Auteur/autrice : anouk@conservatoireaugmente.com

  • Palmström de Hanns Eisler : la parodie comme hommage critique

    Palmström de Hanns Eisler : la parodie comme hommage critique

    En 1924, Schoenberg commande à son élève Hanns Eisler une œuvre pour compléter un concert où il donne le Pierrot lunaire. Hanns Eisler écrit Palmström, sur des textes de Christian Morgenstern. C’est une parodie de l’œuvre de Schoenberg, dont le troisième numéro s’appelle, non sans ironie, « l’art pour l’art ». La rupture esthétique et politique qui séparera Eisler de son maître est déjà en germe dans cette œuvre de jeunesse, où l’on décèle son rapport au texte et à la prosodie, son humour et son rapport à la tradition. Palmström est le premier jalon d’une affirmation esthétique très singulière, à la croisée du politique et du sensible.

    En 1919, Hanns Eisler, jeune Viennois de 21 ans tout juste rentré du front, devient l’élève d’Arnold Schoenberg, de vingt-quatre ans son aîné. Ce dernier lui offre ses leçons et le décrit comme un élève particulièrement talentueux. En 1924, Schoenberg commande à Hanns Eisler une pièce pour compléter un concert du Pierrot lunaire. Pour cette pièce de commande, Eisler choisit le même ensemble instrumental, duquel il a ôté le piano et la clarinette basse. Il s’en tient aussi à la Sprechstimme du Pierrot lunaire. Le cycle dure un peu plus de cinq minutes. Cette « formation Pierrot » restera chère à Eisler qui l’utilisera notamment dans ses 14 Ways to Describe the Rain (1941).

    Avant d’entrer plus avant dans l’étude de ce cycle largement méconnu, précisons que les douze années qui séparent les deux pièces les inscrivent dans deux époques radicalement différentes entre lesquelles surgissent la Première Guerre mondiale, les révolutions russe et allemande et l’avènement de la République de Weimar. Schoenberg et Eisler appartiennent à deux générations différentes, dont la plus jeune est devenue adulte pendant la guerre. Sur le plan musicologique, cette génération est frappée par ce qu’on a appelé la « crise de la salle de concert ». Le Sacre du printemps de Stravinsky et les Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé de Ravel ont déjà douze ans et, même si la musique de Schoenberg continuait d’être jugée subversive, contre-nature, dégénérée, il n’empêche que Pierrot lunaire et ses premières réceptions avaient également déjà douze ans.

    Le cycle de Eisler précède la rupture esthétique d’avec son maître, qui aura lieu en 1926 par échange épistolaire. Elle suivra de peu le ralliement d’Eisler à la cause du communisme, ignoré alors de Schoenberg. Ce que Schoenberg ne pardonnera pas à Eisler, c’est de juger l’art et la musique avec des critères qui leur sont extérieurs.

    Introduction : Hanns Eisler contre le « réactionnaire musical »1

    La violence de la polémique suscitée par l’œuvre de Schoenberg d’une part, le bouleversement – la révolution ? – qu’il a fait vivre à la musique et à la tonalité d’une autre, combinés à la conviction longtemps partagée que « l’histoire de la musique a un sens et que ce sens conduit de la tonalité au surréalisme en passant par l’atonalisme2 », tous ces éléments laissent planer encore à cette époque autour d’Arnold Schoenberg l’aura d’un révolutionnaire. Cette aura tend à le rendre intouchable pour qui ne veut pas passer pour un réactionnaire musical. Il est pourtant largement admis aujourd’hui que « c’est sans volonté subversive, pour ainsi dire naturellement, que Schoenberg en vint à suspendre la tonalité3 ».

    Hanns Eisler, fervent progressiste, décrit dès 1924 son maître comme un « classique » :

    En débattant de l’ « atonalité », des dissonances, on a complètement oublié les autres caractéristiques de la structure musicale des œuvres [de Schoenberg]. La place que tiennent le contrepoint, la motivique, la thématique et le façonnage au sens ancien du terme, même dans ses œuvres les plus controversées, les plus « atonales », n’est pas encore aujourd’hui reconnue pour la plupart. Mais ces moyens artistiques, justement, s’apparentent étroitement à ceux du passé, du moins en sont issus4.

    En raillant l’écriture de Schoenberg, Eisler ne mêle donc pas sa voix à celle des critiques qui considèrent que Pierrot lunaire n’est autre chose que « des bruits uniformément étrangers, qui dans l’ensemble ressemblent vaguement à des instruments en train de s’accorder5 ». C’est bien du conservateur que Eisler se distance :

    Le monde musical doit changer de comportement et cesser de regarder Schoenberg comme un démolisseur et un subversif, pour le voir comme un maître. Il s’est créé un matériau nouveau pour composer dans la plénitude et dans l’achèvement des classiques. C’est lui le véritable conservateur : il s’est même créé une révolution pour pouvoir rester réactionnaire6.

    Mais en se démarquant dès 1924 de la réaction musicale – qui prend certes la forme d’une révolution du matériau –, Eisler ouvre-t-il pour autant la voie à une nouvelle esthétique ? Deux années plus tard, sa rupture avec Schoenberg coïncidera avec son engagement politique : y a-t-il déjà des traces de cette double rupture politique et esthétique dans cette parodie du Pierrot lunaire ?

    La poésie politise la musique

    Le choix des textes : Christian Morgenstern

    Eisler écrira en 1955 :

    Il est navrant que le texte du Pierrot lunaire, l’une des compositions les plus brillantes de Schoenberg, soit une pâle imitation de Verlaine par un poète belge de troisième ordre, Albert Giraud, traduite qui plus est par Otto Erich Hartleben. Pour Schoenberg, le choix du texte n’avait malheureusement rien de décisif. Le texte n’était pour lui que le point de départ d’une composition7.

    Pour répondre à la commande de son maître, Eisler choisit, lui, de se tourner vers Christian Morgenstern. Empreint de Nietzsche, de religion et de théosophie, Morgenstern est un poète assez inqualifiable qui n’a de cesse d’être insolent, se moquant des mots et de la poésie même. Il est connu essentiellement pour ses Galgenlieder (« Chants du gibet », première édition en 1905) dont Eisler extrait les deux derniers textes de son cycle. Les trois premiers poèmes sont extraits du recueil Palmström (1910) qui donne son nom au cycle. L’écrivain Tucholsky a dit de Morgenstern qu’il était « capable d’exprimer l’absurde sur un mode goethéen8 ».

    Palmström met en scène deux personnages. Korf est l’inventeur fou : on retiendra la lampe qui transforme le jour en nuit (« die Tagnachtlampe »), l’orgue à parfums et la montre à quatre aiguilles, qui s’annulent les unes les autres. Korf est aussi en proie aux services de police dont Morgenstern dénonce la violence et l’absurdité. Palmström est l’idéaliste, le rêveur, qui voudrait un monde meilleur. Déjà chez Morgenstern, Palmström est inspiré de Pierrot. Les premières traductions françaises nommaient Pierrot pendu le recueil des Galgenlieder, rendant bien son aspect satirique. Dans ce recueil de l’absurde, on apprend que toutes les mouettes semblent s’appeler Emma9 ; un loup-garou extirpe un instituteur et sa famille de leur tombe nuitamment avec cette requête étrange : « décline-moi ! » (« beuge mich ! », au sens de réciter le nom en suivant les cas de la déclinaison allemande que sont le nominatif, l’accusatif, le datif et le génitif). L’instituteur s’exécute, mais concède qu’il ne sait pas le pluriel. Qu’importe, le loup est reconnaissant. Mais au-delà de l’absurdité des récits de ses textes, il y a le traitement même des mots. Morgenstern s’en joue sans arrêt, utilise les expressions dans leur sens propre et n’a de cesse de dénoncer, par son usage même de la langue, la vacuité de la poésie et du langage. Le poète imagine dans cet esprit un « nocturne de poisson » (« Fisches Nachtgesang »), fait de brèves et de longues.

    Christian Morgenstern, « Fisches Nachtgesang ».

http://gutenberg.spiegel.de/buch/alle-galgenlieder-5792/3
    Christian Morgenstern, « Fisches Nachtgesang ».
    http://gutenberg.spiegel.de/buch/alle-galgenlieder-5792/3

    Hanns Eisler, après des tergiversations, se fixe sur cinq poèmes. « L’art pour l’art » trône au centre du cycle, sorte d’antimanifeste, particulièrement parodique : il situe d’emblée l’objet de la critique portée à Schoenberg.

    – « Venus – Palmström – Anadyomène » (« Venus Palmström » chez Eisler)

    Ici Palmström se compare à Vénus. Mais il n’est question que d’un verre d’eau… Au dernier vers, « Vénus – Palmström – Anadyomène », Palmström vient se glisser au milieu de l’image héritée du quatrième siècle avant notre ère de la Vénus sortant des eaux. Cela a l’insolence d’un sacrilège. Mais qu’est-ce que la Vénus Anadyomène, sinon deux mots côte à côte ?

    – « Die Kugeln » (les boules) (Eisler en fait « Notturno »)

    Palmström n’a pas la chance d’être en proie à la lune. Ici c’est sa propre création qui l’effraie. Les boules de papier qu’il a disséminées « avec art » dans sa chambre font un bruit étrange qui le terrifie la nuit. Il est effrayé par la puissance de son art. Les artistes comme Palmström ont peur de l’art, ils n’osent pas se confronter au terrible pour le surmonter dans la création.

    – « L’art pour l’art »

    Korf, le génial inventeur, est ici inspiré par les battements d’ailes d’un moineau effrayé. Le créateur oublie son œuvre dès qu’elle est prête à être réalisée et ne se souvient même plus avoir entendu un moineau. L’anecdote qui a inspiré la création, seul lien avec le réel, est aussitôt oubliée, aussi vite que l’œuvre elle-même. La vacuité de l’art pour l’art est dénoncée ici comme un refus du réel.

    – « Galgenbruders Frühlingslied » (« Chant de printemps d’un frère de potence »)          

    Directement placé après le chant du poisson, ce poème est un pastiche de poésie romantique sur le thème de la nature et du printemps. Le narrateur n’est pas un jeune homme en errance mais un pendu qui s’émerveille d’un bourgeon qui passe à travers le trou laissé par un ver. « O selige Epoche » (« Ô saison des délices »), le mort se sentirait presque en vie.

    – « Tapetenblume » (chez Eisler « Couplet von der Tapetenblume ») (« La fleur de tapisserie »)

    Morgenstern donne ici la parole à une fleur. Mais elle n’est pas la fleur des romantiques, qui fleurit en mai ou au clair de lune : elle est condamnée à croître entre quatre murs. L’évocation de la nature est acceptable si elle sert à exprimer la souffrance des hommes, pas si la petite fleur est là pour les en détourner. « Que sont ces temps / où parler d’un arbre est presque un crime / puisque c’est faire silence sur tant de crimes10 ? », écrira Brecht en 1939, dans un poème mis en musique par Eisler.

    Mais la fleur semble nous avertir : « Tu ne me regarderas jamais assez, prévient-elle, aussi loin que tu regardes dans la petite chambre […] Tu deviendrais fou, mon petit amour. »

    La relation maître/élève

    Le Pierrot lunaire est souvent lu comme une métaphore du « dialogue du créateur avec son art11] »: la parodie d’Eisler répond par une métaphore de la relation de l’élève au maître. Une telle lecture mène à se demander si les boules de papier qui effraient leur créateur ne sont pas les séries dodécaphoniques ; les quatre murs de la dernière pièce évoquent peut-être l’enseignement de Schoenberg : pour fleuris qu’ils soient, ils n’en sont pas moins une prison pour qui n’a qu’eux comme seul horizon.

    Indépendamment du sens des textes, Eisler glisse dans l’écriture même des allusions à son maître et à sa distance vis-à-vis de l’écriture en série de douze sons.

    L’identité Schoenberg/Palmström (faisant écho à celle Schoenberg/Pierrot) est suggérée par les deux premières notes du violon de la première pièce : lami b : a-es, les initiales de Schoenberg. Elles sont chantées une tierce au-dessus par la voix sur le nom « Palmström ».

    Toujours dans « Venus Palmström », la série la-mi b-mi-do#-ré-do-si-la#-sol#-fa#-sol-fa, débutée donc par les initiales du maître, apparaît dès la première mesure. On retrouve ensuite l’intervalle la-mib (souvent sous la forme la-ré#) au violoncelle mesure 3, 4-5 puis 6, à la flûte mesure 8, 9, et enfin à la clarinette mesure 11. Cette dernière occurrence est la plus facilement repérable à l’oreille par son phrasé et sa nuance du mezzo forte au crescendo. La série, présente partout dans la pièce, reparaît au violon à la coda de la mesure 13, mais amputée de ses deux premières notes – les initiales de Schoenberg (exemple 2). Cela demeure une allusion cryptique mais montre l’aisance avec laquelle Eisler se joue de l’écriture dodécaphonique. C’est pourtant la première fois qu’il compose avec une série de douze sons.

    Hanns Eisler, « Venus Palmström », mes. 1 et 2.
    Hanns Eisler, « Venus Palmström », mes. 1 et 2.
    Hanns Eisler, « Venus Palmström », mes. 13 à 16.
    Hanns Eisler, « Venus Palmström », mes. 13 à 16.

    Parmi les éléments autobiographiques dissimulés à travers les séries, citons aussi la dernière pièce « Couplet von der Tapentenblume ». La série (mib-do#-ré-do-si-mi-sib-la-lab-fa#-sol-fa) est assez reconnaissable à l’oreille et est exposée de nombreuses fois de manière distincte. Mais une fois la partie vocale terminée, la prophétie énoncée par la fleur « tu deviendras fou ! » semble se réaliser. Entre les mesures 31 et 33, le violoncelle parvient à jouer la série, mais de plus en plus laborieusement. Puis quand, à la levée de la mesure 34, il semble recommencer la série une nouvelle fois, il s’interrompt en fait après les deux premières notes, dans un sforzando avec les clarinettes et l’alto, comme pour dire « ça suffit ! ». Tout comme la référence à Schoenberg de la première pièce, cette plaisanterie n’est pas vraiment audible pour qui n’a pas la partition sous les yeux ou n’est du moins très familier de l’écriture dodécaphonique. En revanche on perçoit bien le geste de l’accelerando ponctué des accords des cordes qui interrompent la série ; le ralenti n’est là que pour mieux amener au sforzando et débouche, après un silence, sur le pastiche d’une cadence. C’est comme s’il fallait à tout prix échapper à ces quatre murs et à la tentation d’énoncer une nouvelle fois la série.

    Hanns Eisler, « Couplet von der Tapetenblume », mes. 31 à 35.
    Hanns Eisler, « Couplet von der Tapetenblume », mes. 31 à 35.

    Eisler ne restreint donc pas les règles de l’écriture à douze sons à un principe formel d’écriture. À travers son usage des séries, il met en scène, dans la musique même, une métaphore sociale et politique.

    Le principe de la technique dodécaphonique, lui, est censé valoir pour toutes les catégories et tous les genres musicaux. Cette prétention est nuisible et dangereuse, car chaque genre doit se forger sa propre manière d’écrire. Une méthode mécaniste, uniformisée, peut effacer la singularité des genres. Mais une claire délimitation des genres est nécessaire si nous voulons produire de l’art et non point des devoirs solaires ou des manifestes. Un compositeur devrait au moins savoir quel genre se prête à la technique dodécaphonique. Celle-ci ne doit pas devenir un style, mais seulement une méthode parmi d’autres12.

    Si la technique dodécaphonique n’est pas un style mais une méthode, c’est donc que sa fin ne se situe pas en elle-même. La critique de l’art pour l’art est déjà lisible dans l’usage même des séries. On comprend que cette critique occupe la place centrale du cycle.

    Une pièce manifeste : « L’art pour l’art »

    Cette pièce, la plus courte du cycle, est écrite pour piccolo, clarinette et violon. Fred Fischbach, qui a analysé une immense partie de l’œuvre d’Eisler, et en particulier Palmström, avec une grande précision, explique :

    Série de base, récurrence, renversement, récurrence du renversement, rien n’y fait, la pièce évoque une œuvre qui n’existe pas et le comble de la dérision serait peut-être qu’Eisler abandonne ici l’écriture dodécaphonique, qu’il renonce à la série pour revenir à l’écriture atonale d’avant l’écriture dodécaphonique13.

    Peut-être n’y trouve-t-on pas de série identifiable, mais la pièce demeure pour autant très lisible, et ce dès la première écoute. Si elle ne résiste pas à une analyse précise qui y chercherait un système, c’est justement qu’ici, comme Fischbach en a l’intuition, Eisler moque ce romantisme sans tonalité, écrit au fil de la plume – pourtant un des fantasmes de Schoenberg qui rêvait que sa main de compositeur soit comme sa main de peintre, guidée par son inconscient. Plus tard, Eisler parlera de « copier Brahms à l’aide de la technique dodécaphonique14 », ce qui prouve bien que ce n’est pas à la technique en tant que telle qu’il s’en prend et qu’il n’y a pas recours pour moquer « l’art pour l’art ».

    La pièce commence par les trilles du piccolo, mimant un battement d’ailes. Les deux premières mesures font entendre les trois instruments dans des gestes qui ont quelque chose de la fulgurance. Puis les croches piquées du violon entrent (mesures 3, 4 et 7). La cellule deux doubles-croches est entendue cinq fois en neuf mesures. La voix est laissée seule de la troisième noire de la mesure 9 à la troisième croche de la mesure 11. Cette première partie conclut la description de la composition géniale de Korf.

    Le violon reprend ensuite son motif en croches piquées, avec une ligne mélodique certes complètement différente ; mais l’oreille y sent dès la première écoute le retour d’un mouvement laissé en suspension, d’autant que la cellule rythmique deux doubles-croches revient elle aussi à six occurrences (dont cinq en trois mesures), rendant cette deuxième partie clairement identifiable comme telle. L’impression, créée par les rappels rythmiques, que quelque chose s’est remis en route corrobore le texte qui décrit à ce moment-là l’entreprise de l’enregistrement de la pièce de Korf. Tout pourrait continuer dans cette routine très rythmée mais la mesure 14 ne dure qu’une blanche (c’est là une signature d’Eisler) et le crescendo du violon mène… au retour des mesures 1 et 2 avec quelques différences : la clarinette reprend le motif du piccolo deux octaves plus bas, le violon descend aussi d’une octave ; le crescendo est moins exacerbé ; enfin le flatterzunge de la clarinette devient un grand decrescendo au piccolo (cf. exemples 5 et 6). C’est donc une reprise affadie. Le grand élan artistique que ce pauvre moineau avait inspiré à Korf n’est plus qu’un geste non abouti qui a perdu sa substance. En effet, ce retour des premières mesures arrive au moment où l’on apprend que Korf n’a plus aucun souvenir de son élan créateur génial. Le tout se délite au point que la voix est finalement laissée seule – décidément quelle solitude dans cette pièce ! – tandis que les instruments s’évanouissent discrètement, comme en s’excusant de n’avoir pas de cadence à jouer.

    Hanns Eisler, « L’art pour l’art », mes. 1 et 2.
    Hanns Eisler, « L’art pour l’art », mes. 1 et 2.
    Hanns Eisler, « L’art pour l’art », mes. 14 à 16.
    Hanns Eisler, « L’art pour l’art », mes. 14 à 16.

    Eisler indique ensuite que le récitant doit secouer la tête avec l’air de réfléchir : nous commenterons plus bas cette indication caractéristique.

    Avec cette pièce, Eisler explicite son désaccord et commence à poser les jalons d’une véritable esthétique alternative, en radicale opposition avec toute idée d’autonomie de l’art.

    Vers des outils stylistiques propres

    Le traitement vocal

    En 1948, dans son texte « les grandes questions sociales de la musique moderne », Eisler admettra son désintérêt et son agacement pour la vocalité de Pierrot lunaire.

    La démonologie provinciale et niaise de Giraud, à travers la diction forcée et empathique de la voix parlée (diction que Schoenberg a lui-même fixée rythmiquement et dont il exige l’observation), produit une impression pénible et détourne l’attention de la musique. J’ai souvent proposé à Schoenberg de laisser tomber le texte, afin de sauver cette fabuleuse musique sous la forme de « pièces de caractère ». Il n’a jamais approuvé cette proposition15.

    Eisler ne fait donc pas grand cas de cette révolution de l’écriture vocale. D’ailleurs, il ne tient pas la parodie tout au long de la pièce. Le premier numéro imite très bien Pierrot lunaire : sauts de septième, des phrases à l’ambitus très ample, de la dentelle vocale, comme à la mesure 3 et jusqu’à un saut de seizième entre les mesures 11 et 12.

    Hanns Eisler, « Venus Palmström », mes. 3, partie de récitant.
    Hanns Eisler, « Venus Palmström », mes. 3, partie de récitant.

    Dans la deuxième pièce, l’ambitus reste ample et on retrouve quelques piqués ou changements de rythme caractéristiques. Mais il y a clairement une accalmie de la ligne vocale qui court jusqu’à la dernière pièce. On est aussi frappé, dans tout le cycle, par l’absence de toute indication de nuance à la voix (sauf la deuxième pièce qui est murmurée (« geflüstert »), mais c’est presque à considérer comme une indication théâtrale). On est loin de Pierrot lunaire et de son troisième numéro (« Der Dandy »), par exemple. La suite de son œuvre vocale le prouvera, l’extravagance vocale de Pierrot lunaire, et en règle générale, le traitement instrumental de la voix, est trop loin d’Eisler. La clarté du texte importe – et c’est déjà visible ici – dans cette œuvre où l’auteur ne maintient pas l’imitation jusqu’au bout.

    Le rapport à l’humour

    Eisler a choisi un poète qui rit de la poésie. Les textes de Pierrot lunaire, eux, sont certes ironiques voire satiriques, mais cèdent au lyrisme onirique avec beaucoup de sérieux, sans humour sur eux-mêmes. « Si ces textes étaient naïfs, rien ne serait encore perdu, mais Schönberg a une fâcheuse propension à la philosophie éclectico-mystique16. » L’humour – souvent noir – de ces textes est fait avec le poème mais n’est pas dans le poème. De la même manière, c’est dans la musique même que Eisler va loger sa critique.

    Les dernières mesures du cycle (voir exemple 4) sont un exemple de cet humour eislerien. La flûte et le violoncelle jouent un chromatisme ascendant et la clarinette et le violon un chromatisme descendant. Il s’agit typiquement d’un geste de cadence où l’on passerait de la sensible à la tonique. Tout cela évidemment est absurde dans ce contexte atonal, mais justement, c’est drôle. Et cela joue avec l’inconscient de l’auditeur qui reconnaît ce geste. C’est comme si en écrivant de la musique atonale, Eisler ne perdait pas de vue qu’elle serait entendue par un public qui connaît les règles de la musique tonale. Cela moque, par la musique, et la tonalité et l’atonalité : la première pour ses systématismes et la seconde pour son incapacité à s’émanciper des règles tonales. C’est donc bien la révolution d’un réactionnaire qu’Eisler parodie ici.

    L’utilisation du piccolo pour mimer le battement d’ailes du moineau dans « L’art pour l’art » est aussi un trait d’humour. Eisler prend soin de répéter ce motif à la flûte deux fois (cf. exemple 5 et 6). C’est-à-dire que non seulement il y a humour, mais en plus il est donné à l’auditeur moyen de le percevoir.

    À la fin de « L’art pour l’art », l’indication de Eisler « le récitant doit secouer la tête avec l’air de réfléchir » (« der Sprecher schüttet mit nachdenklicher Miene den Kopf ») est très éclairante. Elle  doit à notre avis être rapprochée de l’indication qui figurera dans son opus 11 – Zeitungsausschnitte (« coupures de journaux », achevé en 1927 à Berlin) – où il demande à la chanteuse, dans les annonces matrimoniales, de « réciter sans parodie, humour, blague, … » (« Ohne Parodie, Humor, Witz, etc. vorzutragen »). Nous rapprochons ces deux textes car ils mettent tous deux en scène un personnage qui prête à la moquerie.

    Eisler ne donne des indications (de tempo, de nuance, de caractère) que quand elles sont contre-intuitives. Ici, il veut justement prévenir l’ironie dont il expliquera qu’elle produit une complicité avec le personnage. Cela semble paradoxal, mais les clins d’œil du récitant qui se moquerait de Korf rendraient Korf au fond plus sympathique et moins ridicule que si le récitant laissait au public le soin de juger de ce ridicule.

    Conclusion : vers la distanciation brechtienne

    Au cours de l’échange qui provoquera la rupture entre le maître et l’élève en 1926, Schoenberg écrit à Eisler :

    Vous n’avez pas été capable de garder votre opinion de moi pour vous-même, mais il a fallu que vous l’affichiez à tout-va alors même qu’on ne distingue dans votre travail encore aucun changement d’allégeance, alors même que vous n’aviez qu’à l’esprit de témoigner de ce changement d’allégeance (qui n’était donc pas un acte de création) dans vos travaux futurs ; et alors même, en conséquence, que la manière de composer qui devrait documenter ce changement n’existe pas17.

    La remarque de Schoenberg n’est pas tout à fait juste et l’on a bien vu que le désaccord avec Schoenberg est visible dans l’écriture d’Eisler dès 1924. D’abord, par le choix des poèmes, qui le situe dans une autre école esthétique ; ensuite par son usage non formel des séries ; par sa revendication – qui commence à se lire dans la partition et non pas seulement dans l’« esprit » d’Eisler, comme le dit Schoenberg – d’un art qui interagisse avec la société : on sent déjà son souci de la réception ; par le traitement vocal et un goût pour la sobriété dans la prosodie qui se lit malgré les immenses contraintes ; enfin par l’humour qu’il parvient à glisser dans la musique même.

    Cet humour ne passe jamais chez Eisler par la connivence, voisine de la complaisance, et l’on brûle de dire qu’il naît d’un effet de distance. Le mot est évidemment anachronique alors qu’Eisler n’a pas encore rencontré Brecht, qui lui-même n’a pas encore théorisé l’« effet de distanciation » (« Verfremdungseffekt »). Mais on comprend déjà comment la collaboration et l’amitié étroites qui ont lié Brecht et Eisler ont pu être si longues (presque trente ans) et si productives (plus de cent pièces).

    Pour l’heure, Eisler se trouve face à une grande énigme dont il détient les trois cartes maîtresses : la révolution du matériau permise par Schoenberg ; la conviction que la musique est faite « par des hommes et pour des hommes18 » ; les promesses offertes par la révolution technologique et la diffusion de masse. Son œuvre à venir, dont l’éclectisme est remarquable, est celle d’un compositeur insaisissable, qui met en lumière un impensé de la musicologie. On rechigne à lui laisser une place dans l’Histoire de la musique – et en particulier dans celle du lied – de peur de le dépolitiser ; mais on sent bien, notamment à travers son opposition fervente au « réalisme socialiste », qu’il est bien autre chose qu’un propagandiste talentueux. Toute sa vie, il aura travaillé à l’articulation entre politique et musique, entre message et sensible : non pas comme deux cases qui s’alimentent l’une l’autre, mais bien comme deux rapports au monde et à soi qui convergent pour faire entrevoir un ailleurs à naître. « Distancer un processus ou un caractère, dira Brecht, c’est d’abord, simplement, enlever à ce processus tout ce qu’il a d’évident, de connu, de patent, et faire naître à son endroit étonnement et curiosité19. »Quels seront les outils musicaux que développera Eisler au service de ce programme ? C’est l’enquête qui s’inscrira logiquement à la suite de ce travail.

    Mais puisqu’il est question de source et d’inspiration, rappelons qu’à quelque distance de Schoenberg que l’ait mené sa vie politique et musicale, Eisler ne cessera jamais de parler de son maître avec la plus grande admiration, démontrant ainsi qu’il ne confond pas programme politique et génie artistique.

    Je n’ai pas besoin du proverbe chinois : « Qui n’honore pas son maître est pire qu’un chien », pour constater ici que Schönberg a été l’un des plus grands compositeurs du XXᵉ siècle, et au-delà. […] Ses faiblesses me sont plus chères que les qualités de beaucoup d’autres. On ne peut concevoir l’histoire de la musique sans lui. Déclin et décadence de la bourgeoisie : sans doute. Mais quel crépuscule20 !

    Bibliographie

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    2011, Éléments d’esthétique musicale : notions, formes et styles en musique, Arles/Paris, Actes sud/Cité de la musique.

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    1982, Hanns Eisler, Political Musician, Cambridge/New York, Cambridge University Press.

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    1979, Écrits sur le théâtre, vol. 2, traduction Jean Tailleur et Edith Winkler, Paris, L’Arche.

    BUCH Esteban
    2006, Le Cas Schönberg : naissance de l’avant-garde musicale, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des idées.

    DUNSBY Jonathan
    1992, Schoenberg, Pierrot lunaire, Cambridge/New York, Cambridge University Press, coll. Cambridge music handbooks.

    EISLER Hanns
    1998, Musique et société, traduction Albrecht Betz et Diane Meur, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme.

    EISLERHanns
    1973, Musik und Politik: Schriften 1924–1948, ed. Günter Mayer, Munich, Rogner & Bernhard, coll. Passagen.

    FISCHBACHFred
    1999, Hanns Eisler: le musicien et la politique, éd. Franck Fischbach,Bern/NewYork, P. Lang, coll. Contacts.

    GOLDET Stéphane
    1994, « Arnold Schoenberg », in Guide de la mélodie et du lied, éd. Brigitte François-Sappey, Gilles Cantagrel et Marie-Claire Beltrando-Patier, Paris, Fayard, coll. Les indispensables de la musique.

    HOLTMEIER Ludwig
    2013, « Arnold Schoenberg : généalogie d’une théorie musicale », in Théories de la composition musicale au XXᵉ siècle, vol. 1, éd. Nicolas Donin et Laurent Feneyrou, Paris, Symétrie.dröte! » Traduit dans « Arnold Schönberg », op. cit., p. 27.

    Pour citer ce document

    Marie Soubestre, «Palmström de Hanns Eisler : la parodie comme hommage critique», La Revue du Conservatoire [en ligne], le septième numéro, La Revue du Conservatoire, Sources – Traditions – Inspirations.

    Notes

    1. « Arnold Schoenberg, der musikalische Reaktionär » est le titre d’un article de Hanns Eisler publié en 1924. ↩︎
    2. BUCH Esteban, Le Cas Schönberg : naissance de l’avant-garde musicale, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des idées, 2006, p. 275. ↩︎
    3. ACCAOUI Christian, article « atonalité », in ACCAOUI Christian (dir.), Éléments d’esthétique musicale : notions, formes et styles en musique, Arles/Paris, Actes Sud/Cité de la musique, 2011, p. 48. ↩︎
    4. EISLER Hanns et MAYER Günter (éd.), Musik und Politik: Schriften 1924-1948, Munich, Rogner & Bernhard, coll. Passagen, 1973, p. 13 : « Über den Streit die « Atonalität », um die Dizzonanzen vergass man völlig die sonstige musikalische Struktur [Schönbergs] Werke. Was an Kontrapunkt, Motivik, Thematik und Formgebung im älteren Sinne auch in den umstrittensten, « atonalsten » Werken vorhanden ost, wird heute von den meisten noch nicht erkannt. Aber gerade diese Kunstmittel sind mit denen der Vergangenheit nah verwandt oder gehen zumindest aus ihnen hervor. » Traduit par Albrecht Betz et Diane Meur in EISLER Hanns, Musique et société, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 1998, p. 23. ↩︎
    5. Critique d’Elsa Bienenfield, formulée en novembre 1912. Citée par BUCH Esteban, op. cit.., p. 218. ↩︎
    6. EISLER Hanns, Musik und Politik,op. cit., p. 15 : « Die musikalische Welt muß umlernen und Schönberg nicht mehr als einen Zerstörer und Umstürzler, sondern als Meister betrachten. Heute ist es uns klar: Er schuf sich ein neues Material, um in der Fülle und Geschlossenheit der Klasssiker zu musizieren. Er ist der wahre Konservative: Er schuf sich sogar eine Revolution, um Reaktionär sein zu können. » [souligné par l’auteur] ↩︎
    7. EISLER Hanns, Musique et sociétéop. cit., p. 40. ↩︎
    8. Cité par FISCHBACH Fred, Hanns Eisler : le musicien et la politique, FISCHBACH Franck (éd.), Bern/New York, P. Lang, coll. Contacts, 1999, p. 35. ↩︎
    9. « Die Möwen sehen alle aus, /als ob sie Emma hießen. » ↩︎
    10. BRECHTBertolt, « Elegie 1939 » : « Was sind das für Zeiten / Wo ein Gespräch über Bäume fast ein Verbrechen ist / Weil es schweigen Puber so viel Untaten einschliesst? » ↩︎
    11. GOLDET Stéphane, article « Arnold Schoenberg », in FRANÇOIS-SAPPEY Brigitte, CANTAGREL Gilles et BELTRANDO-PATIER Marie-Claire (éd.), Guide de la mélodie et du lied, Paris, Fayard, coll. Les indispensables de la musique, 1994, p. 602. ↩︎
    12. EISLER Hanns et MAYER Günter (éd.), Musik und Politikop. cit., vol. 2, p. 324-325 : « […] das Prinzip der Zwölftontechnik soll aber für alle Arten und Genres der Musik gelten. Das ist ungünstig und gefährlich, denn jedes Genre muss sich seine eigene Schreibweise schaffen. Eine mechanische, uniformierte Methode kann die Eigentümlichkeit der Genres verwischen. Aber deutliche Absetzung der Genres voneinander ist notwendig, wenn wir Kunst produzieren wollen und nicht Schulaufgaben oder Bekenntnisse. Ein Komponist müsste zumindest wissen, welches Genre die Zwölftontechnik verträgt. Sie darf nicht zum Stil werden, sondern nur eine Methode unter anderen. » (1955) Traduit dans Musique et société, op. cit., p. 35-36. ↩︎
    13. FISCHBACH Fred, Hanns Eisler: le musicien et la politiqueop. cit., p. 39. ↩︎
    14. EISLER Hanns, « Quelques mots sur la condition du compositeur moderne », in Musique et sociétéop. cit., p. 92. ↩︎
    15. EISLER Hanns, « Gesellschaftliche Grundfragen der modernen Musik », in Musik und Politikop. cit., p. 17 : « Die alberne Provinzdämonik Girauds wirkt durch die übertriebene, sich einfühlende Vortragsart der Sprechstimme, die Schönberg rhythmisch fixiert hat und verlangt, peinlich und lenkt von der Musik ab. Ich habe Schönberg öfters vorgeschlagen, den Text wegzulassen, um die grossartige Musik als «Characterstücke» zu retten. » Traduit par Albrecht Betz,Musique et sociétéop. cit., p. 180-181. ↩︎
    16. EISLER Hanns, « Arnold Schönberg », op. cit., p. 40. Eisler parle ici de l’ensemble des textes choisis par Schoenberg. ↩︎
    17. BETZ Albrecht, Hanns Eisler, Political Musician, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 1982, p. 42 : « You […] were not able to keep your opinion of me to yourself, but had to blaze it abroad even though a change of allegiance is not yet perceptible in your works, even though you only had it in mind to manifest this change of allegiance (which was consequently not a creative act) in your future works ; even though, therefore, the manner of composition which should document the change did not exist. » ↩︎
    18. C’est ainsi qu’il termine, en 1948, son article « Les grandes questions sociales de la musique moderne », in Musique et sociétéop. cit., p. 189. ↩︎
    19. BRECHT Bertolt, « Sur le théâtre expérimental » (1939-1940), in Écrits sur le théâtre, Paris, L’Arche, p. 187. ↩︎
    20. EISLER Hanns, Musik und Politikop. cit., p. 320 : « Ich brauche nicht das chinesische Sprichwort: ‚Wer seinen Lehrer nicht ehrt, ist schlechter als ein Hund », um hier festzustellen, dass Schönberg einer der grösser Komponisten nicht nur des 20. Jahrhunderts war. […] Seine Schwächen sind mir lieber als die Vorzüge mancher anderer. Aus der Geschichte der Musik ist er nicht wegzudenken. Verfall und Niedergang des Bürgertums : gewiss. Aber welch eine Abendröte! » Traduit dans « Arnold Schönberg », op. cit., p. 27. ↩︎
  • Bossa Nova de Franck Bedrossian, l’électronique comme modèle

    Bossa Nova de Franck Bedrossian, l’électronique comme modèle

    L’étude de Bossa Nova proposée dans ces lignes n’a pas tant pour objectif d’analyser l’œuvre en elle-même que d’en tirer des principes musicaux et instrumentaux. Partant des influences, des intuitions issues du son électronique et partagées par les compositeurs appartenant au courant de la « saturation », il s’agit dans cet article de montrer la pertinence du modèle électronique comme modèle d’analyse de la musique de Franck Bedrossian. En construisant un filtre analytique précis, celui du modèle électronique tel qu’il est énoncé par les compositeurs de musique saturée, et en l’appliquant à une pièce acoustique pour accordéon seul de ce même courant musical, le but est d’extraire des principes d’interprétation, d’établir des propositions techniques, et pourquoi pas de poser les prémices d’une tradition d’interprétation.

    Bien que fondées sur les sources des compositeurs eux-mêmes, une lecture précise de la partition et une haute connaissance technique de l’accordéon, les réflexions proposées ici sont l’ébauche d’un raisonnement qui sera poursuivi et consolidé dans le cadre du Doctorat de musique Recherche et pratique : si celles-ci risquent de relever parfois d’une interprétation par trop orientée d’un texte musical, elles ont vocation à être complétées, confirmées ou contredites par des entretiens avec les compositeurs cités.

    Introduction : Bossa Nova, une œuvre soliste dans la musique saturée

    Bossa Nova est une œuvre pour accordéon écrite en 2008 par Franck Bedrossian, dédiée à l’accordéoniste Pascal Contet. Le travail d’improvisation, d’échanges autour de la notation et la collaboration étroite qui ont précédé l’édition de la partition font de cette œuvre un creuset d’inventivité instrumentale pour l’accordéon. Tant au niveau des effets mis en œuvre que de leur notation, cette partition est un exemple très complet et très instructif de ce que l’on peut tirer de l’accordéon, de ce que l’on peut extraire et exprimer de cet instrument. La maîtrise d’un style, la pleine conscience d’appartenir à un courant de composition, fondé et largement théorisé par le compositeur lui-même, font également de cette œuvre un exemple emblématique de la composition saturée, alors même qu’il s’agit d’une œuvre soliste sans électronique, ce qui peut sembler paradoxal.

    En effet, avant même toute analyse, et en s’arrêtant au titre et à l’effectif instrumental de Bossa Nova, on peut s’apercevoir qu’écrire de la musique saturée pour un instrument soliste ne semble pas aller de soi. Non qu’écrire pour accordéon soit une aventure rare, le catalogue du répertoire1 de cet instrument et sa présence sur la scène musicale contemporaine attestant du contraire, mais écrire une pièce pour instrument soliste sans dispositif électronique n’est pas une chose commune dans le catalogue de la musique saturée. La consultation du catalogue « Brahms »de l’Ircam2 nous apprend que Franck Bedrossian n’a écrit, sur un total de 30 œuvres, que quatre œuvres pour instrument seul : une pour saxophone alto en 2000, La Solitude du coureur de fond, une pour piano seul (mais trois pianistes !) en 2006, Cérémonie pour six mains enchantéesBossa Nova en 2008, et enfin The Spider as an Artist pour violoncelle en 2014 (quoiqu’une amplification soit spécifiée). Cette faible proportion se retrouve à la lecture des catalogues des deux autres fondateurs du courant de la « saturation » : Raphaël Cendo n’a écrit qu’une seule œuvre soliste pour percussions en 2014, Badlands, sur un répertoire de 29 œuvres ; Yann Robin consacre une série de compositions aux instruments solistes, des laboratoires de composition évolutifs, les Drafts (Draft 1 pour accordéon en 2013, Draft 2 pour violon en 2014, Draft 3 pour alto en 2014 et Draft 4 pour violoncelle en 2017), ce qui en ajoutant Requiem pour violoncelle « à la mémoire d’Hélène », pour violoncelle solo en 2001 (œuvre inédite) et Vertigo pour contrebasse solo en 2012, donne six œuvres solistes pour 49 œuvres en tout.

    Si cette faible proportion d’œuvres consacrées au répertoire instrumental soliste peut être mise au compte de la jeunesse du courant musical de la « saturation », elle s’explique par le projet initial de la composition saturée, dans la recherche d’un son complexe :

    Nous partageons, Raphaël [Cendo] et moi, indique Franck Bedrossian, une culture du son complexe, du « plaisir électrique », et nous nous retrouvons l’un et l’autre projetés dans le monde du répertoire classique, le monde du point et de la ligne. On se demande alors de quelle manière restituer ce « plaisir électrique » avec les moyens qu’il nous offre, c’est-à-dire les instruments du répertoire3.

    La recherche de sons complexes et de la saturation sonore justifie l’emploi d’une combinaison d’instruments, parfois mêlés à un dispositif électronique, plutôt que l’utilisation d’un seul instrument. Dans le cas de l’accordéon, dans Bossa Nova, Franck Bedrossian a réussi à contourner ce prétendu handicap (celui de la solitude) pour livrer une partition emblématique de la « saturation ». L’analyse suivante tentera de décrire les ressorts de l’écriture instrumentale de l’accordéon qui provoquent ce « plaisir électrique » et d’identifier les traits qui, dans cette œuvre soliste, relèvent de l’esthétique de la musique saturée. Outre la compréhension de ces enjeux compositionnels, cette analyse se donne pour objectif de permettre à l’interprète de puiser dans Bossa Nova – résultat d’une collaboration entre un brillant compositeur et un brillant improvisateur à l’accordéon – des qualités instrumentales proches de l’électronique. L’analyse se fera en quelque sorte en jouant le jeu de l’esthétique saturationniste et surtout de l’inspiration électronique, en tentant d’imaginer quelles idées électroniques ont pu préfigurer l’écriture. Si l’électronique – et ce terme est à définir tant il peut renvoyer à des couleurs ou des notions musicales diverses – est un modèle sonore pour les compositeurs de la Saturation, peut-elle constituer un modèle pour l’exécution instrumentale ?

    L’électronique comme modèle musical

    L’intuition d’un « son électrique »

    Les outils électroniques, et plus largement les nouvelles technologies, ont bouleversé le monde sonore occidental et, par voie de conséquence, le monde musical. Ce qui était un changement, une nouveauté au XXᵉ siècle semble être devenu une règle, une habitude au XXIᵉ siècle. Omer Corlaix, dans le disque Manifesto consacré à Franck Bedrossian, conclut ainsi un parcours à grands traits de l’histoire de la musique occidentale en établissant une filiation directe entre électronique et sonorité de la musique saturée :

    Mais il faudra attendre le dernier tiers du XXᵉ siècle pour qu’apparaissent des sons aux contours saturés comme les sons inharmoniques, distordus, les ondes carrées, les multiphoniques, le trémolo résultant d’un flatterzunge, les effets de larsen, et toutes sortes de parasites sonores liés à l’électrification des instruments de musique et l’invention du son synthétique4.

    Dans le courant du XXᵉ siècle, les outils électroniques ont en effet évolué et très largement modifié les techniques de production musicale et les habitudes d’écoute. Si le remplacement des instruments acoustiques par les instruments électroniques, présagé et redouté au XXᵉ siècle, n’a pas eu véritablement lieu, force est de constater que le haut-parleur est aujourd’hui le premier moyen d’écoute musicale dans les sociétés occidentales.

