’original, plus simple48.
Grützmacher insiste sur le fait que ses éditions n’ont pas pour objectif de corriger, mais bien de compléter les œuvres des autres compositeurs. Pour lui, ces derniers n’ont pas pris le temps de doter leur partition d’indications musicales assez précises. Il dénonce par exemple l’absence de nuances chez Schumann, qui serait due à son manque de sens pratique. Tel un scribe au service d’un créateur, il se met dans une position de retrait, complétant seulement le travail des autres et défendant l’idée d’une partition-guide qui contiendrait tous les éléments pour rendre l’exécution de l’œuvre la plus fidèle possible.
Pour défendre cette position, Gützmacher avance l’argument de la légitimité, procurée tout d’abord par son appartenance à l’élite musicale. Lorsqu’il édite des œuvres de ses contemporains, c’est qu’il est soutenu par ces derniers. Mais aussi, et surtout, sa légitimité est procurée par son expérience, qui lui permet, entre autres, de justifier ses éditions d’œuvres de compositeurs du passé, s’octroyant ainsi un droit de modification sur la musique des autres. Ce privilège provient de sa renommée en tant que soliste, mais aussi en tant que pédagogue. Selon lui, sa longue carrière lui a donné l’occasion de jouer tout type de musique, comme en témoigne son important corpus éditorial. Son édition des Suites de Bach est donc le fruit d’une érudition et d’une expérience, et non une fantaisie totalement arbitraire. Difficile en revanche, de se faire une idée de la réception de cette version, bien que le violoncelliste en vante le succès auprès du public – mais cette question dépasserait le cadre du présent article.
Grützmacher est le seul interprète à avoir publié deux éditions différentes des Suites de Bach. Une seconde édition paraît l’année suivant la première. Beaucoup plus proche des manuscrits, elle rejoint la lignée des éditions d’interprètes ne comportant que de simples suggestions de doigtés et de coups d’archets49. Elle pourrait être perçue comme la conséquence d’une prise de conscience des excès de la précédente édition, mais une lettre de l’éditeur Peters adressée au violoncelliste en 1865 vient réfuter cette idée50. Il semblerait que le projet d’origine était de publier la version de concert et la version « originale » sur deux portées, dans une même édition, comme l’avait fait Ferdinand David pour les Sonates et Partitas51. La seconde édition n’est donc pas publiée en réaction à la première, mais devait la compléter. Encore une fois, un regard anachronique a été porté sur cette anecdote, participant à la diabolisation de la première édition.
Maintenant que nous connaissons la double mission que s’est imposée Grützmacher, à savoir expliciter la musique des autres compositeurs et proposer une version de concert plus populaire auprès du public, ouvrons désormais cette édition pour voir en quoi consistent ces révisions et arrangements.
Six Sonates ou Suites pour Violoncelle seul par J. Seb. Bach. Édition nouvelle, revue et arrangée pour être exécutée aux concerts par Fr. Grützmacher, Leipzig / Berlin, Peters, 1866.
Plusieurs niveaux de modifications sont à distinguer. C’est tout d’abord sur le paratexte qu’intervient Grützmacher, c’est-à-dire toutes les indications autour du texte musical. Quasiment absentes chez Bach, elles abondent dans la version de Grützmacher. S’inscrivant dans la tradition des précédentes éditions, le violoncelliste commence par indiquer les tempi en italien. C’est un long processus de ralentissement de la musique ancienne qui commence à cette époque, et qui perdurera jusque dans l’après-guerre. Les mouvements considérés comme lents, à l’instar des sarabandes, sont constamment qualifiés de Largo ou Lento. D’un autre côté, certaines indications surprennent par leur écart vis-à-vis des habitudes interprétatives actuelles. Vierge de tout enregistrement canonique, Grützmacher indique Allegro moderato en tête du prélude de la Deuxième suite alors que, depuis Casals, celui-ci est joué plutôt lentement, avec un certain sentiment d’austérité. Ou encore l’indication Vivace pour la gigue de la quatrième Suite, alors qu’on lui donne aujourd’hui un caractère plutôt populaire ou solennel.
De très nombreuses indications noircissent la partition. Que ce soit à propos du caractère, des nuances ou du phrasé, Grützmacher a méticuleusement annoté l’œuvre de Bach. Une grande gamme de nuances est déployée, allant du pp au ff. Sans surprise, les mouvements au caractère vif et majestueux comme les préludes des troisième et quatrième Suites, sont indiqués forte, et les sarabandes commencent toujours piano, souvent accompagnées de la mention dolce ou ma espressivo. C’est cette même mention qui précède, de manière plus inattendue, le premier menuet de la deuxième Suite ou la courante de la quatrième. Dans le panel des dynamiques, la forte présence d’accents et surtout de sfz peuvent autant servir à mettre en avant certaines notes étrangères qu’à marquer les temps forts, comme dans le prélude de la cinquième Suite. Les accents ou sfz peuvent aussi être placés sur des temps faibles, ce qui vient perturber le flux original de la phrase, comme dans la gigue de la deuxième Suite, où le troisième temps est accentué, donnant un aspect bancal à la ligne.
Prélude de la cinquième Suite, mes. 1-4.Gigue de la deuxième Suite, mes. 1-9.
De nombreux crescendi, diminuendi, ralentendi rythment les mesures, suivant la plupart du temps la ligne mélodique, comme dans le prélude de la troisième Suite. Chaque mouvement se termine d’ailleurs par un ritenuto, souvent accompagné d’accents pour marquer la cadence et lui donner un aspect grandiose. Grützmacher prend même la peine d’écrire systématiquement une case de deuxième fois pour la dernière mesure.
Prélude de la troisième Suite, mes. 33-45.Gigue de la première Suite, mes. 30-34.