    On peut s’interroger sur le lien entre ce constat de prééminence du haut-parleur et la réflexion sur l’utilisation de l’électronique en musique : en effet, écouter une symphonie de Brahms sur sa chaîne hi-fi de salon ou dans sa voiture, ou entendre la musique orchestrale accompagnant un film dans une salle de cinéma ne sont pas à proprement parler des expériences musicales électroniques, du moins dans le sens esthétique que les musiciens donnent au terme électronique. C’est précisément ce sens esthétique, musical qui est en jeu ici. Si le terme « électronique » renvoie grossièrement à tout ce qui utilise un courant électrique faible, il est difficile de l’employer pour toute musique issue d’appareils électroniques, comme les haut-parleurs par exemple. Que dire aussi de l’amplification d’instruments acoustiques ? On voit bien là l’ambiguïté du terme, ambiguïté d’autant plus grande que la terminologie désignant l’usage de l’électronique en musique est pléthorique. Chaque manière d’utiliser l’électronique, chaque outil électronique utilisé a en effet donné lieu à différents courants ou esthétiques musicales : la musique concrète, la musique électroacoustique, la musique acousmatique, la musique mixte, la musique électronique (qui, quand on l’emploie dans le contexte des esthétiques musicales, tend à désigner la musique faite à partir de synthèse), mais il faudrait aussi rajouter l’informatique musicale, l’electro… Certains instruments utilisant l’électronique prennent également un statut autonome : la guitare électrique, les synthétiseurs, les ondes Martenot… Il serait ainsi esthétiquement erroné de dire qu’Olivier Messiaen a composé de la musique électronique en ayant utilisé les ondes Martenot dans sa TurangalîlaSymphonie, ou Tristan Murail en écrivant Vampyr ! pour guitare électrique. Si l’électronique permet de générer des sons, une très grande quantité de sons, il semblerait qu’elle n’ait pas un son, qu’elle n’ait pas un timbre qui lui soient propres. Est-il possible de définir un son, un timbre électroniques ? L’électronique constitue‑t‑elle une catégorie sonore, au même titre que la voix ou l’instrument ? Ces questions du timbre de l’électronique mériteraient une étude très approfondie qui n’entre pas dans le cadre de ce trop court article : pourtant, il existe une intuition déjà très forte de cette notion de son électrique ou électronique.

    Si définir un timbre électronique est une entreprise musicologiquement complexe, les prémonitions et les intuitions de ce timbre représentent déjà des sources d’inspiration extrêmement fertiles. Profondément ancrée dans notre époque actuelle historiquement baignée de technologie électronique, cette intuition fonde par exemple la pensée de la musique saturée. Peut-être est-ce cette intuition que Franck Bedrossian appelle « plaisir électrique » (cf. supra). À la lecture d’un entretien croisé entre Raphaël Cendo et Franck Bedrossian, mené par Bastien Gallet, il est possible de donner une orientation à ce goût pour le son électrique. On s’aperçoit que cette attirance vient d’un milieu, d’une culture musicale, d’habitudes auditives, et non d’une technologie particulière à employer : il est marquant de voir à quel point les deux compositeurs se disent inspirés par des courants rock, punk ou noise en faisant un lien avec Xenakis ou en manifestant une pleine connaissance des moyens techniques et informatiques de la musique mixte.

    Dans Ianco Pascal, Franck Bedrossian: de l’excès du son, Champigny-sur-Marne : Ensemble 2e2m, 2008, Franck Bedrossian explique :

    Le son saturé, sale, distordu, naît souvent de l’erreur, du « faux pas ». C’est un son « marginal ». C’est d’ailleurs ainsi que je l’ai perçu lorsqu’il m’a été révélé pour la première fois – en écoutant les disques du Velvet Underground5 et non de la musique contemporaine6.

    Et également à propos d’un autre groupe :

    Le type de textures qu’a développé le mouvement punk et, avant le punk, les Stooges, par exemple, s’est imposé à mon oreille assez tôt7.

    Dans le même ouvrage, Raphaël Cendo cite ces influences :

    La saturation, telle que les punks l’utilisaient – ici, on pourrait faire le rapprochement avec la musique de Xenakis –, était liée à la tentation, au désir de pousser le timbre dans ses retranchements, de l’excéder de l’intérieur, de le rendre inouï.            

    Je me sens très proche de la noise japonaise, et d’artistes comme Merzbow et Ryoji Ikeda qui, bien qu’exclusivement électroniques, sont des références dans mon travail sur le son instrumental. Franck [Bedrossian] et moi avons, il est vrai, ce désir insensé de faire de « l’électronique » avec des instruments acoustiques8.

    On remarque bien dans ces citations à quel point l’idée d’un son « électrique » ou « électronique »9 est forte chez les compositeurs Bedrossian et Cendo : elle est un terrain, un terreau fertile qui les inspire et les motive. Les sources esthétiques données en exemple, selon qu’elles sont issues de la musique pop ou de la musique contemporaine, ne sont pas séparées, encore moins opposées, mais font partie d’un tout sonore. Il est également notable qu’aucune mention ne soit faite des outils électroniques mis en œuvre, mais seulement du résultat sonore : l’idée de son électronique n’est pas connectée à un outil ou un dispositif particuliers.

    Dans la dernière citation est clairement énoncé le projet initial, qualifié de « désir insensé », qui consiste à utiliser les instruments acoustiques, notamment les instruments de l’orchestre, pour « faire de la musique électronique ». Cette filiation entre « électronique » et composition instrumentale est aussi résumée avec humour mais aussi beaucoup de justesse par Philippe Leroux à propos de Franck Bedrossian :

    Franck Bedrossian n’est pas homme à opportunément oublier que l’électricité a été inventée. Sa musique se nourrit de la corrélation entre son électronique et son instrumental. Ce rapport résisterait à une panne d’électricité ou une grève. Comme celle de Ligeti, son écriture instrumentale est influencée par la nouvelle écoute du son qu’ont induite l’amplification et l’enregistrement sonores.

    Il n’est pas de ces compositeurs qui possèdent seulement une culture des outils issus de la technologie, sans avoir celle du son. Avant de porter sur les outils, sa recherche est sonore et musicale10.

    On reconnaît bien dans ces mots le rapport entre musique électronique et musique instrumentale, et l’on se rappelle également que ce lien, cette corrélation n’est pas le seul fait du courant musical de la Saturation. La lecture complète des écrits, très clairs et très instructifs, publiés par les représentants de ce courant, nous apprend qu’il dépasse de très loin une simple mimesis, une imitation gratuite entre instruments acoustiques et électroniques. L’idée de saturation est certes associée à bien d’autres idées musicales, à la révélation du potentiel poétique du son complexe, quelle que soit sa source, et même à un ancrage social, voire politique. Mais nous pouvons faire fond sur ce constat pour conduire notre analyse de Bossa Nova et, conformément au projet initial, en extraire les principes du modèle électronique appliqué à un instrument acoustique, l’accordéon. Même si elle n’est ni exclusive ni suffisante pour décrire le courant de la Saturation, c’est bien cette mimesis entre instrument et électronique qui sera au cœur de l’analyse suivante.

    Le son électronique de Bossa Nova : « à la croisée des mondes acoustiques et électroniques »

    D’une manière plus spécifique, le projet compositionnel de Bossa Nova est un exemple de cette musique électronique faite avec des instruments acoustiques. Dans la notice du disque Manifesto consacré à Franck Bedrossian, le compositeur écrit :

    Dans Bossa Nova, le son de l’instrument est irisé, modifié par la profusion de gestes virtuoses, la superposition des timbres et des harmonies, et par l’opposition très rapide des différents registres. Même si les éléments rythmiques (auxquels le titre fait ironiquement référence) et leur déploiement représentent une part importante du discours musical, leur présence participe également à la réalisation d’un son hybride, à la croisée des mondes acoustiques et électroniques11.

    Le projet est donc clairement établi. Pourtant, les mentions faites de l’électronique sont paradoxalement assez rares dans la partition. Dans la notice d’exécution, il est spécifié pour l’effet « son « tremblé » » que « le résultat est un son hybride, mi-acoustique, mi-électronique »12. C’est, dans la partition, la seule mention explicite du terme « électronique ». L’emploi répété dans la notice et la partition du terme « oscillations », souvent accolé ou préféré à « vibrato », constitue certainement une référence au monde de la synthèse. Enfin, on perçoit deux références bruitistes plus éloignées de la spécificité électronique, mais tout de même liées à l’univers industriel : la demande d’un son de « type « morse » » pour les oscillations présentes en première page puis dans les deux dernières pages, ou l’évocation du « bruit de moteur » pour l’ultime son vibré dans l’extrême grave de l’accordéon. Toutes les autres indications sont exclusivement d’ordre instrumental, musical ou solfégique, sans rapport explicite à l’électronique. On peut voir dans cette économie la volonté pour Franck Bedrossian de forger un langage musical, ancré dans l’Histoire de la musique, prenant son autonomie par rapport à la source d’inspiration qu’est l’univers sonore électronique. Franck Bedrossian compte aussi sur une forme de tradition d’interprétation13 : livrer toutes les idées poétiques de manière explicite aurait pour danger de stériliser l’imaginaire de l’interprète, de tuer dans l’œuf la formation d’une tradition, d’une transmission de l’interprétation. Très précis dans sa notation musicale, Franck Bedrossian laisse, cependant place à notre imagination et nous rend donc acteurs de la compréhension poétique de sa partition.

    Sans perdre la distance nécessaire avec le modèle électronique, le but de cette analyse est de puiser dans le creuset de la mimesis instrument/électronique des principes instrumentaux et musicaux qui permettront l’interprétation de Bossa Nova. Reprenant l’idée de confluent entre acoustique et électronique, explicitée par Franck Bedrossian dans sa notice de disque (« à la croisée des mondes acoustiques et électroniques14 ») et dans la notice d’exécution de la partition (« un son hybride, mi-acoustique, mi-électronique15 »), on tentera ici de faire apparaître ce qui demeure, dans le langage de la pièce, de la dichotomie entre musique mixte acoustique et électronique, ce qui revient en quelque sorte à extraire un calque électronique imaginaire d’une œuvre acoustique. Le but est également d’élaborer les bases d’une recherche plus générale sur la mimesis entre instrument et électronique.

    Proposition d’une classification des « types sonores électroniques »

    Avant d’effectuer cette action de filtrage, il convient de proposer une classification des éléments électroniques. Si, comme on l’a dit plus haut, il est difficile de définir les caractéristiques du son électrique ou électronique, il est possible d’établir des types sonores construits à partir de l’intuition décrite par Raphaël Cendo et Franck Bedrossian, notamment à partir des musiques amplifiées citées telles que The Velvet Underground ou The Stooges, ou à partir de l’electro.

    Avant toute manipulation électronique en termes d’effets ou d’informatique, l’électronique, par son dispositif, donne lieu à une multitude de sons accidentels, d’artefacts sonores, souvent évités à tout prix par les ingénieurs du son, parfois cultivés par des groupes tels que The Velvet Underground, pour reprendre une inspiration chère à Franck Bedrossian : bruit d’allumage, souffle ou bruit blanc des haut-parleurs, larsen, pops et clics de branchements de câble, crachotis dus à de quelconques interférences, extinction inopinée… On peut construire ainsi une première catégorie, celle de l’électronique comme dispositif, au sens matériel du terme (câbles, haut-parleurs, microphones…).

    Une fois le dispositif maîtrisé, l’électronique constitue une source sonore à part entière. Là encore, on peut lui conférer des caractéristiques, notamment en termes de capacités : capacité d’extension dans le registre (aigus ou graves accessibles à volonté), capacité sonore (volume de très faible à très fort), capacité dans les différents timbres, capacité à changer très rapidement (changement de hauteur, changement d’intensité)…

    Enfin, l’électronique donne la possibilité de transformer le son de synthèse ou le son acoustique par le biais de microphones : on entre ici dans la catégorie des effets, catégorie inhérente aux musiques rock et electro, mais également très largement employée en musique mixte ou électroacoustique. Ces trois catégories ont des frontières ténues : les bruits de la première sont parfois une source sonore à part entière (par exemple le bruit blanc est proposé comme oscillateur dans de nombreux synthétiseurs), ou certaines transformations continues sont perçues non comme un effet mais comme un timbre (par exemple les effets de vibrato, d’intensité ou de hauteur appliqués et conservés sur un son de synthèse). L’idée n’est pas tant de déduire une vérité exacte et technique (quoique le jeu puisse certainement être mené avec beaucoup de rigueur avec des compétences plus poussées et spécialisées en électronique) que de permettre un classement, toujours bénéfique pour appréhender une grande quantité d’informations. En plus de préciser l’idée d’électronique comme modèle sonore en explicitant une multiplicité d’objets sonores, ces trois catégories que sont l’électronique comme dispositif, l’électronique comme source sonore et l’électronique comme transformation/effet permettront de s’orienter dans l’œuvre, et ainsi d’y déceler une forme.

    Analyse

    On a compris que la musique saturée tire une partie importante de sa pensée musicale du modèle sonore électronique et de l’environnement technologique. Cette inspiration est attestée dans la notice de disque de l’œuvre, mais demeure finalement peu explicite dans la partition. Nous allons donc traduire l’écriture instrumentale de Bossa Nova en termes électroniques. Pour chaque type sonore électronique (électronique comme dispositif – électronique comme source sonore – électronique comme transformation), on indiquera la mesure dans la partition, le minutage dans l’enregistrement de Pascal Contet sur le disque Manifesto16, et enfin une proposition de traduction en termes électroniques. Sans chercher à être parfaitement exhaustives, les trois catégories précédemment définies agissent comme un crible permettant de trier les éléments sonores : elles permettront également de décrire la forme de la pièce.

    Plan global

    Une forme tripartite apparaît très clairement à l’aune des typologies électroniques précédemment décrites, et en fonction des modèles de saturation décrits par Raphaël Cendo dans Excès de geste et de matière, la saturation comme modèle compositionnel17. Mais avant même de rentrer dans ces considérations, on s’aperçoit de la répartition suivante : la première partie, des mesures 1 à 29, est indiquée à la noire = 46, dans des nuances pppp à mp, et quelques ponctuels f et ffff ; nous la nommerons A. Cette partie A est elle-même divisée en deux sous-parties : la première, que nous nommerons a1, présente une écriture mélodique, plus ou moins accidentée, avec des incrustations d’éléments bruités ; la seconde, que nous nommerons a2, est le négatif de a1, c’est-à-dire qu’elle développe un discours bruitiste, avec des incrustations de matériaux harmoniques. La seconde partie indiquée « Furieux » est à la noire = 100, formée d’un crescendo global et régulier, partant de pp mp jusqu’à fffff ; nous la nommerons B. La troisième partie enfin, indiquée « Calme, plaintif », marque un retour à la noire = 46. Elle comporte de nombreux « poco accel. » et « rall. », donnant un aspect plus flexible, et contient des nuances homogènes légèrement variées par des crescendi et diminuendi, de pp à mp ; nous la nommerons A’, en vertu du sentiment de retour à un état stable, proche du A.

    Dans Excès de geste et de matière, la saturation comme modèle compositionnel, Raphaël Cendo définit deux catégories de saturation, deux modes opposés que sont le total saturé et l’infrasaturé18. Ces deux catégories s’articulent ou fusionnent dans le principe d’écriture saturée. À la lecture de La forme est un sentiment complexe, on peut reconnaître chez Franck Bedrossian ces deux catégories, qu’il articule dans « un plan global qui reste flexible », « un plan principalement graphique qui prévoit l’évolution de la matière sonore19. » On peut définir trois niveaux de saturation, chacun dédié à une partie de Bossa Nova : la partie A, constituée de a1 et a2 , est d’un niveau de densité médian. Les nuances y sont globalement mf, avec des dynamiques brusques et courtes, les registres sont écartés entre l’extrême grave ou l’extrême aigu, avec une certaine stabilité. La partie B est un crescendo de densité, partant d’une nuance f et amenant progressivement au total saturé (mesures 53-55) : les registres évoluent de manière plus rapide entre les extrêmes aigu et grave, terminant avec des alternances virtuoses entre les différents registres. Enfin la troisième partie, A’, correspond à l’infrasaturé, puisque le développement mélodique y est linéaire, sans perturbation, les gestes de l’accordéoniste, frénétiques dans le B, devenant presque imperceptibles dans le A’.

    Le tableau schématique et graphique suivant résume ce plan global, et devrait permettre de s’orienter dans l’œuvre. La description des trois catégories suivantes est en corrélation avec cette structure.

     A =a1 + a2BA’
    total saturé  à fffff 
    saturation médianenoire = 46 nuance moyenne mfnoire = 100développement en crescendo f  
    infrasaturé   Retour stable à noire = 46 nuance moyenne p

    L’électronique comme dispositif

    Cette première catégorie regroupe tous les éléments sonores associables aux interférences, au bruit du dispositif électronique :

    Interférences

    mes. 3 | 0:17

    mes. 11 | 0:55

    Les clusters, les notes itérées (voir le contre-ut à l’octave dans cet exemple) et les « sons tremblés » (premier et dernier symboles à la main droite mesure 3) agissent comme des interférences.

    Dans toute la première exposition mélodique (mes. 1 à 11 – 00:00 à 01:03), les accents ponctuels à la main droite, hétérogènes et erratiques, sont connectés aux contours de la mélodie à la main gauche et mettent en valeur l’aspect horizontal de la mélodie. Ils viennent accidenter, interférer avec la clarté du discours joué à la main gauche.

    Ces interférences sont l’apanage de la partie a1 : elles y sont présentes de manière continue.

    Bruits

    mes. 17-20 | 1:35

    mes. 26-27 | 2:45

    On peut imaginer dans la partie a2 une collection de craquements, de buzz graves, et autres bruits d’un système électronique instable : les incrustations de notes précises, en particulier d’agrégats colorés à la mesure 27, pourraient être les émergences d’un son « stable » inatteignable, faisant de cette partie a2 le négatif de la partie a1.

    Accidents/échecs

    Il arrive que les systèmes électroniques tombent en panne ou deviennent incontrôlables. Ces accidents, ou échecs, sont perceptibles dans Bossa Nova.

    mes. 5-7 | 0:30

    mes. 55 | 4:10

    mes. 78-80 | 6:45

    Dès le début de l’œuvre, le ton est donné de manière abrupte dans la partie Aa1 : dans un contexte relativement calme, mélodique, une gamme virtuose conduit l’accordéon à un cluster ffff dans l’extrême-aigu de la tessiture, comme si le système légèrement instable s’emballait et perdait le contrôle.

    Au paroxysme de la saturation, à la mesure 55, un geste unique vient clore définitivement la partie B : il s’agit d’un bruit de guero, réalisé derrière le clavier de l’accordéon, ce qui cache le geste. Le geste est impressionnant en raison du grand mouvement du bras, et en même temps caché pour le public, le son émis apparaissant « hors contexte » (la partie B ne comporte pas de bruits guero) : à la lisière d’un geste théâtral, il pourrait s’agir de l’extinction violente du système électronique par débranchement des câbles, qui génère des bruits dangereux pour les oreilles et les appareils !

    La partie A’ se conclut par une coda de trois mesures, également « hors contexte » (la partie A’ est aiguë, les trois dernières mesures sont graves). Cette vibration, demandée proche « d’un bruit de moteur », comme indiqué sur la partition, également unique dans l’œuvre et au geste caché (le trémolo de soufflet est très serré et tendu, ce qui le rend peu perceptible à la vue), pourrait mettre sur la piste d’un bruit résiduel, tremblement des membranes d’un haut-parleur très sollicité, acouphène ultime… ?

    Les sons électroniques issus de l’idée de dispositif sont présents surtout dans la partie A : en a1 comme interférences dans un discours stable, en a2 comme « recherche infructueuse » d’un son stable, à l’instar de la recherche d’une station radio sur un transistor. Ils décrivent une première partie A en voie de structuration, en recherche sonore, une partie interrogative, à la fois instable (là où la partie A’ sera très stable) et sans direction claire (là où la partie B forme un long crescendo). Les sons électroniques issus du dispositif sont finalement utilisés comme cadence finale des parties et A’.

    L’électronique comme source sonore

    mes. 12-13 | 1:03

    mes. 59-61

    Dans la fin de la partie a1, et dans la quasi-intégralité de la partie A’, Franck Bedrossian demande un soin particulier porté à la recherche d’un son vibré : il ne s’agit pas d’un vibrato expressif, ou d’un effet dynamique, mais plutôt de la recherche d’un timbre particulier, peut-être celui d’un synthétiseur réglé avec des vibrations (detuneLFO appliqué à l’intensité…).

    Notons que la graphie même de la notation évoque des oscillations électroniques.

    mes. 17 | 1:35

    Très présent dans la partie a2 bien qu’il puisse également s’agir d’un bruit (donc à ranger dans la catégorie précédente), le bruit blanc est un choix de source sonore possible pour notre synthétiseur imaginaire : il est possible d’obtenir ce « bruit blanc » grâce à la soupape d’air de l’accordéon, à l’instar d’un bruit de souffle sans note dans un instrument à vent.

    On pourrait ajouter à cette catégorie le timbre en soi de l’accordéon : beaucoup de compositeurs attribuent une qualité électronique naturelle à l’accordéon, et Émile Leipp donne les raisons organologiques de cette similarité dans sa description de l’accordéon dans le Bulletin du GAM no 5920. Cette comparaison se justifie d’autant plus que Franck Bedrossian utilise de manière très privilégiée l’accordéon dans ses registres extrêmes : les premières notes sont projetées dans la dernière octave aiguë de l’accordéon, qui correspond à la dernière octave du piano ou du piccolo (très peu d’instruments acoustiques atteignent ce registre). Après une première exposition de cette mélodie initiale, un accompagnement est ajouté dans la dernière octave grave, qui correspond quant à elle au registre le plus grave de la contrebasse à quatre cordes. Les sons d’origine électronique ont cette capacité à conserver toute leur stabilité et leurs qualités dans les registres extrêmes : on peut considérer l’emploi de l’accordéon dans ses registres le plus graves et surtout le plus aigus comme une forte suggestion électronique, synthétique en l’occurrence.

    Au demeurant, le registre médium n’est pas évité par Franck Bedrossian : au contraire, il est propulsé au premier plan dans la partie centrale de son œuvre, très riche pour notre troisième et dernière catégorie.

    L’électronique comme transformation

    mes. 56-57 | 4:19

    Si les oscillations demandées peuvent être considérées comme une recherche de timbre électronique vibrant, donc comme faisant partie de la seconde catégorie (voir ci-dessus), on peut tout de même imaginer des modulations d’intensité ou de hauteur, notamment aux mesures 56 et 57, où deux types de vibrations sont demandés successivement sur le même agrégat, laissant imaginer le passage d’un effet type vibratochorus ou flanger à l’autre par déclenchement.

    mes. 45-46 | 3:44

    Dans cette écriture, les éléments rythmiques exigent une itération précise et numérique de chaque accord : une grande précision rythmique est nécessaire pour que l’on ait véritablement le sentiment de répétition exacte, de calibrage. Ce genre de répétitions saccadées peut être obtenu très facilement par une mise en chaîne de delays réglés sur des temps de retard différents.

    mes. 35 | 3:16

    Les effets de bisbigliando à la main droite, que la notice souhaite les plus rapides possible, peuvent donner l’aspect d’un son auquel est appliquée une granulation.

    mes. 40 |  3:28

    mes. 48 | 3:50

    Les clusters, employés en accompagnement d’éléments mélodiques ou harmoniques (exemple à la mesure 40) ou écrits de manière autonome (exemple mesure 48), peuvent être considérés comme des surcharges de son, à la manière d’une distorsion, plus ou moins forte selon que le discours harmonique est audible ou totalement brouillé.

    Bien d’autres exemples sont certainement décelables dans l’écriture foisonnante de la partie centrale : si les effets de transformation sont potentiellement omniprésents dans la pièce, c’est dans la partie B qu’ils prennent une place essentielle. Les changements de figure instrumentale sont extrêmement rapides, jusqu’à 6 par mesure, alors même qu’un discours mélodique ou harmonique s’élabore sur plusieurs mesures : la partie B serait donc véritablement le lieu d’un jeu avec de multiples effets, permettant la superposition de plusieurs couches d’informations sonores, la réalisation d’un son complexe et surtout une véritable mise en saturation gestuelle de l’accordéoniste. Au demeurant, une fluidité et une continuité doivent être trouvées par l’accordéoniste, un peu comme s’il jouait une partie instrumentale classique, construite sur des éléments mélodiques et harmoniques clairs et développés, assujettie à de furieuses transformations électroniques. C’est ce qui nous conduit maintenant à une réflexion sur une hypothétique partie acoustique…

    Partie acoustique

    Le risque du tamisage, du tri des éléments constitutifs de Bossa Nova serait de dévoyer l’idée même d’écriture instrumentale, alors même qu’elle est une priorité chez Franck Bedrossian. Rappelons ici qu’il ne s’agit pas tant d’analyser la volonté esthétique du compositeur (même si elle est évidemment prise en compte) que de tirer des principes, des inspirations, des modèles pour interpréter cette œuvre, donnant lieu à un degré certain d’extrapolation. Pourtant, il faut maintenant répondre à une question : où est l’accordéon dans l’œuvre ? Franck Bedrossian nous livre bien une œuvre « hybride, à la croisée des mondes acoustiques et électroniques21 » ; il désire un type de son « mi-acoustique, mi-électronique22 ». Parler de partie acoustique est habituellement réservé à l’étude de la musique mixte, la partie acoustique étant ce que joue l’instrumentiste. Dans notre cas, ce terme peut sembler abusif puisque l’œuvre est en réalité purement acoustique ; il n’y aurait donc aucune raison de différencier la partie électronique de la partie acoustique. Mais dans le cadre de notre expérience quelque peu imaginative, on peut faire l’hypothèse d’une partie instrumentale originelle, existant avant transformation électronique, une partie acoustique s’incarnant dans Bossa Nova dans une écriture mélodico-harmonique précise, comme s’il existait une bossa nova sous-jacente, une partition initiale, sur laquelle viendraient agir des calques électroniques.

    Tout d’abord, l’intervalle de sixte majeure structure la forme et l’écoute de Bossa Nova. L’amorce se fait par cet intervalle, qui définit une symétrie sur la première phrase (mes. 1-5) : la sixte majeure si-la bémol (il s’agit véritablement d’une septième diminuée, mais l’écoute identifie bien une sixte majeure) mute en sixte mineure do dièse-la bécarre ; s’ensuit un développement mélodique qui revient à la mesure 5 à la sixte mineure do dièse-la bécarre puis à sa position initiale si-la bémol.

    mesures 1-2 puis 5, main gauche.
    mesures 1-2 puis 5, main gauche.
    mesures 1-2 puis 5, main gauche.
    mesures 1-2 puis 5, main gauche.

    Une autre construction sur base de sixte majeure est opérée des mesures 9 à 11 : cette fois, un agrégat se forme par accumulation de notes successives, décrivant la sixte majeure mido dièse entre ses extrémités aiguë et grave.

    mesures 9 à 11, main gauche.
    mesures 9 à 11, main gauche.

    La sixte majeure perd petit à petit sa qualité d’ossature du matériel tonal, mais prend valeur de signature : elle introduit le dernier segment de la partie a1, accompagnée dans le grave par une tierce mineure, renversement de la sixte majeure (mesure 12) ; elle introduit la partie B (mesure 30) ; à la manière de la mesure 12, elle fait le rappel explicite de la partie a1avec une sixte majeure accompagnée d’une tierce mineure (mesure 65).

    On surprend ensuite épisodiquement des éléments mélodiques évoquant des tournures modales, notamment dans les fusées aux mesures 5 et 37-38. On peut y déceler une armure approximée (certains degrés sont mobiles) donnant une couleur modale à ces éléments : fa bécarre, do dièse, sol dièse, ré dièse, la dièse, mi bécarre, si bécarre formant une sorte de mi majeur avec second degré abaissé, l’élément intervallique prégnant étant quoiqu’il en soit la seconde augmentée fa-sol dièse.

    fusées main droite, mes. 5 et mes. 37-38.
    fusées main droite, mes. 5 et mes. 37-38.
    fusées main droite, mes. 5 et mes. 37-38.
    fusées main droite, mes. 5 et mes. 37-38.

    Enfin, les multiples agrégats présents dans la partition se différencient clairement des clusters par une coloration diatonique : certains frôlent parfois les accords classés (septièmes, quintes augmentées, sixte et quarte), notamment dans les parties harmoniques mouvantes et saturées de clusters aux mesures 33-34 puis 40-42.

    Ces éléments, à la fois très clairs quand ils sont lus sur partition, mais dilués, brouillés dans l’écoute par un discours timbral et dynamique qui occupe le premier plan sonore, indiquent une construction mélodique et harmonique sous-jacente : s’il ne s’agit pas de prétendre que l’écriture de ce matériel tonal aurait précédé ou sous-tendu l’écriture globale de l’œuvre, il n’en demeure pas moins que l’oreille détecte furtivement ces éléments comme des résurgences d’une bossa nova classique. Il serait tout à fait possible d’écrire cette bossa nova initiale imaginaire en extrayant ce matériel tonal très construit. Par effet de soustraction, elle révèle les différentes couches électroniques imaginées (Bossa Nova – bossa nova initiale imaginaire = partie électronique).

    Conclusion : une électronique instrumentale ?

    Déterminer une partie acoustique dans une œuvre purement acoustique pourra sembler saugrenu : pourtant, il s’agit là de pousser un raisonnement dans ses retranchements. Cette analyse a consisté en l’application de références électroniques à une musique acoustique : d’après une bibliographie claire et concise, il a été rappelé que l’électronique a constitué un modèle pour la composition, un modèle pour l’idée sonore. Ce modèle utilisé pour la présente analyse pourrait servir maintenant à l’interprétation de la pièce. Des compétences plus spécialisées en électronique musicale permettraient de préciser le raisonnement et d’en extraire encore plus de détails, mais les quelques idées tirées de cette analyse donnent déjà des indications stylistiques pour une interprétation documentée de l’œuvre. L’électronique, dans sa plus large acception, peut constituer un modèle instrumental : telle action instrumentale, indiquée par une notation choisie, ne sera pas exécutée de la même manière selon le modèle sonore auquel on rapporte cette action. C’est le cas dans l’interprétation musicale de bien d’autres œuvres, de bien d’autres styles : la mimesis, l’imitation d’un modèle ou d’une idée extérieure, est une constante de l’interprétation instrumentale. Imitation de la voix, de la parole, imitation d’un autre instrument, imitation de l’orchestre, imitation des sons ou bruits naturels, voilà autant d’approches propres à la pédagogie mais aussi à la construction des interprétations les plus fines. Dans quelle mesure l’imitation de l’électronique par l’instrument (l’accordéon dans notre cas) est-elle judicieuse ?

    Au-delà de l’interprétation de l’œuvre, c’est également et surtout la pensée du modèle musical électronique qui a motivé cette analyse. La définition de l’électronique comme modèle sonore, et comme modèle compositionnel par Franck Bedrossian et Raphaël Cendo, nous a permis de tirer des conclusions sur l’électronique comme modèle instrumental, conclusions qui auront valeur d’hypothèses dans le cadre du Doctorat Recherche et pratique. En effet, un large répertoire mixte d’œuvres pour accordéon et électronique puise ses sources poétiques dans une similitude sonore entre le son de l’accordéon et les sons électroniques : l’électronique comme modèle instrumental, une électronique instrumentale pourraient-elles être les débuts d’une tradition de création et d’interprétation de la musique mixte ?

    Pour citer ce document

    Jean-Étienne Sotty, « Bossa Nova de Franck Bedrossian, l’électronique comme modèle », La Revue du Conservatoire [en ligne], Sources – Traditions – Inspirations, le septième numéro, La Revue du Conservatoire.

    Notes

    1. « Ricordo al futuro », [s.d.]. URL : http://ricordoalfuturo.huma-num.fr/#/. Consulté le 29 juin 2018. ↩︎
    2. « Ressources », [s.d.]. URL : http://brahms.ircam.fr/. Consulté le 29 juin 2018. ↩︎
    3. IANCOPascal, Franck Bedrossian : de l’excès du son, Champigny-sur-Marne, Ensemble 2e2m, 2008, p. 26. ↩︎
    4. Manifesto, Franck Bedrossian, Aeon, 2 mai 2011. ↩︎
    5. N.B. : The Velvet Underground est un groupe de rock new-yorkais des années 60. Leur son de groupe, sans être spécifiquement saturé, est volontiers « sale », électrifié, les choix d’enregistrement mettent en avant les larsen, les sons d’amplis saturés, le grain des guitares, les microphones saturés par des voix volontairement criées à très faible distance… The Velvet Underground n’utilise que peu d’effets, et ne les module pas : un son de guitare est choisi, avec un potentiel overdrive, ou une saturation, mais les effets ne sont pas utilisés de manière dynamique, ou démonstrative. ↩︎
    6. IANCO Pascal, op. cit., p. ??. ↩︎
    7. N.B. : chez The Stooges, des effets sont utilisés de manière dynamique : non seulement le son est modifié par des effets, mais ces effets sont modulés en temps réel, rajoutant des contours et des accents plus métalliques et plus distordus. ↩︎
    8. IANCO Pascal, op. cit., p. ??. ↩︎
    9. Il apparaît que l’emploi de l’un ou de l’autre terme n’est pas clairement différencié, le premier étant peut-être plus connecté à l’univers pop et le second à l’univers de la musique contemporaine. ↩︎
    10. IANCO Pascal, op. cit., p. ??. ↩︎
    11. Manifestoop. cit. ↩︎
    12. BEDROSSIAN Franck, Bossa Nova, Paris, Gérard Billaudot, 2008. ↩︎
    13. « Il faut alors que la “tradition” fasse son œuvre. Ce fut le cas pour Debussy, qui ne notait pas les pédales dans ses pièces pour piano, alors que la pédale joue un rôle décisif dans son écriture. Il a fait confiance à la tradition orale et est parti du principe qu’une tradition d’interprétation allait se constituer. La suite lui a donné raison. » (IANCO Pascal, op. cit., p. ??) ↩︎
    14. Manifestoop. cit. ↩︎
    15. BEDROSSIAN Franck, Bossa Nova, op. cit. ↩︎
    16.  Manifestoop. cit. ↩︎
    17. CENDO Raphaël, « Excès de geste et de matière – La saturation comme modèle compositionnel », in Dissonance. URL : https://www.dissonance.ch/upload/pdf/125_21_hb_cendo_saturation_frz_def_1.pdf. Consulté le 26 janvier 2018. ↩︎
    18. Ibid. ↩︎
    19. ALBÈRA Philippe et BEDROSSIAN Franck, « La forme est un sentiment complexe », in Dissonance, juin 2014. URL : https://www.dissonance.ch/upload/pdf/126_12_hb_alb_bedrossian.pdf. Consulté le 26 janvier 2018. ↩︎
    20. LEIPPÉmile, « Éléments d’anatomie, de physiologie et d’acoustique », in Bulletin du Groupe d’Acoustique Musicale, no 59, février 1972, p. 3-12. ↩︎
    21. Manifestoop. cit. ↩︎
    22. BEDROSSIAN Franck, Bossa Nova, op. cit. ↩︎
  • Les secrets des castrats à portée de voix : bel canto d’hier et art vocal d’aujourd’hui

    Les secrets des castrats à portée de voix : bel canto d’hier et art vocal d’aujourd’hui

    Rossini pensait que les castrats, « ces braves des braves », avaient été les fondateurs du bel canto. Les puristes disent que cet art vocal aux canons si bien définis vécut plus de deux siècles ; il serait né avec la création de l’opéra vers 1600 et mort au premier tiers du XIXᵉ siècle avec la disparition des « pauvres mutilés ». Il est courant de dire que ces primi uomini emportèrent avec eux, « dans la nuit des tombeaux »les secrets de leur art, de leur formation et bien sûr, la réalité sonore de leur voix à jamais disparue. Les légendaires prime donne haendélienne et rossinienne comme les mystérieux baritenori qui ont su rivaliser avec les castrats ont été entraînés dans cette chute, et avec eux un certain art du chant. Cependant, les récits de voyages, les deux grands traités italiens du XVIIIᵉ siècle, ceux de Tosi et de Mancini, ainsi que les grandes Méthodes de chant du Conservatoire de Paris au tout début du XIXᵉ siècle (suivies par le traité de Garcia au milieu du même siècle), nous livrent des informations inestimables, des conseils précis, et un corpus d’exercices tout à fait explicites. De même qu’à la suite de Garcia la science a dévoilé petit à petit l’ensemble des mécanismes vocaux, offrant ainsi un nouvel angle de vue sur le travail vocal, de même, se retourner sur un passé belcantiste en partie oublié permettra de se réapproprier certaines méthodes, certains exercices, certaines conceptions vocales – dont la valeur patrimoniale est à souligner – afin d’enrichir encore notre pédagogie de la voix.

    Le coup d’œil sur l’Histoire, le recul vers une période passée ou,

    comme aurait dit Racine, vers un pays éloigné,

     vous donne des perspectives sur votre époque,

     et vous permet d’y penser davantage, de voir davantage les problèmes qui sont les mêmes

     et au contraire les problèmes qui diffèrent ou les solutions à y apporter.

    – Marguerite Yourcenar

    Introduction

    Tout le monde sait, bien sûr, que les castrats avaient envahi les opéras de l’ère baroque, mais on oublie parfois qu’ils ne furent pas moins sollicités durant la période suivante, c’est-à-dire la soixantaine d’années de « style classique » qui a précédé le grand romantisme vocal du XIXᵉ siècle. Bien après 1750, les Mozart, Haydn, Salieri, Cimarosa, Jommelli… et bien sûr Rossini ont aussi composé pour les castrats. Tous ont été éblouis et inspirés par leurs prodigieuses qualités vocales et expressives. Les castrats ont accompagné l’évolution de l’opéra de Monteverdi à Rossini, ils ont marqué en profondeur le développement de cet art vocal idiomatique qu’on a appelé, après sa disparition, le bel canto. Enfin, ils ont été de très grands professeurs de chant ; au long de leurs deux cents ans d’existence, ils ont formé la plupart des grands chanteurs qui brillaient sur les scènes européennes. Le « malheur » est qu’ils ne nous ont pas livré leurs « secrets » en mains propres : pas la moindre petite méthode signée Farinelli, Bernacchi ; pas de traité de chant du très grand pédagogue et compositeur Nicola Porpora, qui a formé les grandes « stars » de l’époque, les castrats Farinelli, Caffarelli, Porporino, Salimbeni, Appianino, les sopranos Regina Mingotti, Caterina Gabrielli et « la Molteni ».

    Mais par chance, au tout début du XIXᵉ siècle, le tout jeune Conservatoire de Paris se lança dans une réforme du chant français. L’institution d’État édita des méthodes vocales écrites par des professeurs italiens ou issus de la tradition italienne, ayant eu des castrats comme professeurs. En 1800, beaucoup de grands sopranistes ou contraltistes étaient encore vivants, ainsi d’ailleurs que les grands ténors belcantistes qui, eux aussi, furent de grands enseignants. Il nous suffit donc de nous baisser pour ramasser les feuilles d’exercices, les vocalises et les solfeggi qui constituent ces méthodes et qui renferment par conséquent les « secrets » de l’école des castrats ou, comme on a pris l’habitude de l’appeler, « l’ancienne école italienne ». Même au milieu du XIXᵉ siècle, les deux « universels » professeurs de chant, Manuel Garcia (fils) et Francesco Lamperti, ne prétendirent pas s’enraciner ailleurs que dans la « old school » italienne.

    Aujourd’hui, à la suite de Garcia, la science a sans doute presque entièrement dévoilé les rouages des mécanismes vocaux, mais en contrepoint de cela, n’en oublions-nous pas certaines traditions pourtant très éprouvées ? L’enseignement belcantiste qui vécut pendant quelque deux cents ans peut sûrement nous éclairer encore aujourd’hui. Certains commentateurs ont reproché à Manuel Garcia (fils) d’avoir participé à la destruction du bel canto ; la raison avancée aurait été que « la science tue l’art ». Garcia revendiquait pourtant le fait « de rattacher les résultats aux causes », c’est-à-dire d’étudier scientifiquement la tradition, mais en aucun cas de substituer le phoniatre au maître de chant. Alors, ayons à cœur de faire un peu d’archéologie vocale en plongeant dans un monde en partie disparu, et tentons de nous laisser éclairer par ceux qui ont su faire acte de conservation en produisant les Méthodes de chant du Conservatoire de Paris.

    Le cadre

    L’ancienne école italienne ou « l’école des castrats »

    Beaucoup de gens s’imaginent qu’il y a une Méthode Italienne de Chant, quelque chose qui serait de la nature d’un grand secret. La vraie réponse à cela est que si des secrets de cette sorte avaient jamais existé, ils auraient été divulgués par Manuel Garcia.

    C’est ce qu’écrivit en 1923, Hermann Klein, élève, collègue et ami indéfectible du célèbre pédagogue.

    Il n’y aurait donc pas de grand secret ! Et pourtant…

    Les feux d’artifices vocaux qui avaient embrasé l’Italie dès l’extrême fin du XVIᵉ siècle pouvaient sembler « extra-ordinaires » ! Après des siècles d’art polyphonique, le chant soliste italien s’éleva vers des cimes inattendues ; les « divos » et divas illuminèrent de leurs voix agiles au timbre chiaroscuro non seulement la Péninsule, mais aussi Londres, Vienne, Dresde, Madrid, Lisbonne, Stockholm, Saint-Pétersbourg…

    Ainsi, l’Europe musicale s’enflamma pour ce nouvel art vocal qui se répandait comme une traînée de poudre et qu’on nomma bientôt le buon canto (traité de Pier Francesco Tosi, 1723). Mais alors… Y aurait-il eu une mystérieuse pratique transalpine, pouvant produire ainsi, en quelques décennies et pour bien longtemps, les plus grandes « stars » du chant qu’on puisse imaginer ? Ces chanteurs aux qualités exceptionnelles n’étaient-ils pas le fruit d’une fabuleuse école et d’une pédagogie à l’efficacité hors du commun ?

    Mais bien sûr ! Voici au moins la divulgation d’une partie du fameux secret : le travail ! Les quatre conservatoires de Naples, les écoles de Bologne et de Rome, la Chapelle pontificale, les ospedali de Venise furent des institutions où la qualité et l’intensité des études nous stupéfient et nous éblouissent encore aujourd’hui. Ces établissements grouillant d’enfants, d’adolescents, de mastricelli (grands étudiants assistants du maestro) étaient des « usines » à produire les meilleurs musiciens d’Europe, dont les plus époustouflants virtuosi.

    L’Europe tout entière enviait l’École napolitaine et ses conservatoires dont la renommée des enseignants nous laisse pantois ! Les Nicola Porpora, Francesco Durante, Leonardo Leo, Alessandro Scarlatti, Francesco Feo, Francesco Provenzale et le grand castrat Domenico Gizzi étaient professeurs dans ces institutions. Les élèves ou figlioli (petits-enfants) entraient au conservatoire en tant qu’« eunuques » (c’était le terme employé) ou integri (élèves entiers !). Les petits evirati postulaient entre 7 et 10 ans et, une fois entrés dans l’institution, y séjournaient jusqu’aux alentours de 18 ans ; une dizaine d’années pouvait donc être consacrée à ces études intensives, dans ces pensionnats des plus spartiates. Par ailleurs, il faut souligner que le Conservatoire de Santa Maria di Loreto possédait une annexe féminine d’où sortirent aussi de très grandes cantatrices.

    La journée d’un chanteur était extrêmement dense. Le musicographe Angelini Bontempi (1624-1705) donna un aperçu d’une journée d’étude à la Chapelle pontificale qui semble être la journée type d’un apprenti chanteur en Italie :

    – la matinée commençait par une heure de chant, principalement consacrée au travail de la virtuosité et des passaggi difficiles ;

    – suivait une heure d’étude des lettres ;

    – enfin une heure d’exercices vocaux devant le miroir, en présence du maestro ;

    – l’après-midi commençait par une demi-heure de théorie et une demi-heure de contrepoint improvisé sur cantus firmus ;

    – ensuite une heure de contrepoint écrit (sur la cartella) ;

    – et enfin de nouveau une heure de lettres (grammaire, latin, rhétorique, religion…) ; à la fin du XVIIIᵉ siècle, des cours de sciences et de géométrie furent ajoutés ;

     – vers la fin de la journée s’élevait une sorte de cacophonie : chaque chanteur pratiquait son instrument dans un coin ou seulement même un petit recoin de son conservatoire !

    Il est extraordinairement frappant de constater combien les chanteurs recevaient une éducation « à toute épreuve » ! La formation musicale était si poussée que les meilleurs musici lisaient parfaitement à vue, tant ils avaient chanté et rechanté les fameux solfeggi tous les jours, et ce, durant des années. Ces merveilleuses petites pièces étaient écrites spécialement pour eux par leur maestro, et comme le souligne Mancini dans son traité de 1774 :

    Si le maître n’est pas en mesure de composer des solfeggi qui soient naturels, agréables et conduits avec une bonne modulation, qu’il les fasse composer par des personnes expertes dans l’art.