Grützmacher propose également des indications de caractère. Aux côtés des dolce et ma espressivo qui accompagnaient la plupart des sarabandes, d’autres indications plus surprenantes apparaissent. C’est le cas du début du prélude de la deuxième Suite, qui est à jouer molto marcato, ce qui, encore une fois, est à l’opposé des habitudes actuelles, tout autant que les pesante écrits pour l’allemande de la troisième Suite. La moitié des allemandes doivent être jouées con grandezza. Toutes ces indications témoignent d’une volonté de « romantiser » Bach, de le rendre monumental. La notation extrêmement précise empêche tout écart et assure le respect de l’œuvre du maître. Grützmacher cherche donc à montrer que cette musique, loin d’être obsolète, est parfaitement d’actualité et peut revêtir une parure moderne.
Pour ce faire, le violoncelliste n’hésite pas à intégrer des coups d’archet qui pourraient être qualifiés d’anachroniques, comme le staccato, geste virtuose par excellence, popularisé par Paganini. C’est avec ce coup d’archet que s’ouvre le prélude de la troisième Suite, probablement joué à un tempo très vif.
Prélude de la troisième Suite, mes. 1-3.
À côté de la virtuosité du staccato, de nombreux types de coups d’archet tout aussi virtuoses, par leur combinaison et leur variété, cohabitent. Les indications originales, que ce soit celles des manuscrits ou celles des premières éditions, sont totalement modifiées. L’exigence technique de la main droite du violoncelliste se retrouve dans des mouvements comme l’Allemande de la première Suite, qui alterne à une vitesse impressionnante les différents types de phrasés.
Allemande de la première Suite, mes. 1-6.
Toutes ces indications sont assez courantes au XIXᵉ siècle. L’absence de paratexte dans les partitions de musique ancienne est souvent considérée comme un manque à combler. C’est encore ce que fait Bartók au siècle suivant lorsqu’il édite Bach, Scarlatti ou Mozart52. Tous ces commentaires musicaux sont à considérer comme des échafaudages. Ils permettent d’accompagner les amateurs ou les élèves dans la construction d’une interprétation, mais sont éphémères. Grützmacher, loin de se contenter d’un simple paratexte, va plus loin encore en modifiant le texte lui-même.
De cette transformation, parfois profonde, du texte, émerge alors un paradoxe entre la volonté de rendre virtuose l’œuvre, tout en l’adaptant aux contraintes organologiques de l’époque, ce qui donne parfois lieu à des simplifications. En plus du paratexte, dont la fonction est surtout didactique, Grützmacher densifie l’écriture en introduisant de nouveaux accords, de nouvelles harmonies, ou tout simplement des gestes virtuoses pour faire concorder l’œuvre avec le goût contemporain. Parmi ces gestes, les octaviations sont fréquentes. Les graves du violoncelle sont comme évités, dans la mesure où les violoncellistes prétendent à concurrencer le violon. Il est donc courant de voir certains passages transposés à l’octave supérieure, comme la courante de la première Suite.
Courante de la première Suite, mes 1-3.
Le violoncelliste va encore plus loin dans la deuxième gavotte de la cinquième Suite en transposant la mélodie à l’octave supérieure, mais sur la corde de ré, de manière à pouvoir tenir un bourdon sur le sol grave, donnant un caractère beaucoup plus énigmatique au mouvement.
Deuxième Gavotte de la cinquième Suite, mes 1-6.
Alors que certains passages sont complexifiés et octaviés pour correspondre aux attentes de l’époque, d’autres sont simplifiés pour des raisons organologiques. L’exemple le plus significatif est celui de la sixième Suite. Celle-ci est originellement écrite pour un violoncelle piccolo à cinq cordes, avec une corde de mi aigu supplémentaire. Les sonorités sont donc naturellement hautes et la suite est particulièrement difficile à exécuter sur un instrument à quatre cordes. La question de l’authenticité organologique ne se posant pas pour les esprits du XIXᵉ siècle, Grützmacher transpose la Suite à la quinte inférieure, soit de ré majeur à sol majeur, pour pouvoir la rendre plus ergonomique (fig. 17). Un certain type de virtuosité est recherché, et l’aigu ne doit pas être favorisé au détriment de l’ergonomie. Le violoncelliste allemand favorise la sonorité au profit de la tessiture, il rend la sixième Suite jouable sur un instrument à quatre cordes.
Parallèlement à l’intérêt pour les aigus, le rôle de basse de l’instrument semble être le nouveau critère esthétique de certains mouvements. C’est le cas du prélude de la première Suite, où le schéma original est modifié au profit d’un arpège gravitant autour du sol grave. Le geste devient par ailleurs beaucoup plus complexe, et fait du prélude une véritable étude pour le bras droit.
Prélude de la première Suite, mes. 1-6.
Ce paradoxe qui persiste entre la volonté de complexifier l’œuvre tout en l’adaptant à une technique instrumentale contemporaine, pousse Grützmacher à modifier également la cinquième Suite. Cette fois, la particularité ne réside pas dans le nombre de cordes du violoncelle mais dans son accord, car la suite requiert une scordatura, c’est-à-dire une modification de l’accord original de l’instrument. Dans le cas de la cinquième Suite, la corde de la est baissée au sol, ce qui donne une sonorité plus grave à l’instrument. Toujours dans l’idée d’actualiser l’œuvre, Grützmacher abandonne cette technique, pourtant encore utilisée52, et ajuste la suite pour la rendre jouable avec l’accord moderne du violoncelle, soit do–sol–ré–la. Cet accord diminue les possibilités harmoniques de la scordatura, ce qui n’empêche pas le violoncelliste d’en ajouter de nouvelles, sur lesquelles nous reviendrons. Étonnamment, la seconde édition des Suites que publie Grützmacher réintègre la scordatura tout comme elle replace la sixième Suite dans sa tonalité originale, en précisant qu’elle était destinée à un instrument à cinq cordes.
La cinquième Suite, par son caractère tragique et sa tonalité de do mineur, convenait parfaitement à un certain idéal propre au romantisme que l’on retrouve dans des marches funèbres comme celle de la Sonate op. 35 de Chopin, ou dans le deuxième mouvement de l’Eroica de Beethoven. Grützmacher associe à l’ouverture à la française, qui constitue le prélude, une grande gamme chromatique, geste bien romantique, avant le début de la fugue (fig. 15), en ajoutant de nombreux portamenti (notés gliss.), ce qui vient une nouvelle fois déraciner Bach de son époque. Cet ornement, très en vogue au XIXᵉ siècle, est encore audible dans les enregistrements anciens, comme ceux de Joseph Joachim ou de Julius Klengel53. Totalement étranger à nos oreilles, il déroute de nos jours et semble à l’opposé des pratiques enseignées dans les conservatoires. C’est pourtant une grande marque d’expressivité du temps de Grützmacher, qui en utilise toute une gamme dans ses éditions54, dont les mouvements lents sont remplis.
Fin de l’introduction du Prélude de la cinquième Suite, mes. 15-29.
Parfois, des mouvements entiers sont recomposés. C’est le sort réservé à l’Allemande de la quatrième Suite qui, à force d’octaviations, d’altérations de la ligne mélodique et d’ajouts de doubles-cordes, devient totalement méconnaissable. Le squelette de l’allemande originale est à peine perceptible et le mouvement s’apparente plutôt à une réminiscence.
Allemande de la quatrième Suite, mes. 1-17.
Deux niveaux d’arrangements ont été distingués dans cette édition des Suites. Premièrement, un niveau paratextuel, encore relativement courant pour les esprits de l’époque. Grützmacher est loin d’être le seul interprète à s’être livré à cette tâche, bien qu’il y apporte une minutie particulière. Ces indications ont essentiellement un but didactique et, exceptée la grande variété de coups d’archet, n’apportent pas une nouvelle virtuosité. Le deuxième niveau d’arrangement est directement textuel, avec pour objectif de complexifier le discours et de le rendre virtuose. Un paradoxe est alors apparu car certains mouvements, voire des Suites entières, sont réadaptés aux habitudes de l’époque pour convenir à certaines contraintes organologiques. La virtuosité est recherchée mais de manière ergonomique. Toutes ces modifications, anachroniques pour la plupart d’entre elles, pourraient laisser supposer une profonde ignorance de la part de leur auteur. Les questions d’authenticité sont très différentes de notre époque au moment où Grützmacher livre sa version des Suites56. Pourtant, de nombreuses modifications tendent vers les habitudes interprétatives du XVIIIe siècle.
Grützmacher néo-baroque ?
Si les Suites de Bach intriguent et fascinent autant les interprètes, c’est en raison des contraintes monodiques de l’instrument auxquelles elles sont destinées. Il existe d’autres exemples de pièces pour violoncelle seul précédant Bach, mais le maître allemand est le premier à transcender autant la technique instrumentale. L’harmonie et le contrepoint ne sont souvent que suggérés, et c’est cette énigme qui a poussé certains interprètes du XIXᵉ siècle à harmoniser les Suites et à les doter d’un accompagnement. Les mentalités de l’époque ont transformé le mystère en manque. Il fallait combler le vide : c’est ce qu’a tenté de faire Grützmacher.
La limpidité de la ligne mélodique est chargée d’accords et de doubles-cordes. Le violoncelle devient polyphonique. Comme dans la courante de la troisième Suite, chaque changement d’harmonie est explicité par un glorieux accord qui donne de l’épaisseur et de la noblesse au discours. Ces choix sont bien évidemment spéculatifs et participent à la cristallisation de la vision que porte le violoncelliste sur les Suites.
Courante de la troisième Suite, mes. 1-14.
L’anachronisme surgit dans certains mouvements lorsque les harmonies proposées par Grützmacher s’éloignent de Bach pour tendre vers un certain romantisme, comme à la mes. 10 de la sarabande de la Sixième suite, lorsque le thème revient sur un accord de neuvième de dominante sur pédale de tonique, mais cette fois orné d’un mi bémol, le tout dans la nuance pp.
Sarabande de la sixième Suite, mes. 1-14.
Les mouvements originellement chargés harmoniquement ne sont que peu modifiés, mais les plus sobres, comme la sarabande de la cinquième Suite, un des rares mouvements totalement dépourvus de doubles-cordes, n’échappent pas à ce processus d’harmonisation. En plaçant des doubles-cordes sur le troisième temps, auquel il ajoute même un accent, Grützmacher brise les caractéristiques de la danse même en déplaçant l’appui sur le troisième temps.
Sarabande de la cinquième Suite, mes. 1-8.
Ne peut-on pas voir dans ces ajouts d’harmonies et de doubles-cordes un geste baroque de la part de Grützmacher ? La partition du temps de Bach constitue en effet tout sauf un objet figé. Plastique et donc malléable, elle ne contient que le squelette de la musique, et c’est à l’interprète de le sublimer selon son « bon goût » pour reprendre les termes de l’époque56. Inutile de rappeler à quel point l’harmonisation est naturelle du temps de Bach, comme en témoigne la pratique de la basse continue. Loin de se limiter aux instruments polyphoniques, l’harmonisation pouvait tout aussi bien être réalisée par des instruments monodiques, comme le violoncelle, qui a longtemps complété l’harmonie aux côtés de la contrebasse, et ce parfois jusqu’au début du XXᵉ siècle57. Ce sont d’ailleurs deux violoncelles et une contrebasse qui constituent le pupitre de basse continue et qui accompagnent les récitatifs lors de la re-création de la Passion selon Saint Matthieu par Mendelssohn en 182958. L’idée d’un violoncelle harmonique n’est donc anachronique ni du temps de Bach ni de celui de Grützmacher.