    Cette remarque de Mancini, qui ne s’appliquait évidemment pas aux maestri de Naples, car ils étaient la fine fleur des compositeurs, nous montre combien l’enseignement était adapté personnellement à chaque chanteur, tant sur le plan du langage musical que celui de l’art vocal. Voici ce que dit plus loin Mancini :

    J’ai été écolier de Leonardo Leo, à Naples, pendant deux années ; j’étais âgé de seulement quatorze ans. Ce grand homme était dans l’usage d’écrire tous les trois jours un nouveau solfège pour chacun de ses écoliers, et adapté aux forces et à l’habileté de chacun.

    Comme nos responsables pédagogiques d’aujourd’hui seraient étonnés de constater qu’il y a bien longtemps déjà, on se souciait de « mettre l’élève au cœur du projet » !

    L’enseignement de l’écriture était si développé et efficace que nombre de chanteurs ont laissé à la postérité des cantates, des arias, des solfeggi, voire des oratorios ou des opéras, comme dans le cas du célèbre castrat et grand pédagogue Francesco Antonio Pistocchi. Il est si émouvant que nous possédions des arias de Farinelli, d’ailleurs facilement consultables. Cette tradition de « chanteurs-professeurs-compositeurs » s’est maintenue jusqu’à la fin du XIXe siècle.

    La « marque de fabrique » des chanteurs belcantistes fut incontestablement la virtuosité : virtuosité qui ne fut jamais conçue comme performance uniquement sportive, mais, comme le dit Rodolfo Celletti, « la faculté de réaliser dans tous les domaines des choses exceptionnelles… un effort technique et imaginatif déterminant un résultat exceptionnel ». Le chanteur virtuoso était celui qui possédait à la fois une spectaculaire longueur de souffle, un précieux timbre chiaroscuro, et une inimaginable capacité d’agilité. Étant donné leur haut niveau d’étude du contrepoint, ainsi que les heures passées à répéter des formules ornementales et des « traits de vocalisation », les virtuosi pouvaient improviser une multitude de cadences, orner à foison un da capo ou agrémenter avec grâce un cantabile s’étirant à l’infini.

    Mais hélas, comme le notait Alexis de Garaudé dans la préface de sa Méthode complète de chant, dans les années 1820, les voix pures et sonores des plus grandes étoiles de l’opéra s’étaient éteintes, et reposaient désormais « dans la nuit des tombeaux ». Le règne des castrats et de l’opera seria s’était achevé, enterrant ainsi un style vocal vieux de deux siècles, que Rossini avait conduit à son apothéose.

    Comment ne pas être en quête de cette glorieuse période ? Comment ne pas être frustré de ne pouvoir entendre le moindre petit éclat de ces voix légendaires ? Quelle déception pour l’amoureux du bel canto de ne posséder que des témoignages écrits, seulement deux traités, et pas de méthodes vocales d’époque ! La fameuse unique feuille d’exercices que Porpora aurait fait chanter pendant six années à ses élèves semble n’être qu’une belle histoire. Le sulfureux critique musical français Paul Scudo écrivit dans un article de La Revue de Paris en janvier 1847 que cette mystérieuse feuille « contenait tous les traits imaginables de vocalisation, depuis les plus simples jusqu’aux plus compliqués » et que le jeune castrat « Caffarelli n’aurait pas chanté autre chose durant ses études, lorsqu’un beau jour, son maître, lui tirant les oreilles avec bonhomie, lui aurait dit : « Va, mon fils, tu es maintenant le premier chanteur de l’Europe » ».

    Mais si ce n’est pas une légende, où est donc passée cette feuille magique ?

    Durant tous les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, l’enseignement semble s’être transmis oralement ; il faut bien le constater, puisque à part le traité de Pier Francesco Tosi de 1723 et celui de Giovanni Battista Mancini de 1774, nous ne possédons aucune méthode, aucun recueil d’exercices, seulement les fameux solfeggi, à solfier sur le nom des notes ou à vocaliser sur une voyelle.

    Le règne du primo uomo

    L’engouement frénétique pour le chant des castrats s’était répandu comme un feu de forêt dès la fin du XVIᵉ siècle. Les chapelles princières de Ferrare et Mantoue, ainsi que la chapelle pontificale, employèrent les premiers castrats vers les années 1580 ; or, dès 1607, lors de la création de son Orfeo à la cour de Mantoue, Monteverdi confia les rôles de la Musica, de Proserpina, peut-être celui de la Speranza et probablement le rôle d’Euridice à deux castrats : ainsi, ces chanteurs d’un « troisième sexe », initialement employés pour tenir les parties de soprano et d’alto des polyphonies religieuses, commençaient à faire le « grand écart » entre la chapelle et l’opéra.

    Patrick Barbier rapporte dans son ouvrage consacré aux castrats qu’un public en délire assaillait les portes des églises où chantait l’extraordinaire Loreto Vittori (1600-1670), l’un des premiers monstres sacrés de ce premier baroque. Il en fut de même pour Baldassare Ferri (1610-1680), que l’empereur d’Autriche désignait comme le « re dei musici » et dont il conservait d’ailleurs un portrait dans sa chambre à coucher. Angelini Bontempi disait de lui :

    L’harmonie de son chant, s’accordant à l’harmonie des sphères, porta ombrage au chant même des anges […] Le voile de la mort s’était posé sur lui, pour que la terre n’ait pas à jouir d’harmonies destinées au ciel.

    Des louanges de ce genre sont nombreuses :

    Chez lui tout était surnaturel… partout où il passait, son talent était salué comme un miracle.

    Ces mots sont ceux du musicologue et voyageur Charles Burney (1726-1814) à propos de Farinelli. Comme on sait, le prince des castrats, que l’Italie a longtemps appelé « il ragazzo », a été considéré à son époque comme un dieu du chant : « One God, one Farinelli », s’écria une aristocrate londonienne, à la sortie d’une représentation ! Certains s’aventuraient même à le considérer comme le plus grand chanteur de tous les temps. Ce qui est sûr, c’est qu’il est devenu le « divo assoluto » : « on est si entêté de Farinelli – à Venise – que si les Turcs étaient dans le Golfe, on les laisserait débarquer tranquillement pour ne pas perdre deux ariettes… », écrivait l’abbé Conti.

    Il est impossible de détailler ici la cohorte des primi uomini ; cependant, comment ne pas évoquer Matteuccio (? – 1737), surnommé le « Rossignol de Naples », et qui inspira cette expression fameuse : « chanter comme un Matteuccio », pour exprimer la perfection vocale ; Francesco Antonio Pistocchi(1659-1726), meilleur chanteur de sa génération, excellent compositeur et illustre maître de chant ; Senisino (le Siennois, 1686-1756), qu’on pourrait surnommer le « castrat de Haendel » car « il caro Sassone » écrivit pour lui ses plus beaux airs de contralto ; Gizziello (1714-1761), qui de sa voix agile de soprano léger « récita au cœur et chanta à l’âme » (Ange Goudar) ; Antonio Maria Bernacchi (1685-1756), le grand professeur de Bologne qui forma entre autres Anton Raaff, le créateur d’Idoménée de Mozart ; Venanzio Rauzzini (1746-1810), l’ami de Mozart qui composa pour lui le motet Exsultate jubilate ainsi que le rôle de Cecilio dans Lucio Silla ;Gasparo Pacchierotti (1740-1821), le « castrat pré-romantique », créateur de la cantate Ariane à Naxos de Haydn, qui fut une véritable légende vivante, à qui rendirent visite pendant sa retraite Rossini et Stendhal, qui s’exclama : « c’est l’âme qui parle à l’âme » ; Girolamo Crescentini,dit« l’Orfeo italiano » (1762-1846), qui émut aux larmes Napoléon Ier en interprétant le Romeo de Zingarelli, et devint le protégé de l’Empereur ; et pour finir, il semble qu’on pourrait avoir une grande compassion pour Giovanni Battista Velluti (1780-1861), le dernier astre de cette galaxie agonisante, qui enterra définitivement les opéras avec primi uomini en créant Aureliano in Palmira de Rossini (1813), ainsi qu’Il crociato in Egitto de Meyerbeer (1824) où d’ailleurs, il fut l’objet de honteuses moqueries.

    Philip A. Duey, auteur du Bel Canto in Its Golden Age, écrivit au sujet des derniers castrats des mots justes et émouvants : 

    Leur fin fut ignominieuse lorsque l’on considère, d’une part, la gloire dont on les avait autrefois auréolés et d’autre part, leur inestimable contribution à notre héritage musical.

    « Ces mutilés… les fondateurs du chant qui résonne dans l’âme » (Rossini)

    Le musicologue américain James Stark, dans son ouvrage sur l’histoire de la pédagogie vocale, semble penser que même sans l’existence des castrats, le bel canto se serait développé malgré tout. Rossini était loin d’être de cet avis lorsqu’il écrivit deux ans avant sa disparition :

    Ces mutilés, qui ne pouvaient suivre d’autre carrière que celle du chant, furent les fondateurs du « cantar che nell’anima si sente » (le chant qui résonne dans l’âme) et leur suppression fut à l’origine de l’affreuse décadence du beau chant italien.

    On ne peut être plus clair ! D’après l’auteur du Barbier de Séville, les castrats ont établi les canons du bel canto et l’ont porté très haut, jusqu’à la chute commune d’un certain art du chant et de ses interprètes. Il est certain que le timbre hors du commun des castrats, leur interminable longueur de souffle, leur étonnante flexibilité (due à leur physiologie), leur flamboyante virtuosité, et leur aptitude à improviser d’étourdissantes cadenze, dont nous peinons à nous faire une idée, avaient stimulé l’imagination des compositeurs d’opéra et avaient fini par forger une esthétique.

    Pasqualini (1614-1694) avait le gazouillement et les inflexions d’un rossignol… Sa voix semblait une octave plus haute que celle des autres chanteurs… Il était le grand maître du monde de la musique.

    (Charles Ancillon, 1707, Traité des eunuques)

    On constate souvent la difficulté des auteurs à trouver les mots justes pour rendre compte de l’éblouissement ressenti ; l’allusion au rossignol qui pourrait sembler un poncif dépeint d’une part le « cristal » du timbre, ainsi que la présence forte en harmoniques aigus, et d’autre part, la souplesse et la précision des formules ornementales ; en somme le bel canto !

    De nombreux textes soulignent aussi la puissance de la voix des musici : on sait que leur cage thoracique surdéveloppée, conséquence de leur croissance perturbée par le dérèglement hormonal, leur donnait la possibilité d’une considérable réserve d’air, non seulement pour réaliser ces fameuses messa di voce ou ces interminables guirlandes (Farinelli ne faisait-il pas 250 notes sur la même expiration ?) mais aussi pour opérer une grande compression du souffle, garante d’une excellente stabilité de la ligne, et d’un grand rayonnement sonore. D’autre part, la position de leur larynx était, comme chez les enfants, très haute, ce qui renforçait grandement les partiels aigus et donnait ainsi une couleur excessivement brillante et tranchante. L’écrivain anglais William Thomas Beckford semble décrire précisément ces caractéristiques en relatant un spectacle du théâtre San Carlo de Naples dans son second volume de lettres publiées en 1834 :

    Luigi Marchesi [1755-1829] chantait avec la voix la plus claire et la plus triomphante de l’univers.

    L’intellectuel Charles de Brosses (1709-1777) fait les mêmes constatations dans ses Lettres familières d’Italie, 1739-1740 (p. 240) :

    Le timbre [des castrats] est aussi clair et perçant que celui des enfants de chœur et beaucoup plus fort ; il me paraît qu’ils chantent à l’octave au-dessus de la voix naturelle des femmes. Leurs voix […] sont brillantes, légères, pleines d’éclat, très fortes et très étendues.

    Nous pouvons sans aucun doute avoir une grande confiance dans les termes utilisés par un compositeur pour rendre compte de critères sonores et expressifs. Après l’avoir entendu à Milan en 1726, c’est-à-dire à l’âge de 21 ans, Johann Joachim Quantz fit une description assez « clinique » de la voix de Farinelli, ce qui peut nous permettre d’imaginer les caractéristiques sonores et expressives de cet « instrument » qui électrisait les foules :

    Farinelli avait une voix de soprano pénétrante, pleine, riche, brillante, délectable, flexible, avec une étendue allant du la grave au contre-. Son intonation était pure, son trille stupéfiant, le contrôle de son souffle extraordinaire, et sa gorge d’une rare agilité ; aussi, il exécutait les plus larges intervalles avec rapidité et assurance. Les « passaggi » et toutes sortes de mélismes n’étaient pour lui d’aucune difficulté. Enfin, son imagination était fertile pour orner librement les adagios.

    Cette description permet de bien différencier ce qui est physiologiquement inhérent à la voix de castrat et ce qui est le fruit du travail technique et artistique. La plupart des écrits nous disent, comme Quantz, que ces voix étaient « pénétrantes », pleines, riches, puissantes ; or nous savons par l’étude des traités de Tosi et Mancini que la voix de poitrine des castrats était présente jusqu’au do ou  en haut de la portée, ce qui n’est pas étonnant puisque la voix d’enfant est constituée ainsi, avec des résonances de poitrine s’étendant jusqu’au très haut médium ; il est donc naturel de penser que cette plénitude, cette profondeur, ce son pénétrant étaient des caractéristiques associées aux résonances de poitrine, qui pouvaient donc couvrir une douzième (sol grave –  une octave et demie au-dessus).

    Il semble évident que les sopranos et les contraltos femmes, qui devaient rivaliser sur la scène avec les castrats, ne pouvaient pas apparaître moins rayonnantes, moins sonores, moins lumineuses ; il est donc certain, et les méthodes de chant du début du XIXᵉ siècle le montrent, que les femmes utilisaient grandement leur registre de poitrine, ce qui donnait un grave et un médium très pleins, et en conséquence, un haut-médium renforcé en résonances de poitrine si le mélange était bien réalisé. Nous en reparlerons dans un paragraphe à suivre.

    La longueur du souffle qui permettait les légendaires messa di voce de plusieurs dizaines de secondes (voire plus d’une minute selon certains récits), la grande étendue du registre de poitrine qui donnait ce timbre pénétrant, et la position très haute du larynx qui produisait ce timbre clair et tranchant, étaient donc des caractéristiques liées à la physiologie même des castrats. En revanche, l’unification des deux registres, la réalisation des subtils portamenti, la capacité à enchaîner de fulgurants intervalles, la justesse et la pureté des innombrables roulades, trilles, notes répétées en volée et formules de cadences étaient le fruit d’un travail dont on a peine à imaginer l’intensité. L’homme de lettres d’origine allemande Friedrich Melchior Grimm nota dans sa correspondance :

    Il serait difficile de donner une idée juste du degré de perfection auquel Cafarelli a porté son art. 

    L’historien anglais John Hawkins, dans son General History of the Science and Practice of Music (1776), évoqua Farinelli et Senesino en ces mots :

    Le monde n’avait jamais vu de tels chanteurs sur scène.

    Pour se rendre compte de la prodigieuse technique de ces chanteurs hors normes, il suffit de consulter dans l’Artaserse de Riccardo Broschi (le frère de Farinelli) l’air « Son qualnave » écrit pour Farinelli lui-même ; cette aria semble synthétiser tout ce que pouvait réaliser de plus acrobatique un virtuoso.

    Enfin, quelques années avant sa mort, alors que les primi uomini avaient déserté depuis longtemps les scènes d’opéra, Rossini, dans une célèbre lettre à Wagner de 1860, écrivit ces lignes très émouvantes en se remémorant sa jeunesse musicale :

    On ne saurait se faire une idée du charme de l’organe et de la virtuosité consommée – qu’à défaut d’autre chose et par une charitable compensation – possédaient ces braves des braves… Leur perte fut la cause de la décadence irrémédiable de l’art du chant.

    Les prime donne ne sont pas en reste !

    Comme signalé plus haut, la « folie » du public pour le chant des castrats avait considérablement stimulé l’art vocal dans son ensemble et avait aussi porté les voix « naturelles » à un très haut niveau technique et artistique. Tout le monde sait que les primi uomini étaient des stars absolues aux fortunes indécentes, mais de grands sopranos et contraltos féminins furent aussi célébrés comme de légendaires prime donne.

    L’histoire des grandes prime donne commença un peu avant la naissance de l’opéra avec la création du Concerto delle donne en 1580 par le duc de Ferrare, Alfonso II d’Este. Cet ensemble, constitué de trois jeunes chanteuses à la virtuosité exceptionnelle que l’on nommait « les trois dames de Ferrare », enflamma l’Europe entière et marqua l’établissement d’une nouvelle classe de musiciens : les chanteurs professionnels (ici, en l’occurrence des chanteuses !).

    La première « diva » de l’histoire fut sans doute Vittoria Archilei (1555-1620). Elle fut remarquée justement pour son extraordinaire virtuosité, dans les grandes fêtes princières de cette fin de Renaissance, et chanta le rôle-titre du premier opéra de l’histoire, Dafne, œuvre hélas perdue de Jacopo Peri. « La bella Adriana » (1580-1640) fut aussi une très grande cantatrice, longtemps attachée à la cour de Mantoue ; elle y triompha, ainsi qu’à Venise et à Naples.

    Les plus grandes divas de la grande première moitié du XVIIIᵉ siècle furent les « triplées » de l’année 1700 : Francesca Cuzzoni disparue en 1770, Faustina Bordoni disparue en 1781, Vittoria Tesi disparue en 1775. Elles furent toutes trois d’éblouissantes prime donne et de grandes interprètes haendéliennes.

    Un spectateur s’exclama après avoir entendu « la Cuzzoni », dont l’excellente technique lui permettait le contre-ut :

    Diable ! Elle a un nid de rossignol dans le ventre !

    En opposition à cette couleur lumineuse, le voyageur Charles Burney disait de « la Bordoni » (femme du compositeur Hasse) :

    Elle avait une voix de mezzo-soprano plus pénétrante que claire […], possédait un « cantar granito » (chant ferme et solide !) […] et un gosier flexible et idéal pour les diminutions, les trilles et les larges intervalles […] Elle fut la première à introduire la répétition de la même note.

    Quant à « la Tesi », élève des deux castrats Francesco Redi et Antonio Maria Bernacchi, elle fit une immense carrière en chantant très souvent des rôles d’homme, comme le rôle-titre d’Achille in Sciro de Domenico Sarro. L’éternel voyageur Charles Burney écrivit :

    La Tesi avait reçu de la nature une voix forte et masculine […] avec une étendue si extraordinaire qu’elle n’avait de peine ni dans le grave ni dans l’aigu.

    Ce commentaire est très significatif et nous renseigne sur la « construction » des voix à l’époque baroque en Italie : Vittoria Tesi, dit Burney, avait « une voix forte et masculine », il est donc certain que sa voix de poitrine prenait une large place dans son ambitus global. Joseph de Lalande écrivit dans ses Voyages en Italie (volume 7, chapitre VIII, p. 205) :

    Les contralti sont des voix de femmes […] qui vont depuis la [en dessous de la portée] jusqu’à ut [dernier interligne] en pleine voix [c’est-à-dire en voix de poitrine], et jusqu’au fa en fausset.

    Ceci prouve combien l’enseignement des professeurs castrats favorisait l’importance du registre de poitrine. Cependant, l’union de ces registres devait être parfaitement réalisée, puisqu’elle semblait ne manifester aucune peine, tant dans le grave que dans l’aigu. Lalande note à la suite que les « dessus » (les sopranos) chantaient en voix pleine de  médium jusqu’au mi 4, et en fausset jusqu’au contre-ut. Nous ne parlons plus en ces termes, mais cette tradition a sûrement quelque chose à nous apprendre ! Il est certain qu’après le complet mécanisme de poitrine utilisé pour émettre les graves et le bas médium, les femmes utilisaient, à l’instar des castrats, une mixture très colorée laissant penser à Lalande que la voix de poitrine montait si haut dans la tessiture.

    La grande contralto Vittoria Tesifut une enseignante très réputée. Elle forma les merveilleuses mozartiennes Anna de Amicis (créatrice de Giunia dans Lucio Silla) et les deux sœurs Teyber, toutes deux coloratures ; le rôle de Blondchen de L’Enlèvement au sérail fut écrit pour l’une d’elles, Thérèse.

    Il faudrait citer la tragique et dramatique haendélienne Anna Maria Strada del Pò (?- ?), la grande colorature Caterina Gabrielli (1730-1796), élève de Porpora, dont Lalande écrivit « qu’elle était au-dessus des rossignols », ainsi que l’impressionnante contralto Giuseppina Grassini (1773-1850), et l’incontournable madame Rossini, Isabella Colbran (1785-1845), toutes deux élèves du castrat Crescentini. La période de transition entre la fin de l’époque belcantiste et le romantisme qui s’installait fut illustrée par les deux légendaires divas, Maria Malibran et Giuditta Pasta.

    La lecture des récits de voyageurs, des critiques musicales, ainsi que l’étude scrupuleuse des filiations élèves/professeurs montrent combien l’enseignement des castrats influença largement le développement de l’art vocal chez les voix de femmes.

    « Le cas ténor »

    L’évolution de la voix de ténor est particulièrement complexe et nous questionne encore beaucoup aujourd’hui. Nous écoutons et chantons toujours les opéras de Monteverdi, Haendel, Mozart, Rossini, mais nous savons aussi que, si par une irréelle « remontée dans le temps », nous nous retrouvions au théâtre San Cassiano de Venise, au théâtre San Carlo de Naples, au King’s Theatre de Londres, à Vienne ou à Madrid, pour une représentation d’opéra, nous n’entendrions pas la vocalité que nous connaissons ! La disparition d’un certain art du chant s’est produite dans les années 1830, et en a « tué » lyriquement notre cher Rossini, qui a abandonné la composition lyrique dès 1829. Pouvons-nous entrevoir la couleur des glorieux interprètes pour lesquels ces compositeurs avaient écrit ? Oui, si nous faisons un effort de reconstitution.

    Quels étaient donc ces « anciens » ténors qui ont fini par prendre leur revanche sur la popularité des castrats ? Pour essayer de saisir la facture de ces baritenori des XVIIᵉ, XVIIIᵉ et du début du XIXᵉ siècle, il faut tout d’abord « poser sur la table » tous les « ingrédients », tant physiologiques que pédagogiques et stylistiques.

    « Voce di petto » et « voce di testa »

    Tout d’abord, la physiologie vocale montre que la voix humaine est divisée en deux grands registres, et ce, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles comme aujourd’hui, bien évidemment ! En 1601, dans la préface de ses Nuove musiche, Caccini évoqua très explicitement la « voce piena e naturale » et la « voce finta » (voix de poitrine et voix de falsetto). Il indiquait clairement que le falsetto n’était pas souhaitable, car ce timbre était faible et sans noblesse. Caccini, qui fut un artiste de renommée internationale, était sans doute un chanteur à un seul registre et ses monodies d’un style « moderne » montrent en effet que l’ambitus ne dépassait pas la limite de la voix de poitrine pour un homme.

    Voix d’homme grave ou plus aiguë (les ténors du premier baroque)

    La nature donne à chacun une voix grave ou une voix plus aiguë, aujourd’hui comme dans les siècles passés ! Dans son Orfeo, Monteverdi a confié le rôle de Caron à une voix très grave et Orfeo à une voix beaucoup plus haute (le créateur du rôle fut le célèbre ténor Francesco Rasi (élève de Caccini), mais qui cependant ne dépassait jamais le fa en haut de la portée et n’était donc pas confronté au passage en voix de tête). Ces deux rôles (Caron et Orfeo) étaient donc chantés en registre de poitrine, ce qui permettait un bon rayonnement sonore, mais dans deux tessitures différenciées. Durant quelques décennies, les ténors ont donc utilisé une tessiture centrale et peu étendue (do en bas de la portée et fa ou sol en haut), mais devaient être capables d’une grande agilité ; pensons aux ténors des Vêpres de la vierge de Monteverdi, ou à des pièces de la Selva morale du même Monteverdi, et bien sûr, au grand air d’Orfeo « Possente spirto » où le chanteur rivalise de virtuosité avec les instruments. En somme, ces ténors étaient ce qu’aujourd’hui nous nommerions des barytons vocalisants.

    L’union des registres

    Les castrats étant confrontés (comme vu plus haut) à la réalité physiologique de devoir utiliser deux registres très distincts (de sol en dessous de la portée à ré en haut de la portée pour le registre de poitrine, et de  au contre-ut pour le registre de tête), il fallait donc opérer une jointure, rendue inaudible à force d’un travail approprié qui prenait beaucoup de temps. Comme le conseillait Mancini, il fallait alléger la « voce di petto » et renforcer la « voce di testa » pour réaliser l’union des deux registres (nous verrons dans un chapitre suivant ce que proposaient comme exercices précis les Méthodes du Conservatoire au tout début du XIXᵉ siècle).

    Au cours de la deuxième moitié du XVIIᵉ siècle, les ténors s’accaparèrent ce procédé d’union des registres utilisé par les castrats, et allongèrent ainsi considérablement leur ambitus vocal en utilisant le falsetto. C’est Alessandro Scarlatti qui, le premier, écrivit pour ce type de voix qui devait perdurer jusqu’au premier tiers du XIXᵉ siècle. Grâce à la légèreté et à la flexibilité de leur voix de tête, ces ténors pouvaient rivaliser en virtuosité avec les castrats et les voix de femmes. C’est ainsi que Haendel écrivit un des rôles de ténor parmi les plus virtuoses du répertoire baroque : Berengario dans l’opéra Lotario, écrit pour l’époustouflant Annibale Pio Fabri (1697-1760), élève du célèbre castrat Antonio Pistocchi.

    Joseph de Lalande (cité plus haut) résumait parfaitement la situation :

    Le tenore [italien] va de ut [grave] à sol [en haut de la portée] en pleine voix et jusqu’au contre-ré en falsetto ; notre haute-contre [français] ordinairement, après le sol [en haut de la portée], monte en pleine voix jusqu’au si bémol ; au lieu que le tenore, après le sol, entre dans le fausset.

    Le baritenore, le ténor contraltino, le registre de falsettone

    La voix du ténor belcantiste est une forêt bien épineuse, dans laquelle il semble très difficile de se retrouver ; comment se faire une réelle idée sonore de ces « drôles » de chanteurs ? Puisque nous ne possédons bien évidemment pas d’enregistrement, et très peu de traités édifiants, il faut donc, en quelque sorte, mener une enquête ! Nous devons croiser : l’étude des partitions, le nom du créateur du rôle, les critiques faites à son sujet, les commentaires notés dans les récits de voyage et les éléments techniques décrits dans les quelques traités ou méthodes.

    À compter des opéras d’Alessandro Scarlatti au tournant des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, jusqu’à la production opératique de Rossini, le baritenore est roi ! Cependant, il semble y avoir plusieurs catégories de baritenori, pour la simple raison que les compositeurs écrivaient pour des artistes précis qui pouvaient donc présenter des caractéristiques vocales différentes.

    Dans tous les cas, le baritenore utilisait le registre de poitrine et celui de falsettone. Comme nous le disions plus haut, il devait donc savoir opérer élégamment la jointure entre les deux registres ; il arrivait que la « couture » fût parfaitement inaudible. Certains baritenori étaient très dramatiques, sortes de barytons-basses qui pouvaient accéder à l’aigu en utilisant le fausset. D’autres avaient une tessiture moins profonde, un falsetto si renforcé que le « passage » était imperceptible, et pouvaient sans doute faire penser à certains ténors d’aujourd’hui. Ce falsetto renforcé que les Italiens ont appelé falsettone était obtenu à force d’un travail acharné d’union des registres. Les résonances profondes de la voix de poitrine finissaient par nourrir le registre de falsetto qui devenait ainsi puissant et rayonnant. Enfin, il y avait les ténors contraltino : des voix extrêmement longues et légères qui se sont développées principalement avec le répertoire rossinien. Le grand ténor Gilbert Duprez, qui le premier, dit-on, chanta un contre-ut de poitrine, trouva une définition assez évocatrice du ténor contraltino (1846, L’Art du chant) : 

    La puissance de la voix d’homme et toute la douceur et le charme de la voix de femme.

               – Les baritenori dramatiques

    Francesco Borosini (1695 ?–1747) fut l’un des premiers grands baritenori célèbres de l’histoire. Il avait une voix extrêmement robuste convenant aux rôles très dramatiques, possédait des graves de baryton-basse, un médium consistant, et une facilité déconcertante à « attraper » ses aigus en falsettone pour atteindre le sol ou le la aigu. Il fut très proche de Haendel, qui lui écrivit sur mesure les rôles de Bajazet dans Tamerlano, de Grimoaldo dans Rodelinda et de « Sextus » dans Giulio Cesare (2ᵉ version). Pour se rendre compte de ce mélange de voix puissante et noire, associée à des qualités de virtuose, il suffit de lire l’air « Dalla fronte all’orgogliosa » (Bajazet) de Gasparini ou l’impressionnant « canto di sbalzo » (chant par sauts) « Ciel e terra armi di sdegno » du Tamerlano de Haendel.

    Guglielmo d’Ettore (1740-1771) s’est illustré dans le rôle titre de Mitridate que le jeune Mozart de quatorze ans écrivit pour lui. Le chanteur était le type même du baritenore ayant un falsettone très étendu (jusqu’au contre-ré), puissant, déployé et facile. Sous le diktat du chanteur, le compositeur dut lui « servir » un nombre considérable de contre-ut, ainsi que d’immenses sauts mélodiques de plus de deux octaves, pour mettre en valeur les graves du baryton-basse et l’aigu rayonnant du falsettone.      

    Giacomo Davide (1750-1830) fut quant à lui l’initiateur de ce que l’on a appelé l’École de Bergame. Il représentait la voix typique du baritenore du dernier XVIIIᵉ siècle, avec une grande puissance, une largeur remarquable et des aigus émis en falsettone qui permettaient un ambitus de plus de deux octaves. Il avait une virtuosité époustouflante, et une remarquable intensité dramatique. À la suite d’une prestation au Concert spirituel à Paris, le critique Castil-Blaze écrivit :

    C’est une basse-taille superbe, qui tient un peu du « faucet » dans le haut [,] faisant sonner victorieusement deux octaves d’ut en ut [ ;] la voix de David était d’une agilité merveilleuse.

    Le critique parisien résumait parfaitement les caractéristiques vocales de Davide et de ces grands baritenori : une tessiture et une couleur de basse chantante associées au mécanisme de falsettone pour les aigus. Sa mécanique vocale était si bien réglée qu’elle lui permettait une virtuosité à toute épreuve. Pour tenter d’imaginer la couleur de cette voix, il faut lire les arias d’Orfeo dans L’anima del filosofo que Haydn avait spécifiquement écrit pour lui : l’ambitus vocal y est immense (la grave du baryton – si bémol du ténor) et la virtuosité remarquable.

     – Les baritenori légers, ancêtres des ténors « modernes » ?

    Joseph de Lalande souligna des exceptions à cette règle d’aigus émis en falsetto :

    Babbi montait jusqu’au contre-ut en voix pleine, de même que Caribaldi jusqu’à l’âge de 48 ans. Amorevoli, qui était un peu plus ancien, allait jusqu’au contre-ré (en voix pleine) […] Ces qualités sont très rares.

    Évidemment, dans ce contexte, l’appellation « pleine voix » ne peut pas signifier voix de poitrine complète, mais un mélange de tête et de poitrine, que les trois chanteurs cités par Lalande avaient particulièrement réussi. Ce mélange acoustique qui possédait un certain mordant, à la différence des sons flûtés du pur falsetto, pouvait faire croire à la couleur de la voix de poitrine.

    Angelo Maria Amorevoli (1716-1798) fut un chanteur prodige puisqu’il commença sa carrière à l’âge de treize ans ! Il a été comparé par Lalande au célèbre haute-contre français Pierre Jélyotte en ce qui concerne la facture de sa voix. Ceci indiquait donc que sa voix n’était pas dramatique comme celle des baritenori cités précédemment. Son médium n’ayant pas la robustesse d’un baryton, l’union avec un registre de tête très coloré devait former une voix d’une parfaite égalité de timbre sur toute sa tessiture. Hasse écrivit pour ce chanteur l’air le plus époustouflant du répertoire baroque pour ténor, « Solcar pensa un mar sicuro » dans son opéra Arminio.

    Gregorio Babbi (1708-1768), cité aussi par Lalande, enthousiasma Naples par la beauté de sa voix de « tenore naturale bravissimo », comme on a pu le lire dans la presse italienne. Mais le plus intéressant est la mention du Président de Brosses : « la plus belle haute-taille qui se puisse, allant aussi haut que Jellyot [sic] ». Ceci confirme aussi que sa construction vocale n’était pas celle des baritenori dramatiques, mais se rapprochait d’un ténor tel que nous l’entendons aujourd’hui : une tessiture moins étendue mais très unifiée.

     – Les tenori contraltini

    La dernière catégorie de ténor belcantiste est le fameux tenore altino ou tenore contraltino ; Rossini en fut un grand « consommateur ». Pour se faire une idée précise de ce type de voix, il faut lire les rôles concernés : Lindoro de L’italiana in Algeri, Ramiro de La Cenerentola, Don Narciso d’Il turco in Italia, Giannetto dans La gazza ladra… Le ténor contraltino a sensiblement la même étendue vocale que le baritenore, mais est capable de soutenir une tessiture qui séjourne dans l’aigu. Le baritenore dramatique étant donné ses graves et son médium épais, changeait de registre vers le sol en haut de la portée et pouvait difficilement séjourner dans cette zone. Au contraire, le contraltino changeait de registre un ton ou une tierce après (vers la ou si bémol) et pouvait atteindre des hauteurs vertigineuses comme le contre-fa d’Arturo, dans I puritani de Bellini, écrit pour Giovanni Battista Rubini.

    En résumé, Francesco Borosini, Angelo Amorevoli, Gregorio Babbi et Annibale Pio Fabris semblent avoir été les premiers grands ténors du XVIIIᵉ siècle et peut-être même de l’histoire du chant. Ce quatuor se poursuivit dans la génération suivante avec le groupe des grands baritenori sollicités par Mozart et Haydn : Guglielmo d’Ettore, Antonio Baglioni (créateur des rôles d’Ottavio et de Titus), et Giacomo Davide, le plus célèbre de tous. Enfin, deux groupes de ténors allaient opérer le passage entre le bel canto et le romantisme vocal : les baritenori dramatiques Andrea Nozzari et Manuel Garcia père (leur typologie vocale donnera le baryton romantique), et les ténors contraltini Giovanni Battista Rubini et Giovanni Davide (le fils de Giacomo).

    Un larynx mobile

    La position du larynx est une autre question à considérer : du XVIIe siècle jusqu’au premier tiers du XIXe siècle, on pensait que les différentes hauteurs de son (les fondamentales) dépendaient de la position du larynx ; le larynx montait en proportion de la montée vers l’aigu et faisait le mouvement contraire pour atteindre les graves. Il est évident que cette configuration avait une incidence sur la formation et la qualité de timbre des notes aiguës : qu’elles aient été émises en voix de poitrine, en voix mixte ou en falsetto, ces notes étaient forcément légères et claires, puisque le tube vocal était considérablement réduit en longueur par la montée du larynx. Dès 1841, Garcia analysa parfaitement cette question du larynx haut produisant le « timbre clair » et du larynx bas produisant le « timbre sombre ».

    La grande « révolution » concernant la voix de ténor arriva prétendument un soir d’avril 1837 à l’Opéra de Paris : Gilbert Duprez émit le premier contre-ut de poitrine jamais entendu par un public français. Ce 17 avril, Berlioz était présent et il rapporta le 19 dans Le Journal des débats :

    […] l’audacieux artiste chant[a] à pleine voix de poitrine […] avec une force de vibration […] et une beauté de sons dont rien jusqu’à présent ne nous avait donné une idée. Un silence de stupeur régnait dans la salle, toutes les respirations étaient suspendues, l’étonnement et l’admiration se confondaient dans un sentiment presque semblable à la crainte […].

    Ces mots de Berlioz (qui n’a jamais été un tendre) décrivaient vraiment un événement hors du commun : des sons aigus d’une facture encore jamais entendue. Plus que l’expression « contre-ut de poitrine », il faudrait retenir : « contre-ut larynx bas », car l’espace créé dans le pharynx par la position basse du larynx donnait une profondeur et une ampleur sonore toute nouvelle aux aigus. La réaction du public et de Berlioz lui-même nous montre que les ténors des générations précédentes n’étaient pas du tout de même « nature ». Le 17 avril 1837 est donc une « ligne de partage des eaux » en ce qui concerne l’art vocal ; il y aura un avant et un après !

    Les castrats, professeurs de chant des ténors

    Durant deux siècles, l’art vocal des castrats avait défini entièrement les critères du beau chant ; c’est d’ailleurs leur disparition, et avec elle la perte irrémédiable de leurs éblouissantes compétences, qui avait créé le mythe du bel canto, au milieu du XIXᵉ siècle. L’art du chant n’était pas le même avant eux et ne serait plus le même après leur extinction. Les castrats ont insufflé aux autres chanteurs beaucoup de leurs caractéristiques vocales, tant celles consécutives à leur physiologie particulière que celles acquises par un travail d’une intensité hors du commun.

    Il est probablement possible d’affirmer que le baritenore est une création des professeurs castrats.

    Le principal travail technique des jeunes musici en apprentissage était l’union des registres de poitrine et de tête (voir les traités de Tosi et Mancini). Leur physiologie faisait qu’ils avaient un larynx d’enfant et un corps d’homme, ce qui avait pour conséquence d’accentuer la cassure entre les deux registres ; étant donné que leur voix de poitrine s’élevait très haut, la « marche » à franchir pour passer en voix de tête était rude ! Les moyens techniques utilisés pour égaliser les deux registres et les unir sans heurts ont été employés de la même manière pour la voix de baritenore. Il fallait donc unir deux registres séparés : la voix de poitrine du baryton ou du ténor robuste au falsetto. Bien évidemment, comme un jeune chanteur d’aujourd’hui, certains pouvaient avoir plus ou moins de « fossé » entre leurs deux registres.

    Il faut absolument souligner un autre point parce qu’il est singulier : presque tous les jeunes ténors du XVIIIᵉ siècle ont eu le même chemin d’apprentissage. Ils furent de petits chanteurs dans un chœur, puis ont été repérés pour leurs qualités vocales et artistiques et ont enfin commencé, dès treize ou quatorze ans, à travailler avec leur maître. John Potter semble penser que la voix de ténor naissante n’était pas éloignée de celle d’un castrat, juste une octave en dessous. Le professeur Castrat proposait ses exercices pour que la toute jeune voix de poitrine s’unisse à la voix de tête de l’enfant ; les muscles tout jeunes étaient évidemment plus faciles à éduquer. Il arrivait souvent que la mue s’établisse sans heurt, sans « crac ».

    Notre tentative d’incursion dans ce monde disparu n’a pas pour objectif de le ressusciter, cela n’aurait aucun sens ; mais, comme le dit Marguerite Yourcenar, le passé peut éclairer le présent, aider à résoudre des problèmes « universels ». Les ténors sont presque toujours confrontés à la difficulté d’installer leurs aigus, à trouver comment franchir ce « fichu » passage. Pourquoi ne pas tester les exercices du passé belcantiste, non pour reproduire l’hypothétique facture des baritenore, mais pour améliorer le passage et la qualité du registre supérieur ? Il est certain qu’une pratique alternée du falsetto et du mécanisme de poitrine, maintes et maintes fois répétée dans la zone de passage et ce, durant de longs mois, harmonise la musculature laryngée nécessaire à l’émission des aigus.          

    Les sources                          

    Quels ouvrages pouvons-nous consulter si nous voulons faire une petite incursion aux sources du bel canto ?

    Préface des Nuove musiche (Caccini, 1601)

    Dans cette préface, Caccini décrivait les qualités vocales nécessaires pour interpréter ses monodies d’un style si nouveau. Ce qu’on peut retenir d’essentiel pour la technique vocale est le goût du compositeur et du pédagogue pour la voix de poitrine et son caractère éclatant, et à l’inverse, son rejet du falsetto.

    Opinioni de’ cantori antichi e moderni (Pier Francesco Tosi, 1723)

    Ce traité fut traduit en français en 1874 avec le titre : L’Art du chant.

    Tosi était castrat et professeur de chant. Vers l’âge de 70 ans, il écrivit cet ouvrage, donnant ainsi un panorama vocal des soixante années précédentes ; il avait plus de vingt ans à la mort de Francesco Cavalli, et était en pleine maturité lors de la création des grands opéras d’Alessandro Scarlatti, le « père de l’opera seria ». Le livre de Tosi (qu’on trouve très facilement) est le premier véritable traité de l’histoire qui parle de pédagogie vocale ; en 1723, c’est un livre excessivement « moderne », qui montre que son auteur a parfaitement conscience de la transmission d’une tradition et d’un savoir-faire. Il donne des conseils aux professeurs de chant, aux élèves, et aux chanteurs professionnels, et fait part de son point de vue sur l’évolution de l’art vocal. En ce qui concerne le travail technique, il décrit point par point les fondements même de la construction d’une voix ; ces fondements resteront d’ailleurs en grande partie inchangés jusqu’au premier tiers du XIXe siècle :

    – les registres et leur union : c’est le premier ouvrage qui parle concrètement de cette question ; malheureusement, l’auteur ne nous dit pas les moyens pour y parvenir ;

    – la « messa di voce », ou l’art de soutenir la voix et d’embellir le chant ;

    – l’art de « porter la voix » ou de la « glisser » pour développer un parfait legato ;

    – le trille, les passaggi et les cadences : description de ces différents ornements.

    Les différents points décrits dans l’ouvrage de Tosi seront repris et illustrés bien des décennies plus tard par des exercices précis, dans les Méthodes de chant du Conservatoire (Mengozzi, Garaudé) et dans les exercices et traités des Garcia père et fils.

    Pensieri e riflessioni pratiche sopra il canto figurato (Giambattista Mancini, 1774) 

    Ce traité fut traduit en français en 1794 sous le titre Réflexions pratiques sur le chant figuré ; il est très facilement consultable aujourd’hui (cf. bibliographie). Comme Tosi, Mancini était castrat. Il fut élève de Leonardo Leo à Naples et du très réputé Antonio Bernacchi à Bologne. Musicien accompli, il travailla la composition avec le padre Martini. Après deux chapitres généraux consacrés à des considérations sur l’art musical et sur les chanteurs remarquables des décennies précédentes, Mancini a développé plus ou moins les mêmes points techniques que Tosi concernant la construction d’une voix ; ceci nous indique qu’il y avait des « ingrédients » incontournables dans cet art vocal à la grammaire très définie qu’on a nommé le bel canto. L’auteur évoque :

    – l’union du registre de tête et de celui de poitrine : nous savons (comme évoqué plus haut) que les castrats ayant un registre de poitrine très étendu, le passage en voix de tête était une question technique cruciale. Les professeurs castrats étaient ainsi très sensibles à ce problème de passage, qu’ils négociaient aussi très bien avec leurs élèves baritenore et ténor ;

    – la position de la bouche : l’auteur met l’accent sur cette question qu’il estime capitale. Il dénonce une trop grande ouverture qui donne une « voix de gorge », perdant ainsi toute flexibilité. Il souligne le défaut inverse qui est de serrer les dents et préconise cette règle : « Tout chanteur doit placer la bouche comme lorsqu’il sourit naturellement. » Cette position du sourire sera aussi préconisée par Garcia, plus de soixante ans après ;

    – le portamento : Mancini pense, comme Tosi, que cette pratique « est une des parties essentielles du chant » et qu’elle se travaille en pratiquant des solfeggi conçus spécialement et vocalisés sur les voyelles a et e ; « l’écolier acquiert ainsi une poitrine robuste [c’est-à-dire une bonne compression du souffle] et la facilité de passer graduellement d’une note à l’autre, il réussira à “empâter” sa voix avec une telle perfection que l’on pourra dire : « il chante au cœur » ;

    – la « messa di voce » prend évidemment une place de choix dans ce traité. Elle est conçue comme un embellissement du chant et comme un moyen technique de travailler le souffle, c’est-à-dire de « conserver, renforcer et retenir le souffle » ;

    – le trille « produit le comble de la tendresse, du plaisir, de l’admiration et de l’affection. » Malheureusement, dit Mancini, on « pourrait se demander s’il existe une règle certaine pour diriger l’écolier qui désire se rendre maître du trille : mais jusqu’à présent on ignore une pareille règle… » ;

    – « de la légèreté de la voix » : Mancini aborde ici une question très intéressante. Il nous dit : « Le trait ou « volatina » [c’est-à-dire un passage d’agilité] doit être rapporté à la légèreté ; tout écolier doit employer toute son attention à l’exercer avec perfection. » La légèreté signifie dans l’esprit de l’auteur la capacité à savoir utiliser un mécanisme vocal léger (cordes vocales et souffle) ; la répétition journalière d’exercices d’agilité contribue à entretenir cette légèreté. Enfin, Mancini nous dit : « Je termine en disant que le trait et toute espèce de légèreté doit être soutenu par la force de la poitrine et qu’il faut y ajouter la gradation du souffle, la légèreté du gosier […] afin que chaque note soit entendue distinctement, quoique exécutée avec la plus grande célérité. »

    Les Méthodes de chant du Conservatoire de Paris

    La publication des premières Méthodes de chant du Conservatoire dans les premières années du XIXᵉ siècle a eu pour vocation de proposer une pédagogie vocale en directe filiation avec le grand bel canto des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles italiens, et ce, dans l’espoir de transformer le chant français qui était resté fidèle depuis plus d’un siècle au style vocal de la tragédie lyrique lulliste et ramiste, ainsi qu’à la grande déclamation des « opéras réformés » de Gluck.

    Tout le monde s’accordait à signaler que l’art vocal en France était en très piteux état durant toute la deuxième moitié du XVIIIᵉ siècle. Il était commun de parler du « urlo francese » (le hurlement français), ou bien de la « mode de l’aboiement » pour évoquer le chant français. Mozart écrit dans une lettre à son père lors d’un de ses passages à Paris (5 avril 1778) :

    […] et le chant ! Ohimè ! Si seulement les Français ne chantaient pas d’airs italiens, je leur pardonnerais volontiers leurs beuglements français… c’est insupportable !

    Ainsi le chant français allait-il s’italianiser, mais plus généralement, l’ancien art vocal italien qu’on a appelé « l’école des castrats » allait « s’universaliser ». Malgré la « découverte » de l’abaissement du larynx dans les années 1830, malgré les travaux de Garcia sur la physiologie vocale débutés dans les années 1840, ainsi que les conceptions artistiques de Verdi et Wagner qui allaient encore bouleverser l’art vocal dans la deuxième moitié du siècle, le chant lyrique italien est devenu une norme.

    La méthode de Bernardo Mengozzi (1804)

    À la suite du démantèlement par la Révolution des maîtrises de cathédrales qui étaient depuis des siècles le lieu de formation des jeunes musiciens, le gouvernement révolutionnaire créait en 1795 le Conservatoire de Paris pour compenser le manque de structures d’enseignement de la musique. Une commission composée de chanteurs français et d’inspecteurs de la musique (les compositeurs Gossec, Méhul et Cherubini) était alors chargée de s’occuper de la pédagogie vocale.

    Le travail de cette commission était de réaliser la première méthode de chant du tout nouveau Conservatoire, et de confier à un chanteur italien « descendant » de l’école des castrats le colossal travail de commencer à renouveler le chant français, en éduquant à l’italienne les étudiants chanteurs des classes du Conservatoire. Ce chanteur italien fut le ténor florentin Bernardo Mengozzi, nommé professeur dès la création de la première classe de chant du Conservatoire en 1795.

    La Méthode publiée en 1804, conçue sous la direction principale de Mengozzi de 1795 à 1800 (date de la mort prématurée de son auteur), est une mine d’or où l’on peut puiser les « fameux secrets », et appréhender de l’intérieur l’éblouissant bel canto du XVIIIe siècle italien. Les quelques lignes d’introduction à la méthode écrites par la commission précisent :

    Bernardo Mengozzi, cet habile chanteur [,] a déposé dans cet ouvrage les principes qu’il avait puisés dans l’école du célèbre Bernacchi et les a appuyés d’observations excellentes sur la bonne école italienne […].

    Né à Florence en 1758, Bernardo Mengozzi aurait, d’après le musicologue français François-Joseph Fétis, étudié à Venise avec le célèbre castrat Pasquale Potenza (1730-1797), primo soprano de la Basilique San Marco. Certains pensent qu’il travailla aussi avec le grand castrat Tommaso Guarducci, un des fleurons de la fameuse école d’Antonio Maria Bernacchi (1685-1756), célébrissime professeur de chant de Bologne dont nous avons parlé plus haut, qui produisit un nombre impressionnant de très grands chanteurs.

    La méthode d’Alexis de Garaudé (1809, 1825, 1841)

    Publiée tout d’abord en 1810, puis en 1825, et considérablement complétée en 1841, la seconde Méthode du Conservatoire, dite Méthode complète de chant d’Alexis de Garaudé, prenait elle aussi sa source à l’école des castrats. En effet, son auteur (1779-1852), venu faire ses études musicales au Conservatoire de Paris (solfège, harmonie, composition et chant), devint l’élève de la « star » Girolamo Crescentini, le fameux « castrat de Napoléon », qui séjourna à la cour de l’Empereur, aux Tuileries, de 1806 à 1812.

    Alexis de Garaudé, excellent musicien, réalisa une méthode de chant extrêmement complète, proposant des séries d’exercices vocaux spécifiques, issus de la tradition italienne transmise en ligne directe par le castrat Crescentini, et suivis de très belles vocalises de la main même de son auteur, illustrant un point technique particulier. Ces vocalises sont écrites dans la tradition des solfeggi napolitains, sortes d’« études belcantistes » .

    Comme son prédécesseur Bernardo Mengozzi, Alexis de Garaudé eut la charge de poursuivre l’éducation des jeunes chanteurs français. Dans la préface de son ouvrage, Garaudé précisait :

    Dans mes fréquents voyages en Italie, j’ai cherché et recueilli près des plus habiles maîtres toutes les observations, tous les conseils qui peuvent perfectionner l’art du chant.

    Il a préfacé aussi le deuxième recueil de vocalises publié par son maître Crescentini en 1818 (le premier recueil avait été publié en 1811, alors que le castrat séjournait encore à Paris). Le texte de cette préface est émouvant, remarquablement bien écrit et nous indique la source pure à laquelle s’abreuve son auteur :

    Farinelli, Pacchierotti, Marchesi, Crescentini ont fait retentir les premiers théâtres de l’Europe et ont placé leur nom au premier rang parmi les chanteurs célèbres. Malheureusement, telle grande que soit la réputation des trois premiers, il ne nous reste presque rien qui puisse nous la faire apprécier. Le style pur et large qui distinguait leur école, leur voix sonore, leurs roulades fugitives les ont précédés dans la nuit des tombeaux.

    Crescentini, au contraire, nous laissa de précieux monuments d’un talent enchanteur, qui ne le cédait en rien à ses trois rivaux de gloire… Le plus riche héritage qu’il léguera aux chanteurs modernes sera ses « Études de vocalisation », où semblent revivre les accents passionnés de sa voix, le coloris brillant de son style, la grâce et l’élégance qui caractérisaient son école.

    Quelle pédagogie a donc façonné ce « buon canto » ?

    Comme l’écrivit Manuel Garcia II, dans la préface de son traité de chant (1847), les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles ne nous ont laissé au sujet de leur école vocale que « des documents vagues et incomplets ». L’enseignement semblait principalement fondé sur une tradition orale ; ainsi très peu de professeurs ont ressenti le besoin de décrire leur méthode de chant et de l’organiser en un corpus de vocalises et de conseils précis, hormis les fameux recueils de solfeggi dont certains sont de « petites merveilles ». C’est pour cette raison que les pédagogues du début du XIXᵉ siècle, qui avaient eu de « vieux » maîtres issus de l’ancienne école italienne (principalement des castrats), ont eu en quelque sorte une mission historique, celle de noter, de reconstituer si besoin était, d’expliquer et d’organiser les divers exercices pratiqués pendant les cent cinquante années précédentes pour en dégager les principaux « piliers » techniques du bel canto.

    Le contrôle du souffle

    Il est traditionnel, lorsque l’on parle du rôle essentiel du souffle dans l’art vocal, de citer cette phrase attribuée au grand castrat Gasparo Pacchiarotti :

    Chi sa ben respirare e sillabare saprà ben cantare.

    [Qui sait comment bien respirer et bien prononcer sait comment bien chanter.]

    Cette « maxime » semble affirmer avec force que le contrôle du souffle est essentiel.

    Pacchiarotti indiquait qu’il y avait donc une manière appropriée de prendre son souffle et de le distribuer ; ceci serait la clé du beau chant. L’incontournable historien anglais du XVIIIᵉ siècle Charles Burney cite une phrase de son ami, un certain Docteur Holder :

    […] c’est la manière dont le souffle est transformé en son qui est le plus important.

    Cette formulation est tout à fait remarquable et aurait pu être écrite aujourd’hui par des chercheurs ou des professeurs de chant attentifs à la science autant qu’à la tradition. Cette « vérité de base » signifie que l’expiration devient synonyme de phonation ; le son produit doit donc être contrôlé par une gestion soignée du souffle, de telle manière que ce son soit d’une qualité et d’une flexibilité optimales.

    Peu de choses sont dites au sujet du souffle dans les textes du XVIIᵉ siècle. Au début du XVIIIᵉ siècle, Tosi parle très peu de la respiration, sinon au travers de la pratique essentielle de la « messa di voce » et des « portamenti di voce ».

    Il faut attendre le traité de Giambattista Mancini en 1774 pour lire des considérations précises et consistantes sur le contrôle du souffle. Il n’y a pas de chapitre spécifique concernant ce domaine, mais de nombreux conseils d’une grande véracité sont distillés au fur et à mesure des différentes parties de son ouvrage, comme à l’article VI, « comment soutenir la voix », à l’article VII, « le portamento », ou à l’article VIII, la « messa di voce ». Cela nous indique que le travail du souffle était indissociable de l’art vocal en général. Alors, qu’en est-il vraiment ?

    Une grande quantité de souffle

    Une poitrine élevée et un thorax bien développé […] sont des qualités nécessaires pour réussir à être un bon chanteur.

    La force de la voix dépend de la quantité d’air […]. Plus la poitrine est large […] meilleur est le son de la voix qui naît de la compression du souffle.

    Ces assertions nous donnent des informations essentielles : l’auteur était partisan d’un chant soutenu par une très grande quantité d’air qui induisait ainsi une réelle compression de l’air d’où dépendait la qualité du son et sa force ; force signifiant d’une part, solidité, stabilité, et d’autre part, grand rayonnement sonore permettant de remplir les nouveaux grands théâtres d’opéra qui germaient dans toute l’Italie : le San Carlo, la Scala, la Fenice…

    « La forza del petto » ou la résistance thoracique

    La force de la voix dépend de la force et de la vitesse avec laquelle l’air peut être expiré des poumons […].

    Le chanteur doit posséder la force de la poitrine pour chanter les volatinas, les arpeggi […].

    En acquérant la force de la poitrine, [il trouvera] la facilité de passer d’une note à l’autre […].       

    Ces remarques sont d’une rare acuité et pourraient aussi bien avoir été écrites aujourd’hui par les chanteurs et professeurs qui prônent la technique de l’appoggio, technique de souffle qui fut théorisée par Francesco Lamperti au milieu du XIXᵉ siècle. Mancini met le doigt sur une certaine qualité du souffle déterminée par « la force de la poitrine », c’est-à-dire le travail puissant du diaphragme et, d’une manière générale, de tout le thorax.

    L’art de conserver le souffle

    Pour obtenir un parfait contrôle du souffle, l’élève doit conserver le souffle avec beaucoup d’économie et ainsi, il accoutumera les soufflets de la voix à la soutenir, à la graduer, à la retenir, à attaquer et arrêter un son […] sans effort ni fatigue.

    Là encore, cette formulation de la gestion du souffle n’est-elle pas une définition parfaite de l’appoggio ? Il est donc étonnant de constater que beaucoup de chanteurs, encore aujourd’hui, n’ont pas les idées parfaitement claires sur ce point, alors qu’il y a 150 ans, Mancini théorisait clairement son point de vue sur cette question ; comme vu plus haut, Francesco Lamperti, dans sa bible de 1864, reprendra encore à son compte les principes de la compression du souffle et de sa gestion, dans une continuité parfaite avec son prédécesseur.

    Pour mettre en œuvre cette gestion du souffle chez le chanteur, Mancini suggère des exercices de chant, simples et minutieux : des solfeggi de quelques notes montantes et descendantes, dans un tempo lent, et bien sûr en reliant ces notes par des portamenti.

    Ainsi, « [e]n acquérant la force de la poitrine [thorax et diaphragme], il réussira à empâter sa voix avec une telle perfection, qu’on pourra dire : il chante au cœur. »

    L’autre moyen d’éduquer le jeune chanteur (castrat ou non) au contrôle du souffle est la pratique journalière, et ce durant des années, de la « messa di voce ».

    L’élève, s’il veut filer les sons sans défaut, ne doit pas pousser son souffle violemment, mais débuter le son avec douceur ; outre cela il doit le ménager avec soin, afin de pouvoir avec plus de sûreté graduer la première note en la prenant sotto voce et en l’augmentant peu à peu jusqu’au degré le plus fort pour ensuite le diminuer par les mêmes degrés…

    En conclusion, on peut dire que l’art vocal des castrats était fondé sur une immense conscience de la qualité et de la gestion du souffle, c’est-à-dire : 

    […] l’art de conserver, de tenir, d’économiser et de reprendre son souffle avec une parfaite facilité. Sans de telles acquisitions, aucune agilité d’aucune sorte ne peut exister.

    Mancini loue le plus grand des castrats en disant :

    Farinelli avait l’art de conserver et de reprendre son souffle avec une telle adresse que personne ne s’en apercevait ; cet art commença et finit avec lui.

    L’union des registres

    L’union des registres était un des fondements de l’art vocal de l’ancienne école italienne. Comme évoqué plus haut, les castrats, étant donné leur physiologie, étaient confrontés à cette réalité de devoir « raccorder » deux registres extrêmement différenciés. Cette caractéristique qui leur était propre a fini par « déteindre » sur l’organisation structurelle des autres voix, principalement la voix de ténor (comme analysé plus haut).

    Contrairement à Tosi et Mancini, Mengozzi et Garaudé divisent la voix en trois registres : poitrine/médium/tête, mais le principe d’unification de l’ensemble reste le même. Les deux professeurs du conservatoire de Paris proposent des exercices très ciblés pour réaliser la jointure d’un registre à l’autre, exercices issus de l’enseignement de leur propre professeur castrat.

    L’exercice premier consiste à émettre une note de passage dans un des registres et à l’enchaîner dans l’autre mécanisme, avec le moins de heurt possible. Puis, il faut poursuivre l’entraînement, en faisant des « allers et retours » entre les deux registres, toujours en restant sur cette même note de passage. Ensuite, il s’agit de répéter la même opération, en montant quelques notes au-dessus de ce passage, et en descendant quelques autres en dessous, pour balayer ainsi ce qu’on appelle la « zone de passage ».

    Alexis de Garaudé propose toute une série d’exercices qui permettent de rendre fluide cette zone de passage ; par exemple, faire trois sons conjoints en voix de poitrine et le quatrième en tête, puis essayer une autre combinaison, comme deux notes en poitrine et deux en tête, etc. L’auteur propose ensuite de très beaux solfeggi écrits de sa plume, où il indique les notes devant être émises en poitrine, en registre médium ou en tête. Durant toute la deuxième moitié du XIXᵉ siècle, Garcia et Lamperti proposeront les mêmes exercices, sous une forme ou sous une autre.

    La question des registres ne se pose plus de la même façon aujourd’hui et ce, depuis la « révolution » qu’a constitué l’abaissement du larynx, à la fin des années 1830. Cette manière de chanter, larynx plutôt stabilisé en bas, a rendu les changements de registre beaucoup moins perceptibles à l’oreille ; ces registres ne se sont pas « volatilisés » pour autant, mais la transition s’opère beaucoup plus facilement.

    Néanmoins, il apparaît que pour certaines voix, principalement la voix de ténor, les exercices de l’ancienne école italienne peuvent être extraordinairement utiles. L’émission d’une même note en falsetto puis en registre mixte, ou de poitrine, renforce l’équilibre musculaire entre le muscle vocal lui-même et les muscles de l’étirement des cordes qui permettent d’accéder aux aigus. Beaucoup de problèmes de passage peuvent être ainsi améliorés.

    La messa di voce ou « l’âme de la musique »

    Le chevalier Broschi, dit vulgairement Farinelli, qui, outre les autres grâces et ornements du chant, possédait l’art de filer les sons (messa di voce) dans toute sa perfection, et c’est cet art qui l’a rendu immortel.

    Cette louange de Mancini envers Farinelli montre combien la messa di voce était un embellissement du chant qui subjuguait les auditeurs et pouvait conduire son interprète au sommet de la gloire. Le ténor et compositeur Domenico Corri, élève de Porpora, dans son ouvrage The Singer’s Preceptor de 1810, qualifie le « son filé » (messa di voce) « d’âme de la musique. »

    Cette « messa di voce » était donc un élément obligé du style vocal des XVIIe et XVIIIe siècles, tant sur le plan de l’expression et de l’émotion que sur celui de la construction vocale. En effet, le développement et le contrôle du souffle étaient assurés par la pratique journalière de ce gigantesque enflement et décroissement d’un son qui développait en conséquence la capacité thoracique, obligeait à l’économie du souffle et, bien sûr, formait les muscles abdominaux qui, associés à la puissance du diaphragme, permettaient le contrôle du débit et de la pression de l’air. Cet intense travail était nécessaire non seulement à la réalisation de ces « messa di voce », mais donnait aussi la possibilité de soutenir et de conduire les longs cantabile suspendus.

    Bernardo Mengozzi, dans sa méthode de 1804, propose « l’exercice de la gamme » comme premier exercice technique. Il s’agit de monter tous les degrés de la gamme de do majeur en faisant une « messa di voce » de 20 secondes sur chaque note. L’auteur note que le crescendo doit être progressif et maximal à la 10ᵉ seconde et qu’à la 11ᵉ le decrescendo commence pour revenir au pianissimo de départ. Cet exercice est passionnant à pratiquer et révèle grandement l’intérêt qu’on doit porter à la « lotta vocale » (la lutte vocale), c’est-à-dire le combat musculaire qui s’installe entre les muscles abdominaux, le diaphragme et la fermeture glottique. Nos chers castrats étaient les maîtres de cette « lutte vocale ». Ceci leur permettait en retour d’avoir une gorge totalement libre, pour pouvoir assurer les feux d’artifice vocaux qui firent leur splendeur.

    Pourquoi aujourd’hui ne pratiquerions-nous pas ces « palpitants » exercices qui ont produit des merveilles techniques et artistiques pendant plus de deux cents ans ?

    « Portare la voce », l’art du portamento di voce

    Le portamento est la perfection de la musique […] le glissement et le mélange d’une note dans une autre avec délicatesse et expression, et l’expression comprend chaque charme que la musique peut produire. Le portamento peut être comparé au plus haut degré de raffinement de l’élégante prononciation du parlé.

    (Domenico Corri, 1810)

    Nous avons noté plus haut la manière dont Mancini évoquait le portamento ; en somme, l’art de passer d’une note à l’autre avec « sprezzatura », c’est-à-dire avec une sorte de nonchalance, mais éloignée de toute affectation. Quant à lui, Mengozzi en donne une définition très technique :

    [Le portamento] consiste à faire glisser la voix promptement par une liaison fort légère qui part de l’extrémité de la première des deux notes pour passer à la note qui la suit en l’anticipant. Si l’on passe du grave à l’aigu, alors on passe du doux au fort de la voix avec un coup de gosier moelleux et lié ; au contraire, lorsqu’il se fait de l’aigu au grave, on passe du fort au doux, afin d’éviter une espèce de son écrasé […].

    Il semble que le portamento ait au moins quatre fonctions :

    – tout d’abord un embellissement de la mélodie par un lien sonore entre deux notes éloignées, qui donne une grande suavité à la ligne (la sprezzatura) ;

    – ensuite un moyen de chanter le plus legato possible, car de portamento en portamento, le souffle ne s’arrête jamais, et la vibration sonore est ininterrompue ;

    – ce portamento donne aussi la possibilité d’unifier le passage entre deux registres, par une qualité de l’air qui peut « polir » la zone de passage ;

    – et enfin, il est le meilleur moyen d’être continuellement en contact avec les muscles du soutien qui gèrent la qualité du souffle par la mise en œuvre de la « lotta vocale ».

    Mengozzi propose des séries d’exercices « ahurissants » constitués d’intervalles allant de la seconde jusqu’à l’octave et une sixte : le chanteur est ainsi contraint de mettre en œuvre l’énergie musculaire appelée la « lutta vocale » (voir précédemment), d’engager l’effet « sprezzatura » (voir précédemment) de ce souffle sonore, et de vérifier que le changement de registre est « huilé », donc inaudible. De plus, le jeune chanteur qui pratique ce « sport vocal » se prépare au « canto di sbalzo » (« chant par bonds ») qui enthousiasmait les auditeurs et que Farinelli réalisait avec un art confondant. Mozart s’est plié lui aussi au « canto di sbalzo » dans certains airs de concert pour colorature comme « Ah se in ciel, benigne stelle », ainsi que dans bien des rôles (Mitridate, Vitellia…).

    La légèreté de la voix : « canto fiorito »« canto d’agilità »

    Le phénomène de « virtuosité » est une question récurrente dans l’histoire des arts. En ce qui concerne notre domaine d’étude, on peut noter que fleurissent vers la fin du XVIᵉ siècle une profusion d’ouvrages théoriques traitant des « diminutions », d’improvisations, d’ornementation, de passaggi… et ce, tant dans le domaine instrumental que vocal. Il semblerait qu’il y ait eu aussi une très grande stimulation et finalement une concurrence entre les deux « clans » qui s’est poursuivie durant les deux siècles suivants. Tout le monde connaît le fameux duel entre Farinelli et un trompettiste virtuose ; chacun rivalisant en longueur de souffle, en improvisations et en acrobaties de tout genre. Rodolfo Celletti donne un point de vue très poétique sur la virtuosité :

    L’imitation d’un monde magique, enchanté, surhumain, mais créé par l’homme, rapproche voix et instruments de la nature, et ce sera à qui de l’une ou de l’autre saura le mieux décrire le chant des oiseaux et les tempêtes, le torrent qui dévale vers la plaine et l’écho qui se perd dans les montagnes.

    À part des recueils de solfeggi nous ne possédons pas d’exercices d’agilité et de formules de cadence, pas d’exercices préparant à l’improvisation et à l’ornementation qui soient l’équivalent de l’hypothétique feuille d’exercices de Porpora, laquelle est de toute façon perdue ! Pour avoir sans doute l’équivalent, il faut consulter les méthodes de chant de Mengozzi et Garaudé, les exercices de Garcia père, et bien sûr les exercices que Garcia fils propose dans son traité de chant. Tous ces ouvrages sont publiés, et donc très facilement consultables. Ces méthodes proposent des exercices pour les « roulades », les gammes chromatiques, les arpèges, le trille, les notes répétées, les notes martelées, piquées… Garaudé propose de très belles vocalises permettant de mettre en œuvre ces différents types d’agilité. Il est impossible dans cet article d’en dire plus sur ces centaines d’exercices et vocalises, il faut trouver la curiosité de les lire et pourquoi pas de les pratiquer.

    Le chiaroscuro, une couleur précieuse et recherchée

    [A]cquérant ainsi une poitrine robuste et la facilité de passer graduellement d’une note à l’autre, il réussira à empâter sa voix […]. Lorsque l’écolier sera parvenu à saisir et soutenir les sons susdits […], il doit continuer cet exercice en chantant des solfèges de légèreté […]. Cet exercice le mettra en état de colorer à sa volonté toute espèce de passage avec cette expression qui forme le clair-obscur nécessaire dans toute espèce de chant.

    Mancini était le premier à utiliser cette expression de chiaroscuro pour « peindre » une qualité de timbre. Cette couleur « ombre et lumière » de la voix fut l’idéal sonore durant les XVIIIe et XIXe siècles et finalement jusqu’à aujourd’hui. Que signifiait ce terme ? Que voulait dire Mancini dans ces quelques lignes ?

    Le pédagogue spécifiait que l’écolier, après avoir acquis la robustesse de son souffle (par la solidité du thorax et le travail du diaphragme), devait être en mesure « d’empâter sa voix » ; que devons-nous entendre par cette expression ? Il semble assez clair que Mancini parle non seulement de legato, mais aussi de la relation si intime entre la qualité du souffle et celle du son ; c’est-à-dire une certaine profondeur et rondeur du son, nées du contact entre la « poitrine » et l’émission de ce son. Ensuite, l’auteur proposait encore une autre étape : engager la « légèreté » de la voix, comme si cette fonction était le contrepoids à « l’empâtement ». L’expression imagée chiaroscuro prend ainsi tout son sens : le « chiaro » étant la légèreté, la finesse et la clarté du timbre, « l’oscuro » étant l’empâtement, la rondeur, le moelleux, et bien sûr, la présence de résonances de poitrine particulièrement sous-jacentes dans la voix de castrat.

    La recherche de ce timbre chiaroscuro sera parfaitement explicitée par Lamperti et Garcia (même si ce dernier ne prononce pas le terme) au milieu du XIXᵉ siècle. Cette précieuse couleur sera le fruit d’un équilibre subtil entre une parfaite fermeture glottique qui permet la production d’un « son éclatant » (Garcia) riche en harmoniques aigus, et une position profonde du larynx qui renforce les harmoniques graves et développe un « timbre sombre » (Garcia) et rond ; l’ensemble formant ainsi le fameux chiaroscuro.

    Conclusion

    Ce petit parcours dans un monde partiellement ou totalement disparu avait pour but de placer le lecteur dans la position de l’archéologue qui découvre et fait revivre le passé, tissant des liens avec un monde lointain, et permettant par là de mieux appréhender celui qui nous entoure.

    Les quelques textes des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les Méthodes du Conservatoire avec leur multitude d’exercices et de vocalises, puis ensuite les traités de Garcia et Lamperti, sont autant de liens qui assurent le pont entre le bel canto du passé et notre art vocal d’aujourd’hui, toujours en évolution.

    Chanteurs et professeurs de chant sont depuis toujours en recherche de méthodes pour réussir à dompter une voix souvent rétive à se laisser conduire. Déjà au premier siècle, Nicomaque de Gérase, mathématicien et théoricien, constatait que « seuls les meilleurs solistes étaient capables de parcourir l’échelle dorienne sans que la voix dégénère en cris à l’aigu et sans être éraillée ou râpeuse dans les graves. » Comme nous comprenons ces remarques !

    L’école belcantiste a proposé sa méthode pour construire, développer, organiser, résoudre les problèmes de la voix humaine et la mettre au service d’un style musical qui s’est élaboré conjointement.

    Le grand romantisme vocal du XIXᵉ siècle proposera d’autres méthodes au service d’un autre style : ainsi va la vie artistique, mais l’instrument vocal reste physiologiquement le même, bien entendu. Alors, allons puiser dans ces « pays éloignés » (Racine) tout ce qui pourrait nous permettre de mettre au jour les secrets souvent enfouis de nos voix !

    Bibliographie

    OUVRAGES DES XVIIIe ET XIXSIÈCLES

                a) Traités et méthodes :

    CORRI Domenico

    1810, The Singer’s Preceptor, Londres, Chappell & co.

    Consultable : https://imslp.org/wiki/The_Singer%27s_Preceptor_(Corri,_Domenico)

    CRESCENTINI Girolamo

    (2005), 1811, Recueil d’exercices ; 1818, Vingt-Cinq Nouvelles Vocalises, Bressuire, Fuzeau.

    DUPREZ Gilbert

    (2005), 1846, L’Art du chant, Bressuire, Fuzeau.

    GARAUDÉ Alexis de

    (2005), 2ᵉ édition 1841, Méthode complète de chant, Bressuire, Fuzeau.

    GARCIA Manuel (père)

    (2005), 1835, Exercices pour la Voix, Bressuire, Fuzeau.

    GARCIA Manuel (fils)

    (2005), 1841 et 1847, Traité complet de l’art du chant, Brerssuire, Fuzeau.

    LAMPERTI Francesco

    1864, Guida teorico-pratica-elementare per lo studio del canto, Milan, Ricordi, traduction anglaise 1890, The Art of Singing, New York, G. Schirmer.

    Consultable : https://imslp.org/wiki/Guida_teorico-pratica-elementaire_per_lo_studio_del_canto_(Lamperti,_Francesco)

    MANCINI Giambattista

    1774, Pensieri e riflessioni sopra il canto, Vienne, Ghelen, traduction française 1794, Réflexions pratiques sur le chant figuré, Paris, Du Pont.

    Consultable : https://imslp.org/wiki/Pensieri_e_riflessioni_pratiche_sopra_il_canto_figurato_(Mancini,_Giovanni_Battista)

    MENGOZZI Bernardo

    (2005), 1804, Méthode de chant du Conservatoire de musique, Bressuire, Fuzeau.

    TOSI Pier Francesco

    1723, Opinioni de’ cantori antichi e moderni, traduction française 1874, L’Art du chant, Plan-de-la-Tour, Éditions d’aujourd’hui.

                b) Récits, lettres, articles, critiques :

    ANCILLON Charles

    1707, Traité des eunuques, s. n. d’éd.

    Consultable : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k833841

    BERLIOZ Hector

    19 mai 1837, article dans Le Journal des débats.

    BROSSES Charles de

    1858, Lettres familières d’Italie, 1739-1740, Paris, Didier et cie.

    Consultable : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k39895g.image

    BURNEY Charles

    (2010), 1771, 1773, traduction française 1992, Voyage musical dans l’Europe des Lumières, Paris, Flammarion.

    DUPREZ Gilbert

    1880, Souvenir d’un chanteur, Paris, Calmann-Lévy.

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    1847, L’Art du chant in La Revue de Paris, La Haye, Chez les héritiers Doorman.

    Consultable : https://books.google.fr/books?id=MqJUAAAAcAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

    FÉTIS François-Joseph

    1870, Biographie universelle des musiciens et bibliographie générale de la musique, Paris, Firmin-Didot.

    Consultable : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k69723z

    LALANDE Joseph

    1790, Voyage en Italie, volume 7, Genève, s. n. d’éd.

    Consultable : https://books.google.com/books/about/Voyage_en_.html?id=JSkNAAAAYAAJ

    MADELAINEStephen de la

    1840, Physiologie du chant, Paris, Desloges.

    Consultable : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6394016h.texteImage

    STENDHAL

    (1992), 1823, Vie de Rossini, Paris, Gallimard.

    (1996), Notes d’un dilettante, Paris, La Table Ronde.

    OUVRAGES DES XXET XXIe SIÈCLES

    BARBIER Patrick

    1989, Histoire des castrats, Paris, Grasset.

    1992, Farinelli le castrat des Lumières, Paris, Grasset.

    2012, Naples en Fête, Paris, Paris, Grasset.

    2016, Voyage dans la Rome baroque, Paris, Grasset.

    CANDÉ Roland de

    2004, Dieux et divas de l’opéra, Paris, Fayard.

    CELLETTI Rodolfo

    1983, Storia del belcanto, Florence-Fiesole, La Nuova Italia, traduction française 1987, Histoire du bel canto, Paris, Fayard.

    DUEY Philip. A.

    (2007),1951, Bel Canto in Its Golden Age, Alcester, Read Books.

    GIROD Pierre

    2015, Les Mutations du ténor romantique, thèse, Université Rennes 2.

    Consultable : chantfrancais.free.fr/THESEonline.pdf

    MAMY Sylvie

    1994, Les Grands Castrats napolitains à Venise, Liège, Mardaga.

    MAREK Dan H.

    2013, Giovanni Battista Rubini and the Bel Canto Tenors, Lanham, Scarecrow Press.

    POTTER John

    2010, Tenor : History of a Voice, Londres, Yale University Press.

    RADOMSKYJames

    2000, Manuel Garcia: Chronicle of the Life of a Bel Canto Tenor at the Dawn of Romanticism, Oxford, Oxford University Press.

    STARK James

    1999, Bel Canto, a History of Vocal Pedagogy, Toronto, University of Toronto Press.

    Articles :

    GIRON-PANEL Caroline

    2015, « Baroque-stars : le castrat et la diva. Approches de la célébrité au XVIIIe siècle ». Consultable : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01522270/document

    ROBERTSON-KIRKLAND Brianna E

    2014, « The Silencing of Bel Canto ».

    Consultable : https://www.gla.ac.uk/media/media_307347_en.pdf

    TRAVEN Marianne

    2016, « Voicing the Third Gender – The Castrato Voice and the Stigma of Emasculation in Eighteenth-Century Society », in Études Epistémè, revue de littérature et de civilisation (XVIe-XVIIIe siècles).

    Consultable : https://journals.openedition.org/episteme/1220

    Pour citer ce document

    Yves Sotin, « Les secrets des castrats à portée de voix : bel canto d’hier et art vocal d’aujourd’hui », La Revue du Conservatoire [en ligne], La Revue du Conservatoire, le septième numéro, Sources – Traditions – Inspirations.

  • D’ici et d’ailleurs : un projet pédagogique liant apprentissage numérique et artistique au sein de la formation Artiste intervenant en milieu scolaire (AIMS)

    D’ici et d’ailleurs : un projet pédagogique liant apprentissage numérique et artistique au sein de la formation Artiste intervenant en milieu scolaire (AIMS)

    AIMS, ce sont quatre lettres simples signifiant beaucoup plus que les quatre mots ou quatre phrases qui vont suivre : Artiste intervenant en milieu scolaire.
    AIMS, c’est la possibilité qui m’a été offerte, en tant que musicien, en collaboration avec les écoles nationales supérieures d’art de Paris soutenues par la fondation Rothschild et l’Université Paris-Sciences et Lettres (PSL), de développer un projet artistique avec une classe d’école primaire.
    AIMS, c’est la rencontre avec un autre monde pédagogique, différent de notre habituel cadre d’enseignement spécialisé.
    AIMS, c’est une année d’immersion qui m’a permis d’explorer les méandres de la numérisation artistique… 

    … Car je suis parti d’un simple constat pour bâtir tout ce projet : l’omniprésence dans nos vies actuelles des technologies numériques. En 2017, un adulte passe environ quatre heures par jour devant un écran. Qu’en est-il des plus jeunes ? Chaque parent sait la rapidité d’assimilation d’usage de ces nouveaux médias par nos enfants. Les applications créatives et autres logiciels d’éveil artistique n’ont jamais été aussi nombreux sur le marché. Mais s’en sert-on vraiment ? Je veux dire : utilisons-nous à 100 % le potentiel de toutes ces avancées technologiques ? Ne pourrait-on pas, dans le cadre de la musique, apprendre à jouer de la tablette comme on apprendrait à jouer d’un instrument, par exemple ? 

    Cet article, plus qu’une réflexion, se pose comme un compte rendu chronologique du projet expérimental d’une pédagogie musicale dédiée aux nouvelles technologies en direction d’un public d’enfants néophytes, en l’occurrence, la classe de CM1-A de l’école Paul Langevin de Saint-Ouen-sur-Seine.

    Préambule

    Mot de l’auteur

    En préambule et à la manière d’un précédent article écrit sur la réalisation d’un projet mêlant hip-hop et musique savante, je précise que j’ai délibérément choisi de ne pas répondre complètement aux questions et problématiques qui sont apparues lors du déroulement de ce projet. Mes avis donnés sont bruts et complètement subjectifs, fruits de cette longue expérience de terrain. J’invite le lecteur à se forger sa propre opinion et à s’intéresser plus profondément à ces questions par le biais d’une littérature musicologique dédiée.

    Contexte du projet AIMS à Saint-Ouen

    À l’initiative et avec le soutien des fondations Edmond de Rothschild auxquelles s’est jointe récemment l’Université Paris-Sciences et Lettres (PSL), les cinq grandes écoles nationales supérieures d’art de Paris – le Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD), le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), l’École nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD), l’École nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA) et l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son (la Fémis) – se sont associées pour créer la formation Artiste intervenant en milieu scolaire (AIMS) sous forme d’une résidence encadrée.

    Pour l’année scolaire 2017-2018, je fus sélectionné sur dossier et entretien par le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris pour suivre cette formation. C’est l’école élémentaire Paul Langevin qui fut le lieu de résidence de ce projet : elle est située à Saint-Ouen, une commune de Seine-Saint-Denis avec de nombreuses disparités sociales et des problèmes de drogue, ancrée dans un environnement « street culture ».

    L’école est divisée en deux bâtiments partagés eux-mêmes en deux ailes ; le premier bâtiment accueille les classes maternelles qui sont autonomes et ont leur propre directeur. Le second bâti est réservé aux classes primaires et accueille un nombre important d’enfants répartis dans une douzaine de classes. Les classes préparatoires et élémentaires tiennent position dans l’aile droite, les autres dans l’aile gauche. Les locaux sont clairement « fatigués » par le temps. La cour de récréation est très exiguë alors que les élèves sont très nombreux. Beaucoup viennent des cités environnantes et sont en situation difficile. L’école s’inscrit dans le réseau d’éducation prioritaire (REP), mais l’équipe pédagogique n’en est pas moins souriante, sérieuse et volontaire. Plusieurs classes sont dédoublées, voire triplées, notamment le niveau sur lequel je vais m’intéresser : les CM1.

    Plus précisément, il s’agira des CM1 A. Leur salle de classe est située au premier étage au milieu du couloir, dans l’enfilade de deux autres salles. 24 élèves en tout, 11 filles et 13 garçons, d’origines sociales et géographiques diverses. Tous partagent le fait d’habiter près de l’école. La professeure des écoles s’appelle Solveig Brotonne, elle sera ma partenaire désignée pour toute l’année. Elle travaille à Paul Langevin depuis 20 ans, elle est la « doyenne » des lieux et de l’équipe en place. C’est une véritable habituée des projets artistiques ou autres expériences similaires qu’elle accueille souvent dans sa classe.

    Les CM1-A dans leur classe.

    Le projet AIMS prévoit la mise à disposition d’un endroit dédié pour l’artiste. Mon atelier – en réalité une salle de classe désignée en tant que salle d’arts plastiques – se situe au-dessus de la classe des CM1 A, au deuxième étage. De grande taille, il permet facilement l’installation de mon mini-home-studio et le rangement des instruments d’éveil prêtés par le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP).

    Mon atelier en début d’année…
    Mon atelier en début d’année…
    … puis en fin d’année.
    … puis en fin d’année.

    D’octobre à décembre

    L’écueil principal des projets mêlant technologies numériques et pratiques artistiques est la disponibilité du matériel. Et je suis tombé dedans de plain-pied ! En effet, bien qu’une salle informatique fût présente dans l’école, les logiciels auxquels je songeais pour démarrer n’auraient jamais fonctionné sur de vieux PC tournant sur Windows XP. Le problème de cette obsolescence numérique forcée est traité plus en profondeur dans la suite de l’article.

    Les ateliers du lundi

    Je n’étais donc pas en mesure d’initier mon projet de départ qui était, rappelons-le, l’expérimentation d’une pédagogie musicale à destination de jeunes débutants via des nouvelles technologies. Si j’avais envisagé au départ de ne pas utiliser d’instruments acoustiques, j’aurais dû anticiper et penser à ce que je pouvais faire en attendant avec eux dans l’immédiat. Grand bien me fit d’acter ce choix non désiré, nous verrons plus tard que la manipulation d’instruments physiques ne peut complètement oblitérer les outils virtuels.

    Mon choix se porta donc sur l’initiation aux sons, aux corps, à la scène, tels de jeunes enfants commençant l’éveil musical en conservatoire avant de choisir un instrument par la suite. Les lundis servirent dans un premier temps à cette mise à niveau globale pour jeunes débutants. Les ayant séparés en trois groupes de 8, je répétais le même atelier pour tous en profitant d’un nombre restreint d’enfants pour une meilleure pédagogie directe. Cela convint également à Solveig Brotonne, la professeure des écoles, car elle put, en déconcentrant sa classe, cibler plus spécifiquement des problèmes rencontrés avec certains élèves.

    Concrètement, j’ai organisé plus ou moins de la même façon tous les premiers cours – comme les derniers –, à savoir :

    –          un temps d’échauffement avec des éléments ritualisés ;

    –          un temps d’apprentissage rythmique et corporel ;

    –          un temps de débriefing, de retour au calme et d’écoute de musique.

    L’échauffement :

    Les premiers cours sont l’occasion d’apprendre à connaître les enfants, d’apprendre leur nom, d’identifier leurs habiletés, etc.

    En rond, nous nous disposons de façon à pouvoir tous nous voir, tournés vers l’intérieur du cercle.

    S’ensuit alors une série d’exercices physiques qui sera répétée jusqu’à la fin de l’année, ponctuée par quelques jeux, en partant des pieds pour finir avec la tête en remontant le corps :

    –          1) rotation des chevilles avec orteils collés au sol ;

    –          2) rotation des genoux avec les mains posées dessus, pieds joints ;

    –          3) rotation du bassin avec les mains sur les hanches, pieds écartés ;

    –          4) rotation des épaules ;

    –          5) jeu : mettre les mains sur les épaules des camarades situés à gauche et à droite puis exercer une pression en pinçant légèrement. La pression doit ensuite se propager dans le cercle en revenant à la personne qui l’a lancée. Le challenge peut être complexifié en forçant les élèves à respecter une pulsation pour les pincements, sans accélérer ;

    –          6) rotation des coudes en faisant respectivement aller l’avant-bras au-dessus et au-dessous de l’avant-bras opposé ;

    –          7) rotation des poignets, mains liées ;

    –          8) jeu : les pompes d’escrimeurs (sans doute le plus apprécié). Bras tendus en avant, poignets relevés, les enfants doivent ouvrir et fermer les doigts sans bouger les avant-bras et les poignets. Le défi peut être là aussi renforcé en demandant aux élèves d’accomplir l’action en comptant une pulsation chacun leur tour sans se tromper… sinon on est éliminé et le jeu recommence !

    –          9) rotation douce du cou et de la tête ;

    –          10) étirements libres de tous les membres ;

    –          11) puis secouage du corps pour se réveiller et se tonifier.

    La ritualisation de tout cela permet à mon sens plusieurs choses : d’abord de discuter simplement avec les élèves pendant l’action d’échauffement, de leur faire partager une action commune qui puisse les souder, et de les préparer en marquant le début d’une activité que sera l’atelier musique.

    Installation du cercle.
    Installation du cercle.

    L’apprentissage rythmique et corporel :

    Étant batteur et percussionniste, je suis convaincu que l’apprentissage du rythme se fait par une action physique coordonnée avec la pulsation et la musique. Mais contrairement à ce que je connais de la rythmique Jaques-Dalcroze, je focalise toujours mes élèves sur des musiques qu’ils connaissent, qu’ils entendent régulièrement, avec des sons aisément reconnaissables comme ceux de la batterie par exemple. Un excellent moyen à mon sens d’acquérir les notions rythmiques est donc d’allier chant rythmique (qui peut être le human beatbox par exemple), action physique rythmique (coordonner des sons vocaux rythmiques avec des gestes sonores corporels) sur une pulsation musicale cohérente (compte à haute voix ensemble, marche sur une musique précise).

    Ainsi, tout au long de l’année, je les ai amenés à travailler tout cela avec moi pendant les ateliers, en augmentant la difficulté progressivement.

    Voici en exemple ce que je leur ai proposé au tout début, afin de les initier :

    –          la danse de la pulsation : grand classique de ma pédagogie rythmique. Elle consiste, en copiant un pas de danse très connu, à bouger les pieds de façon coordonnée en suivant une pulsation comptée par l’élève et organisée sur une mesure à quatre temps. Le défi est encore une fois de réussir cet exercice en toutes circonstances : sur des musiques très rapides ou très douces, sans musique mais avec une pulsation commune qui peut être dite, ou encore en proposant aux élèves de modifier le pas de danse à leur guise et en respectant cette nouvelle version à chaque fois ;

    –          le poum-tchak : grand classique aussi de la pédagogie « batteristique ». Ici, il s’agit d’imiter vocalement et physiquement la rythmique classique de batterie que l’on entend dans 90 % des musiques populaires actuelles. Une fois le « poum » associé à une frappe du torse et le « tchak » ou « clap » avec un frappement des mains, nous les organisons de manière ordonnée sur une mesure à quatre temps ;

    –          l’association des deux : cela se complique !  Mais pas tant en réalité, les deux exercices s’organisant sur la même mesure commune à 4 temps, se rejoignent et provoquent in fine un déclic dans le cerveau des élèves. Une fois maitrisée, je laisse liberté aux élèves de modifier la rythmique corporelle, faite conjointement par les mains et la vocalité (par exemple un poum-poum-tchak), en ne changeant pas le socle qu’est la danse de la pulsation.