Un autre élément fait écho à la période baroque : il s’agit des transitions entre les deux parties des danses. Les manuscrits ne contiennent que des barres de reprise à la fin des deux parties, comme le veut la forme originale de la suite de danse (AABB). Grützmacher ne se contente pas seulement d’effectuer les reprises habituelles mais prend soin de noter systématiquement une case de première fois lorsque la partie est reprise. Lorsqu’il s’agit de la deuxième partie de la danse, la case de deuxième fois contient le même texte musical pourvu d’accents et d’un ritenuto. Bien plus intéressante est la case de première fois des premières parties, où Grützmacher propose une transition pour effectuer la reprise et donc revenir dans le ton de la tonique. C’est surtout dans les sarabandes que l’on retrouve cette pratique (fig. 20). Le souci de varier les reprises se fait sentir chez le violoncelliste, qui note par exemple, dans la sarabande de la deuxième Suite, de jouer pp au lieu de p lors de la reprise de la première partie. Comme l’a montré Beverly Jerold59, les questions autour des reprises variées sont au centre des débats esthétiques au XVIIIᵉ siècle, et Carl Philipp Emanuel Bach en est un des principaux acteurs. Il est donc possible que Grützmacher ne fasse que perpétuer une tradition.
Sarabande de la quatrième Suite, mes. 1-16.
Une autre tradition est perpétuée à la fin du prélude de la deuxième Suite. La série d’accords en blanches pointées qui termine ce mouvement a longtemps été jouée telle quelle, mais les recherches autour de l’interprétation ont montré que cette notation n’était que schématique60. L’arpégiation pouvait être une solution possible pour réaliser ces accords, et il était courant de la noter ainsi, mais de nombreuses autres possibilités existent et ces accords doivent plutôt être lus comme un appel à l’improvisation. C’est ce que fait Grützmacher en poursuivant le flux des doubles sans stopper le discours jusqu’à l’accord conclusif.
Prélude de la deuxième Suite, mes. 49-63.
Et si ces modifications n’étaient qu’une continuité de pratiques héritées de l’époque baroque ? Des éléments de réponse peuvent émerger lorsqu’on compare l’édition de Grützmacher à un enregistrement récent des Suites, celui de Mauro Valli paru en 201962. Prenant le parti de mettre en parallèle l’œuvre avec les sept Ricercari de Domenico Gabrieli, le violoncelliste défend l’idée que les pièces du compositeur italien, considérées comme la première œuvre pour violoncelle seul de l’histoire, auraient influencé Bach. Son principal argument concerne les tonalités, qui sont identiques entre les deux corpus. Cette thèse est discutable, mais ce n’est pas là l’objet de notre intérêt pour cet enregistrement. Partant de cette idée, Valli propose une lecture italienne des Suites. C’est une véritable table rase qu’opère le violoncelliste vis-à-vis de la tradition interprétative des Suites. Cette lecture italienne de l’œuvre donne lieu à une profusion d’ornements et de diminutions, qui rendent certains mouvements parfois méconnaissables. Valli harmonise, diminue, il enrichit la ligne mélodique d’accords et de doubles cordes, il improvise des transitions pour les reprises, exactement comme le fait Grützmacher. Alors que le point de départ et la démarche diffèrent radicalement, le résultat de ces deux lectures de Bach est finalement assez proche. L’une des seules différences, discrète mais essentielle, réside dans le fait que Valli n’applique ses modifications qu’au moment de la reprise, alors qu’elles sont présentes d’emblée chez Grützmacher. À part cela, les deux lectures, qui de prime abord semblent totalement opposées, l’une proposant une interprétation historiquement informée radicale, et l’autre étant de nos jours considérée comme la plus inauthentique des interprétations, convergent finalement dans leur rapport à Bach. Elles rappellent que le texte des Suites n’est pas figé, que la partition n’est qu’un canevas et que l’œuvre appelle à l’ornementation et à la modification. Grützmacher, par sa position de virtuose romantique, nous livre sa lecture de Bach en y greffant les habitudes interprétatives de son temps. Valli fait de même aujourd’hui et, malgré l’argument de l’interprétation historiquement informée, l’interprétation des Suites continuera d’évoluer et d’être remise en question.
À l’aube du XXIᵉ siècle où l’on chérit le retour à la partition d’origine, l’avatar monstrueux d’une œuvre devenue canonique proposé par Grützmacher apparaît aux antipodes des préoccupations actuelles. Bach est travesti, déformé, orné, commenté… Beaucoup de termes pourraient décrire les opérations effectuées par le violoncelliste sur l’œuvre du Cantor de Leipzig. Pourtant, c’est bien l’authenticité que revendique Grützmacher au moment de la publication de sa version en 1866. Le XIXᵉ siècle est mû par l’idée d’actualisation et celle d’une œuvre non figée est motivée par une certaine forme de positivisme, qui perpétue la notion d’un progrès perpétuel encore défendue par Adorno64. Il faut donc constamment réadapter les œuvres qui, grâce aux dernières avancées techniques ou organologiques, sont sublimées, tout en se rapprochant, selon les mentalités du XIXᵉ siècle, de la volonté originelle du compositeur. Grützmacher semble être aujourd’hui victime d’un procès anachronique et il convient de tenter de participer à sa réhabilitation.
Peter Szendy, grâce à son ouvrage sur l’écoute, peut nous donner des clés quant à la question de l’avenir de cette édition65. Retraçant une histoire de l’écoute et, plus particulièrement, du droit à l’écoute, l’auteur consacre tout un chapitre à l’arrangement. D’après lui, l’arrangeur signe son écoute d’une œuvre. S’instaure alors une hiérarchie entre le compositeur, son œuvre, l’arrangeur et l’auditeur. L’idée de médiation suppose un effacement volontaire de l’arrangeur derrière l’œuvre. Il ne fait que rendre service à l’original.
Parallèlement à cette idée de diffusion des œuvres, l’arrangement porte également une vocation pédagogique. Il servirait à expliquer et à commenter l’œuvre, exactement dans l’idée du trope médiéval que l’auteur évoque. Enfin, l’arrangement permet de conserver l’œuvre et participe à sa normativité. Il permet une réactivation constante des œuvres et les rend, par conséquent, intemporelles. Les œuvres sont brassées d’époque en époque et se retrouvent propulsées, par cette dynamique, au rang de canon musical.
À la suite de cette distinction entre les différentes fonctions de l’arrangement, Szendy dresse un parallèle avec la traduction littéraire en s’appuyant sur le célèbre texte de Walter Benjamin, « La tâche du traducteur »66. Ce dernier invoque l’idée d’un original en danger dont la survivance n’est permise qu’à travers ses traductions, rendues possibles grâce à sa plasticité. « L’original, pour survivre et en survivant, demande à être traduit dans sa “propre” langue devenue “étrangère”67. » La traduction, comme l’arrangement, n’a pas pour objectif de dévoiler le sens de l’original, mais bien plutôt de le laisser désirer. Il y a donc une tension créée entre l’original et ses multiples arrangements, bûches jetées dans un immense brasier pour le maintenir en vie.
Si on transpose désormais ces idées à Bach, les Suites deviennent une œuvre en mouvement, brassée, qui ne demande qu’à être réactivée (entendre « actualisée ») pour assurer sa survie. C’est par leurs multiples éditions qu’elles sont parvenues jusqu’à notre époque et qu’elles font désormais partie du canon musical. Un important travail de déconstruction s’impose alors pour comprendre ces éditions qui nous paraissent étrangères, car il faut rappeler qu’au XIXᵉ siècle le « vrai » Bach est d’abord un Bach transcrit68. L’aura du compositeur terrifie, sa musique est redoutée et l’arrangement ou la transcription s’imposent comme un long chemin pour espérer atteindre la grandeur du personnage. Ce sont tous ces avatars qui font accéder les Suites au statut d’Œuvre, au sens romantique du terme69.
Dans leur ouvrage sur Bach, Fauquet et Hennion parlent de la musique du compositeur comme d’une structure ou d’un patron à partir duquel la musique continuerait à être composée et produite69. À cette idée, nous préférons celle de sédimentation, qui suppose l’accumulation. Accumulation de dépôts, de particules qui viennent former un sol ; le multiple aboutit à un ensemble cohérent et sans limites. L’idée de sédimentation présente également l’avantage de contourner la recherche de l’origine. Il n’y a pas de point de départ, de particules premières sur lesquelles se superposeraient les suivantes, le dépôt est ininterrompu et infini.
La quête de l’origine a longtemps obsédé les esprits dans le domaine musical. L’origine serait, tel un long fil, retraçable à force d’accumulation de connaissances. Cette position est d’ailleurs vivement critiquée par Marianne Massin, pour qui l’origine est une chimère et peut elle-même être recréée de manière anachronique70. Pour la philosophe, ce qui importe, c’est le désir d’authenticité, la force qui meut cette recherche de l’origine. C’est cette curiosité insatiable qui fait s’accumuler les dépôts pour créer une sédimentation.
Les Suites pour violoncelle de Bach sont loin de constituer une œuvre figée. Elles dessinent un vaste horizon entretenu par leurs multiples éditions, arrangements et refontes. Ce sont toutes ces versions qui permettent de maintenir l’œuvre vivante, ravivant sans cesse sa flamme. Qu’elles soient recomposées, comme le fait Grützmacher, ornées à l’italienne, comme le fait Mauro Valli, ou ramenées à leur fonction de danse, comme l’ont proposé récemment Jean-Guihen Queyras et Anna Teresa de Keersmaeker, ce sont toutes ces couches accumulées qui donnent leur sens à l’œuvre.
Encore plus que l’arrangement, l’enregistrement ou les autres formes de médiation possibles, la force désirante provoquée par cette quête de l’origine, qui aboutit à l’anachronisme, est peut-être le premier socle autour duquel se construit le canon. L’émergence de ce dernier traduit un besoin de la part de la société et des individus d’appartenir à une histoire, de s’historiciser. Grützmacher, à travers ses divers arrangements et notamment son édition des Suites, s’inscrit dans une histoire de la musique dont Bach est alors considéré comme le Saint-Père. C’est un hommage au compositeur que livre le violoncelliste, un guide pour nous apprendre à jouir de Bach comme lui a pu le faire, et une telle déclaration d’amour mérite d’être réintroduite dans notre imaginaire des Suites.
Annexe no 1 : Liste des éditions des Suites pour violoncelle de Bach au XIXe siècle
Éditions intégrales
1824 : Six Sonates ou Études pour le Violoncelle Solo. Composées par J. Sébastien Bach, Paris, Janet et Cotelle [éd. Louis-Pierre Norblin].
1825 : Six Sonates ou Études pour le Violoncelle Solo. Composées par J. Sébastien Bach, Leipzig, Probst [rééd. de l’éd. de Paris mais sans la préface de Norblin].
1826 : Six Solos ou Études pour le Violoncelle. Ouvrage posthume de J. S. Bach. Avec les doigtés et les coups d’archet indiqués par J. F. Dotzauer, Leipzig, Breitkopf & Härtel [1ère éd. d’interprète].
1864 : Joh. Seb. Bachs Sonaten für Violoncello Solo mit Begleitung des Pianoforte herausgegeben von Dr. W. Stade, Leipzig, Gustav Heinze [1ère éd. d’un arrangement avec piano après les esquisses de Schumann].
1866 : Six Sonates ou Suites pour Violoncelle seul. Par. J. Seb. Bach. Édition nouvelle, revue et arrangée pour être exécuté aux concerts par Fr. Grützmacher, Leipzig, Peters [version de concert].
1866 : Sechs Suiten dür die Violine solo von Joh. Seb. Bach. Als Vorstudien zu den grossen Violin Sonaten dieses Meisters nach dessen Violoncell Sonaten zum Gebrauch im Conservatorium der Musik zu Leipzig bearbeitet von Ferdinand David, Leipzig, Gustav Heinze [version pour violon d’après la version de concert de Grützmacher].
1867 : Sechs Suiten (Sonaten) für Violoncell von Joh. Seb. Bach. Herausgegeben von Fr. Grützmacher. Neue Ausgabe, Leipzig, Peters [2ème version, plus proche de l’original].