    Cela peut paraître compliqué au premier abord, mais en pratique, l’intégration de ces éléments par des enfants de cet âge n’excède pas 20 minutes.

    Percussions corporelles et danse de la pulsation.

    Le temps de débriefing et d’écoute :

    À la fin du cours avait lieu systématiquement un retour au calme par le biais d’une brève discussion sur les choses apprises pendant l’atelier et ce qu’en pensaient les élèves, puis une écoute musicale. La liste des artistes écoutés est assez longue, je l’ai voulu la plus éclectique possible. En voici un extrait : Moondog, Beethoven, Nancy Sinatra, Gustav Holst, Billy Joel, Mozart, Kraftwerk, les Percussions de Nouvelle-Guinée…

    Un temps calme d’écoute.
    Un temps calme d’écoute.

    Les mini-ateliers quotidiens du (réveil-) matin

    Il s’est vite avéré que, pour compléter l’initiation globale des élèves, il fallait, en complément des ateliers rythmiques, pouvoir éduquer leur voix par le chant (cette fois-ci non rythmique). La décision fut prise que trois matins par semaine, au début des cours à 8 h 45, Solveig me laisse la main dans sa salle de classe pour une initiation au chant durant une vingtaine de minutes. En appliquant ma méthode rythmique, j’ai commencé à prendre mes marques dans un domaine que je ne maîtrisais guère.

    Ainsi, j’ai organisé la découverte de la voix par des échauffements (le bruit de l’abeille pour s’échauffer, les consonnes, les voyelles), par des jeux vocaux utilisant le sound painting et des chefs parmi les élèves qui se succédaient au fur et à mesure.

    Une nouvelle cheffe d’orchestre.
    Une nouvelle cheffe d’orchestre.

    Ensuite vint le temps d’apprentissage des chansons. En s’inspirant des diverses origines géographiques des élèves de la classe, ainsi qu’après une discussion avec mon tuteur Benoît Faucher, décision fut prise d’étudier des chansons du monde entier. Plus précisément, une chanson par pays, en alternant les continents. Ce choix conditionna la réussite en fin d’année de l’exposition AIMS, en reprenant toutes les chansons apprises en classe. Mais nous y reviendrons en fin de compte-rendu.

    Voici la liste des chansons apprises tout au long de l’année, chronologiquement, avec certains enregistrements des élèves :

    –          Au clair de la lune : nul besoin de décrire plus profondément cette comptine que tous les petits francophones connaissent. Une mélodie simple, des paroles facilement mémorisables, voici un bon moyen de commencer un apprentissage musical oral avec les enfants ;

    –          Kookaburra’s Song : une comptine australienne apprise suite à un voyage là-bas. Très simple, elle accroche beaucoup et on peine à s’en défaire ! Elle narre l’aventure d’un petit kookaburra, oiseau endémique de cette île-continent, se posant sur un arbre. L’association avec une gestuelle mimant chaque action de l’oiseau pendant le chant fait que les enfants mémorisent d’autant mieux les paroles en anglais ;

    À écouter – Audio 1 : Kookaburra.

    –          Samba Lélé : une chanson brésilienne très rythmique et qui entraîne ! Elle est restée, même à la toute fin de l’année, la chanson préférée des CM1-A. En portugais, sur un rythme enlevé, son emploi fut parfait associé à des percussions corporelles et de petites percussions d’accompagnement ;

    À écouter – Audio 2 : Samba Lélé.

    –          Kumbaya : un Negro Spiritual en anglais, importé aux USA par les Noirs-Africains issus de l’esclavage. Chanté en groupe comme il le fut sans doute à l’origine, il procure un sentiment enjoué. En y ajoutant une danse de la pulsation et un rythme corporel, les élèves travaillent sans le savoir leur notion de temps cyclique dans l’espace via les mesures à 4/4 ;

    À écouter – Audio 3 : Kumbaya.

    –          Morgen kommt der Weihnachtsmann! (Ah vous dirais-je, maman !) : nous aurions pu l’étudier dès le départ du fait de sa simplicité, mais je souhaitais rendre la chose plus difficile en la faisant apprendre en allemand ! Malheureusement, peu d’élèves la connaissaient déjà en français. Nous l’avons donc chanté successivement dans les deux langues. La chanson a servi de base pour la découverte, par la suite, des thèmes et variations ;

    –          Sakura : grand classique japonais narrant un paysage de cerisiers japonais sur un fond de mélancolie. Réellement, la première chanson étudiée avec eux sur un mode mineur. En introduction et en conclusion, nous y avions ajouté pendant les exécutions live des éléments bruités par les bouches et les corps : vent dans les branches, tempête qui s’approche, tonnerre, retour au calme ;

    À écouter – Audio 4 : Sakura.

    –          Baga giné : chanson guinéenne. Appréciée par les enfants, elle a amené la notion de questions/réponses via un chœur qui répond à un soliste. Nous la chantions sous une forme ABA’ où A était le chant tel quel, B un unisson de percussions corporelles, A’ le chant avec les rapports solistes et chœur inversés ;

    À écouter – Audio 5 : Baga giné.

    –          Une berceuse cosaque : chanson typique de l’idée que l’on peut se faire d’un chant folklorique russe. La présence dans la classe de deux enfants avec des origines de l’Europe de l’Est a permis d’éclairer la classe sur la prononciation du russe, ainsi que sur les conditions de vie dans ces grandes steppes froides, vécues par leurs parents ou grands-parents ;

    À écouter – Audio 6 : Berceuse cosaque.

    –          Bambali : chanson de piroguier sénégalais chantée en wolof. Possède des traits communs avec Kumbaya au niveau du chemin mélodique. Fut en conséquence très vite apprise par les enfants ;

    À écouter – Audio 7 : Bambali.

    –          Xtoles : chanson maya considérée comme l’une des plus anciennes mélodies connues encore vivantes. C’est un chant de guerre dédié au Dieu-Soleil. Sans doute la deuxième chanson préférée de la classe. La mélodie est étonnante, la structure également ; nous l’avons chantée divisée en filles et garçons avec, en début et fin, des unissons ;

    À écouter – Audio 8 : Xtoles.

    –          Vamos a la mar : chanson enfantine du Guatemala, en espagnol. Elle a cet avantage, malgré sa simplicité évidente, d’intégrer directement des jeux rythmiques à frapper dans le chant. Ce fut ensuite un jeu d’enfant de la faire détourner par les enfants eux-mêmes, qui se mirent à taper dans des positions inattendues ou, plus surprenant, sur leurs camarades (gentiment) !

    À écouter – Audio 9 : Vamos a la mar.

    –          La Chanson de Solveig : avant-dernière chanson apprise, tirée du Peer Gynt de Grieg. C’était un clin d’œil et surtout une surprise pour Solveig, car elle ne s’y attendait pas. Cela déclencha un moment attendrissant où elle expliqua pourquoi ses parents la nommèrent ainsi, déclenchant une écoute rare de la part de ses élèves. Chantée en norvégien, ce fut la chanson la plus difficile apprise par les enfants, de par sa difficulté mélodique et linguistique ;

    –          Life on Mars : le dernier chant. De David Bowie, elle permit une magnifique conclusion du dernier concert devant tous les parents d’élèves. Dans le thème des mondes extraterrestres que nous aborderons plus tard, son emploi fut complètement logique du fait de sa puissance émotive et de son refrain aux relents de chants de marins spatiaux.

    Les chants permettaient parfois à Solveig de remplacer l’apprentissage des poésies par ces mêmes chansons. Quant aux langues étrangères utilisées, je suis persuadé qu’elles permettent d’affiner l’oreille par des intonations différentes.

    Recopiage au tableau de la chanson Samba Lélé.
    Recopiage au tableau de la chanson Samba Lélé.

    Les ateliers du vendredi

    Pour finir l’initiation musicale des enfants, j’ai axé ma présence à l’école les vendredis matins sur des exercices scéniques : ces ateliers se sont déroulés jusqu’en janvier à la demande des enfants.

    Beaucoup des exercices que je leur ai proposés sont issus du monde théâtral ou chorégraphique, où la question du corps est prégnante. À force de recherches et de souvenirs, j’ai compilé une liste intéressante d’exercices permettant le travail du corps, de la mémoire, de l’imagination, de l’écoute et de la confiance.

    En voici une liste non exhaustive :

    –          le « 0, 1, 2 » : souvent utilisé comme premier exercice pour s’échauffer. Il s’agit pour un groupe de marcher en occupant tout l’espace scénique quand il entend une personne dire « 0 ». Interdiction de se heurter, la part belle est faite à une marche modérée et contrôlée. Quand une autre personne dit « 1 », les choses se compliquent : chaque individu doit continuer de marcher sur la même cadence en fixant du regard un autre individu pris au hasard. Les choses s’enveniment sérieusement quand une tierce personne dit « 2 » : l’individu doit tenir dans son champ de vision deux personnes et se déplacer de façon à être à égale distance d’elles deux, tel un triangle équilatéral. Le problème est que l’on peut être soi-même « la cible » d’un autre, ce qui rend le jeu alors compliqué. En règle générale, le jeu s’arrête de lui-même par les individus qui ont trouvé une position d’équilibre qui fonctionne pour tout le monde. À l’issue de trois tours de jeu, les personnes sont en général bien réveillées !

    –          la « vision périphérique » : comme son nom l’indique, il s’agit d’un exercice fait pour travailler les contours de notre vision. En plaçant des élèves dos au mur et en désignant un chef dans la ligne qui va décider (ou non) de se mettre à marcher, les élèves doivent l’imiter en regardant droit devant eux. Cet exercice fait appel aussi à d’autres sens que la vision. Le bruit que peut faire le chef en marchant active la marche également. Le chef décide de la vitesse de marche, des arrêts, des gestes à rajouter… beaucoup de libertés sont admises ici, à condition que le mur réussisse à se mouvoir ensemble, les yeux fixes vers l’horizon ;

    –          la « chute » : sans doute l’exercice de confiance le plus connu au monde. Par groupe de deux, un enfant se laisse tomber en arrière tel une quille quand l’autre doit le rattraper. Au début, la hauteur de chute est très faible, le receveur rattrapant le tombeur très tôt. Plus la confiance s’installe et plus la hauteur de chute augmente, renforçant d’autant plus le sentiment de confiance qu’éprouve le tombeur envers son receveur. L’exercice fini, on alterne. Cet exercice peut être rendu plus difficile par l’ajout d’un cache-yeux au tombeur ;

    –          le « guide » : en distribuant des cache-yeux aux personnes qui seront les aveugles, nous leur attribuons à chacune un guide qui va se charger de les accompagner sans problème d’un point à un autre de la salle. Confiance, écoute et compréhension entre guide et aveugle sont les maîtres-mots ici. Les choses se compliquent quand plusieurs paires de participants s’activent en même temps dans l’espace scénique ;

    –          le « banc de poissons » : l’exercice de mimétisme, de cohésion de groupe le plus ardu. Un groupe de gens se rassemblent debout en un groupe assez compact. Tout le monde regarde dans la même direction. La personne la plus proche de la cible d’horizon des yeux va devenir le chef. Ce chef « de banc » va inculquer une marche, une course, un ralenti… puis va pivoter sur lui-même, ce que tout le monde va imiter. Fatalement, les têtes vont se tourner en même temps que les corps, ce qui va avoir pour effet de changer la direction du regard. Le chef va devenir celui qui est le plus près de cette cible d’horizon, et il va pouvoir alors inculquer une nouvelle marche au groupe jusqu’à pivoter et ainsi de suite… Très difficile à réaliser, cet exercice est le plus impressionnant à constater dans sa cohésion de groupe quand il est bien réalisé ;

    –          le « miroir » : exercice de mimétisme. Par groupe de deux, les enfants se font face, l’un étant le miroir de l’autre. Un des deux enfants va pendant une période mener le jeu en proposant à son reflet de mimer tous ses gestes et positions. Le but étant à la longue de trouver une posture impossible à réaliser par son reflet. De la créativité est nécessaire, sans quoi la victoire s’échappe. L’exercice fini, on alterne ;

    –          le « sculpteur » : un peu dans le même esprit que le précédent, mais cette fois-ci un des deux enfants « sculpte » – manipule en réalité– l’autre enfant afin de lui faire prendre des postures étranges. L’enjeu est basé sur le contact qui doit être précis, doux et réfléchi. Pour le sculpté, il s’agit de se laisser aller tout en apprenant à se rigidifier une fois la position finale atteinte. L’exercice fini, on alterne ;

    –          le « musée » : qui dit sculpture peut dire musée… Il va s’agir ici de reprendre l’exercice précédent où les sculptures vont devenir autonomes et pouvoir changer de position toutes seules. On est plus ici dans l’ordre du jeu de détente. Un « conservateur du musée » est désigné parmi les participants. Il va devoir se promener dans les allées du « musée » entouré de ses statues qui vont prendre un malin plaisir à changer de position une fois qu’il a le dos tourné. Tel le jeu enfantin du « 1, 2, 3, soleil ! », le « conservateur », s’il surprend une statue en train de bouger, l’élimine. Il n’en restera plus qu’une à la fin du jeu, qui sera désignée vainqueur ;

    –          la « marche imaginative » : excellent exercice théâtral. Les participants occupent l’espace scénique en marchant. Un maître du jeu se tient en dehors et clame des consignes régulièrement, que doivent exécuter les participants. Par exemple : « Vous êtes des vers de terre ! Vous nagez ! Vous jouez du violoncelle dehors mais il pleut ! Vous récitez un poème ! », etc. Toujours très apprécié par les participants, cet exercice développe maintes notions : créativité, réactivité, placement, gestion du corps… Mis en histoire, l’exercice peut devenir une puissante amorce à l’élaboration d’un scénario commun à tous les participants par la suite.

    Des guides et des aveugles.
    Des guides et des aveugles.
    Exercice d’imagination.
    Exercice d’imagination.

    En venir aux instruments acoustiques

    Vers la mi-novembre, j’ai fait évoluer les cours acoustiques du lundi. Toujours dans l’attente de l’arrivée du matériel, je n’avais en réalité pas beaucoup le choix : il me fallait prendre de l’avance sur la formation musicale de base que je proposais aux enfants et aller plus loin que les jeux rythmiques corporels. 

    Deux séquences pédagogiques se sont alors succédé, se finissant fin janvier, date où je reçus une large part du matériel attendu.

    La première fut logique : nous avons glissé des percussions corporelles que nous effectuions sur nous-mêmes aux mêmes percussions adaptées sur les instruments d’éveil prêtés par le Conservatoire de Paris. J’ai posé un cadre musical : celui de la samba/batucada brésilienne.

    Au bout de trois semaines, les enfants ont été capables de retenir des phrases rythmiques, faire des réponses à mes questions, d’instaurer une rythmique polyphonique de base commune, d’inventer leur propre rythme lors de solos…

    Cette faculté assimilée par les enfants me fut bien pratique lors du concert-expo final où elle fut mise à contribution pendant une partie du spectacle.

    La deuxième fut tout aussi intéressante. Il s’agit de glisser plus en profondeur vers le son et le timbre.

    J’ai décidé alors de partir sur une base connue. Ce fut la pièce Everybody Do This, de James Saunders, jouée il y a quelques années avec mon ensemble soundinitiative.

    Son principe est simple : improviser via des objets, commandes, contraintes, processus, dispositifs électroniques…

    La première étape consista donc à réunir les enfants autour d’une table sur laquelle furent posés tous mes objets, à en choisir trois et à explorer leurs sons. Plusieurs verbes d’action furent ainsi mis à jour : secouer, frapper, gratter, faire rouler, laisser tomber, etc. Chaque objet, étudié : que faire avec un saladier, une balle de ping-pong, et une cymbale ? Tous les sons furent recherchés, notamment les plus intéressants, en favorisant ce qui sortait de l’ordinaire.

    À écouter – Audio 10 : Saunders.

    Répétition et interactions sur la pièce de Saunders.
    Répétition et interactions sur la pièce de Saunders.

    La seconde étape proposa aux élèves de ramener leurs propres objets sonores, forçant leur curiosité aux sons à tous niveaux et à tous moments. Elle permit également de se réapproprier son propre instrument de musique (si on en possède un) avec des modes de jeu souvent inexploités par les enfants à cet instant de pratique instrumentale. En ce sens, cette pièce peut constituer le véritable départ d’une action d’improvisation individuelle et collective.

    Chérine ramène son alto pour la pièce de Saunders.
    Chérine ramène son alto pour la pièce de Saunders.

    Les petits plus

    Les petits plus, ce sont ces moments que les enfants, sortis de leur cadre habituel, ont bien appréciés. Il y en a eu plusieurs, comme celui où je suis arrivé pendant une récréation et ai joué un rigaudon sur un tambour d’ordonnance napoléonien, ou ceux où ils ont visité le Conservatoire de Paris ou assisté à un miniconcert privé de mon duo de percussions Phase.

    Démonstration de piano préparé au CNSMDP.
    Démonstration de piano préparé au CNSMDP.
    Concert privé du duo de percussions Phase.
    Concert privé du duo de percussions Phase.

    De janvier à mars

    L’ennui avec la technologie…

    … outre quand cela ne marche pas, c’est quand on n’en dispose pas ! En effet, comme précisé plus avant dans l’article, c’est très rationnel. Pour utiliser des outils numériques, il faut en acquérir, et pour en acquérir, il faut une dotation budgétaire ! Malheureusement, ces derniers temps, tout pousse à croire que l’argent a tendance à fuir le secteur public.

    Ainsi, je tablais sur l’acquisition de tablettes pour mener mon projet à bien qui, rappelons-le, était d’essayer de former de jeunes enfants à la musique via les nouvelles technologies numériques. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir déposer un dossier de demande de subventions en ce sens, grâce à Michèle Orsoni, inspectrice de l’Éducation nationale, qui me soutenait inconditionnellement dans ma démarche. Les sueurs froides qui ont coulé sur mon front quand elle vint me dire la première fois que la demande était refusée me font encore frissonner. Heureusement l’issue fut positive en deuxième lecture.

    C’est là un obstacle qu’il faut bien considérer quand on se lance dans ce genre d’aventures. À recommencer, je réfléchirais à deux fois, car je n’aurais pu supporter seul l’achat de matériel pour les enfants.

    Plutôt Mac ou PC ?

    Le fait de faire un projet musical numérique ravive forcément le débat de tous les artistes ayant recours à la technologie : doit-on choisir un environnement Mac (représenté par les iPhone, iPad, MacBook et autres macOS) ou PC (les téléphones Android, les PC, tablettes et autres Windows) ?

    Quels seraient les avantages et les inconvénients des deux systèmes ?

    D’un côté, chez Apple, il est de coutume de louer la fiabilité et la qualité du hardware/software, avec souvent des applications musicales très poussées, quand on peut se permettre de les acheter en oblitérant leur côté « fermé ».

    D’un autre côté, que l’on soit chez Microsoft ou Google, le prix et l’open source sont généralement mis en avant, au détriment pour certains de la fiabilité.

    En fait, il était très simple pour moi de continuer à travailler avec l’environnement Mac puisque j’en suis déjà totalement et uniquement équipé. De ce fait, je maîtrise et exploite depuis longtemps ce système informatique.

    La question s’est réellement posée quand il a fallu s’équiper avec du matériel neuf. Pour rappel, et grâce à l’inspectrice de l’Éducation nationale, j’ai réalisé un dossier de subvention aux fins d’acheter des tablettes pour commencer le travail numérique avec les enfants. Par chance, la demande a été acceptée en deuxième lecture pour trois iPad.

    Aurais-je dû plutôt commander des tablettes Androïd ?

    On peut raisonnablement penser que j’aurais pu en acheter le double avec le même budget et que les élèves n’auraient pas été dans l’obligation de se grouper par deux pendant les ateliers pour en faire usage…

    Certes ! Mais mon choix a été guidé plus prosaïquement par les applications disponibles dans les deux environnements concurrents. Et force est de constater que les applications musicales les plus abouties sont plus nombreuses et meilleures sur OS X que sur Android. Les esprits chagrins diront sans doute qu’étant de longue date immergé dans cet environnement, je ne connaissais que les applications qui y sont dédiées… c’est sans doute vrai aussi. Tout comme le fait que les enfants de Saint-Ouen rentrant chez eux et voulant télécharger ces applications sur les tablettes familiales ne le pouvaient pas tous, les tablettes Android étant davantage répandues dans la population.

    Il m’a fallu trancher, et trois iPad se sont retrouvés dans les mains de la classe de CM1 A. Avec mon propre iPad, les enfants ont pu, par groupe de deux, travailler de fin janvier à juin pendant les ateliers du lundi.

    Catalogue des applications testées

    Figure :

    Gratuit, disponible uniquement sur OS X. À mon sens, la meilleure application du genre et ce, depuis longtemps. Utilisée aussi bien par les professionnels que par les néophytes, elle permet la création en un temps record de morceaux courts (pas plus d’une minute) via une interface originale. Le genre de musique ciblée est résolument électronique. Ici, pas besoin de comprendre le solfège. Divisé en trois couches (bassdrums et lead). Nous composons en faisant défiler nos doigts sur un quadrillage vertical à bandes remplaçant les hauteurs de notes. Le rythme est lui choisi en amont et suit un nombre de coups définis à l’avance et répété sans discontinuité. Les instruments s’interchangent aussi très facilement, sans modifier les éléments musicaux enregistrés. Des effets sont aussi présents et peuvent être modifiés en déplaçant un curseur sur une zone colorée, tout cela en temps réel. La tonalité, le tempo, le mix final… tout peut être modifié en moins de temps qu’il n’en faut pour créer un nouveau morceau. Une dizaine de compositions faites par les élèves sur cette application a été utilisée pour les restitutions finales, notamment les musiques du planisphère tactilosonore extraterrestre dont nous parlerons plus loin. Les enfants comprennent très vite grâce à cette application la présence et l’organisation des strates du spectre sonore dans la musique. Ils l’expérimentent aussi vite qu’ils enchaînent la composition de petits morceaux. Les tonalités majeures et mineures sont aussi vite entendues et ressenties, via un bouton switch inscrivant directement leur composition dans l’une ou dans l’autre.

    L’application Figure.
    L’application Figure.

    Musyc :

    Gratuit avec achats intégrés, disponible sur OS X. Dans l’idée de décloisonnement visuel et musical, cette application est une très bonne idée. Elle permet de jouer des tableaux visuels existants (ou d’en construire de nouveaux), mettant en jeu des mécanismes particuliers : rebonds de balles, aspirations de trous noirs, formes géométriques variées… L’idée ne serait pas si nouvelle si, en fait, elle ne permettait pas d’associer à chaque élément un son qui lui est propre et que l’on peut soi-même modifier ! En résulte un mélange indescriptible entre dessins, mécanismes physiques et musiques tout à fait novateurs. Les musiques créées peuvent être enregistrées et sont dans un style ethno-world-répétitif, pour faire simple !

    L’application Musyc.
    L’application Musyc.

    Catalogue des dispositifs testés

    MakeyMakey :

    Un petit dispositif simple relevant du gadget mais qui peut s’avérer finalement assez utile en démocratisant une interface permettant de remplacer la barre d’espace et les flèches du clavier par n’importe quoi de conducteur. En reliant la carte de circuit imprimé via des câbles croco aux objets désirés et en utilisant une application ou un logiciel tiers justifiant artistiquement son usage, on peut réaliser des pépites d’inventivité dorénavant accessibles à tout le monde. Je l’ai vite utilisé pour créer un clavier dont les touches étaient des objets tous plus improbables les uns que les autres : banane, stylo, humain…

    Le dispositif MakeyMakey.
    Le dispositif MakeyMakey.

    Arduino :

    Véritablement, un concentré de puissance pour ceux qui sont capables de s’y plonger corps et âme. Concrètement, il s’agit d’une carte de circuit imprimé n’étant ni plus ni moins qu’un micro-ordinateur de poche. Assez austères (ils nécessitent le recours à la programmation), les Arduino n’en sont pas moins responsables d’une grande démocratisation de la micro-numérisation à travers le monde. On peut littéralement créer n’importe quel projet artistique nécessitant une source numérique indépendante dédiée. Le champ des possibles est infini, sa communauté énorme et les projets réalisés présentés sur Internet sont conséquents. À réserver, à mon sens, à un niveau collège voire lycée.

    Le dispositif Arduino.
    Le dispositif Arduino.

    Le TouchBoard:

    Ni plus ni moins qu’un Arduino dédié remarketé auquel la société BareConductive a rajouté un élément novateur : la présence d’un pot d’encre conductrice. En touchant l’encre, la conductivité de notre corps envoie un message de déclenchement à la carte d’acquisition. Celle-ci se charge alors de lancer un son, dans son utilisation la plus basique. Ce dispositif a le mérite de relier très facilement l’art plastique à la musique, et fut celui qui résolut la problématique « d’exposer du son » à la galerie du Crous via des planisphères tactilosonores interactifs. Son premier emploi dans le projet fut basique mais terriblement attractif pour les enfants : après avoir enregistré chacun sa signature sonore et l’avoir compilée dans le TouchBoard, chaque enfant a réalisé sur une feuille A4 un dessin (au choix feutre, peinture, crayons de couleurs) où une zone précise était recouverte d’encre conductrice. Résultat : un dessin-signature interactif qui émettait des sons personnalisés pour chaque élève.

    Le dispositif Touchboard.
    Le dispositif Touchboard.

    SynthBits :

    Petite boîte de modules vendue par la société LittleBits. On peut associer entre eux, tels des Lego, des modules composant finalement un véritable synthétiseur analogique. Il s’agit d’une petite merveille pour expliquer aux enfants la naissance du son à travers le médium du synthé : son sinusoïdal, amplification, effets… L’instrument se modifie au fur et à mesure du changement de place des modules. L’enfant est ainsi encouragé à créer et à expérimenter de nouveaux synthés avec de nouveaux sons. Un livret joint permet même de suivre une progression pédagogique par étapes et de réaliser quelques projets supplémentaires, telle une guitare synthé bricolée par les enfants. Rien de tel pour faire débuter l’électronique aux enfants.

    Le dispositif SynthBits.
    Le dispositif SynthBits.

    La MétaMallette :

    Ce logiciel interactif développé par le centre de création de musique visuelle Puce Muse permet de jouer et de créer de la musique tout en produisant des images en 3D, en relief et en temps réel. Il se joue seul et à plusieurs, via un ou plusieurs contrôleurs : joystickgamepad, tablette graphique, interface MIDI, Kinect… Ce dispositif est intéressant quand on y joue à plusieurs, nécessitant autant de contrôleurs… ce qui limite alors fortement son usage. Très gourmand en ressources, sa stabilité est passable. Je m’en suis servi pour illustrer physiquement avec un vidéoprojecteur, via un instrument de musique visuel dédié, la création du son en temps réel. Les enfants, les voyant se dessiner en direct, ont compris les notions d’ondes acoustiques et les formes si particulières des sonogrammes.

    Le dispositif Méta-Mallette.
    Le dispositif Méta-Mallette.

    Porphyrograph :

    Conçu par l’artiste visuel Yukao Nagemi. Sur Linux. Ce dispositif est en fait apporté par l’artiste, on ne peut pas s’en servir tout seul. En effet, sont liés au Porphyrograph plusieurs éléments : des capteurs de lumière spécifiques, des tablettes graphiques, des interfaces de contrôle système et logiciel, du dessin classique et de la projection vidéo assez technique. Véritable marque de fabrique de cet artiste, il permet « d’augmenter » le dessin en temps réel par la présence de sons ou le déclenchement manuel de certains facteurs. Cette « augmentation » se traduit en direct par des couches lumineuses se superposant aux dessins, des projections vidéographiques, des effets visuels de composition ou décomposition granulaire… Actuellement, la présence de Yukao Nagemi est incontournable, jusqu’à ce qu’il puisse créer des versions autonomes. Dans le projet AIMS, le Porphyrograph a occupé une des deux salles noires de l’école le temps d’un atelier mettant en scène plusieurs tableaux composés par les élèves. Les musiques des élèves s’ajoutant dessus pouvaient influencer directement le visuel en temps réel.

    Le dispositif Porphyrograph.
    Le dispositif Porphyrograph.

    Ableton Push :

    La société Ableton édite le logiciel bien connu des MAOistes qu’est Live. En outre, elle distribue le launcher associé : le Push. Concrètement, il s’agit d’un multi-pad lanceur de son. Nous pouvons contrôler tous les paramètres logiciels en direct grâce à cet outil physique, ce qui est bien pratique, au quotidien comme en situation de concert. Il est également très utile pour composer des morceaux en séquences en situation live. À noter que j’en ai obtenu gracieusement un exemplaire grâce au soutien de la société et à son système de réutilisation d’anciennes unités à des fins pédagogiques.

    Le dispositif Ableton Push.
    Le dispositif Ableton Push.

    Ultra Light Wall System :

    Conçu par Christophe Lebreton, RIM au studio Grame de Lyon, et Jean Geoffroy pour la pièce Light Music de Thierry de Mey. Optimisé pour Mac OS. Il s’agit ici du système le plus complexe utilisé pendant cette année AIMS. Résumons : un interprète « joue » de son corps à l’intérieur d’un faisceau lumineux entouré d’un noir total. Les mouvements captés par une webcam sont transmis au logiciel qui permet de lancer des sons, déclencher des évènements, changer des effets… selon les mouvements effectués. En sus, une image vidéo en temps réel représentant un faisceau lumineux correspondant aux gestes de l’interprète est projetée au-dessus ou derrière lui. Il s’agit du dernier dispositif étudié avec les enfants, car rassembler tous les éléments nécessaires à sa réalisation ne fut pas une mince affaire (un écran en plus, vidéoprojecteur, webcam, MacBook puissant, deux mini-découpes sur pieds, carte son). Cependant, de tous les dispositifs et applications testés, le ULWS est certainement celui qui offre le plus de possibilités créatrices. Certes, le logiciel basé sur Mac est austère et compliqué à saisir, ce qui limite les premières interactions. Mais sa connaissance par l’expérimentation se fait au fur et à mesure. Le ULWS a trouvé sa place dans l’expo-concert finale, en tant qu’atelier dans une des deux salles noires de l’école. Les enfants étaient ravis de pouvoir faire des démonstrations et d’aider les adultes à s’y initier. La possibilité d’y adjoindre ses propres compositions et sons décuple d’autant les possibilités de ce dispositif impressionnant.

    Le dispositif ULWS.
    Le dispositif ULWS.

    L’obsolescence numérique forcée

    Le problème majeur rencontré avec les environnements numériques et avec l’usage dans le temps d’applications artistiques dédiées est l’obsolescence. Véritable fléau, elle est présente depuis le début de l’informatisation. Dans l’usage de la MAO (Musique Assistée par Ordinateur) qu’en ont eu également les compositeurs, elle peut empêcher le jeu de certaines œuvres par le simple fait que tel ou tel logiciel ne fonctionne plus avec la dernière version de notre système d’exploitation.

    Dans le domaine de niche professionnel qu’est la MAO, ainsi qu’avec la multiplication des médiums technologiques que sont les téléphones et les tablettes, c’est particulièrement vrai. Ainsi, certaines applications cataloguées ci-dessus marchaient moins bien avec les dernières mises à jour d’OS X, me forçant parfois à réinstaller d’anciennes versions via des manipulations longues et fastidieuses afin de retrouver une certaine stabilité.

    Un exemple frappant fut celui de l’application MusineKit. Possédant auparavant un vieux MacBook blanc, j’avais testé l’été dernier cette application que je trouvais très bien réalisée. Mais, suite à une panne, je dus changer d’ordinateur pour un plus récent… et là, plus rien. Durant toute l’année et après de nombreux essais, je n’ai pu une seule fois démarrer cette application sur mon nouveau MacBook. Il est vrai que demander aux développeurs d’adapter leur logiciel aussitôt après la parution d’une mise à jour d’OS tient de la gageure. Pour autant, ceci n’est qu’une illustration des déboires que l’on rencontre souvent en préparant un projet artistique numérique. Multipliez cela par le nombre de plates-formes à préparer (dans le cas présent, 4 tablettes et un MacBook) et vous obtiendrez une maladie dont la guérison est dans le meilleur des cas chronophage, au pire impossible.

    À mon sens, quelques précautions à prendre pour s’éviter ces problèmes :

    –          retarder au maximum les mises à jour de son OS sur son ordinateur ;

    –          tester en amont toute application que l’on souhaiterait utiliser plus tard ;

    –          consulter les forums d’utilisateurs des logiciels ;

    –          prendre grand soin de son matériel physique (hardware) afin de pouvoir le garder le plus longtemps possible.

    L’enregistrement audio

    Qui dit technologie, même sommaire, peut dire enregistrement audio. Nous avons certes beaucoup utilisé des logiciels ou dispositifs techniques pendant cette année AIMS. Mais un des outils les plus puissants reste la capacité d’enregistrement, que nous avons exploitée tel un fil rouge tout au long de l’année.

    Que permet-il ?

    –          laisser une trace d’un projet, travail ou exercice sonore accompli ;

    –          se concentrer sur la meilleure exécution possible à un instant « », telle une situation de concert, forçant l’enfant à réaliser le meilleur de lui-même ;

    –          s’améliorer à force de « réécoute », car quel peut être le meilleur professeur que sa propre oreille ?

    Séance d’enregistrement.
    Séance d’enregistrement.

    De mars à juin

    L’expo-concert finale

    Assez vite, il a fallu penser la teneur des restitutions finales prévues en juin 2018 : celle de l’exposition au sein de la galerie du Crous de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, et celle ayant lieu une semaine plus tard, un samedi matin, dans l’école transformée et ouverte pour l’occasion.

    Nous avions fait énormément de choses avec les enfants, trop pour que je puisse tout détailler dans ce compte rendu. Mais il me fallait donner une orientation et en parler aux enfants.

    L’idée vint rapidement : il fallait pouvoir, pratiquement, justifier l’emploi de ces nouvelles technologies par un thème qui les engloberait facilement… Alors pourquoi pas la science-fiction et les mondes extraterrestres ? Soumettant l’idée en classe, je pus constater l’enthousiasme général des jeunes élèves, sans doute bercés comme je le fus enfant par les mondes extraordinaires des films Star Wars ou Star Trek.

    Dès février, le compte à rebours fut activé. Après plusieurs réunions avec Solveig, nous avions décidé de consacrer tous les mardis matins à la création de ce projet. Ainsi, pendant deux mois, nous avons en interdisciplinarité fait travailler les élèves sur la naissance d’un background, d’un contexte propice à la future narration qui s’y déroulerait. Une planète nommée Karbal, mi-mousse mi-eau, terre des Crounchs et des Krobis, naquit dans leur imaginaire, endroit des futures péripéties du personnage principal que les enfants appelèrent plus tard Iskan le Héros. Plusieurs groupes d’études se créèrent et s’alternèrent semaine après semaine :

    –          un groupe faune et flore chargé d’inventer, d’inventorier, de dessiner et décrire tous les animaux et plantes les plus étranges possibles qui cohabitent sur la planète ;

    –          un groupe géographie chargé d’imaginer et de cartographier les différentes zones, continents, océans, chaînes de montagnes de la planète ;

    –          un groupe Histoire chargé de trouver les différentes ères que subit cette planète, créer sa frise chronologique, dater les évènements ;

    –          un groupe langue chargé d’inventer le langage des indigènes extraterrestres en commençant par des noms communs et en évoluant vers une grammaire plus complexe ;

    –          un groupe culture chargé de faire ressortir des œuvres ou artistes phares issus de cette planète ;

    –          un groupe religieux chargé de créer une mythologie dans laquelle puissent s’inscrire les aventures du futur héros.

    Beaucoup d’enfants vinrent nous interroger, Solveig et moi-même, pour savoir comment inventer toutes ces nouvelles choses. Notre réponse commune fut des plus simples : « Observez ce qui s’est passé sur notre planète, peut-être pourriez-vous vous en inspirer. »

    Nous vîmes alors des élèves emprunter de ce pas des livres à la bibliothèque et ouvrir leur manuel afin d’y trouver l’inspiration.

    Ce projet fut pour moi personnellement une réussite dans la relation entre l’artiste et le professeur des écoles. Quand on arrive à fusionner tous les aspects d’une création artistique et les partager avec les autres, nul doute que le projet est en bonne voie !

    Brainstorming sur le background de la restitution finale.
    Brainstorming sur le background de la restitution finale.

    Puis vint très vite le temps de la scénarisation de l’histoire, celle qui devait servir de narration pour le moment final. Plusieurs brain-stormings furent nécessaires avec les enfants, mais quelle inventivité ! J’écartais plus d’idées trop absurdes que je n’étais capable d’en proposer. Solveig se chargea d’organiser des ateliers d’écriture pour composer l’histoire d’Iskan, malheureux survivant d’un crash spatial sur la planète Karbal, futur héros et garant de la paix entre les deux peuples extraterrestres.

    Le texte final des enfants me servit de base pour organiser et composer l’œuvre finale. Par-dessus je pus écrire des moments musicaux joués par les élèves et les jeunes percussionnistes du Conservatoire de Saint-Ouen, de la théâtralité, de courts textes d’interventions de narration, de la musique électronique, etc.

    Après plusieurs mois de travail eut lieu, le samedi 23 juin, la restitution finale intitulée : « D’ici et d’ailleurs ».

    L’affiche de l’expo-concert.
    L’affiche de l’expo-concert.

    Cette matinée fut divisée en deux temps :

    L’expo :

    Une déambulation libre du public dans l’école réappropriée pour l’occasion, permettant la vision, l’écoute ou l’interaction avec des travaux, sons ou dispositifs qui servaient au background du monde de Karbal.

    L’entrée du vaisseau spatial.
    L’entrée du vaisseau spatial.
    Démonstration du Porphyrograph.
    Démonstration du Porphyrograph.
    Démonstration du ULWS.
    Un crounch…
    Un crounch…
    … et un Krobi.
    … et un Krobi.
    La frise chronologique de Karbal.
    La frise chronologique de Karbal.

    Le concert :

    Un concert final contait l’histoire d’Iskan le Héros et réunissait les acteurs de ce grand final que furent les élèves de CM1-A et les jeunes percussionnistes du Conservatoire de Saint-Ouen sous la houlette de leur professeure Alice Ricochon. Étaient présents également des instruments extraterrestres étranges, des bandes-son électro, etc…

    Marwa, en pleine narration.
    Marwa, en pleine narration.
    Dernier chant sur David Bowie.
    Dernier chant sur David Bowie.
    Congratulations finales.
    Congratulations finales.

    La lutherie extraterrestre

    Un moment très intéressant de ce petit concert fut l’interprétation en direct des instruments extraterrestres tels qu’imaginés par les élèves. En effet, deux mois plus tôt, nous avions travaillé en échange avec une autre artiste AIMS affectée dans une école à 400 mètres de la nôtre, Fleur Moreau. Élève designer de l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris (ENSAD), elle avait travaillé sur des plans, dessins, schémas et spécificités techniques d’instruments nouveaux que nous lui avions soumis… et qu’elle réalisa avec sa propre classe au moyen de matériel de récupération ! La livraison des instruments fut l’objet d’un moment très adulte de la part des enfants, présentant, tels des jeunes designers à une entreprise, leur réussite.

    Je composai donc une petite pièce pour intégrer tout cela, avec cinq jeunes élèves volontaires, qui étaient pour la plupart élèves du Conservatoire de Saint-Ouen.

    Les instruments extraterrestres amplifiés avant le concert final.
    Les instruments extraterrestres amplifiés avant le concert final.
    Un Zouskastan (avec son plan original en arrière-plan).
    Un Zouskastan (avec son plan original en arrière-plan).
    Un Guitarix (avec son plan original à sa gauche).
    Un Guitarix (avec son plan original à sa gauche).

    L’exposition à la galerie du Crous de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris

    Revenons en arrière et intéressons-nous à la première échéance que fut l’exposition à la galerie du Crous de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris et sa problématique qui était la suivante : comment exposer du son dans une galerie ? Comment investir avec du son un lieu conçu plus spécifiquement pour le visuel ? Doit-on proposer des casques aux visiteurs avec des musiques composées par les enfants ? Doit-on lier le son avec de la vidéo ?

    La réponse s’est présentée à moi sous deux aspects : le son doit être « formé » par une action ou un procédé précis engageant le public à la manipulation et doit être cohérent avec ce que l’on veut en faire.

    Nous avions toute l’année appris et chanté des chansons avec les CM1 A. Une chanson par pays, représentant la diversité des origines sociales et géographiques des élèves. En parallèle nous avions manipulé des encres conductrices, des dessins augmentés… Le chemin s’est alors fait peu à peu.

    Pourquoi ne pas créer un gigantesque planisphère représentant la planète Terre ?

    Pour chaque pays pour lequel nous disposions d’une chanson, enregistrée préalablement par les enfants, nous avons utilisé l’encre conductrice. Par le biais de la conductivité, les spectateurs ont été amenés à toucher ces pays et déclencher en direct la lecture sonore de ces chansons. De plus, l’intervention d’un professeur de l’École municipale des Beaux-Arts de Saint-Ouen a permis aux élèves, sur plusieurs séances, de s’essayer, certains pour la première fois, à des techniques de peinture et de dessin, ce qui a drastiquement amélioré le visuel de ce planisphère.

    Le résultat fut, aux dires des visiteurs, une franche réussite, me confortant dans l’idée de l’intérêt du décloisonnement artistique.

    Le planisphère tactilosonore terrestre (© EnsAD / Béryl Libault de la Chevasnerie).
    Le planisphère tactilosonore terrestre (© EnsAD / Béryl Libault de la Chevasnerie).

    Mais pourquoi s’arrêter là ? La mise en perspective de ce planisphère en appelait un autre, celui de la planète Karbal !

    En effet, nous disposions grâce au travail mené en parallèle sur le concert d’une base géographique sur laquelle s’appuyer. Mieux, en lieu et place des chansons enregistrées par les enfants, nous avions leur propre composition enregistrée numériquement sur tablette. Ce fut une double réussite à plus d’un aspect : en dédoublant un planisphère, les enfants ont pu perfectionner leur technique et en proposant la planète Karbal aux visiteurs de la galerie, nous leur rappelions pourquoi ils devaient venir voir le concert qui avait lieu une semaine plus tard.

    Le planisphère tactilosonore extraterrestre (© EnsAD / Béryl Libault de la Chevasnerie).

    Voici trois des morceaux, composés sur l’application Figure, qui illustraient les îles et continents de la photo précédente :

    À écouter – Audio 11 : Kabra.

    À écouter – Audio 12 : Laetose.

    À écouter – Audio 13 : Luha.

    Épilogue

    Raconter l’au revoir ?

    Pour faire court et efficace, voici une liste précise de ce qu’il restera de toute cette expérience :

    –          de l’espoir placé en des enfants qui sauront, j’en suis sûr, reproduire plus tard l’état d’esprit qui nous a animés tout au long de cette année ;

    –          une curiosité accrue de leur part et l’envie de saisir les instants artistiques quand on les aperçoit ;

    –          une imagination exacerbée, car pour sortir tout ce qui se passait dans leur tête, il n’y avait guère besoin de les forcer ;

    –          des parents d’élèves qui ne sont plus tout à fait parents en sortant des restitutions de leur progéniture, et qui se sont un peu plus rapprochés de leur état antérieur d’enfant ;

    –          quelques professeurs d’école remotivés, au regard du travail modèle accompli dans l’école par cette classe, et qui ne manqueront sans doute pas de se lancer eux aussi dans leur propre chantier spatial ;

    –          un artiste qui a goûté à la meilleure expérience pédagogico-artistique de sa carrière ;

    –          l’affirmation répétée que mener un projet en interdisciplinarité à tous les niveaux, au sein de l’école, avec l’aide du Conservatoire, de l’École des Beaux-Arts, de l’école primaire, d’un artiste visuel ou de tout ce qui est possible… et bien, c’est bien !