1871 : Joh. Seb. Bachs Sonaten für Violoncello Solo mit Begleitung des Pianoforte herausgegeben von Dr. W. Stade, Leipzig, Gustav Heinze [rév. de l’éd. de Stade].
1871 : Sechs Sonaten für Violoncell von Joh. Seb Bach. für Pianoforte bearbeitet von Joachim Raff, Leipzig, Rieter-Biedermann [1ère version intégralement pour piano seul].
1871-1872 : Sechs sonaten für das Violoncell von Joh. Seb. Bach mit Klavierbegleitung von Karl G. P. Grädener, Hamburg, Pohle.
1879 : « Sechs Suiten für Violoncello », Bach-Gesellschaft Ausgabe, vol. 27, no 1, Leipzig, Breitkopf und Härtel, p. 59-94 [éd. Alfred Dörffel].
1880 : Joh. Seb. Bach. Sechs sonaten für Violoncell. Zum vortrag bezeichnet von J. J. F. Dotzauer, Leipzig, Breitkopf & Härtel [rééd. de la version de Dotzauer].
1891 : Sechs Suiten für Violoncell Solo von J. Seb. Bach. Nach den handschriften der Kgl. Bibliothek zu Berlin unter Vergleichung der Ausgabe der Bach-Gesellschaft und anderer Druckausgaben revidiert und bezeichnet von Robert Hausmann, Leipzig, Steingräber [1ère ed. d’interprète basée sur la version de la Bach-Gesellschaft].
1900 : Sechs Suiten (Sonaten) für Violoncell. Genau bezeichnete Ausgabe für Unterricht und praktischen Gebrauch herausgegeben von Julius Klengel, Leipzig, Breitkopf & Härtel.
1907 : Sechs Suiten (Sonaten) für Violoncello solo von Joh. Seb. Bach. Neue Ausgabe von Hugo Becker, Leipzig, Peters.
1913 : Joh. Seb. Bach. Sechs Suiten (Sonaten für Violoncell solo) für Violine solo übertragen von Joseph Ebner, Leipzig/Zürich, Gebrüder Hug.
1918 : J. S. Bach. Six Suites pour violoncelle seul. Révision par Fernand Pollain, Paris, Durand et Fils.
Éditions de mouvements isolés
1867 : Bach,Allemande und Gavotten [sixième Suite], Bremen, Cranz [éd. Jules de Swert]72.
1870 : Bach,Compositionen für Violoncell mit Begleitung des Pianoforte, Berlin, Simrock [éd. Jules de Swert]73.
1885 : Sarabande [sixième Suite] and Courante [première Suite] from the Violoncello Sonatas of J. S. Bach for the Pianoforte by Arthur Foote, Boston, Arthur P. Schmidt.
Annexe no 2 : Liste des enregistrements des Suites pour violoncelle de Bach avant l’intégrale de Pablo Casals
Versions pour violoncelle
Interprète
Mouvements
Date
Éditeur
Version avec piano
Pablo Casals
Suite no 3 en do majeur BWV 1009 : « Prélude », « Sarabande », « Bourrée », « Gigue ».
Avril 1915 : Prélude, Sarabande et Bourrée.Avril 1916 : Gigue.
Columbia (7132)
non
Oskar Brückner
Suite no 6 en ré majeur BWV 1012 :« Sarabande ».
1916
???
oui
Beatrice Harrison
Suite no 3 en do majeur BWV 1009 : « Prélude », « Gigue ».
1920
???
non
///
Suite no 4 en mi bémol majeur BWV 1010 : « Sarabande » (en si bémol majeur).
1920
Gramophone Company (2-7871)
oui (Georges Henschel)
///
Suite no 6 en ré majeur BWV 1012 :« Sarabande ».
30 mars 1920
???
oui (Georges Henschel)
Guilhermina Suggia
Suite no 3 en do majeur BWV 1009 : « Prélude », « Allemande ».
Mai 1925
His Master’s Voice (DB764)
non
///
Suite no 3 en do majeur BWV 1009 : « Bourrée », « Gigue ».
???
His Master’s Voice (DA888)
oui
Julius Klengel
Suite no 6 en ré majeur BWV 1012 :« Sarabande ».
1927
Polydor – Deutsche Grammophon (4210BR) ; Decca (DE 7062)
oui (E. Steinberger)
Marix Loevensohn
Suite no 1 en sol majeur BWV 1007 :« Sarabande ».
1930
Odéon
oui
Mario F. Giucci
Suite no 3 en do majeur BWV 1009 : « Sarabande ».
9 octobre 1936
Telefunken (E2109)
non
Emmanuel Feuermann
Suite no 3 en do majeur BWV 1009 : « Sarabande », « Bourrée ».
1939
???
non
Versions pour d’autres instruments
Interprète
Mouvements
Date
Éditeur
Mario Maccaferri (guitare)
Suite no 3 en do majeur BWV 1009 : « Courante ».
27 mars 1929
Columbia (D19203)
Andres Segovia (guitare)
Suite no 3 en do majeur BWV 1009 : « Courante ».Suite no 1 en sol majeur BWV 1007 :« Prélude ».
2 avril 1935
His Master’s Voice (DA1553)
Bibliographie
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Pour citer ce document
Martin Barré, « L’édition des Suites pour violoncelle de Bach par Friedrich Grützmacher », La Revue du Conservatoire [en ligne], le huitième numéro, La Revue du Conservatoire.