    CM1-A Paul Langevin, 2017-2018… alias Promotion Karbal.
    CM1-A Paul Langevin, 2017-2018… alias Promotion Karbal.

    Remerciements

    Je profite de cette tribune pour remercier succinctement tous les acteurs de la formation AIMS qui font de ce projet un « must-do » des études possibles au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    Je remercie ainsi Bruno Mantovani, Philippe Brandeis, Gaïta Leboissetier, Anne-Aimée Francès, Michèle Orsoni, Laure Vignalou et Guillaume Hermen.

    Un merci bien chaleureux à Sabine Alexandre, Benoît Faucher, Philippe Coton, Mireille, et mes collègues de formation que furent Fleur Moreau, Sarah Srage, Pauline Rambeau de Baralon, Maroussia Pourpoint et Clarissa Baumann.

    Et enfin, un très grand merci à Solveig Brotonne et toute la classe de CM1-A 2017-2018 pour cette merveilleuse année.

    Bibliographie

    « Porphyrograph » : http://www.technarte.org/info/yukao-nagemi/

    « Light Wall System » : https://sites.inagrm.com/cfmi/co/geste-et-nouvelles-lutheries_2.html

    Pour citer ce document

    Benjamin Soistier, « D’ici et d’ailleurs : un projet pédagogique liant apprentissage numérique et artistique au sein de la formation Artiste intervenant en milieu scolaire (AIMS)», La Revue du Conservatoire [en ligne], La Revue du Conservatoire, le septième numéro, Sources – Traditions – Inspirations.

  • Choréologue Benesh : un métier au cœur de la transmission des œuvres chorégraphiques

    Choréologue Benesh : un métier au cœur de la transmission des œuvres chorégraphiques

    Du 4 au 7 juillet 2017, le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris a accueilli le Congrès Benesh International BenMove1, organisé par le Centre Benesh (association pour la diffusion de la notation du mouvement)2.

    Ce congrès a réuni environ 80 personnes autour de sujets tels que l’enseignement et la diffusion de l’écriture Benesh, ses champs d’action et d’application actuels, le statut des partitions chorégraphiques ou encore les enjeux posés par les nouvelles technologies. Ces contenus ont été abordés sous trois différents formats : communications, ateliers et tables rondes.

    Cet article s’appuie précisément sur la table ronde Choreologists in Dance Companies organisée le mercredi 5 juillet 2017 ainsi que sur des réflexions et témoignages autour du métier de choréologue en compagnies professionnelles.

    De la choréologie Benesh au métier de choréologue

    Qu’est-ce qu’un choréologue Benesh ?

    Le métier de choréologue Benesh3, ou choreologist, est apparu pour la première fois au Royal Ballet de Londres en 1960.

    Dès la publication du système de notation du mouvement Benesh en 1955, Rudolf et Joan Benesh le présentent à Dame Ninette de Valois, alors directrice du Royal Ballet. Celle-ci adopte immédiatement le système pour noter le répertoire de la compagnie et inclut également son enseignement dans le programme pédagogique de l’école qui y est rattachée. En 1962, face à la demande grandissante d’autres compagnies professionnelles, Rudolf et Joan Benesh fondent à Londres le Benesh Institute of Choreology, avec pour objectif premier de former des choréologues Benesh professionnels.

    Depuis, de nombreuses compagnies de renommée internationale ont engagé des choréologues Benesh, telles que les ballets de Stuttgart, de Munich (Bayerische Staatsoper), de Hambourg, de Göteborg, le Royal Swedish Ballet, le Finnish National Ballet, le Scottish Ballet, le Birmingham Royal Ballet, la Rambert Dance Company, le Het Nationale Ballet d’Amsterdam, l’American Ballet Theater, le National Ballet of Canada de Toronto, l’Australian Ballet…

    En France, seul le Ballet Preljocaj emploie une choréologue Benesh – Dany Lévêque – à temps complet, ainsi que deux autres choréologues employés comme répétiteurs pour enseigner les pièces notées aux danseurs, lors des reprises. Angelin Preljocaj explique ainsi son choix : « La danse, pour moi, ce n’est pas l’art de l’éphémère, c’est juste un art quelque peu amnésique ; lui rendre la mémoire, c’est lui donner une écriture. La précision et la concision du système Benesh m’ont conforté dans cette idée de faire entrer dans les murs de la danse la notion de conservation des œuvres chorégraphiques par l’écriture4. »

    En effet, dans le monde de la danse, la transmission des œuvres se fait essentiellement de corps à corps, de danseur(s) à danseur(s), au sein d’une longue tradition orale et kinesthésique. C’est encore le cas de nos jours dans les compagnies professionnelles. L’usage de la vidéo, très répandu actuellement, contribue à entretenir cette mémoire collective, mais elle reste un outil très insatisfaisant5. Aussi, la possibilité que l’on puisse réaliser des partitions chorégraphiques complètes, et ainsi constituer des traces fiables des créations en danse, a ouvert des perspectives nouvelles pour la préservation, la transmission et la circulation des œuvres. On peut parler ici d’une véritable révolution !

    Plus de 1750 partitions chorégraphiques en notation Benesh ont ainsi été répertoriées à travers le monde par le Benesh Institute (aujourd’hui Benesh International), lors du dernier recensement réalisé en 1998.

    Pourquoi parle-t-on ici de choréologue, et pas seulement de notateur du mouvement ?

    En créant son système, Rudolf Benesh avait d’abord pour objectif de doter tout praticien du mouvement d’un outil de mémoire et d’analyse, un outil qui soit simple, précis et efficace.

    Par la suite, pour distinguer la simple connaissance du système de la véritable maîtrise de celui-ci, en tant que langage pouvant se mettre au service de multiples applications, Rudolf Benesh choisit le terme choreology6. Il en découle directement le métier de choreologist – choréologue Benesh – en particulier au sein de compagnies de danse ou ballets. Ce terme de choréologue a ainsi été choisi pour identifier un savoir-faire lié principalement à la réalisation de partitions, et à la transmission des œuvres chorégraphiques à partir de partitions.

    Dany Lévêque explique à ce sujet : « La musique, tout comme la danse, n’est pas matérielle, mais un musicien, en lisant la partition, l’entend. Pour un choréologue, c’est un peu plus complexe, et le déchiffrage d’une partition chorégraphique est plus long que celui d’une partition musicale, même d’une partition d’orchestre. Il y a beaucoup plus d’informations, il faut reconstruire la globalité du mouvement et donc gérer l’accumulation d’informations concernant les parties du corps en rapport avec le rythme et le déplacement spatial7. »

    À cela s’ajoute une troisième qualification, développée depuis la création du Benesh Institute et également rattachée au diplôme de choréologue Benesh : la capacité d’enseigner le système, à tous niveaux.

    Concrètement, quel est le rôle d’un choréologue Benesh au sein d’une compagnie professionnelle ?

    Outre l’écriture de partitions, la transmission des chorégraphies aux nouveaux interprètes lors des reprises, l’organisation des répétitions, la transmission des œuvres notées à d’autres compagnies, le choréologue s’est vu confier au fil du temps de multiples tâches de coordination artistique, notamment auprès du chef d’orchestre et des différents corps de métiers acteurs lors des créations ou des reprises (pour les lumières, les costumes, la régie plateau, la musique si elle est enregistrée, etc.).

    Il fait donc partie intégrante de l’équipe artistique, au même titre que les maîtres de ballet et les répétiteurs. Et, être engagé en tant que choréologue Benesh par une compagnie implique bien plus que le simple fait de noter ou d’enseigner d’après une partition. Cela signifie : devenir une personne référente, un véritable pilier pour tous les acteurs du spectacle.

    Ainsi, depuis les années 1960 et jusqu’à nos jours, une véritable tradition s’est développée au sein de grandes compagnies de répertoire dans le monde : celle d’avoir un ou plusieurs choréologue(s) Benesh permanents dans leur équipe artistique.

    En quoi consiste le travail de notation ?

    Nous devons faire ici un point sur les différentes étapes de la constitution de l’objet partition chorégraphique. Très rares sont les situations où les chorégraphes réalisent eux-mêmes la transcription de leurs propres œuvres. Cette démarche, lorsqu’elle a lieu, est celle d’une tierce personne : un choréologue Benesh, par exemple.

    Le processus idéal de réalisation d’une partition chorégraphique commence dans le studio de danse, dès la toute première répétition, qu’il s’agisse d’une création ou d’une reprise. Pendant que le chorégraphe élabore sa pièce avec les interprètes, le choréologue prend des notes. Il profite ensuite des temps où il n’est pas en studio (par exemple pendant la classe du matin8) pour relire ses notes, les retravailler, les préciser. Une première « partition » voit ainsi le jour, avec inévitablement quelques « blancs », variables en fonction des projets, du contexte, etc.

    Au fur et à mesure des répétitions en studio, ces blancs sont progressivement comblés et les pages se remplissent de notes de plus en plus complètes et précises. Progressivement, la partition se couvre de détails – concernant le mouvement (informations corporelles, temporelles et spatiales), mais aussi les intentions et indications du chorégraphe, des éléments concernant la musique, les décors, les lumières, les costumes – jusqu’à devenir un véritable reflet du processus de création de l’œuvre chorégraphique. C’est tout cela que l’on désigne communément sous le terme de « notes ».

    « Nous indiquons dans la partition les différents tops pour les lumières, les changements de décors, les repères visuels pour le chef d’orchestre, les changements rapides pour les danseurs, les endroits où ils doivent faire ces changements rapides, et parfois même combien de temps ils ont pour les faire » (Alison Sandgren).

    Une deuxième étape du travail de transcription se passe généralement après la première, pendant la phase de représentations ou de tournées par exemple. Le choréologue reprend ses notes, les regroupe, les complète (éventuellement avec l’aide d’autres supports comme des vidéos et en continuant d’assister aux représentations) et les organise pour établir un document qui puisse être réutilisé par lui-même, ou par un autre choréologue de la même compagnie, lors d’une reprise. C’est ce que nous appelons une « partition de travail ».

    Enfin, un choréologue peut établir une « partition de référence » ou « master ». Il s’agit d’un document qui respecte un ensemble de normes lui permettant de pouvoir être déposé dans un fonds d’archives (théâtres, bibliothèques, archives de chorégraphes) et surtout, de pouvoir circuler au sein de la communauté des choréologues Benesh.

    Réaliser une partition de référence prend beaucoup de temps, notamment car cela implique un travail de recherche approfondi (sur le style du chorégraphe, la présentation de la partition en vue d’une communication la plus efficace possible, la compilation de documents annexes). Et peu de choréologues en poste en compagnie peuvent disposer de ce temps.

    Dans son livre Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse (op. cit.cf. note 7), Dany Lévêque écrit : « Quand la chorégraphie est achevée pour Angelin Preljocaj, souvent après quelques représentations, le travail de compilation commence. Il faut reprendre toutes les notes, toutes les informations et réaliser la partition finale. On y trouvera non seulement le mouvement, mais une quantité d’informations : quelles musiques ont été utilisées et de quel enregistrement s’agit-il, les interprétations musicales d’un enregistrement à l’autre pouvant être très différentes. Quelques photos sont aussi placées afin d’illustrer la partition, de donner une idée des costumes. Une table des matières et un glossaire9 sont là pour les spécificités de la partition […]. Des huit à dix heures de travail pour une minute de danse (statistiques officielles de l’Institut Benesh de Londres) naît un document appelé par Rudolf Benesh master […]. Il faut aussi réfléchir à la présentation de la partition. Cette présentation doit respecter la méthode de création du chorégraphe mais aussi être logique par rapport à une reconstruction d’après la partition10. »

    La table ronde Choreologists in Dance Companies du 5 juillet 2017

    Cette table ronde a réuni cinq choréologues Benesh travaillant actuellement ou ayant travaillé dans des compagnies internationales : Julie Bonnet (Scottish Ballet), Eleonora Demichelis (Théâtre de Leipzig et Het Nationale Ballet), Sandrine Leroy (Het Nationale Ballet), Alison Sandgren (Royal Swedish Ballet), et Anna Trévien (Royal Ballet de Londres). Les discussions étaient modérées par Éliane Mirzabekiantz, qui fut choréologue au Gothenburg Ballet, et est actuellement professeur responsable du cursus en notation Benesh au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    L’objet de cette table ronde était de permettre à chacune de témoigner de la réalité de ses activités au sein de la (ou des) structure(s) qui l’emploie(nt), d’échanger autour du métier de choréologue, ensemble et avec les autres participants au Congrès.

    De manière globale, il en est ressorti une grande variété de situations rencontrées par les professionnels sur le terrain, le métier de choréologue s’exerçant très différemment selon les compagnies dans lesquelles il s’inscrit.

    Chaque participante à la table ronde a souligné la nécessité d’anticiper en permanence les besoins du chorégraphe et ceux de l’ensemble de l’équipe artistique (danseurs, maîtres de ballet, répétiteurs et autres acteurs de la production des spectacles). D’où une charge de travail importante, mais ô combien passionnante, et des responsabilités conséquentes pour le choréologue qui doit rester constamment « en alerte » pour pouvoir répondre, souvent sur le vif, aux demandes des uns et des autres : « Si quelqu’un avait besoin d’une information, pas seulement parmi les danseurs mais dans tous les différents départements du théâtre, la réponse était habituellement : Demandez à la choréologue, c’est elle qui sait tout ! » (Alison Sandgren).

    Pour la suite de cet article, nous avons choisi de retranscrire des extraits de témoignages recueillis lors de la table ronde, en les organisant autour de trois thématiques générales : les réalités du métier en compagnie, la collaboration chorégraphe-choréologue, « Nous étions devenus une véritable fontaine de connaissances », citation directe d’Alison Sandgren, et enfin le développement du travail en freelance.

    Les réalités du métier en compagnie

    Les trois témoignages qui suivent sont assez représentatifs de ce que recouvrent a priori les fonctions d’un choréologue au sein d’une équipe artistique. Ils posent aussi la question de l’organisation du travail dans ce que l’on nomme aujourd’hui, en France et en Europe, une « compagnie de répertoire » et de la place qu’occupe un choréologue à l’intérieur d’une telle structure. Toutes les productions sont-elles gérées de la même manière ? Et comment cela se traduit-il dans les activités du choréologue ?

    Alison Sandgren est choréologue au Royal Swedish Ballet depuis 32 ans. Les danseurs de cette compagnie interprètent un répertoire très large, du XVIIIᵉ siècle à nos jours.

    À son arrivée, le rôle d’Alison était essentiellement celui d’une choréologue « traditionnelle » : noter en studio pendant le processus de création et enseigner d’après la partition différentes parties du ballet. Mais, très vite, elle s’est retrouvée impliquée dans l’organisation des plannings des répétitions, à la fois en studio et sur scène.

    Par la suite, elle a eu en charge des parties de ballets plus longues et était aussi en contact avec les autres départements du théâtre : la régie technique et plateau, les costumes, le maquillage, les lumières, l’orchestre. Cela représentait, selon elle, une grande quantité de travail et de lourdes responsabilités.

    Alison raconte : « Dans les périodes les plus chargées, j’étais sur six productions différentes en même temps. Nous faisions pratiquement tout, à part physiquement accrocher les projecteurs aux perches ou jouer dans l’orchestre. Mais quand nous partions en tournée, nous faisions encore davantage ! Nous restions debout toute la nuit pour les réglages lumières et nous devions être présents dès le lendemain matin après la classe (cf. note 8), pour diriger les répétitions. »

    Sandrine Leroy, formée au Conservatoire de Paris, travaille depuis dix ans au Het Nationale Ballet d’Amsterdam. Elle a officiellement été engagée sur un poste de répétitrice. Il était important pour la compagnie qu’elle ait les compétences d’une choréologue pour pouvoir lire et utiliser les partitions présentes à Amsterdam, dont certaines ont été écrites il y a plus de cinquante ans. Mais au cours de ces dix dernières années, Sandrine a passé la plupart de son temps en studio.

    Elle explique : « Deux fois par an, je travaille avec une partition, deux autres fois j’assiste un chorégraphe et je ne prends que quelques notes, et probablement trois fois dans l’année revient un ballet dont nous n’avons pas la partition mais pour lequel j’essaie d’écrire une section à chaque reprise. »

    Julie Bonnet a travaillé de nombreuses années au Scottish Ballet aux côtés de Peter Darrell11, directeur et chorégraphe fondateur de cette compagnie. Elle témoigne : « J’ai rejoint la compagnie en tant que danseuse et notatrice à plein temps. Je n’avais pas à m’occuper des lumières, mais j’avais déjà beaucoup à faire. »

    Peter Darell était très féru de notation et lorsque Julie a rejoint la compagnie, un certain « régime » était déjà en place : « Nous avions une bibliothèque fantastique. Toutes les partitions finalisées y étaient systématiquement ajoutées. Nous n’essayions pas de tout noter, parce que la compagnie savait comment cela fonctionne. Il y avait un véritable soutien. »

    La collaboration chorégraphe-choréologue

    Sandrine Leroy explique : « En général, nous avons 10 productions par saison. Nous travaillons sur des pièces qui occupent toute une soirée (full length) et qui reviennent très régulièrement, par exemple Sleeping Beauty de Sir Peter Wright12. J’ai en mains la partition qui vient du Birmingham Royal Ballet. J’ai juste à apprendre et ensuite à enseigner aux danseurs. Comme Sir Peter Wright vient toujours, je peux ajouter des notes en fonction de ses corrections, ce qui est formidable, et parce qu’il change encore des choses. C’est le cas pour plusieurs ballets que nous avons dans la compagnie. J’apprends la partition et habituellement le chorégraphe vient pour travailler avec nous pendant une semaine. »

    Ce témoignage montre bien que les œuvres chorégraphiques restent vivantes et changeantes, quand bien même elles sont notées. C’est probablement même le fait qu’elles soient notées qui contribue à les garder vivantes : le chorégraphe sait qu’il existe une trace des versions antérieures, indépendante de sa propre mémoire, il a donc tout loisir de pouvoir faire des changements. Car c’est bien là le grand intérêt d’avoir accès à la partition d’une œuvre chorégraphique, comme nous l’explique Dany Levêque : « Certains pensent que cette partition est figée. Il n’en est rien : elle est datée. Si le chorégraphe désire faire un changement, il suffit de reprendre la page concernée et de rajouter une ligne ou une page et d’indiquer la date de la nouvelle version. Il est bien de laisser la version originale qui permet de voir les diverses étapes et suivre ainsi l’évolution du chorégraphe13. »

    On voit également à quel point le choréologue est au cœur de la fabrication de l’histoire des œuvres chorégraphiques et de leurs diverses interprétations et versions. Une partition peut ainsi témoigner des différentes évolutions dans le temps d’un même extrait d’œuvre.

    Sandrine Leroy expose le cas des ballets du chorégraphe John Neumeier14 qui est toujours accompagné d’une choréologue qu’il a lui-même engagée. Dans ce cas, la choréologue assistante du chorégraphe apporte avec elle la partition de la pièce et en donne une copie à son homologue qui travaille au sein de la compagnie hôte. Ce dernier a ainsi toute liberté pour annoter la partition en fonction de la transmission faite par sa collègue, des indications données par le chorégraphe, d’éventuels tops musique ou lumière, etc. Une véritable interaction s’installe alors entre les danseurs, le chorégraphe et les deux choréologues qui parlent le même langage : « Ils [la choréologue et les danseurs] se tourneront toujours vers moi pour demander : As-tu quelque chose à propos de ce mouvement ?  ou S’il te plaît, peux-tu nous aider avec ce passage ? »

    Alison Sandgren décrit une autre situation avec John Neumeier : « Il m’a demandé d’aller en Chine pour aider à la reconstruction de sa chorégraphie Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre) et aussi pour enseigner deux courts extraits de Spring and Fall ».

    Alison raconte comment le chorégraphe décide de faire une « visite éclair » de trois jours dans la compagnie en question. À son départ, John Neumeier envoie à Alison un courriel lui demandant si elle peut enseigner le reste de Spring and Fall, ballet qu’elle n’avait elle-même jamais vu. Mais elle avait en sa possession la partition de la pièce en notation Benesh, réalisée par une autre choréologue (Suzanne Menck), accompagnée d’un DVD : « John [Neumeier] est revenu une semaine avant la première du spectacle et j’avais tout juste fini d’enseigner Spring and Fall la veille. Après avoir regardé la répétition, il m’a dit qu’il était très heureux de cette interprétation de son ballet. Selon lui, ce que j’étais parvenue à réaliser avec Spring and Fall suffisait à démontrer que la notation fonctionne. Même si nous, choréologues, savons très bien que la notation fonctionne, lorsqu’un chorégraphe aussi reconnu que John Neumeier le dit, d’une certaine manière, cela prend une toute autre valeur. »

    Eleonora Demichelis est diplômée du Conservatoire de Paris et enseigne actuellement l’écriture Benesh aux côtés d’Éliane Mirzabekiantz et Romain Panassié. Alors qu’elle était encore étudiante en Perfectionnement (qui correspond au 2ᵉ cycle actuel), le Benesh Institute a relayé une annonce de l’Opéra de Leipzig qui recherchait un choréologue Benesh.

    « La compagnie dansait à 90 % du répertoire d’Uwe Scholz15. Une autre choréologue travaillait déjà pour ce chorégraphe (Tatjana Thierbach), mais elle était très occupée à remonter ses ballets à travers le monde. Et Uwe avait besoin de quelqu’un qui puisse prendre note pendant qu’il créait, en raison de son rapport à la musique très spécifique. Alors la compagnie a transformé un poste de danseur en poste de choréologue, ce qui est assez exceptionnel. »

    Après avoir obtenu le diplôme du Conservatoire de Paris, Eleonora a ensuite été engagée au Het Nationale Ballet. À son arrivée, sa première mission était d’enseigner, d’après partition, les quatre actes de la version du Lac des Cygnes chorégraphiée par Rudi van Dantzig16 et Toer van Schayk17 : « Et donc j’arrive dans le studio, je ne connais personne, je ne connais pas le maître de ballet, je ne connais pas les chorégraphes et on me dit : Vas-y, fais répéter les danseurs ! »

    Quelques mois plus tard, les deux chorégraphes ont invité Eleonora en Finlande pour participer à la reprise du Lac des Cygnes par le Finnish National Ballet, et encore plus tard à Budapest pour le Hungarian National Ballet : « Je me suis dit que je n’avais pas si mal travaillé à Amsterdam à l’époque, vu que maintenant je fais partie de l’équipe ! »

    Cette expérience témoigne du fait que, lorsque l’on reçoit une partition pour apprendre une chorégraphie dans le but de la transmettre, on n’est jamais vraiment seul. La partition porte en elle tout le travail de recherche et d’analyse, toutes les connaissances accumulées par le choréologue qui l’a réalisée, auxquelles s’ajoutent celles des autres choréologues qui l’ont éventuellement annotée et complétée au fil des reprises de la pièce. Et c’est tout ce savoir qui nous accompagne ensuite dans le studio, au moment d’enseigner la chorégraphie à de nouveaux danseurs interprètes : « Je n’arrive pas seulement avec mon expérience. Avec la partition, j’arrive avec des années d’expérience. C’est comme avoir 20 personnes avec moi. Je ne me sens pas seule. » (Sandrine Leroy)

    Anna Trévien est actuellement Senior Notator au Royal Ballet de Londres, ainsi que directrice du Benesh International. Après ses études à Londres, elle est partie en Allemagne pour réaliser son projet d’insertion professionnelle et noter des créations de Mario Schröder18 : « C’était complètement fou ! Ses chorégraphies m’ont plongée dans des sujets de notation très complexes avec des accessoires, des sauts aux murs… »

    Suite à ce projet, Mario Schröder a engagé Anna pour une saison, afin qu’elle puisse transmettre ses ballets dans d’autres compagnies allemandes. Dirigeant lui-même une « petite » compagnie, il lui a recommandé ensuite de rejoindre le ballet de l’Opéra de Leipzig : « donc après Tatjana, après Eleonora, je suis arrivée ! »

    Plus tard, une opportunité s’est présentée au Royal Ballet de Londres et Anna a été engagée. Elle raconte : « Au Royal Ballet, nous avons le bonheur de travailler en équipe ! Et parfois même, nous nous partageons les productions. Par exemple pour Sleeping Beauty, la partition est réalisée en collaboration entre Gregory Mislin et Lorraine Gregory. Ils se sont répartis le travail en divisant la partition : chacun est responsable d’une partie. »

    L’ensemble de ces témoignages nous montre combien, au sein de certaines compagnies, la présence d’un ou plusieurs choréologues relève d’une habitude, voire d’une tradition.

    Anna Trévien : « Nous sommes trois choréologues au Royal Ballet. »

    Alison Sandgren : « Nous étions trois à Stockholm : Agneta Stjernlöf était déjà en poste quand je suis arrivée, puis vint Eva Sandström. »

    Sandrine Leroy : « Il y a eu pendant longtemps deux choréologues permanents à Amsterdam. »

    D’autre part, les chorégraphes eux-mêmes, une fois qu’ils ont travaillé avec un choréologue, reconnaissent spontanément l’intérêt d’avoir leurs pièces notées et le confort apporté par la présence d’un tel collaborateur à leurs côtés. Au point qu’ils lui accordent leur confiance et l’envoient transmettre leurs œuvres à d’autres danseurs.

    « Nous étions devenus une véritable fontaine de connaissances » (Alison Sandgren)

    Éliane Mirzabekiantz a travaillé comme choréologue aux côtés de Robert North19 pendant cinq ans : « Je retiens avant tout la richesse de cette collaboration, aussi bien artistique que personnelle. En notant ses pièces, je me suis retrouvée au cœur de la création sans pour autant y être personnellement impliquée comme pourrait l’être un danseur qui, lui, est en première ligne. Ce détachement se répercute au moment de transmettre la pièce : le notateur devient passeur de l’acte de création dont il a été témoin et qu’il a consigné dans sa partition, mais sans pour autant que la pièce devienne sienne. »

    C’est précisément cette mise à distance qui permet au choréologue d’être en constante situation d’observation et d’écoute du chorégraphe : « Je pouvais être attentive à sa façon à lui de créer les mouvements, de les montrer, de les enseigner, de chercher. Être à l’écoute de ses indications aussi. « Quels sont, par exemple, les points moteurs du mouvement sur lesquels il insiste particulièrement ? » Cela permet d’avoir un autre regard sur le danseur : observer comment il s’approprie le mouvement, quelles sont ses difficultés et comment réagit le chorégraphe. Comment s’y prend-il pour amener chacun au plus près de ce qu’il souhaite ? Ou bien choisit-il de changer le mouvement, en fonction de la réponse des danseurs ?

    Lorsqu’il évoque sa collaboration avec Dany Lévêque, Angelin Preljocaj s’exprime ainsi : « À la manière d’une psychanalyste, [Dany] parle peu mais écoute beaucoup. Un échange de mots, parfois un regard, me fait ou non modifier mon travail : le confirmer, l’infirmer ou l’effacer. Sa présence n’est jamais une contrainte ni une gêne […]. La rigueur de cet exercice m’offre paradoxalement une totale liberté20. »

    Dany Lévêque, quant à elle, décrit ainsi son travail en studio lors des créations : « Dans [la] première étape de création, je suis dans la même situation que les danseurs : je regarde et j’essaye de prendre, dans un minimum de temps, un maximum d’informations. Le cerveau analyse et traduit en signes ce que l’œil perçoit, puis transcrit en une écriture rapide et lisible qui va à l’essentiel21. » Et lorsqu’elle évoque la transmission des œuvres à d’autres danseurs, elle écrit : « […]tout en enseignant aux interprètes, je comprenais que, du fait de ma proximité avec les chorégraphies [d’Angelin Preljocaj], de mon immersion totale et quotidienne dans son mouvement, j’avais développé des réflexes. En montrant et en regardant les danseurs répéter, je réagissais et pouvais rapidement leur offrir des conseils adéquats afin de leur permettre de perfectionner leur interprétation22. »

    Alison Sandgren raconte notamment comment elle a été responsable d’une reprise du Sacre du printemps de Maurice Béjart par le Royal Swedish Ballet : « On attendait de moi que je fasse tout de A à Z. Je devais enseigner aux danseurs, les faire répéter, discuter avec le chef d’orchestre, parler aux techniciens, vérifier les costumes…  Bref, mettre le ballet sur scène et dire à chacun ce qu’il avait besoin de savoir. » Par la suite, le ballet a été filmé pour la télévision suédoise et Alison s’est retrouvée à discuter des angles de prise de vue pour les caméras !

    Une démarche comparable est décrite par Dany Lévêque dans son article pour la revue Marsyas23. Elle y expose, en 1991, une partition Benesh « couplant la chorégraphie et le mouvement de la caméra dont on gère alors tous les déplacements, tel un objet faisant partie de la pièce ». Dans le cadre de la réalisation d’une vidéo-danse, qu’elle définit comme « une véritable création, une œuvre d’art, au même titre que la danse originelle qui lui sert de support », Dany explique : « Le cadrage et le montage filtrent une chorégraphie : il faut transcrire ce filtrage sur la partition, et il en ressort les parties qui seront enregistrées par le film. »

    D’autre part, dans son livre Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse, elle décrit le travail de préparation d’un défilé de 8 000 personnes sur les Champs-Élysées, dirigé par le chorégraphe Jean-Christophe Maillot24 : « J’ai préparé tout le déroulé du défilé sur du papier d’après les décisions prises lors des réunions de travail. Il fallait inclure des groupes de musiciens et faire que la parade ait la forme d’une flamme ondulant sur la grande avenue. Les contraintes étaient importantes, comme respecter les distances de sécurité, les participants tenant des flambeaux25. »

    Le travail en freelance, l’avenir du métier ?

    Comme nous l’avons vu précédemment dans les témoignages d’Alison Sandgren et Sandrine Leroy, le rythme de travail d’un choréologue au sein d’une compagnie peut être particulièrement soutenu, ce qui en fait souvent une expérience très intense.

    Eleonora Demichelis, en parlant de son vécu au Het Nationale Ballet, témoigne : « J’ai survécu quatre ans en étant la seule choréologue dans l’équipe. Puis Sandrine est venue prendre la relève, mais je suis restée en contact avec la compagnie pendant encore quatre ans et j’ai pu emmener avec moi mes partitions pour les terminer. Sandrine pouvait ensuite les utiliser : j’écrivais alors pour quelqu’un d’autre, et non plus seulement pour moi-même ! Et maintenant, je travaille en freelance, notamment grâce aux contacts professionnels que j’ai gardés de cette époque. » De la même manière, Alison Sandgren explique comment sa longue expérience au Royal Swedish Ballet lui permet de travailler aujourd’hui en freelance.

    Julie Bonnet, elle aussi, raconte : « Quand j’ai quitté le Scottish Ballet, j’ai travaillé en freelance pour Peter Darrell et Jack Carter26. Lorsque vous êtes choréologue freelance et que vous êtes envoyée dans une compagnie par un chorégraphe, tout le monde pense que vous savez tout ! Et plus tard, le chorégraphe vous rejoint et règle seulement de petits détails ».

    Tout change, en revanche, lorsque le chorégraphe disparaît et que ses œuvres continuent d’être remontées. « Je n’avais plus le chorégraphe derrière moi pour lui demander : « Est-ce bien cela que tu veux ? » ou « Aimerais-tu changer ceci ? » » Julie explique qu’elle a toujours dû demander la « permission » au chorégraphe dans ces situations, mais qu’après sa disparition, elle n’a plus personne à qui demander27.

    Actualiser une partition existante lors de la reprise d’une pièce, avoir un accès direct aux documents réalisés par des collègues, être présent à chaque répétition aux côtés du chorégraphe… Tout cela est grandement facilité lorsque l’on occupe un poste permanent dans une structure très organisée, telle qu’une compagnie de danse d’envergure nationale ou internationale. Mais depuis le début des années 2000, le contexte professionnel dans lequel évoluent les choréologues Benesh, y compris les diplômés du Conservatoire de Paris, est en constante transformation. Certains postes de choréologues permanents subsistent dans de grandes compagnies internationales de répertoire (Londres, Amsterdam, Stuttgart, Stockholm…), mais ce sont les projets en freelance qui offrent davantage d’opportunités. Être freelance implique une capacité d’adaptation permanente, à tout point de vue (usages du système Benesh, nature du travail rémunéré, organisation dans le temps…), ainsi qu’une grande disponibilité pour pouvoir répondre aux demandes.

    En France, en 2006, le ministère de la Culture a mis en place un dispositif d’aide à la notation du répertoire. Le dispositif a évolué, et depuis 2010 est piloté par le Centre National de la Danse sous l’appellation « Aide à la recherche et au patrimoine en danse », avec pour mission principale la création de ressources en danse. Une douzaine de diplômés en écriture Benesh du Conservatoire de Paris en ont bénéficié, dont certains à plusieurs reprises. Il s’agit pour beaucoup de réalisations de partitions de pièces du répertoire, considérées comme majeures pour le patrimoine des arts vivants.

    Autre dispositif mis en place par le ministère de la Culture et piloté par le Centre National de la Danse, « Danse en amateur et répertoire » est un programme d’accompagnement de la pratique amateur, au-delà du cours de danse et de la phase d’apprentissage technique. Ouvert à tous les styles, il s’adresse aux groupes qui désirent approfondir leur pratique et leur connaissance de la danse en relation avec son histoire, faire l’expérience du répertoire ou d’un corpus de danses non reliées à la pratique scénique. Plusieurs choréologues Benesh diplômés du Conservatoire de Paris ont pu ainsi mener des projets de reconstruction d’après partition dans le cadre de ce dispositif et en collaboration avec des groupes ou compagnies amateurs. Pour les danseurs appartenant à ces groupes, de telles expériences constituent une opportunité de traverser le langage spécifique d’un chorégraphe, l’extrait d’une œuvre célèbre, une technique corporelle particulière ou un corpus de danses référencées et liées à une époque, une pratique, une culture. Ce type de projet reste malheureusement rare dans la pratique amateur en danse où, contrairement à la musique, l’accès au répertoire est souvent limité.

    Pour les choréologues Benesh, le travail en freelance n’offre évidemment pas la même sécurité d’emploi qu’un poste permanent en compagnie. Mais d’un autre côté, il pousse les nouvelles générations à interroger sans cesse leurs habitudes, les standards relatifs à leur pratique. Chaque nouveau projet, chaque nouveau contexte exige de repenser les modalités d’usage du système Benesh en fonction de nombreux paramètres (les spécificités de la chorégraphie notée, le public qui reçoit la transmission, les objectifs du projet).

    Face aux recherches des chorégraphes contemporains qui développent un vocabulaire de plus en plus complexe, les choréologues qui suivent les créations sont contraints de trouver, sur le moment, des solutions d’écriture. Il leur faut également élaborer des stratégies de notation face aux procédés de composition de plus en plus participatifs avec les danseurs interprètes, notamment avec la place grandissante accordée à l’improvisation.

    Lors de notre dernier congrès, la choréologue Amanda Eyles est venue exposer son travail auprès du chorégraphe indépendant Wayne McGregor28. Amanda a expliqué en détail les moyens qu’elle a progressivement trouvés pour parvenir à suivre et à documenter le processus de création de ce chorégraphe, réputé autant pour l’abondance de son vocabulaire gestuel que pour la complexité des modes de composition mis en œuvre dans ses chorégraphies. Dans son article « Artistic Testament », elle insiste d’ailleurs sur l’importance de la passation des créations des chorégraphes aux générations suivantes. Selon elle, la survie des œuvres repose essentiellement sur « le dévouement, la compréhension et l’engagement [des] danseurs, de l’équipe artistique et des notateurs, l’association de leurs connaissances demeurant vitale pour les générations à venir29. »

    Mais la Choréologie Benesh peut conduire vers des sujets a priori éloignés du champ chorégraphique. En 2010, Éliane Mirzabekiantz et Romain Panassié ont collaboré avec Pascal Simonet (doctorant du Conservatoire national des arts et métiers) qui souhaitait utiliser la notation Benesh pour étayer l’argumentation d’une thèse sur La prévention durable des troubles musculo-squelettiques chez des fossoyeurs municipaux. Sa recherche répondait à la demande du service de médecine du travail d’une grande ville française pour pallier les troubles musculo-squelettiques (TMS) au niveau des épaules et les lombalgies, diagnostiqués chez des fossoyeurs municipaux.

    Pascal Simonet a conduit cette intervention en psychologie du travail dans un cadre méthodologique clinique de l’activité ouvert aux coopérations interdisciplinaires avec l’ergonomie de l’activité et l’analyse biomécanique. L’utilité, pour lui, du recours à une technique de notation du geste a été dictée par la nécessité d’extraire celui-ci de la chaîne verbale. L’écriture Benesh a semblé correspondre au mieux aux besoins de l’étude par son adaptabilité reconnue dans plusieurs domaines – ergonomie et médecine, plus particulièrement en neurologie – et par sa capacité à décrire le mouvement réalisé dans ses trois dimensions. Ainsi, la notation s’est portée sur les parties du corps les plus exposées à l’échange des fossoyeurs : la hauteur de leurs bras en extension, la position de leurs mains sur le manche de l’outil, le placement de leur corps dans la fosse. Le système s’est adapté très précisément à la demande, dans le respect des principes et du langage de la méthode Benesh.

    Pascal Simonet explique dans sa thèse qu’il a pu établir, grâce à la notation Benesh, « l’existence d’interférences inter-simulations entre plusieurs fossoyeurs dans la comparaison entre variantes stylistiques disputées du genre professionnel. La notation Benesh a permis de repérer les effets sur l’engagement des régions du corps lors de la réorganisation du geste. »

    Au Conservatoire de Paris, les nouveaux enjeux auxquels seront confrontés les futurs choréologues diplômés nous aident à penser la formation et ses contenus. En plus d’être actuellement trois professeurs pour l’écriture Benesh (un professeur principal et deux professeurs), nous cherchons à encourager la diversité des points de vue, en développant notamment les rencontres avec les anciens étudiants du cursus, et en invitant régulièrement des choréologues expérimentés pour des master-classes. Nous nous appuyons sur une équipe élargie qui inclut les enseignants des disciplines complémentaires (Formation musicale, Culture chorégraphique, Analyse fonctionnelle du corps dans le mouvement dansé, et Méthodologie du mémoire) : ces matières participent à aiguiser l’œil du notateur en enrichissant la palette d’outils des étudiants tout en les aidant à développer un regard critique sur leur propre pratique. Nous rejoignons ainsi les contenus de la première formation professionnelle de choréologues telle qu’elle avait été pensée initialement par Rudolf Benesh. Aujourd’hui, nos différents points de vue et spécialités, au sein de l’équipe pédagogique du Conservatoire de Paris, convergent vers un objectif commun : donner aux étudiants les compétences nécessaires pour élaborer leurs futurs projets professionnels de manière autonome.

    Témoignages video de choréologues

    – Julie Bonnet et sa collaboration avec le chorégraphe Peter Darrell au Scottish Ballet
    – Éléonora Demichelis et ses débuts au Théâtre de Leipzig
    – Sandrine Leroy et ses différentes responsabilités au Het Nationale Ballet d’Amsterdam
    – Alison Sandgren et ses 32 années au Royal Swedish Opera.
    – Anna Trevien et ses débuts au Royal Ballet de Londres

    Bibliographie

    BENESH Rudolf et Joan

    1977, Reading Dance, the Birth of Choreology, Londres, Souvenir Press.

    EYLES Amanda

    2001, « Artistic Testament », in Dance Gazette issue 1, Londres, Royal Academy of Dance.

    http://www.ok-edesign.com/Benesh/articles/issue%201%202001.pdf (consulté le 10/07/18).

    LÉVÊQUE Dany

    1991, « Notation, vidéo et mouvement », in Marsyas, revue de pédagogie musicale et chorégraphique, no 20, Paris, Institut de Pédagogie Musicale et Chorégraphique.

    2011, Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse, Paris, Les Belles Lettres/Archimbaud.

    MIRZABEKIANTZ Éliane

    2013, « Comment la notation Benesh relève et révèle l’interprétation », in La Revue du Conservatoire [en ligne],le premier numéro, Dossier notation et interprétation, Contenus, mis à jour le 18/07/2013, http://larevue.conservatoiredeparis.fr/index.php?id=298.

    PANASSIÉ Romain

    2017, « La partition chorégraphique comme moyen d’accès à l’œuvre et source de collaborations artistiques », in La Revue du Conservatoire [en ligne], Création/Re-création, le cinquième numéro.

    Pour citer ce document

    Éliane Mirzabekiantz et Romain Panassié, « Choréologue Benesh : un métier au cœur de la transmission des œuvres chorégraphiques », La Revue du Conservatoire [en ligne], La Revue du Conservatoire, le septième numéro, Sources – Traditions – Inspirations.

    Notes

    1. En partenariat avec le Benesh Institute (Benesh International) et Micadanses. ↩︎
    2. http://www.facebook.com/Centre-Benesh-116527881721191et http://www.centrebenesh.fr ↩︎
    3. En France, on emploie aujourd’hui le nom de notateur/reconstructeur, terme retenu dans le cadre de la Convention collective nationale des entreprises artistiques et culturelles, et suite à la mise en place par le ministère de la Culture d’un groupe de travail pour la définition d’un référentiel métier notateur en 2008. À partir de la connaissance d’un système de notation reconnu, le notateur/reconstructeur analyse, transcrit ou/et permet la reconstruction des œuvres chorégraphiques ou des corpus de mouvements sous forme ou à partir d’une partition.  ↩︎
    4. http://www.preljocaj.org/menu.php?lang=fr&m=1&a=5&nom_page=notation, consulté le 14/07/18.

      Angelin Preljocaj (né en 1957) est un danseur et chorégraphe français, d’origine albanaise. Il a chorégraphié environ 50 pièces, du solo aux grandes formes, et est actuellement directeur artistique du Ballet Preljocaj, installé depuis octobre 2006 au Pavillon Noir à Aix-en-Provence.

      Voir aussi : https://lesclesdedemain.lemonde.fr/dossiers/eloge-de-la-transmission_f-197.html, consulté le 14/07/18. ↩︎
    5. « La vidéo est une autre ressource précieuse, bien qu’une vidéo ne soit la captation que d’une seule représentation et par conséquent ne constitue pas un enregistrement entièrement fiable pour le futur. Une erreur ou des adaptations de la part de l’interprète, faites pour gérer des facteurs comme une blessure, ne peuvent pas être identifiées en tant que telles et pourraient être confondues avec une intention chorégraphique et les mouvements eux-mêmes peuvent être occultés par la lumière ou les costumes », EYLES Amanda, choréologue Benesh, dans son article « Artistic Testament », in Dance Gazette issue 1, Londres, Royal Academy of Dance, 2001. ↩︎
    6. « La choréologie Benesh est l’étude scientifique et esthétique de toute forme de mouvement humain, rendue possible par l’écriture Benesh (Benesh Movement Notation) », BENESH Rudolf et Joan, 1977, Reading Dance, the Birth of Choreology, Londres, Souvenir Press. ↩︎
    7. LÉVÊQUE Dany, 2011, Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse, Paris, Les Belles Lettres/Archimbaud, p. 34-35. Voir aussi MIRZABEKIANTZ Éliane, 2013, Comment la notation Benesh relève et révèle l’interprétationin La Revue du Conservatoire [en ligne], le premier numéro, Dossier notation et interprétation, Contenus. ↩︎
    8. Dans une compagnie de danse professionnelle dite « de répertoire », ou encore dans une structure d’envergure nationale ou internationale (par exemple les centres chorégraphiques nationaux en France, les différents ballets rattachés à des théâtres, à des opéras à travers le monde…), ou même dans certaines compagnies indépendantes, la journée type d’un danseur commence avec « la classe du matin », c’est-à-dire un cours de danse de niveau professionnel, encore appelé « training ». En amont des répétitions proprement dites, ce temps d’entraînement permet au danseur de bénéficier avant tout d’un échauffement approprié, mais aussi de continuer à progresser techniquement. En général, la classe du matin est donnée par un membre permanent de l’équipe artistique (répétiteur, maître de ballet, parfois le chorégraphe), mais elle peut être aussi confiée à un intervenant extérieur invité. ↩︎
    9. Le glossaire est une partie technique, généralement située dans l’introduction de la partition, juste avant la notation de la chorégraphie proprement dite. Il permet de communiquer au lecteur toutes les informations nécessaires à la bonne lecture et à la compréhension de la partition elle-même qui ne sont pas déjà définies dans le cadre du système. On y trouve ainsi des indications précieuses quant au style du chorégraphe et de la pièce, mais aussi sur les choix et leur justification opérés par le notateur dans le processus de transcription de l’œuvre. ↩︎
    10. LÉVÊQUE Dany, op. cit., p. 38 à 40. ↩︎
    11. Peter Darrell (1929-1987) est un danseur et chorégraphe originaire du Royaume-Uni, fondateur du Scottish Ballet en 1969. Voir https://www.scottishballet.co.uk/profile/peter-darrell, consulté le 15/07/18. ↩︎
    12. Sir Peter Wright (né en 1926) est un danseur et chorégraphe britannique renommé, connu particulièrement pour ses relectures des grands ballets classiques comme The Sleeping BeautySwan LakeThe Nutcracker et Coppélia.
      En 1977 notamment, il devient directeur du Sadler’s Wells Royal Ballet, transportant ensuite la compagnie à Birmingham en 1990 où elle prend le nom de Birmingham Royal Ballet. Il la dirigera jusqu’en 1999. Voir https://national.ballet.ca/Meet/Creative-Team/Peter-Wright, consulté le 15/07/18. ↩︎
    13. LÉVÊQUE Dany, op. cit., p. 39. ↩︎
    14. John Neumeier (né en 1939) est un célèbre danseur et chorégraphe d’origine américaine. Il dirige le Hamburg Ballet depuis 1973 et chorégraphie pour de nombreuses compagnies internationales. Voir https://www.hamburgballett.de/en/menschen/neumeier.php, consulté le 15/07/18. ↩︎
    15. Uwe Scholz (1958-2004) est un danseur et chorégraphe d’origine allemande. Il a été directeur du ballet de l’Opéra de Zurich, puis du Ballet de Leipzig. Également chorégraphe d’opéra et assistant metteur en scène, Uwe Scholz a créé un répertoire de plus de 90 ballets.
      Voir https://www.danseaujourdhui.fr/artiste/uwe-scholz, consulté le 15/07/18. ↩︎
    16. Rudi van Dantzig (1933-2012) est un danseur, chorégraphe et écrivain néerlandais qui créa plus de cinquante ballets, principalement pour le Ballet national néerlandais (Het Nationale Ballet) dont il fut le directeur artistique pendant plus de vingt ans. Ses œuvres abordaient souvent des thèmes provocateurs, présentant un contenu psychologique sombre sur une chorégraphie moderne et expressionniste.
      Voir https://www.universalis.fr/encyclopedie/rudi-van-dantzig, consulté le 15/07/18. ↩︎
    17. Toer van Schayk (né en 1936) est un danseur, chorégraphe et artiste plasticien néerlandais. En 1976, il est nommé chorégraphe résident au Het Nationale Ballet où il crée plus d’une trentaine de chorégraphies. Reconnu également comme sculpteur et peintre, il a créé les décors et costumes de quasiment tous ses ballets, ainsi que ceux de Rudi van Dantzig. Voir https://www.operaballet.nl/en/node/2833, consulté le 15/07/18. ↩︎
    18. Mario Schröder (né en 1965) est un danseur et chorégraphe allemand. Il est l’actuel directeur et chorégraphe principal du Ballet de Leipzig. Voir https://www.oper-leipzig.de/de/programm/person/mario-schroder/5680, consulté le 15/07/18. ↩︎
    19. Robert North (né en 1945) est un danseur et chorégraphe d’origine américaine. Au cours de sa carrière, il a été directeur de plusieurs compagnies de renommée internationale comme le Ballet Rambert (1981-1986), les ballets de Turin (1990-1991), de Vérone (1997-1999), le Gothenburg Ballet (1991-1996) et le Scottish Ballet (1999-2002). Voir https://www.sarasotaballet.org/robert-north, consulté le 15/07/18. ↩︎
    20. LÉVÊQUE Dany, op. cit., p. 7. ↩︎
    21. Ibid., p. 83. ↩︎
    22. Ibid., p. 169. ↩︎
    23. Toutes les citations qui suivent sont extraites de l’article « Notation, vidéo et mouvement » écrit par Dany Lévêque pour le n20 de Marsyas, revue de pédagogie musicale et chorégraphique, Institut de pédagogie musicale et chorégraphique, La Villette, Paris, 1991. ↩︎
    24. Jean-Christophe Maillot (né en 1960) est un danseur et chorégraphe français. D’abord directeur du Ballet du Grand Théâtre de Tours, qui deviendra par la suite Centre chorégraphique national, il dirige actuellement les Ballets de Monte-Carlo. En 30 ans de carrière, il a créé un ensemble de soixante pièces, passant des grands ballets narratifs à des formes plus courtes. Voir http://www.balletsdemontecarlo.com/fr/compagnie-ballets-monte-carlo/jean-christophe-maillot,consulté le 16/07/18. ↩︎
    25. LÉVÊQUE Dany,op. cit., p. 19. ↩︎
    26. Jack Carter (1917-1999) est un musicien, danseur et chorégraphe anglais qui a notamment chorégraphié au sein du London Festival Ballet. Voir https://www.independent.co.uk/arts-entertainment/obituary-jack-carter-1072486.html, consulté le 15/07/18. ↩︎
    27. Dans « Artistic Testament », Amanda Eyles aborde longuement le sujet de l’héritage artistique d’un chorégraphe après sa disparition et les enjeux qui y sont liés. Elle cite notamment les exemples de Sir Kenneth MacMillan,
      Sir Frederick Ashton, Peter Darrell, George Balanchine, et Martha Graham. Dans son article pour le cinquième numéro de la Revue du Conservatoire, Romain Panassié raconte sa collaboration avec plusieurs danseurs du chorégraphe Dominique Bagouet, disparu en 1992, et dont les chorégraphies continuent aujourd’hui d’être transmises auprès de différents publics.
      Voir EYLES Amanda, 2001, « Artistic Testament », in Dance Gazette issue 1, Londres, Royal Academy of Dance, et PANASSIÉ Romain, 2017, « La partition chorégraphique comme moyen d’accès à l’œuvre et source de collaborations artistiques », in La Revue du Conservatoire [en ligne], Création/Re-création, le cinquième numéro, http://larevue.conservatoiredeparis.fr/index.php?id=1625. ↩︎
    28. Wayne McGregor (né en 1970) est un danseur et chorégraphe anglais. Primé à de nombreuses reprises, il est connu pour ses chorégraphies physiquement et techniquement éprouvantes mais aussi pour ses collaborations révolutionnaires dans la danse, le cinéma, la musique, l’art visuel, la technologie et la science. Depuis 1992, il dirige sa propre compagnie indépendante : la Random Dance Company. Voir https://www.limprimerie.ch/fr/bjg/archives/choregraphes-au-repertoire/60-archives/choregraphes/467-wayne-mcgreggor, consulté le 15/07/18. ↩︎
    29. EYLES Amanda, op. cit. ↩︎
  • Le gamelan javanais comme interlocuteur du compositeur : recherche et circonstance dans la composition de Herbes à peine / Semé d’un sinon

    Le gamelan javanais comme interlocuteur du compositeur : recherche et circonstance dans la composition de Herbes à peine / Semé d’un sinon

    Cet article se propose d’explorer le détail d’une démarche à l’œuvre dans mon actuel travail de thèse en composition en prenant pour exemple une pièce composée en 2017 dans le cadre du doctorat SACRe, pour le Musée d’arts de Nantes.

    Herbes à peine / Semé d’un sinon est un sextuor (saxophone, harpe, piano, violon, violoncelle, contrebasse) augmenté de façons différentes par deux installations de la plasticienne Susanna Fritscher. Sont d’abord exposées les particularités de ce projet interdisciplinaire, puis les rouages de la composition musicale. Ceux-ci s’inscrivent dans l’exploration des procédés musicaux qui composent la musique de gamelan à Java Centre. L’article, reflétant ainsi ma recherche doctorale, met en regard certains de ces procédés javanais et comment leur emprunt, adaptation, métamorphose ou leur confrontation, selon les cas, avec mes habitudes de composition, m’a amené à concevoir de nouveaux outils et solutions d’écriture, particulièrement en ce qui concerne la forme, la notation et le travail de l’interprète. Cette seconde partie s’appuie sur des exemples extraits de la partition ou des esquisses du processus de composition, ainsi que sur des liens audio.

    Introduction

    La composition d’une pièce se trouve à l’intersection de deux forces : d’une part, ce que l’on pourrait appeler le tempérament musical du compositeur – une élaboration musicale au long cours, désirs, réflexions et outils évoluant petit à petit –, d’autre part, la circonstance qui lui permet de s’incarner en une œuvre et les contraintes qui lui sont associées (formation, contexte, durée…).

    Visuel 1 : Une hélice sonique de Flügel klingen schwingen tönen Kreis (Susanna Fritscher ; photo Julien Mondon).
    Visuel 1 : Une hélice sonique de Flügel klingen schwingen tönen Kreis (Susanna Fritscher ; photo Julien Mondon).

    En 2017, j’ai eu la chance d’écrire une pièce pour des circonstances d’exception : Herbes à peine / Semé d’un sinon1 a été composée pour se déployer au sein de deux œuvres de la plasticienne Susanna Fritscher2, à son invitation. Elle est un prolongement musical possible de sa pièce sonore Flügel klingen schwingen tönen Kreis, installation composée de quatre ensembles de tubes animés d’un mouvement de rotation, appelés hélices soniques. La pièce intègre ces hélices aux instruments de l’ensemble à l’image d’un dispositif électronique. Elle s’inscrit, en concert, dans l’espace de la deuxième installation, Für die Luft, labyrinthe de rideaux de fils de silicone quadrillant l’espace du patio du musée – un grand espace en forme de cloître surmonté d’une coupole et entouré d’une galerie –, en soulignant l’espace tout en en faisant vibrer la lumière, en en troublant légèrement la perception. Les deux œuvres ont été présentées lors de l’exposition De l’air, de la lumière et du temps consacrée à la plasticienne pour la réouverture du Musée d’arts de Nantes, de juin à octobre 2017. Herbes à peine / Semé d’un sinon, pour saxophone, harpe et piano préparés, violon préparé, violoncelle, contrebasse et hélices soniques, a été créé dans ce patio par l’ensemble InSoliTus3 à la fin de l’exposition, le 24 septembre 2017. Ce cadre impressionnant imposait à la musique une certaine durée, une acoustique réverbérante ; un espace avec sa temporalité et sa vibration propres.

    Visuel 2 : Les musiciens de l’ensemble InSoliTus au milieu de Für die Luft (Susanna Fritscher) au Musée d’arts de Nantes ; une hélice sonique est partiellement visible au fond à droite (photo Julien Mondon).
    Visuel 2 : Les musiciens de l’ensemble InSoliTus au milieu de Für die Luft (Susanna Fritscher) au Musée d’arts de Nantes ; une hélice sonique est partiellement visible au fond à droite (photo Julien Mondon).

    L’objet de ce texte est de montrer comment ce cadre a façonné certains éléments concrets de la pièce, puis comment ces éléments ont rencontré ma réflexion au long cours sur la composition, générant parfois des tensions dynamiques ou apportant au contraire des solutions pratiques, réflexion qui se développe actuellement en confrontation avec la musique de gamelan, ces ensembles composés principalement d’instruments à percussion métallique sur l’île de Java4.

    Installations

    Hélices soniques

    Les quatre « hélices soniques » de l’installation sonore de Susanna Fritscher Flügel klingen schwingen tönen Kreis sont constituées chacune d’un ensemble de 2, 3, 5 et 6 tubes en plexiglas accrochés à un plateau tournant animé d’un mouvement de rotation (cf. exemple 1). Dans le patio du musée de Nantes, elles étaient accrochées au plafond de la galerie entourant le cloître, une hélice à chaque coin de la galerie.

    Quand l’hélice et les tubes tournent doucement, aucun son n’est émis et les tubes sont quasiment verticaux. Au fur et à mesure que la vitesse augmente, les tubes se lèvent progressivement, atteignant presque l’horizontale, et émettent des sons de plus en plus aigus.

    La série de sons émis par les tubes est constituée des harmoniques 2 à 8 (ou 10 selon les hélices) d’une fondamentale fa#115 , qui, elle, n’est jamais entendue. Ces sons sont associés à une vitesse précise de rotation des hélices, exprimée en volts (de 0 à 50 V).

    Visuel 3 : Notes et vitesses des hélices soniques.
    Visuel 3 : Notes et vitesses des hélices soniques.

    Le moteur ne peut passer directement d’une vitesse à une autre, mais augmente ou diminue sa vitesse de façon continue en une certaine durée qui peut elle aussi être programmée et qui est appelée « durée de rampe »6. Les moteurs des hélices ont la possibilité de mémoriser chacun six vitesses de rotation, et deux vitesses de rampe.

    Des deux vitesses de rampe mémorisées, l’une est assez lente, l’autre est calculée pour être la vitesse de décélération la plus rapide possible pour aller de la vitesse indiquée en gras dans l’exemple 4 (A5, B6, C5, D5) à la rotation silencieuse des hélices (A1, B1, C1, D1), équivalente au fait de couper brusquement le moteur (ce qui n’est pas possible) et de laisser l’énergie cinétique de la rotation diminuer naturellement.

    Dans le cadre de l’installation de Susanna Fritscher, les hélices suivaient un programme unique en partie aléatoire : les hélices tournaient lentement sans émettre de son et, quatre fois par heure, chacune atteignait progressivement, et indépendamment des autres, la vitesse maximale en un peu moins de dix minutes, puis retombait brusquement à sa vitesse silencieuse. Avec Didier Warin, programmateur des hélices soniques, nous avons élaboré un boîtier de boutons commandant aux quatre hélices des vitesses différentes, afin de pouvoir, au contraire, piloter en direct ces hélices, et ainsi en faire un véritable instrument. Pendant le concert, ce boîtier est joué par le violoniste ; les commandes sont indiquées sur la partition, au-dessus des mesures concernées, par le numéro des boutons (par exemple : A5), le résultat sonore est noté traditionnellement, sur une petite portée indépendante.

    Visuel 4 : Boîtier de contrôle des vitesses de rotation des hélices soniques.
    Visuel 4 : Boîtier de contrôle des vitesses de rotation des hélices soniques.

    Le fait que le son soit émis par la rotation des tubes confère aux hélices une matière sonore qui s’approche d’un trémolo, ou plutôt, par les légères différences de hauteurs et la réverbération du lieu, d’un bisbigliando (trille de sonorités sur une même note) ; cette « vie tremblée » du son – qui floute légèrement le timbre, en prolonge l’énergie, dilue le son tout en en maintenant sa définition exacte – le rapproche de nombreux modes de jeux que j’utilise habituellement dans l’écriture instrumentale et crée naturellement des liens entre eux. Elle se veut être un équivalent sonore de la « vie tremblée » de l’air, et de la lumière, dans l’espace des rideaux de fils de Für die Luft7.

    Tous les tubes des quatre hélices ont à peu près la même fondamentale et le même comportement harmonique ; leurs légères variations d’intonation participent plutôt d’un effet de spatialisation que d’une réelle différence de hauteur ou de note.

    L’effet extraordinaire de ces hélices, tant visuel que sonore, dans l’espace de la salle, m’a immédiatement convaincu que l’intégration de cette installation sonore devenue instrument ne pouvait être la simple addition des hélices au sextuor d’instruments musicaux, mais devait être un des points de départ de la pièce. Leurs caractéristiques de son et de comportement ont donc eu des conséquences importantes sur l’instrumentation, l’utilisation des instruments, la forme et la dynamique de la pièce.

    Conséquences pratiques sur la composition

    Captation vidéo de la création d’Herbes à peine / Semé d’un sinon :

    Projections formelles

    Dynamique formelle

    L’impression physique des hélices sur l’auditeur/visiteur est si forte qu’il a été d’abord nécessaire d’imaginer comment les faire « entrer » dans le morceau, comme on le fait pour un personnage d’opéra, ou un soliste de concerto.

    Herbes à peine / Semé d’un sinon est composée de cinq mouvements, mais que l’on peut regrouper en deux parties de durée similaire :

    – la première, constituée des trois premiers mouvements, est jouée aux instruments seuls. Elle se termine dans un grand crescendo qui mène à l’entrée des hélices ;

    – cette entrée marque le début de la deuxième partie. Ce second temps est formellement parallèle à la première partie, mais développé et centré sur les hélices (cf. exemple 6). Le mouvement d’arsis formelle de la première partie se terminant par un grand crescendo trouve aussi une résolution à la fin de la deuxième, là où l’entrée des hélices différait cette résolution tout en en accentuant la nécessité.

    Tous les mouvements, ainsi que certaines sections de mouvements, portent un titre. Le dernier, en particulier, le plus long, est aussi divisé avec des lettres-repères.

    Visuel 5 : Forme de Herbes à peine / Semé d’un sinon.
    Visuel 5 : Forme de Herbes à peine / Semé d’un sinon.
    Modèle

    Le parcours sonore des hélices soniques sous leur forme initiale d’installation, celle de Flügel klingen schwingen tönen Kreis de Susanna Fritscher, constitué d’une lente montée de plusieurs minutes des harmoniques 2 à 9 puis d’une brusque chute jusqu’au silence, n’est pas audible directement pendant le concert – les hélices étant alors considérées comme des instruments et libérées de leur programme d’exposition – mais avant et après. Pourtant, ce parcours sonore, avec sa lente arsis et une rapide thesis, a constitué un modèle pour moi, une sorte de référence du comportement de ces objets sonores. Il se trouve présent à différentes échelles temporelles et plus ou moins en surface ou en souterrain tout au long de la pièce.

    Ursatz (structure fondamentale des hauteurs)

    Cette montée le long du spectre de fa#1 se retrouve dans l’évolution des notes pôles à l’échelle de la pièce entière, soit environ une demi-heure :

    –    même si le premier mouvement, solo de violoncelle, n’a pas de note pôle à proprement parler, le fait qu’il commence et finisse par un fa #2, note jouée le plus longtemps et en rapport harmonique avec toutes les autres, ainsi que la présence de la résonance fantomatique du fa#1, corde à vide jouée pendant tout le premier mouvement, ancre ce début dans les fa #1 et fa #2 ;

    –    le mouvement II évolue autour d’un bourdon fa #3 tenu par l’ebow sur le piano ;

    –    le troisième mouvement est la reprise de la partie du premier mouvement correspondant à la montée harmonique, qui reste suspendue dans l’aigu pour aboutir à un tutti subit sur des fa # échelonnés à toutes les octaves (gangsaran). Ainsi, ce qui donnait du poids au fa #2 – la clarté de la ligne et son rôle de note initiale et finale – étant supprimé, il n’y a pas de polarité enregistrée pour ce mouvement, simplement centré sur fa# ;

    –    dans le quatrième mouvement, l’entrée des hélices ne se trouve pas vraiment polarisée, mais aboutit à un bourdon fa #2 do #3 qui reste stable pendant toute la densification progressive de la matière par les instruments, jusqu’à la lettre E8 ;

    –    la suite du cinquième mouvement devient plus mobile :

    Les hélices de l’Élaboration I (lettre E) sont écrites en bourdons doubles et mobiles formés de diverses combinaisons de l’étage supérieur du spectre :
    fa #3la #3do #4, et mi 4 ; le bourdon de la partie suivante (lettre F), souvenir du premier mouvement, se rétracte sur le fa #3

    Par la suite, les hélices ont tendance à être beaucoup plus mobiles, sur l’ensemble du spectre, il est donc plus difficile de faire émerger une note polaire. Néanmoins, les extrémités étant plus prégnantes, particulièrement dans l’aigu, les notes les plus importantes et les plus présentes, à partir de la lettre I, sont le mi 4, fa#4 et sol#4.

    Ces trois notes tiennent ensuite jusqu’à la toute fin (lettre K), jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une seule hélice sur le sol # qui, dernière séquence de l’œuvre, atteint alors le la # (mesure 234), note la plus haute jamais jouée par les hélices. Cette note seule reste suspendue, point d’orgue, avant l’ultime chute, brusque et rapide, vers le grave et le silence (mesure 235). C’est dans ce dernier geste que vient se résoudre toute la lente montée souterraine des notes pôles, comme si la structure avait finalement réussi à émerger de toute la musique entendue jusqu’alors, constituant désormais dans l’inconscient de l’auditeur une simple ornementation de la lente montée le long du spectre de fa #.

    Imitation et initiation du mouvement et de la musique

    Ce parcours sonore est effectivement beaucoup plus audible quand il est entendu dans une temporalité plus courte, formant une phrase ou une petite partie.

    Peu avant le début du concert, l’installation est coupée, et donc silencieuse9. C’est au sein de ce silence que débute la pièce, par un solo de violoncelle qui constitue dans sa totalité une imitation de ce parcours sonore (à partir de la mesure 6) très légèrement raccourci (le mouvement ne dure que 3 minutes), contrepointé au milieu de quelques pizzicati proposant des fondamentales alternatives au fa #1 (mesures 10, 14-17), à peine varié (le parcours « patine » mesure 12, voir exemple 7) et orné (microtonalement et par des variations de pression d’archet). Quand la troisième corde, désaccordée au fa #, colonne vertébrale de tout le solo, est jouée à vide, l’archet alto sul ponticello évite de faire entendre, autrement qu’à l’état de trace, la fondamentale. Ce parcours imité est précédé d’une introduction qui en présente une sorte de compression temporelle et timbrique, annonce et signal du commencement de la musique (mesures 1-5) :

    Visuel 6 : Mouvement I, mesures 1-5, 1’30 (selon le minutage de la captation vidéo ci-dessus), violoncelle.
    Visuel 6 : Mouvement I, mesures 1-5, 1’30 (selon le minutage de la captation vidéo ci-dessus), violoncelle.

    Les pizzicati, présents au milieu du mouvement, sonorité complètement étrangère aux hélices-modèles mais possible parce qu’appartenant à leur instrument-double, le violoncelle, introduisent cette altérité qui va permettre à la musique de virer dans une toute autre direction. Cet autre pôle d’inspiration purement instrumentale va éclore brusquement en donnant naissance au deuxième mouvement et va se développer pendant le cinquième mouvement. Les fondamentales alternatives présentées par ces pizzicati constitueront les fondamentales réelles du cycle d’accords sur lesquels sont construits ces moments.

    Visuel 7 : Mouvement I, mesures 8-15, violoncelle.
    Visuel 7 : Mouvement I, mesures 8-15, violoncelle.
    Autres exemples

    Le troisième mouvement, reprenant le premier, constitue également une redite de ce parcours, jusqu’à la lettre A.

    Le quatrième mouvement, où seules jouent les hélices soniques, suit à son tour ce dessin, mais un peu plus en souterrain : deux des hélices parcourent un seul aller-retour, légèrement décalées, reproduisant et élargissant ainsi la version canonique et instrumentale du troisième mouvement, pendant que les deux autres ont un parcours librement contrôlé par le violoniste, improvisé pourrait- on dire, mais dont les points de départ et d’arrivée doivent être leur note la plus grave, assurant que leur dessin sera donc un aller-retour un peu plus agité et zigzagant.

    Si l’on réduit ce parcours à une pure gestalt, il est possible de le retrouver à de très nombreux endroits et à des carrures diverses lors des différentes élaborations qui constituent le cinquième mouvement, par exemple mesures 41-46 (cf. exemple 14), 98, 161 au piano, ou 167-168 à la harpe.

    Si la lente montée n’est pas un objet perceptivement très prégnant, la descente rapide, quant à elle, constitue un motif qui va prendre petit à petit de l’importance (saxophone mesures 153-154, ou piano mesures 69-70). Il va, en particulier, articuler la fin de la section jusqu’à constituer le geste sur lequel se termine la pièce, amenant le son au silence, se superposant à la dernière « chute » d’hélice (dernière mesure) quand la lente montée, structurelle, à l’échelle de la pièce, se résout en mouvement descendant identifiable comme motif) :

    Visuel 8 : Mouvement V, mesures 233-235, piano.
    Visuel 8 : Mouvement V, mesures 233-235, piano.

    Sur l’écriture des hélices

    Hauteurs

    Le fait que le passage d’une vitesse à une autre se fasse nécessairement de manière continue a une implication musicale très importante pour l’écriture des hélices en tant qu’instruments : les sons ne peuvent être émis que dans l’ordre des harmoniques, par mouvement conjoint dans la série, en commençant et finissant forcément par l’harmonique 2.

    Fonctions

    La vitesse de rampe, pour des raisons techniques liées au moteur des hélices, est assez modérée. Cela a pour conséquence de ne pas permettre le changement rapide d’une note à une autre, et donc, par exemple, d’empêcher de les utiliser comme un instrument mélodique un peu virtuose. J’ai constitué cinq types d’utilisations possibles de ces hélices soniques, qui se retrouvent dans le plan de la pièce (exemple 24) :

    –    le profil motivique : les allers-retours le long du spectre sont sans doute l’utilisation la plus évidente. Ils sont très présents à l’écoute, par exemple, dans le cinquième mouvement, lettre E.

    –     le bourdon : fonction la plus statique possible, sans changement de vitesse. Du fait de l’éloignement des hélices et de l’encerclement des instruments, l’effet est davantage celui d’une polarisation de l’espace que celui d’une tonique ou d’une pédale classique. On trouve cet effet dans le cinquième mouvement jusqu’à la lettre D, et lettre F.

    –    le bourdon mobile : si le bourdon était étal, changer lentement et conjointement de note de bourdon ne fait pas changer de fonction et ne fait pas basculer vers une écoute motivique, mais le bourdon n’est plus tout à fait cet ancrage immuable qui se faisait oublier. Cette écriture caractérise le comportement des hélices à la lettre E du cinquième mouvement.

    –    la combinaison du bourdon et du motif en allers-retours : le point d’orgue écrit qui se constitue en haut du motif de « l’aller » lettre J (fin du mouvement V) et le début des descentes successives des quatre hélices lettre K aboutit à la superposition des deux fonctions à la fin du mouvement.

    –    la masse mouvante : parcourant toute la tessiture des hélices, elle est constituée par la multiplication et l’indépendance des allers-retours, sur les mêmes notes, des quatre hélices simultanées. Les « motifs » ne sont plus audibles pour eux-mêmes, l’effet est plutôt celui d’un anneau acoustique nimbant l’ensemble instrumental, comme une réverbération musicale, un bain sonore. C’est ainsi que sont écrits les passages correspondant aux lettres H et I du cinquième mouvement, variation et reprise de l’Élaboration II dont la perception est ainsi transformée.

    Conséquences harmoniques

    Les hélices soniques servant de modèle, entendu ou suggéré, pendant toute la pièce, la suite de notes des harmoniques de fa #1 revêt une grande importance, formant une famille de matériau à elles seules, un pôle harmonique et pas seulement timbrique ou spatial.

    Nous avons ainsi vu que le spectre harmonique, de fa #2 jusqu’au sol #4, uniquement agrémenté de quelques ornements microtonaux, constitue le matériau du premier mouvement de l’œuvre, le Solo de troisième corde, constitué dans sa quasi-entièreté d’harmoniques naturelles en trémolo sur la troisième corde du violoncelle.

    Le troisième mouvement, Solo/Double, reprise de ce même mouvement mais épaissi de la contrebasse, un quart de ton plus bas, sur le modèle de l’écart qu’il peut y avoir entre certaines hélices, est donc également formé des mêmes notes (jusqu’à la lettre A).

    La préparation et la scordatura du violon – qui jouera ses cordes à vide quasiment en solo pendant tout le début du mouvement V – sont prévues pour s’intégrer également à ce même spectre de fa# :

    Visuel 9 : Scordaturadu violon (I : harmonique 7 ; II : harmoniques 3 et 5 ; III : harmonique 3 ; IV : harmonique 2).
    Visuel 9 : Scordaturadu violon (I : harmonique 7 ; II : harmoniques 3 et 5 ; III : harmonique 3 ; IV : harmonique 2).

    Les cordes préparées, jouées sul tasto, c’est-à-dire lorsque l’archet se trouve entre la main gauche et la pince, font entendre principalement les deux notes indiquées dans l’exemple ; elles émettent une note très aiguë et bruitée lorsque l’archet est entre la pince et le chevalet.

    Cependant, la manière de travailler les timbres de tous ces instruments, rattachés d’une manière ou d’une autre aux harmoniques de fa #, les éloigne de sons purs et parfaitement justes qui pourraient les faire fusionner. Tous ces timbres sont au contraire transformés pour être plus inharmoniques, plus bruités, plus instables, ce qui crée un paradoxe sonore dynamique, point de départ à une élaboration harmonique et rythmique plutôt que point d’aboutissement ou de stabilité retrouvée.

    Correspondances de timbre

    La rencontre avec la plasticienne Susanna Fritscher, initiatrice et dédicataire de l’œuvre, s’est faite entre nos tempéraments artistiques, par le fait que nous travaillons, avec nos médias respectifs, des éléments communs, en particulier l’espace et une certaine façon de l’habiter, que l’on pourrait appeler la vibration.

    Pour moi, la première partie du titre de la pièce, Herbes à peine, fait référence au point de contact entre nos univers artistiques, à ce tremblement de l’espace qui me guide dans mon travail des sonorités et des modes de jeux, et qui se retrouve dans le travail quasiment organologique des instruments que j’effectue toujours préalablement à la composition proprement dite : préparation du piano, de la harpe et du violon ; scordatura des cordes permettant de créer des échelles à partir des harmoniques naturelles ; multiphoniques de saxophone baryton. Les hélices elles-mêmes, avec ce trémolo lié à leur rotation (battements d’amplitude), le bruit du déplacement d’air, et leur très léger décalage des hauteurs des fondamentales de chaque tube, créant des battements en fréquence, invitent donc à un travail du timbre instrumental, dans le sens d’un estompage bruité de la hauteur. Les changements de timbres relevés précédemment pourraient ainsi s’entendre comme une contamination idiomatique du modèle sur les instruments, c’est-à-dire une contamination adaptée à leur constitution organologique, plus que mimant exactement le son d’origine.

    Les harmoniques naturelles de violoncelle et contrebasse reproduisent cette vibration de la rotation par un jeu en trémolo constant entre harmoniques et cordes à vide dans les mouvements I et III.

    Mais, dans le mouvement III, la contrebasse, qui joue également un quart de ton plus bas que le violoncelle, est décalée dans le temps : les deux instruments, violoncelle et contrebasse, sont écrits en canon, très légèrement varié, à la mesure.

    Les deux instruments se trouvent aussi diamétralement opposés dans le cercle formé par les instruments, pour que ce léger désaccord soit perçu, à l’image du décalage de fréquence et de l’espacement des hélices, comme un effet d’espace, de texture et de couleur, plutôt que comme une simple transposition.

    Piano et harpe, dont les fonctions au sein de l’ensemble peuvent se rapprocher, à l’instar du violoncelle et de la contrebasse, se trouvent également opposés dans le cercle que forme l’ensemble.

    Ce traitement des instruments vise à fusionner couleur du timbre et modes de jeu, qui relèvent de l’orchestration, et écriture de l’espace. J’ai toujours considéré l’orchestration, au sens de la création de timbres et de textures, comme relevant plus de l’espace que de la polyphonie, et la nature intimement spatiale, plastique, de ce projet m’a donné une occasion d’aller plus loin dans ce sens.

    Afin de reproduire le bourdon assumé par les hélices soniques lettre G du cinquième mouvement, j’ai ajouté un ebow10 au piano dans le mouvement II. Il fait émerger, de la dernière note du solo de violoncelle qui le précède, un fa# mystérieux, difficile à identifier et à localiser, autour duquel s’organise la danse suspendue que constitue le mouvement.

    L’écriture en trémolos généralisés du début des lettres A et J (codas des deux parties de l’œuvre) et sa déclinaison rythmique quelques mesures plus loin s’inspire aussi des mouvements de « masses mobiles » de toutes les hélices ensemble ; elle pourrait également s’entendre comme une sorte de synthèse instrumentale du tutti d’hélices à venir. Mais cette partie est aussi un écho à une pratique de gamelan ; les deux axiomes de travail, javanais et plastiques, se rejoignent maintenant.

    Java, coïncidences et extrapolations

    La musique javanaise est d’essence mélodique, pentatonique, cyclique, de rythmique binaire, caractérisée par une dense superposition de lignes hétérophoniques et d’instruments, principalement des percussions métalliques, gongs et lames de toutes tailles, disposés en clavier quand leur taille le permet. On trouve aussi d’autres instruments, appelés instruments « doux », par opposition à ceux précédemment cités (appelés instruments « forts ») : percussions-clavier en bois (gambang), viole rebab, flûte suling, voix solistes et en petits chœurs, cithares, qui ont une fonction et une utilisation un peu différente et complémentaire. L’ensemble est appelé gamelan.

    La présentation qui suit ne se veut pas exhaustive ; elle n’est pas même un survol des pratiques musicales à Java11, mais une liste de caractéristiques, de paramètres, qui ont trouvé une application dans l’élaboration et la composition de Herbes à peine / Semé d’un sinon, en montrant comment s’est faite la transformation, et comment ces éléments, au centre de ma réflexion actuelle sur le matériau musical, ont rencontré, prolongé, ou se sont parfois opposés au matériau constitué par les hélices soniques présenté précédemment.

    Captation télévisuelle de gamelan javanais : Ladrang Ayun-ayun :

    Disposition des instruments

    Dans Herbes à peine / Semé d’un sinon, la disposition des instruments et son rapport au public, s’ils ne reproduisent pas des pratiques musicales indonésiennes, s’en rapprochent ou s’en inspirent tout de même par le fait de placer musiciens et auditeurs au même niveau, dans le même espace, les musiciens formant un amas – circulaire dans notre cas, plutôt rectangulaire à Java – adossé, dans le cas des représentations de théâtre de marionnettes wayang kulit, à un dispositif visuel vertical formant écran. Un écran véritable à Java, qui sert de support pour la projection des ombres des marionnettes ; un écran ajouré, quasi transparent, vibratile et accrochant la lumière, à l’intérieur de Für die Luft, et dont les musiciens forment les personnages temporaires.

    Le « flou » visuel dans lequel se trouvent les interprètes renforçant le mystère sonore, cette disposition particulière a donc une influence sur la perception auditive du public. Elle a également profondément changé l’écriture des équilibres polyphoniques, en les détaillant : l’équilibre de l’image sonore se trouve en effet modifié par la plus ou moins grande proximité de l’auditeur avec l’un des instruments. Ce paramètre, s’ajoutant à la résonance de l’ensemble dans la pièce, formait une sorte d’espace acoustique à deux dimensions très dynamique. Le public pouvait se déplacer discrètement au cours de la pièce, et ainsi changer son angle d’écoute.

    Visuel 10 : Disposition des instruments au milieu des rideaux de fils de Für die Luft (Susanna Fritscher).

    Temps

    La référence à la vibration, dans le travail des sonorités et l’écriture d’Herbes à peine / Semé d’un sinon, pourrait également s’étendre à la dimension temporelle. J’ai en effet cherché dans cette pièce un temps qui vibre plutôt qu’il ne s’écoule, un matériau musical irradiant plutôt que narrant ou discourant. Cela se rapporte à ce que j’appelle le « surplace temporel » que l’on trouve dans la musique javanaise, musique qui ne va nulle part, sans pour autant être jamais statique. J’ai précisément cherché à provoquer une impression similaire, une perception de la durée qui se rapporte, dans le contexte d’Herbes à peine / Semé d’un sinon, à l’espace plus qu’à une histoire. Si la forme n’est pas exempte d’une certaine dramaturgie ni d’une architecture, elle est en revanche éloignée de la volonté de l’exprimer dans un temps proche de celui de la rhétorique ou de l’action. C’est ce paradoxe d’une musique « de situation » que je recherche, architecturée, presque contemplative, dynamique mais sans le vouloir, et qui me paraît pouvoir à la fois trouver un modèle auditif partiel à Java et se prêter à une situation où le rituel du concert est remplacé par celui d’un événement musical au sein d’un espace d’exposition.

    Formes (benthuk), ponctuation du cyclique

    Je pense que cette expression particulière du temps à Java, vibrante, mobile mais restant sur place, est hautement liée à la structuration par cycle de toute cette musique, expression d’un temps cosmique et mythique. Ce temps cosmique se superpose à des types d’expressions plus mélodiques et liées à des questions poétiques, narratives ou sociétales12.

    Le cycle, dans la musique de gamelan javanais, consiste en un cadre temporel articulé, sorte de carrure dont la ponctuation par certains instruments forme une séquence de timbres appelée colotomie. Cette séquence commence et finit toujours par le grand gong, d’où part et où revient toute musique13. Un cycle est ainsi appelé un gongan, le temps entre deux frappes de gong. Les instruments de ponctuation sont d’abord caractérisés par des timbres plutôt que par des notes, même si, sur les plus grands gamelans, certains instruments se trouvent en plusieurs exemplaires pour pouvoir s’accorder aux notes jouées en même temps aux autres instruments du gamelan.

    Les différents types de cadres temporels et la colotomie associée constituent ce qu’on appelle la forme14 d’un morceau, et leur classement constitue l’une des modalités de classification du répertoire traditionnel javanais.

    On trouve diverses familles de formes :

    –    des formes fixes, équilibrées et symétriques, comme les lancaranketawang (16 temps) ou ladrang (32 temps) ;

    –    les gendhing (« compositions »), de forme plus libre et beaucoup plus longs, de 64 à 512 temps ;

    –    des formes irrégulières (ayak-ayakansrepegangangsaran…), qui ne sont pas vraiment cycliques en ce qu’elles peuvent se terminer à la fin de n’importe quelle phrase constituant le cadre, en fonction du contexte ou des besoins, alors que les formes précédentes commencent et se terminent nécessairement au point de départ/arrivée marqué par le gong ; ce sont en principe des formes utilisées dans le cadre d’une représentation théâtrale ou d’un ballet, où les musiciens doivent pouvoir s’adapter au contenu et à la durée de la chorégraphie par exemple.

    La structure et l’articulation de ces formes se fait par le biais de syllabes représentant les instruments assurant la colotomie. Voici, par exemple, le cycle ladrang, à 32 temps :

    Visuel 11 : Structure colotomique du ladrang.
    Visuel 11 : Structure colotomique du ladrang.

    Les différences de graisse de la police et les majuscules indiquent le poids hiérarchique des instruments et des temps correspondants. Les temps forts se trouvent en fin des groupes de 4 notes (gatra). La colotomie est donc indissociable et caractéristique de la forme (elle sert par exemple à distinguer différentes formes composées du même nombre de temps).

    Dans les sections intitulées Herbes à peine (mouvement II et lettre F du mouvement V) et Élaborations (lettres E et G-I), j’ai opposé aux hélices, leur structure harmonique et leur temps lisse, une construction cyclique associée à l’ensemble instrumental. Chaque période d’un cycle est ponctuée par des timbres. Par exemple, dans le deuxième mouvement (cf. exemple 12), la basse de harpe mesure 55 indique le début d’une période, tandis que les percussions de contrebasse rythment le mitan (mesure 57) et annoncent la fin (mesure 60, qui aboutira à une nouvelle période et une nouvelle basse de harpe, etc.). Ces modes de jeu percussifs de contrebasse produisant des hauteurs indéterminées, ce sont de pures sonorités qui assurent, en très légère anticipation, cette ponctuation interne.

    Visuel 12 : Mouvement II, mesures 49-60, contrebasse et harpe (basse et gong).
    Visuel 12 : Mouvement II, mesures 49-60, contrebasse et harpe (basse et gong).

    La colotomie est différente à chaque nouveau développement du cycle, aussi bien en ce qui concerne les points de ponctuation internes au cycle que concernant les timbres utilisés ou l’accord de ces timbres avec les hauteurs jouées par ailleurs. Par exemple, la colotomie peut être beaucoup moins aérée que dans l’exemple précédent et participer activement à la scansion du passage : dans l’Élaboration I (cf. exemple 13), ce sont la harpe, le violon, et la première basse de piano (et son relais au saxophone baryton) qui assurent la colotomie. Seul l’équivalent du grand gong (cluster de harpe dans l’extrême grave), séparant les parties, a toujours la même fonction.

    Visuel 13 : Mouvement V, mesures 41-48, début de l’Élaboration I, instruments sans les hélices.
    Visuel 13 : Mouvement V, mesures 41-48, début de l’Élaboration I, instruments sans les hélices.

    Durée

    D’après Catherine Basset15, il n’y a pas de mot en indonésien pour exprimer la durée. Il n’y a pas eu de nécessité de penser la durée en tant que telle dans cette culture, les Javanais se repèrent dans le temps en mettant en rapport plusieurs calendriers, en navigant donc entre des dates, des moments qui, musicalement, se traduisent par des points temporels de rencontre des instruments de la colotomie : la forme (benthuk) constitue une sorte de calendrier. Un morceau peut donc théoriquement durer, selon le nombre de répétitions du cycle, cinq ou trente minutes selon les besoins ou désirs des musiciens, et le contexte musical.

    Par rapport à la tradition narrative occidentale, ne pas identifier une œuvre à sa durée est un peu étrange, même si évidemment celle-ci dépend du tempo de l’interprète ou de certaines reprises (comme dans une forme sonate) – c’est en revanche le cas en jazz, où la durée d’un standard dépend de ses interprètes et non du compositeur. La conception par cycle m’a permis d’imaginer un grand nombre de séquences avec un nombre de reprises à décider (dans un intervalle, par exemple, entre 2 et 5) par les interprètes, ce qui fait qu’Herbes à peine / Semé d’un sinon peut durer entre vingt et quarante minutes. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une forme ouverte puisque ni le déroulement ni le nombre de parties (c’est-à-dire l’identité formelle de la pièce) ne sont affectés. Ce sont particulièrement les séquences « sensibles » auxquelles ont été attribuées ces variables : moments de développement ou de transition, crescendo menant au climax, climax lui-même. Cela, certes, pour donner de l’importance au procédé, pour le tester et l’éprouver, mais surtout pour des raisons pratiques liées au contexte : pouvoir ajuster ces moments délicats à l’acoustique de l’espace de représentation et aux conditions elles-mêmes, comme la disposition des instruments ou la coordination rythmique avec les hélices soniques. L’idée est aussi de laisser une part du façonnage de l’énergie de la pièce aux interprètes au-delà de l’investissement physique et émotionnel, sans pour autant qu’ils n’interviennent au niveau du discours, mais simplement au niveau de la clarté et de l’efficacité de sa perception. Ce sont en fait ces mêmes outils qui sont utilisés à Java lors des représentations théâtrales ou dansées. Le procédé a parfaitement permis de s’adapter rapidement au contexte, et je compte le conserver et le développer dans de prochaines pièces.

    Squelette mélodique du cycle (balungan)

    Un morceau de gamelan est principalement défini par une ligne mélodique construite sur une des formes mentionnées précédemment – c’est d’ailleurs sous cette forme « mélodie + nom de la structure colotomique » que se présentent les notations du répertoire traditionnel. Cette mélodie, appelée balungan (« squelette »), s’étend en principe sur plusieurs cycles (de deux jusqu’à quatre ou cinq pour les formes les plus courtes), et est le plus souvent constituée d’une note par pulsation16, avec parfois une subdivision (binaire) ou un temps laissé libre de résonner (noté par un point). Cette mélodie est composée dans une échelle pentatonique dont les notes sont indiquées par un numéro (exemple : 1, 2, 3, 5, 6). Pour rester dans l’exemple du ladrang, voici la partition complète du ladrang Eling Eling :

    Visuel 14 : Ladrang Eling Eling.

    Les différentes structures colotomiques d’Herbes à peine / Semé d’un sinon articulent différemment une « mélodie » unique de 9 couples de notes qui forment un cycle. Le modèle sous-jacent à la conception du balungan est, à Java, le système modal pentatonique appelé pathet. Dans ma pièce, le modèle se trouve être les hauteurs générées par la préparation du piano. Les notes sont présentées par couples, car la diphonie se trouve être au fondement de ma technique de développement de l’harmonie depuis que je travaille avec le piano préparé17. La préparation rend audible une harmonique de la corde préparée, sans pour autant masquer la fondamentale mais en la baissant légèrement. D’autres conséquences de cette altération du timbre, de l’accord du piano et donc des échelles, ainsi qu’une redéfinition de la consonance harmonique par le timbre seront exposées à la fin de l’article.

    Visuel 15 : Table de préparation du piano.
    Visuel 15 : Table de préparation du piano.