Notes
Harnoncourt se démarque des autres pionniers du mouvement par ses nombreux écrits théoriques, notamment Le Discours musical : Pour une nouvelle conception de la musique, Paris, Gallimard, 2014 [1ère éd. 1984] et La Parole musicale : Propos sur la musique romantique, Arles, Actes Sud, 2016. ↩︎
HARNONCOURT, Nikolaus, « Qu’est-ce que la vérité ? ou esprit du temps et mode », in PÉBRIER, Sylvie (dir.), « Les chemins de l’authenticité », Cahiers d’Ambronay, vol. 9, Ambronay Éditions, 2019, p. 11-18. ↩︎
Cf. en particulier son ouvrage pionnier, Classical and Romantic Performing Practice 1750-1900, Oxford University Press, 1999. ↩︎
À propos de l’étude des premiers enregistrements, plus particulièrement sur le piano, et des limites qu’elle pose, cf. : PERES DA COSTA, Neal, Off the Record : Performing Practices in Romantic Piano Playing, New York, Oxford University Press, 2012. ↩︎
Ces questions ont récemment été abordées dans le cadre d’une publication collective : PÉBRIER, op. cit. ↩︎
Cf. notamment la critique qu’en fait Nicholas Cook dans Musique, une très brève introduction, Paris, Allia, 2006 [1ère éd. 1998], p. 94-100. ↩︎
Saint-Saëns participe à la publication de la première édition monumentale de l’œuvre de Rameau chez Durand de 1895 à 1924. Cf. à ce propos GÉRARD, Yves, « Saint-Saëns et l’édition monumentale des œuvres de Rameau (Durand, 1895-1924) », Revue de la Bibliothèque nationale de France, vol. 1, no 46, 2014, p. 10-19. ↩︎
Orfeo de Claudio Monteverdi. MDCVII. Sélection conforme à l’exécution donnée par les Louis de la Schola Cantorum, le 25 février 1904, publiée d’après l’édition du temps avec réalisation de la basse, nuances et indications d’exécution par Vincent d’Indy, Paris, Bureau d’édition de la Schola Cantorum, 1905. ↩︎
BENNETT WADSWORTH, Kate, ‘Precisely Marked in the Tradition of the Composer’: The Performing Editions of Friedrich Grützmacher, thèse de doctorat, Université de Leeds, 2017. ↩︎
CAMPBELL, Margaret, « Nineteenth-Century Virtuosi », in STOWELL, Robin (dir.), The Cambridge Companion to the Cello, Cambridge University Press, 1999, p. 68. ↩︎
Au XIXᵉ siècle, différentes écoles sont encore clairement identifiables selon les pays et même selon certaines régions. Ces identités musicales perdurent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et se dissolvent petit à petit à la suite du phénomène de mondialisation que connaît notre époque. Cf. à propos de la notion d’école : CHASSAIN, Laetitia, « Le Conservatoire et la notion d’“École française” », in BONGRAIN, Anne, POIRIER, Alain et Marie-Hélène COUDROY-SAGHAÏ (dir.), Le Conservatoire de Paris : Deux-cents ans de pédagogie (1795-1995), Paris, Buchet-Chastel, 1999, p. 15-27. ↩︎
VENTURINI, Adriana, The Dresden School of Violoncello in the Nineteenth-Century, thèse de doctorat, Université de Floride, 2009. ↩︎
Mechanik und Ästhetik des Violoncellospiels, Vienne, Universal, 1929. ↩︎
CAMPBELL, Margaret, The Great Cellists, Londres, Gollancz, 1988, p. 36, cité in BENNETT WADSWORTH, op. cit., p. 9. ↩︎
Le site de partitions en ligne IMSLP compte déjà 121 pièces sous le terme d’arrangement ou d’édition mais il en existe probablement plus encore. ↩︎
C’est encore cette version qu’enregistre Jacqueline du Pré en 1967 chez EMI. ↩︎
Cf. à ce propos le chapitre dédié à la réception de ses éditions dans BENNETT WADSWORTH, op. cit., chap. 1.↩︎
À propos de l’évolution du concept d’authenticité, cf. le chapitre qu’y consacre Harry Haskell dans son ouvrage Les Voix d’un renouveau : La musique ancienne et son interprétation de Mendelssohn à nos jours, Paris, Actes Sud, 2013 [1ère éd. 1988], p. 281-307. ↩︎
Ce phénomène est expliqué notamment dans LITERSKA, Barbara, « Nineteenth-Century Transcriptions of Works by Fryderyk Chopin », Eastern European Studies in Musicology, no 16, Berlin, Peter Lang, 2020. ↩︎
FAUQUET, Joël-Marie et Antoine HENNION, La Grandeur de Bach : L’amour de la musique en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2000, p. 126. ↩︎
ZENCK, Martin, « Reinterpreting Bach in the Nineteenth and Twentieth Centuries », in BUTT, John (dir.), The Cambridge Companion to Bach, Cambridge University Press, 1997. ↩︎
Cette société, qui perdure jusqu’en 1900, a joué un rôle fondamental dans la connaissance de l’œuvre de Bach et dans sa sacralisation. ↩︎
« Les solos de violon ont été considérés pendant de longues années par les plus grands virtuoses sur le violon, comme étant les meilleurs morceaux pour conduire rapidement l’élève à se rendre maître de son instrument. Les solos pour le violoncelle sont à cet égard d’une égale valeur. » (FORKEL, Johann Nikolaus, Vie, talents et travaux de Jean-Sébastien Bach, Paris, Baur, 1876 [1ère éd. 1802], p. 252.) ↩︎
Violoncelle solo de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, il est également professeur de violoncelle au Conservatoire de Paris de 1826 à 1846. ↩︎
« Préface », in NORBLIN, Louis-Pierre (éd.), Six Sonates ou Études pour le Violoncelle Solo. Composées par J. Sébastien Bach, Paris, Janet et Cotelle, 1824. ↩︎
Cf. la liste de ces éditions dans l’annexe no 1. ↩︎
KENNAWAY, George, Bach Solo Cello Suites : An Overview of Editions, Chase, Université de Leeds (en ligne). ↩︎
Cf. à ce sujet KNOBEL, Bradley James, Bach Cello Suites with Piano Accompaniment and Nineteenth-Century Bach Discovery : A Stemmatic Study of Sources, thèse de doctorat, Université de Floride, 2006. ↩︎
Sonaten für Violoncello solo. Mit Begleitung des Pianoforte herausgegeben von Dr. W. Stade, Leipzig, Heinze, 1864. ↩︎
Sechs Sonaten für das Violoncell von John. Seb. Bach mit Klavierbegleitung, Hamburg, Pohle, 1871. ↩︎
Nous remercions sincèrement Job ter Haar de nous avoir fourni ces informations. Pour plus d’informations sur le style de Piatti, cf. son travail de thèse, pionnier sur le sujet : The Playing Style of Aldredo Piatti : Learning from a Nineteenth-Century Virtuoso Cellist, thèse de doctorat, Londres, Académie royale de Musique, 2019. ↩︎
Six Solos ou Études pour le Violoncelle. Ouvrage posthume de J. S. Bach. Avec le doigter [sic] et les Coups d’Archets indiqués par J. J. F. Dotzauer, Leipzig, Breitkopf & Härtel, 1826. ↩︎
Six Sonates ou Suites pour Violoncelle seul. Par. J. Seb. Bach. Édition nouvelle, revue et arrangée pour être exécuté aux concerts par Fr. Grützmacher,Leipzig, Peters, 1866. ↩︎
Un fac-similé de la lettre est reproduit dans LÜTZEN, Ludolf, Die Violoncell-Transkriptionen Friedrich Grützmachers : Untersuchungen zur Transkription in Sicht und Handhabung der 2. Hälfte des 19. Jahrhunderts, Regensburg, G. Bosse, 1974. Nous remercions très chaleureusement Louise Guerot pour sa transcription et sa traduction. ↩︎
Plusieurs témoignages attestent que Casals a découvert les Suites à travers l’édition de Grützmacher, sans jamais préciser laquelle. Il se trouve qu’il s’agit de la première édition, celle de concert, qui est encore aujourd’hui conservée au Musée Casals d’El Vendrell. Cf. à ce sujet BARRÉ, Martin, La Fabrique du canon. Les Suites pour violoncelle de Bach avant Pablo Casals, mémoire d’esthétique (dir. Emmanuel Reibel), Conservatoire de Paris, 2023. ↩︎
Nous remercions très chaleureusement Kate Bennett Wadsworth de nous avoir fourni le fac-similé de la lettre. ↩︎
Sechs Sonaten für die Violine allein von Joh. Sebastian Bach, Kistner, Leipzig, 1843. ↩︎
SREBRENKA, Igrec, Bela Bartok’s Edition of Mozart’s Piano Sonatas, Université de Louisiane, 1993. ↩︎
Par Schumann, par exemple, dans son Quatuor avec piano op. 47, où le violoncelle doit descendre la corde de do au si bémol à la fin du troisième mouvement. ↩︎
Par exemple dans l’enregistrement de Joachim jouant sa propre Romance en do majeur en 1903, ou dans l’enregistrement déjà cité de Klengel jouant la sarabande de la sixième Suite de Bach. ↩︎
Cf. à ce propos la partie dédiée par Grützmacher au portamento dans KENNAWAY, George, Cello Techniques and Performing Practices in the Nineteeth and Early Twentieth Centuries, thèse de doctorat, Université de Leeds, 2009, p. 160-174. ↩︎
L’intérêt pour la musique ancienne existe pourtant bel et bien et ce dès le début du XIXᵉ siècle.Cf. à ce sujet, en ce qui concerne la France, ELLIS, Katherine, Interpreting the Musical Past : Early Music in Nineteenth-Century France, Oxford University Press, 2005. ↩︎
DENS, J.-P., « La notion de “bon goût” au XVIIe siècle : Historique et définition », Revue belge de philologie et d’histoire, no 53, 1975, p. 726-729. ↩︎
Nous remercions très chaleureusement Hilary Metzger pour les précieuses informations qu’elle nous a apportées à ce sujet, qui fait l’objet de ses recherches. Cf. aussi, à propos du violoncelle harmonique, WHITTAKER, Nathan H., Chordal Cello Accompaniment : The Proof and Practice of Figured Bass Realization on the Violoncello from 1660-1850, thèse de doctorat, Université de Washigton, 2012. ↩︎
« The Varied Reprise in 18th-Century Instrumental Music : A Reappraisal », The Musical Times, vol. 153, no 1921, hiver 2012, p. 45-61. ↩︎
Michel Corrette, dans sa Méthode pour violoncelle, consacre tout un chapitre à l’arpège : « L’Arpegio se note par accords et se joue par batterie, mais comme l’on peut arpéger un accord de plusieurs manières différentes, les auteurs notent quelquefois la première mesure de l’Arpegio selon qu’ils désirent que l’Arpegio soit battu, ce qui sert de modèle pour le reste des accords. » (Méthode théorique et pratique pour apprendre en peu de temps le violoncelle dans sa perfection, Paris, l’Auteur, 1741, p. 39. ↩︎
Lettre de Grützmacher au Dr. Max Abraham, op. cit. ↩︎
ADORNO, Theodor W., « Bach défendu contre ses amateurs », Prismes. Critique de la culture et société, Paris, Payot, 2018 [1ère éd. 1955]. ↩︎
SZENDY, Peter, Écoute. Une histoire de nos oreilles, Paris, Éditions de Minuit, 2001. ↩︎
BENJAMIN, Walter, Œuvres, Paris, Gallimard, 2000, t. 1, p. 244-262 (originellement publié inCharles Baudelaire : Tableaux Parisiens. Deutsche Übertragung mit einem Vorwort über die Aufgabe des Übersetzers, Heidelberg, Richard Weißbach, 1923. ↩︎
MASSIN, Marianne, « Plaidoyer pour une authenticité anachronique et intempestive », in PÉBRIER, Sylvie (dir.), « Les chemins de l’authenticité », Cahiers d’Ambronay, vol. 9, Ambronay Éditions, 2019, p. 25-28. ↩︎
Citée in KENNAWAY, George, Bach Solo Cello Suites, op. cit. ↩︎
Ibid. ; n’ayant malheureusement pas eu accès à cette édition, nous ne savons pas de quelles suites sont issus les mouvements. ↩︎