    L’enchaînement d’un couple de notes fonctionne toujours sur le même principe : l’harmonique entendue devient, à l’octave près, la fondamentale du couple de notes suivant, fondamentale qui est elle-même entendue avec une nouvelle harmonique, etc. Le cycle est en fait constitué de deux séquences : les quatre premiers couples de notes se bouclent sur eux-mêmes (si => fa # => la => do # => si), ce qui aboutit à une reprise du cycle. À la fin de cette reprise des quatre intervalles, le dernier ne mène pas à nouveau à la reprise du début, mais à une altération de la fondamentale de celui-ci (si b) surmontée d’un harmonique de rang plus élevé que ceux des précédents accords (11ᵉ harmonique, au lieu de 3, 9, 5 et 7) et donc d’émission moins claire. Cette altération est résolue, lorsque le cycle d’accords est répété, par un glissement chromatique qui accentue l’impression de retour. Le premier couple de notes (sifa#) a, de fait, un statut de pôle principal du cycle, renforcé par la cohérence et la simplicité de l’intervalle harmonique qui le compose et qui vient s’opposer au spectre de fa#1 des hélices soniques.

    Visuel 16 : Parcours harmonique de Herbes à peine / Semé d’un sinon, numéros des mouvements en chiffres romains, numéros de mesures en chiffres arabes.

    L’altération du si en sib (la#) lors du dernier accord est aussi une manière de ramener les accords du cycle vers les séquences sur fa#, le si bémol pouvant s’entendre comme un la dièse, appartenant au spectre. L’enchaînement la #-fa # est d’ailleurs l’enchaînement final, qui résume et résout l’opposition entre les deux univers de la pièce.

    Utiliser le piano comme référence pour la construction de l’équivalent du balungan me permet d’essayer de trouver une raison, interne au matériau sonore lui-même, de fonder la structure de ces passages sur un cycle, et corrélativement la logique temporelle – l’effet du temps – sur le timbre et les hauteurs des instruments.

    Élaborations

    Visuel 17 : Ladrang Eling Eling, première phrase, gamelan partiel (transcription personnelle d’une version possible), le balungan est marqué en chiffres arabes, les chiffres romains indiquent les octaves.
    Visuel 17 : Ladrang Eling Eling, première phrase, gamelan partiel (transcription personnelle d’une version possible), le balungan est marqué en chiffres arabes, les chiffres romains indiquent les octaves.

    Si, à Java, le balungan est le squelette du morceau, celui-ci n’est en fait jamais joué ni entendu tel quel. Chaque instrument l’interprète à sa manière, en fonction du contexte de la représentation, du style du morceau, de sa forme et du type de développement choisi, ou de la partie du morceau en cours. Ces différentes interprétations possibles – ce qui est effectivement joué –, appelées garap (« façonner »), peuvent être considérées comme l’incarnation instrumentale, l’expression idiomatique de la mélodie. Ses grands principes sont précisément codifiés et, globalement, souffrent peu d’exceptions liées au morceau lui-même. Certains instruments restent très proches du balungan (compression dans une octave de la mélodie, monnayage), voire le simplifient si l’on considère la colotomie comme une émanation de ce même balungan et non comme une structure parallèle qui s’y adapte – ce qui est une interprétation un peu extrême et absolument contraire à la tradition javanaise. D’autres instruments, appelés instruments « d’élaboration » et qui sont principalement les instruments « doux », en donnent des versions très complexes et très ornées, parfois très éloignées du balungan. Les ethnomusicologues ont recours au concept d’élaboration pour éviter le terme de développement, même si l’on peut dire qu’il s’agit d’une sorte de développement ornemental ou formulaire.

    Ces différentes versions simultanées d’une même structure mélodique sont représentatives de ce qu’on appelle l’écriture en hétérophonie. Parfois divergentes pendant la phrase elle-même, ces versions se retrouvent sur les points d’appui mélodiques et structurels (notes seleh), le plus souvent à l’octave ou à l’unisson, parfois avec un très léger décalage dans le temps. La multiplicité des voix et des traitements instrumentaux créent une dense texture stratifiée caractéristique de cette musique.

    Les deux principaux facteurs qui déterminent le choix d’un garap sont l’instrument joué, chaque instrument répondant à une fonction musicale précise à Java, et l’échelle temporelle dans laquelle est interprété le balungan.

    Instruments et fonctions instrumentales dans le gamelan

    Il ressort de cette structuration en différentes voix une association fixe entre instrument et fonction musicale. Un instrument a un type de fonction, un rôle dans l’ensemble, qu’il assume, sans déborder sur d’autres fonctions. Ces fonctions sont donc nécessairement attachées de manière immuable à un timbre et un registre. On peut présenter les différents instruments du gamelan en les classant selon quatre fonctions :

    – la colotomie : celle-ci correspond, on l’a vu, à l’expression de la forme par des ponctuations jouées par des instruments de la famille des gongs, verticaux et horizontaux :

    ·On distingue le grand gong18 (gong ageng) des gongs verticaux et suspendus (gong suwukan) qui servent à marquer les passages de cycles, et donc le début et la fin du morceau ; s’il y a des gong suwukan pour chaque note de l’échelle, ce qui permet de choisir le gong correspondant à la note jouée par les autres instruments sur cette frappe, ce n’est pas le cas du gong ageng19, le plus grave (octave -1), au timbre très riche, et donc rarement accordé avec la « tonique » du morceau ;

    ·Kenong20 : grands gongs horizontaux, de registre médium (octave 2), qui délimitent les grandes sections du cycle (syllabe mnémotechnique associée à l’instrument21) ;

    ·Kempul22 : gongs verticaux légèrement plus aigus que les grands gongs (octaves 0 et 1), généralement frappés entre les sections délimitées par les kenong ; par leur registre grave et leur intensité, on pourrait dire qu’ils jouent un rôle d’anacrouse au niveau de la carrure (syllabe mnémotechnique : pul) ;

    ·Kethuk : si tous les autres instruments de la colotomie résonnent, ce petit gong horizontal medium (octave 2) est joué étouffé, et marque des divisions plus petites (syllabe mnémotechnique : tuk).

    ·Kempyang23 : petit gong horizontal aigu (octave 3), associé au kethuk (syllabe mnémotechnique : pyang) ;

    – le plan rythmique joué par des tambours horizontaux à 2 peaux, avec les mains24 ; les deux tambours grave et aigu sont joués ensemble par un seul percussionniste pendant les passages doux ou sobres, le tambour médium, plus virtuose, est réservé aux passages animés et légers ; le tambour a aussi un rôle qui se rapproche de celui d’un chef d’orchestre, il est celui qui dirige les ralentis et accélérés liés aux changements d’irama (cf. ci-après), et certaines de ses cellules rythmiques ont valeur de signal pour les autres musiciens, indiquant les moments de changements de partie, de morceau, le départ, la fin…

    – les instruments qui décrivent le balungan sont des instruments à lames25 et jouent la mélodie sur 4 octaves (octave 1 à 4) ; le plus grave, slenthem, s’en tient généralement au squelette simple, les saron médium s’en détachent parfois pour jouer des formules répétitives ou ornementales, le plus aigu (pekin ou saron panerus, cf. exemple 17) joue continuellement, sans silence, à peu près le même nombre de notes par seconde, et doit donc pour cela ornementer plus ou moins en fonction de l’irama (voir les exemples de la section irama). Bien qu’il n’y ait qu’un seul pekin dans un gamelan, il est très bien perçu car très aigu ; les saron sont en revanche les seuls instruments à être présents en plusieurs exemplaires identiques ;

    – les instruments « décoratifs » ou « d’élaboration » :

    ·les bonang, claviers de gong horizontaux, sont présents en deux versions, un grave et un aigu (octaves 2 à 4), et appartiennent, comme tous les instruments précédents, au groupe des instruments « forts » ; ils ne jouent jamais le balungan tel quel mais en présentent toujours une élaboration (cf. exemple 17) dont quelques points méritent d’être relevés :

    – les parties de bonang sont toujours connectées, en relation entre elles, voire entrelacées (chacun joue alternativement une note d’une formule rapide) : c’est le jeu en imbal, couramment décrit comme une sorte de hoquet très rapide que Catherine Basset appelle très justement un contrepoint par emboîtement26 ;

    – dans les moments où les bonang jouent justement ensembles en imbal, ils décrivent à eux deux une boucle répétitive autour de la note principale du gatra, mais ils retrouvent leur autonomie à la fin de la phrase, jouant chacun une formule cadentielle différente vers cette note, formule qui leur est propre et est appelée sekaran (« fleur ») ; les formules sekaran des bonang constituent un répertoire à l’intérieur duquel le musicien choisit en fonction du mode, de la note pôle à atteindre (note seleh), du contexte de la représentation, de ce que jouent les autres musiciens, de sa compétence ou de son humeur ; cette combinaison imbal/sekaran est une manière typique de développer et de souligner les phrases d’un morceau ;

    – le bonang aigu (panerus) est considéré comme moins important que son frère grave, qui joue deux fois plus lentement ; son rôle n’est pas le même, sa virtuosité n’est pas démonstrative mais sert de « liant » à la texture, doit donner de la fluidité à l’ensemble ; un musicien moins expérimenté que les autres peut très bien tenir ce rôle car les fausses notes sont considérées comme moins importantes à cet instrument qu’à un des instruments doux ou jouant la colotomie, par exemple ;

    Les autres instruments « décoratifs » appartiennent tous au groupe des instruments doux, et jouent tous selon le même principe : du balungan sont principalement retenues les notes de fin de phrase (notes polaires dites « seleh ») et les musiciens choisissent, un peu comme les joueurs de bonang dans le cas des sekaran, une formule (« cèngkok ») correspondant au contexte. Le répertoire de ces instruments est ainsi constitué d’un stock de formules pour tous les contextes et durées possibles – dont le nombre varie avec la compétence de l’interprète – à l’intérieur duquel ce dernier peut choisir, et qu’il peut légèrement varier ou nourrir de son invention s’il est parmi les musiciens les plus créatifs. Dans ce monde des instruments doux où la personnalité du musicien a un peu plus d’importance que pour les instruments forts, sans pour autant qu’elle soit réellement mise en avant, il y a des différences de caractères, de rôles entre ces instruments :

    – le gambang, sorte de xylophone, joue toujours en octaves un ruban de notes régulières et rapides ;

    – le gendèr (qui se décline, comme les bonang, en deux instruments aux fonctions différentes, l’un grave et l’autre aigu) est le seul instrument polyphonique, à deux voix, et l’instrument grave est considéré comme le cœur du gamelan, l’instrument peut-être le plus à même d’exprimer les subtilités d’une composition (cf. exemple 17) ;

    – le siter, sorte de cithare, joue également à deux voix et de façon continue, mais en imbal alternativement, entre les deux mains ; il n’y a donc qu’une note jouée à chaque fois ; si l’instrument est assez sonore, il est pourtant considéré comme de peu d’importance ;

    – la flûte suling a la particularité de suivre la carrure du morceau pour joindre, légèrement en retard, les notes de fin de phrase (seleh), mais ses formules sont interprétées dans un rythme libre, hors pulsation ou « jouant » avec elle (cf. exemple 17) ; elle n’est pas non plus présente de façon continue, mais reste silencieuse sur certaines phrases, et entre les phrases ;

    – le rebab joue en continu, ses cèngkok s’inspirent du parcours du balungan mais avec de nombreux ornements très rapides ;

    – la chanteuse soliste (pesindhèn) chante aussi des formules qui se trouvent donc interchangeables d’un morceau à l’autre, sur des paroles non spécifiques, même si certains morceaux peuvent comporter des phrases avec des paroles qui leur sont propres. Ces phrases peuvent correspondre au découpage de la structure du balungan ou le chevaucher, le déborder un peu. Le timbre de la chanteuse, comme celui du rebab, est assez nasillard, sans doute pour pouvoir être audible plus facilement au sein de cet ensemble fourni et sonore, mais celle-ci n’est théoriquement pas considérée comme soliste ;

    – le chœur formé de quelques hommes (gérongan) chante des phrases qui coïncident avec la structure, le balungan, et souvent en suivent les contours mélodiques ; ces chants sont donc, contrairement à ceux des chanteuses solistes, spécifiques aux morceaux. Il en existe d’ailleurs des notations qui sont données avec les balungan.

    Tout ce répertoire, particulièrement celui qui se présente sous forme de formules aux instruments doux et d’élaboration, est appris par tradition orale. La notation joue un rôle très secondaire, d’aide-mémoire ou de support pédagogique. Et seules sont notées les mélodies squelette (balungan) avec parfois des indications de colotomie, et les chants des chœurs d’hommes. Il ne s’agit donc pas de musique écrite, et l’écriture n’entre pas dans la conception et l’invention musicale ; la musique n’est pas non plus improvisée, même si sa réalisation est toujours différente puisqu’elle dépend de multiples facteurs de circonstances, mais ces différences font l’identité de chaque morceau. C’est ainsi que ces choix musicaux affectent la durée, le nombre de parties et les types de développements, qui sont indiqués et déclenchés pendant le jeu par le tambour par des signaux reconnus par les autres musiciens, même s’ils peuvent faire l’objet d’une concertation préalable des musiciens. Logiquement, ces signaux, tout comme la forme d’un morceau, ne sont jamais notés.

    Emprunts à ces techniques « d’écriture »27 dans Herbes à peine / Semé d’un sinon

    De cette manière de lier instrument et figuration du matériau, j’ai retenu plusieurs principes que j’ai appliqués à l’écriture de la partition :

    – le contrepoint par emboîtement consistant à confier une ligne à deux instruments jouant alternativement une note chacun. Si une des raisons musicales de cette division des tâches à Java est l’impossibilité gestuelle d’étouffer chaque note juste après avoir joué la suivante au-delà d’une certaine vitesse, ce qui est nécessaire pour faire entendre une ligne mélodique sur des instruments résonants, j’y ai plutôt recours, à l’inverse, pour créer de la résonance à l’intérieur d’une ligne mélodique jouée par des instruments monodiques. Par exemple, dans l’Élaboration I, la partie d’harmoniques de cordes, ligne mélodique descendante, est tenue par les violoncelles et la contrebasse en tuilage (cf. exemple 13).

    Dans le second mouvement (cf. exemple 12), tous les sons percussifs, constituant le flux de la musique, forment une seule ligne partagée entre les touches « bloquées » du piano préparé (portée du haut), le jeu avec la mailloche de vibraphone sur le cordier de la contrebasse, les percussions sur la table du violoncelle, les slaps de multiphoniques de saxophone baryton.

    Relire du point de vue de la division d’une ligne un procédé que j’avais, jusqu’à présent, souvent utilisé mais pensé comme de la fusion instrumentale en a changé l’organisation et donne un résultat encore plus fusionnel et, à mon sens, plus lisible.

    — Des fonctions musicales associées aux modes de jeux, et non pas aux instruments, du fait de mon instrumentarium réduit. Par exemple :             

    · Le grand gong, qui sépare les mouvements ou les cycles, est un cluster dans le grave de la harpe ; les basses des accords, que l’on peut assimiler à des gongs secondaires, sont tenues successivement par la harpe, le piano, la contrebasse en pizzicati, et souvent prolongées dans la deuxième partie par les balayages d’harmoniques du saxophone baryton ;

    · Les cordes préparées de la harpe, qui sonnent un peu comme des cloches « pincées », jouent, en combinaison avec les pizzicati de violoncelle et contrebasse, un rôle dans la colotomie, à l’image des kenong et kempul ;

    · Dans l’élaboration I (cf. exemple 13), le violon joue un motif qui est une combinaison du timbre aigu du kempyang avec le rythme du kethuk.

    · Dans le mouvement II, le continuum de sons percussifs en doubles-croches se souvient des moments où intervient le tambour medium plus virtuose (ciblon) ;

    · Le piano a un rôle d’élaboration harmonique principalement sous forme de « rubans » de notes, s’inspirant de l’esprit du gènder ; il est parfois complété, en hétérophonie, par la harpe en jeu ordinaire ou en harmoniques ;

    · Le jeu en harmoniques du violoncelle et de la contrebasse correspond toujours à une ligne mélodique, jouant un rôle équivalent au rebab ou à la chanteuse ;

    · Le saxophone en deuxième partie est souvent écrit comme une voix qui lie les autres instruments entre eux en proposant une doublure mélodique des élaborations de harpe et de piano qui alterne avec des éléments de colotomie (par exemple lettre E).

    – L’ornementation et la variation d’une formule : sur le modèle des cèngkok, qui sont souvent sujets à des variations personnelles ou contextuelles, je n’ai écrit de la partie soliste de violon du début du mouvement V qu’une base mélodique, une formule cyclique, laissant le soin de sa variation à l’interprète en indiquant en notice les principes de variations. Ce début de mouvement correspond à la constitution progressive d’une texture de plus en plus dense, par strates, accumulant de l’énergie mais harmoniquement et rythmiquement stable. Pour constituer cette matière, tous les instruments suivent une version à 4 temps, assez rapide et réduite, du cycle que l’on trouve dans toute la pièce, sauf le violon qui lui superpose son propre cycle, harmonique et rythmique, à 3 temps, propre à ce passage. Ce cycle de violon est un intermédiaire entre le parcours sonore des hélices soniques, dont le solo vient alors de se finir, et le cycle harmonique qui va se déployer dans toute la suite du morceau. Cette séquence ayant une durée variable, il m’a semblé inadéquat d’écrire strictement la partie de violon et ses variations. Je me suis contenté d’indiquer une liste de possibilités à certains moments, guidant l’interprète mais le laissant réagir à la réalité sonore de la texture en train de naître.

    Visuel 18 : Notice et extrait de la partie de violon, mouvement V, mesures 10-14.
    Visuel 18 : Notice et extrait de la partie de violon, mouvement V, mesures 10-14.
    Visuel 18b : Notice et extrait de la partie de violon, mouvement V, mesures 10-14.
    Visuel 18b : Notice et extrait de la partie de violon, mouvement V, mesures 10-14.

    – Réservoirs : certaines séquences ne sont écrites que partiellement dans leur réalisation, puisque le rythme est noté, mais associé à un réservoir de notes plutôt qu’à une hauteur déterminée. Ces réservoirs sont le plus souvent assez limités, et particulièrement présents au piano, qui est l’instrument le plus en charge du développement ornemental. Ils correspondent toujours à une section plus ou moins importante d’un des champs harmoniques développés selon des techniques propres à l’instrument qui seront détaillées dans la partie consacrée aux hauteurs.

    Visuel 19 : Mouvement V, mesures 105-108, piano.
    Visuel 19 : Mouvement V, mesures 105-108, piano.

    – Formules de cadences : moins spectaculairement que dans les enchaînements Imbal/Sekaran, mais sur la même idée, j’ai souvent varié les figurations harmoniques à la fin des périodes ou des cycles, les rendant plus fluides, plus dessinées, plus dirigées, pour marquer ce moment d’articulation d’un accord à l’autre et pour assurer la transition de l’un à l’autre. Il suffit de comparer l’exemple précédent, dans le flux du cycle, aux mesures 108-111 qui sont les dernières d’un cycle :

    Visuel 20 : Mouvement V, mesures 109-111, piano.
    Visuel 20 : Mouvement V, mesures 109-111, piano.

    – La superposition de temps lisse et de temps strié : dans le deuxième mouvement, la partie harmonique de la texture est partagée entre piano et harpe, écrits sous forme de répertoire de notes. Mais, là où le piano doit jouer métriquement, variant ses rythmes sur un débit à la double-croche, la harpe doit placer tout ou partie de son répertoire hors tempo, dans une durée de 3 mesures (cf. exemple 12).

    Une utilisation plus restreinte se fait aussi plus tard, à partir de la lettre G à la partie de contrebasse. Au lieu de devoir attaquer sa note à un moment précis, elle dispose d’un court laps de temps (3 pulsations) pour la jouer. Cette écriture demande de varier le placement rythmique à chaque fois : soit la note est jouée métriquement, sur un temps fort ou une partie faible du temps, soit elle est jouée avec une impression de « hors tempo », en essayant de se placer indépendamment de la pulsation.

    Visuel 21 : Mouvement V, Mesures 185-188, contrebasse.
    Visuel 21 : Mouvement V, Mesures 185-188, contrebasse.

    Ces deux cas de non-détermination des notes ou des rythmes, de même que toutes les écritures sous forme de réservoir de notes, se trouvent dans les sections répétées un nombre variable de fois. Ainsi, ces passages ne sont en fait jamais joués à l’identique ; ils peuvent au contraire présenter des différences de réalisation assez importantes, même si l’esprit de la texture reste similaire. C’est en fait, comme à Java, dans la répétition de la structure que ces procédés de variation prennent leur sens, et trouvent sans doute également leur origine. Ils deviennent ainsi des outils pour étirer un matériau, pour lui faire habiter une durée qui peut s’adapter aux circonstances. Ce sont à ces procédés de variations de la durée et de la réalisation des parties aux instruments que fait référence la deuxième partie du titre de la pièce : Semé d’un sinon.

    Rythme

    À Java, toutes les opérations rythmiques se font par divisions ou multiplications par deux. On trouve très peu de morceaux à trois temps, qui sont tous de composition récente, mais on trouve parfois des figures en triolets. On trouve aussi beaucoup de rythmes, particulièrement au tambour, qui ont un placement sur la pulsation irrationnel et très difficile à définir, impossible à noter, ou des formules qui doivent être jouées avec un micro-rubato, un très léger mouvement agogique, mais qui ne perturbe en rien la régularité du groupe.

    Dans Herbes à peine / Semé d’un sinon, je ne me suis pas limité à cette découpe par deux, même si les parties pulsées sont plutôt binaires. J’ai en revanche fait usage de procédés s’inspirant du micro-rubato figurant à un seul instrument, pour enrichir certaines textures.

    Visuel 22 : Mouvement V, mesures 121-124, violon.
    Visuel 22 : Mouvement V, mesures 121-124, violon.

    Échelles temporelles (irama)

    La variation (changement de figuration d’un même matériau), le plurithématisme et le développement (la transformation progressive ou violente de ce matériau) plus ou moins dialectique, qui ont eu une telle importance en Occident, sont trois solutions à l’amplification temporelle d’une proposition musicale qui ont été écartées par les musiciens javanais. Pourtant, l’association mélodie/colotomie répétée en boucle, même enrichie de multiples élaborations superposées et subtilement variées à certains instruments, risque de devenir ennuyeuse… En Indonésie, la manière de faire exister un matériau, de le « creuser » pour en faire entendre les subtilités et potentialités, est d’en changer l’échelle temporelle, et parallèlement, d’en augmenter et d’en modifier, créant ainsi une nouvelle texture, l’ornementation. Le « tempo » de la mélodie peut être divisé par 2, 4, ou même 8, faisant maintenant entendre ce qui était précédemment perçu mélodiquement comme de simples ponctuations, pendant que les instruments d’élaboration se mettent à ornementer en multipliant par 2, 4 ou 8, le principe étant que le nombre de notes jouées par seconde aux instruments élaborant la partie mélodique la plus rapide, reste en fait à peu près le même. Ces modifications dans l’échelle temporelle sont appelées des changements d’irama.

    À chaque irama est donc associée une manière particulière « d’élaborer » le balungan pour chaque instrument ou famille d’instruments, en fonction de la forme du morceau, permettant de maintenir la densité mélodique constante. L’irama n’est donc pas simplement une variation temporelle de la structure, mais une modalité déterminée de développement du matériau, et cela indépendamment du morceau lui-même, de sa mélodie, mais en fonction de son style, de son mode, et du contexte.

    Le passage d’une irama à une autre se fait par un ralenti ou un accéléré (selon le sens du changement) sur la fin du cycle, très progressif mais important, puisqu’il aboutit à une division ou multiplication au moins par deux, et spectaculaire puisqu’il est associé à un changement de texture dû à la modification des élaborations, et parfois, à l’ajout ou à la suppression de certains instruments. La nouvelle irama commence souvent un peu après un nouveau cycle, vers la fin de la première phrase.

    Il existe cinq irama, présentées ici accompagnées d’un exemple mettant en parallèle, sur un groupe de 4 notes, le balungan (en gras) et, au-dessus, l’instrument pekin dont le style d’élaboration est un des plus simples et des plus exemplaires. En effet, sa vitesse de jeu est, quelle que soit l’irama, à peu près constante, c’est l’ornementation qui évolue. Il faut donc, dans les exemples suivants, lire la partie du haut toujours au même tempo28 :

    – tanggung (irama I, « mi-cuit ») : cette vitesse est considérée comme ne permettant pas d’interpréter finement le morceau, mais convenant à un style direct, énergique, spectaculaire :

    Visuel 23 : Carrures et durées des différentes présentations du cycle dans Herbes à peine / Semé d’un sinon.
    Visuel 23 : Carrures et durées des différentes présentations du cycle dans Herbes à peine / Semé d’un sinon.

    – dados (irama II, « abouti, mûr ») : vitesse considérée comme permettant la pleine expression de la mélodie et de ses subtilités. Elle espace suffisamment les frappes des instruments forts pour permettre de ne pas couvrir les instruments doux. Ces derniers ne jouent donc qu’à partir de cette irama II. À partir de ce moment également, les instruments de la colotomie jouent légèrement en retard pour les mettre en valeur dans le flux des sons et fluidifier le discours :

    Visuel 23b
    Visuel 23b

    – wilet (irama III), deux fois plus lente que le dados :

    Visuel 23t
    Visuel 23t

    – rangkep (irama IV), un peu plus rapide que l’exacte division par 2 du wilet (irama III). Le tempo du pekin n’était en fait précédemment pas tout à fait exact, mais très légèrement détendu lors du passage aux iramas II et III :

    Visuel 23q
    Visuel 23q

    – il existe aussi une irama deux fois plus rapide que le tanggung, le lancar, ne permettant pas de détailler la mélodie, et où au contraire tous les instruments jouent, rapidement, à la même vitesse qu’elle :

    Visuel 23qq
    Visuel 23qq

    Dans Herbes à peine / Semé d’un sinon, les différentes sections cycliques sont chacune dans une irama différente et, de même, la figuration, les formules, les instruments meneurs, sont différents :

    Visuel 23s : Carrures et durées des différentes présentations du cycle dans Herbes à peine / Semé d’un sinon.
    Visuel 23s : Carrures et durées des différentes présentations du cycle dans Herbes à peine / Semé d’un sinon.

    Déroulement

    Typiquement, un morceau de gamelan commence par un fragment soliste (au bonang barung ou au rebab), court prélude-appel auquel se joint le tambour qui donne le départ du cycle pour l’ensemble des instruments, en tutti, et généralement en irama I. Le balungan est alors répété plusieurs fois, en changeant d’irama de temps en temps et provoquant les changements de textures correspondants. La fréquence de ces changements, leur ordre, et le nombre de répétitions à chaque fois dépend du morceau, du contexte, et de la décision du musicien qui dirige le groupe. Le dernier cycle donne souvent lieu à un grand ralenti qui aboutit au dernier coup de gong.

    Un morceau n’est en principe pas joué seul, mais est pris dans une suite, une sorte de medley, couramment de trois morceaux, de même mode, en commençant par les formes les plus longues, pour terminer par les formes les plus courtes. Le choix des morceaux est dicté par le musicien meneur ou par l’habitude, la circonstance. La suite elle-même peut être précédée et suivie d’un prélude quasi improvisé, non mesuré et non thématique, à tous les instruments doux ensembles, dont le but est simplement de faire « entendre le mode » (pathetan), un peu comme l’alap en Inde. Entre ce prélude et le premier morceau peut aussi s’intercaler un chant soliste (bawa), chanté par un homme ou une femme, simplement soutenu par le gendèr.

    Une forme particulière de suites se trouve dans certaines séquences de théâtre de marionnettes, liée à des moments animés, comme des combats : au dernier morceau s’enchaîne une ou plusieurs formes irrégulières (non cycliques), courtes et allant encore en s’écourtant (srepegansampak…) jusqu’à ne plus marteler, dans une énergie explosive, que la note principale (gangsaran).

    Forme d’Herbes à peine / Semé d’un sinon

    La pièce dure environ une demi-heure, et est formée de plusieurs mouvements enchaînés, à l’image des suites présentées ci-dessus, précédées d’un chant soliste (bawa). Ici, le rôle du chanteur est assuré par le violoncelle (voir exemple 7) ; l’équivalent de la ligne vocale, narrative, prétexte de la pièce, étant le spectre harmonique de fa # des hélices soniques. À la fin de ce « chant », les sons percussifs de piano, à l’instar du tambour du gamelan, donnent le départ du tutti.

    Cette partie « vocale » initiée par le violoncelle trouve une amplification, qui n’existe pas dans le gamelan, dans la reprise du solo en duo avec la contrebasse, puis par les quatre hélices soniques, puis par le tutti progressif de Strates, début du cinquième mouvement. Cette matière dense explose ensuite dans une réalisation plus « motivique » et polyphonique du cycle qui se déploie alors à différentes échelles temporelles (à partir de E).

    On retrouve, en revanche, dans la progression des parties cycliques (deuxième mouvement puis à partir de la lettre E), le raccourcissement des cycles et la simplification progressive du matériau caractéristique des suites de gamelan, jusqu’à la répétition d’une note en ostinato rythmique, degré ultime de simplification mais aussi accroissement, densification et explosion de l’énergie (gangsaran). Cette direction se retrouve dans chacune des deux parties d’Herbes à peine / Semé d’un sinon, mais aussi à l’échelle de la pièce entière, le deuxième gangsaran (lettres J et K) étant plus étendu que le premier et résolvant toutes les tensions précédentes ainsi que l’inaboutissement du premier gangsaran.

    Visuel 24 : Forme de Herbes à peine / Semé d’un sinon.
    Visuel 24 : Forme de Herbes à peine / Semé d’un sinon.

    Hauteurs

    Le système de hauteurs à Java, où les notes sont appelées par des numéros (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7), se divise en deux échelles très différentes : le slendro composé de cinq notes (1, 2, 3, 5, 6) séparées d’intervalles quasi égaux, et le pelog composé de sept notes (de 1 à 7) séparées par des intervalles fortement inégaux. Chaque échelle se décline en trois modes, appelés pathet, correspondant grossièrement à des hiérarchies différentes de ces hauteurs et à des formules mélodiques types, caractéristiques de chaque mode – en pelog, échelle heptatonique, un pathet est également une collection particulière de cinq de ces notes. Ces modes, tous pentatoniques, sont utilisées uniquement mélodiquement, il n’y a pas d’harmonie au sens d’accords, seulement quelques relations intervalliques privilégiées à la fin de certaines phrases ; il n’est pas nécessaire de détailler plus avant ce système de pathet assez complexe et donnant lieu à de nombreux débats entre spécialistes et musiciens.

    Le tempérament de ces échelles donne lieu à plusieurs particularités d’accord : tous les instruments d’un même gamelan ne sont pas nécessairement accordés de façon absolument identique29, sans pour autant chercher à créer des battements comme à Bali ; les octaves sont aussi accordées généralement plus grandes30, comme au piano, mais l’écart, pouvant aller jusqu’à un quart de ton par octave, est bien plus important.

    De plus, chaque gamelan a son propre accord, nécessairement différent d’un autre, variation d’un tempérament idéal qui est censé être celui des chanteurs, et c’est cet écart avec la référence qui forge la personnalité, l’individualité de chaque gamelan construit31. La personnalisation du tempérament est particulièrement audible en slendro ; dans cette échelle, les intervalles entre deux notes varient approximativement entre 220 et 270 cents32, même la place des plus grands intervalles dans l’échelle n’est pas vraiment stable d’un instrument à l’autre, pouvant vraiment faire sonner les pathet (modes) et les morceaux de façon très différente d’un gamelan à l’autre.

    Outre ces différences d’un gamelan à l’autre, le tempérament d’un gamelan est composé de différences internes assez importantes : différences entre les instruments, tempérament des chanteurs qui sont censés chanter dans leur tempérament idéal et non dans son incarnation instrumentale, le flûtiste venant avec ses flûtes suling qui ont leur propre accord, forcément un peu différent également33… On peut donc dire qu’il y a un complexe de tempéraments qui compose le tempérament d’un gamelan, et qui correspond à des caractéristiques ou des fonctions instrumentales.

    Dans certains morceaux en slendro, il peut également être fait usage de notes en dehors de l’échelle slendro, par les instruments qui ne sont pas à sons fixes (voix, rebabsuling), ce qu’on appelle jouer en miring (en « déviation »). Cette déviation du slendro (1, 2, 3, 5, 6) est produite en coupant un intervalle de 3 notes (par exemple 2 – 5) exceptionnellement en 4 notes : 2 – 3 – 5 – 5, 2 et 5 étant communes avec l’échelle slendro d’origine (le chiffre barré indique que cette note est baissée). Les intervalles entre ces quatre nouvelles notes sont inspirés des intervalles de l’autre échelle, le pelog, et fortement différenciés.

    Les autres instruments à sons fixes ne pouvant pas altérer leurs notes, ils jouent les notes « naturelles » juste au-dessus des notes altérées : aux superpositions de tempéraments peut donc s’ajouter une véritable superposition d’échelles.

    Accord du sextuor : slendro et dérivations

    Depuis quelques pièces, j’explore des sonorités construites à partir du slendro. D’abord, par goût pour ses intervalles constitutifs compris entre la seconde majeure et la tierce mineure, et ensuite pour le caractère harmoniquement très paisible qu’offre cette base pentatonique régulière. Herbes à peine / Semé d’un sinon prolonge cette exploration de l’échelle slendro, qui vient s’ajouter comme référence harmonique au spectre de fa# des hélices soniques. À l’image des instruments du gamelan qui enrichissent l’échelle de référence ou s’en écartent, plusieurs stratégies sont ici à l’œuvre pour conférer à chaque instrument sa propre échelle, construite par rapport à ses propriétés, mais se rapportant toujours au slendro centralisateur. J’ai d’abord cherché une version du slendro qui présente un maximum de notes communes avec le spectre de fa# et qui soit le plus praticable avec les instruments dont je disposais. J’ai légèrement exagéré l’élargissement des octaves :

    Visuel 25 : Échelle slendro de référence pour Herbes à peine / Semé d’un sinon.
    Visuel 25 : Échelle slendro de référence pour Herbes à peine / Semé d’un sinon.

    Les violoncelles et contrebasses sont réaccordés pour pouvoir jouer ces notes en harmoniques naturelles, mais il y en a évidemment certaines qui n’appartiennent pas à l’échelle slendro. Elles viennent donc enrichir la palette de hauteurs propres aux instruments.

    Visuel 26 : Ensemble des harmoniques naturelles des cordes dans la scordatura choisie, et correspondances avec l’échelles slendro.
    Visuel 26 : Ensemble des harmoniques naturelles des cordes dans la scordatura choisie, et correspondances avec l’échelles slendro.

     Certaines cordes de harpe sont également réaccordées un peu plus bas pour la même raison, et d’autres se trouvent préparées avec une petite pince à linge qui, placée à une certaine section de corde, fait entendre un accord de deux notes avec un timbre apparenté à celui d’une cloche.

    Visuel 27 : Table de préparation de la harpe.
    Visuel 27 : Table de préparation de la harpe.

    Le piano est préparé en plaçant de petites boules de pâte adhésive sur les cordes. Cela a pour conséquence non seulement d’arrondir légèrement le son mais aussi de baisser la hauteur de la fondamentale. Cette baisse est fonction de la quantité de pâte adhésive, ce qui permet d’accorder le piano assez précisément : par exemple, pour cette pièce, sur l’échelle slendro souhaitée.

    De plus, en les plaçant à des sections harmoniques des cordes (1/2, 1/3, 1/4…), cela fait également entendre l’harmonique correspondante. La touche préparée fait maintenant entendre deux sons : une harmonique et la fondamentale baissée. C’est sur cette diphonie que s’est fondée la logique cyclique du « balungan » de la pièce (cf. exemple 16). Celui-ci se boucle assez rapidement sur lui-même car le nombre de possibilités d’enchaînements devait demeurer assez réduit si je voulais que toutes ces notes de charpente appartiennent à l’échelle slendro. Seul le si b/la # de la fin du cycle s’y ajoute, c’est aussi la seule note du spectre de fa # qui ne se trouve pas en slendro. C’est d’ailleurs la note qui rompt en partie le cycle d’engendrement des notes du cycle. Elle permet ainsi de faire entendre la boucle en créant une surprise à l’extrême fin du cycle, et génère une tension temporaire qui projette la musique vers la suite et une résolution du matériau qui arrivera à la toute fin (à partir de la mesure 233). Il s’agit là d’un schéma très classique, très européen, ces pointes de tension directionnelle absorbant finalement la suspension harmonique cyclique.

    Par le jeu des unissons et des octaviations entre harmoniques et fondamentales, il est possible de générer un champ harmonique à partir d’une unique note préparée.

    Visuel 28 : Génération d’un champ harmonique par la préparation du piano.
    Visuel 28 : Génération d’un champ harmonique par la préparation du piano.

    Ces champs fondent l’élaboration harmonique de chaque note du cycle et permettent l’expression, le développement, du potentiel harmonique du cycle, en accord avec le timbre de l’instrument, un peu comme l’hétérophonie formulaire révèle le potentiel du balungan dans le gamelan. Le champ harmonique dont vient d’être présentée la génération se retrouve par exemple à la fin du mouvement II, comme le montre l’exemple 12.

    Les multiphoniques de saxophone baryton ont ensuite été choisis pour s’intégrer à ces champs harmoniques, les enrichissant de leurs propres interférences.

    En regroupant l’ensemble des notes générées, pour un instrument, par l’ensemble des pôles, il est possible de créer une nouvelle échelle, sorte de miring du slendro, ensemble des altérations possibles, à cet instrument, des notes principales du cycle. Ces échelles serviront comme notes de passage et pour l’ornementation en général.

    En tutti, chaque instrument déploie donc son propre développement de la diphonie pôle, simultanément et parallèlement. Il y a ainsi un grand potentiel harmonique, jouant à la fois sur la fusion instrumentale presque spectrale, et sur les frottements générés par les développements indépendants de chacun des instruments. L’importance de cet écart par rapport aux pôles communs peut être facilement variée et permet un discours avec tensions et détentes, qui ne se réfère qu’à lui-même. La couleur du slendro infuse l’ensemble des parties cycliques sans pour autant jamais apparaître directement comme une référence à l’audition.

    La superposition de ces échelles auparavant présentées séparément avec le spectre de fa# au début du cinquième mouvement est à l’origine de la texture dense et bouillonnante de ce moment (la partie intitulée Strates), mitan de la pièce. Ce qui précède peut être considéré comme une sorte d’exposition des matériaux, et ce qui débouche de ce magma comme un développement harmonique qui finit par se résorber dans la chute des hélices soniques.

    Conclusion

    Dans le gamelan, l’assemblage de toutes ces voix qui se réfèrent, de près ou de loin, à une mélodie de base sur une structure marquée par de la percussion met en place – quasiment comme un programme, un algorithme à l’intérieur duquel se glisse une part de choix individuel et une certaine plasticité formelle – une écriture hétérophonique à partir de moyens relativement simples au niveau individuel (même si les instruments doux demandent une virtuosité certaine). Cette plasticité, ce jeu entre le mécanique et le libre, entre les temps strié et lisse simultanés, en se référant aux mêmes points d’appuis temporels et mélodiques, crée une texture complexe et riche, qui à l’audition hésite entre hétérophonie et polyphonie. Cette texture d’ensemble a un son, un timbre construit absolument particulier, qui est en soi une caractéristique de cette musique34. Sans pour autant reproduire exactement dans Herbes à peine / Semé d’un sinon la luxuriance de ces ensembles, j’ai aussi tenté de construire une texture qui en partage certaines qualités, qui puisse se déduire autant que possible tout en créant des espaces de liberté visant à rendre l’interprétation plus sensible et précise, et qui lie le son d’ensemble aux techniques d’écriture.

    Le jeu en hoquets (imbal), ligne mélodique partagée note à note entre deux instruments, est moins pratiqué à Java qu’à Bali, mais est quand même révélateur d’une certaine idée du collectif, qui fait partie de la culture indonésienne, dans le partage des tâches plutôt que dans la mise en avant individuelle, et du travail du collectif. Cette idée ne me semble pas absente, à un autre niveau, dans cette façon de stratifier et de superposer toutes ces lignes pour constituer une hétérophonie complexe et mouvante. J’ai aussi trouvé dans cette idée une adéquation parfaite avec ma façon d’orchestrer et de concevoir la place des instruments dans un ensemble.

    La densité stable de la texture instrumentale dans le gamelan malgré les changements d’élaboration, le jeu continuel, mais changeant par larges blocs, entre fusion et contraste des timbres, ainsi que la stabilité structurelle du morceau due à la construction cyclique, créent ensemble une façon unique d’habiter le temps, une surcharge libre, hiérarchisée et orientée, dont la conséquence est une musique qui ne va nulle part – pas de climax ou de processus dramatiques – mais se révèle pourtant tout sauf immobile. Curieusement, alors que cette musique est souvent associée, à Java, au théâtre et à la danse, elle s’entend plus pour moi comme un espace, une situation, une géographie, que comme le soutien d’une narration. Et, c’est justement ce paradoxe de mouvement et de centrage, de mobilité et d’architecture, que je recherche pour ma musique depuis quelques années, et dont j’ai tenté une approche plus radicale dans ce projet au Musée de Nantes.

    Tous les exemples précédents ont tenté de montrer comment, concrètement, le gamelan est actuellement pour moi une sorte d’interlocuteur intérieur, qui me fait m’interroger sur mes pratiques et me propose des outils lorsque nous poursuivons les mêmes buts. En considérant le magnifique et expressif espace que me proposait Susanna Fritscher comme un spectacle qui impose sa forme et son temps, j’ai pu m’inspirer des techniques utilisées par les musiciens javanais dans des situations théâtrales ou rituelles, m’approchant d’une expression musicale du temps que je poursuis depuis plusieurs pièces. Cette tension entre la circonstance et la recherche a pu être paralysante au début du projet, mais a finalement généré des solutions et des sonorités que je n’avais pas imaginées auparavant.

    Herbes à peine /Semé d’un sinon a donné lieu à une réécriture complète dans une version sans les hélices soniques, nécessitant donc de réinterroger, comme le présent article peut le laisser penser, toute la logique formelle et une partie de la construction harmonique. J’y ai aussi exploré les procédés de variantes dans le cadre d’un concert traditionnel. Ce nouveau possible, intitulé Semé d’un sinon I, pour saxophone, harpe et piano préparé, percussion, violon préparé, violoncelle et contrebasse, a été créé à l’Opéra de Cologne en mai 2018 par l’ensemble Cutpoints Köln sous la direction de Robert HP Platz.

    Pour citer ce document

    Nicolas Mondon, « Le gamelan javanais comme interlocuteur du compositeur : recherche et circonstance dans la composition de Herbes à peine / Semé d’un sinon », La Revue du Conservatoire [en ligne], La Revue du Conservatoire, le septième numéro, Sources – Traditions – Inspirations.

    Notes

    1. Cette pièce a bénéficié d’une aide à l’écriture d’une œuvre musicale nouvelle par l’État. ↩︎
    2. http://susannafritscher.com/ ↩︎
    3. Saxophones : Alexandre Souillart ; piano préparé : Matthieu Acar ; harpe préparée : Delphine Latil ; violon : Simon Milone ; violoncelle : Myrtille Hetzel ; contrebasse : Chloé Paté ; direction : Javier González Novales. ↩︎
    4. Cette confrontation fait actuellement l’objet d’une recherche doctorale dans le cadre du programme SACRe, au CNSMDP et à l’Université PSL. ↩︎
    5. Avec pour référence le do « moyen » du piano comme do3. ↩︎
    6. Cette durée indique le temps nécessaire pour passer d’une vitesse de 0 V à une vitesse de 50 V. Par exemple, une vitesse de rampe de 144 s (hélice à 2 tubes) indique que le moteur va accélérer de 0 V à 50 V en 144 secondes. Pour connaître la durée réelle d’un changement entre deux vitesses, il faudra donc calculer une proportion : atteindre une vitesse de 32 V (A5) en partant d’une vitesse de 20 V (A1) se fera en (144 x (32-20))/50 = 34,56 s. ↩︎
    7. « Pour l’air. » ↩︎
    8. Pour le minutage des lettres repère de la partition, toujours se reporter aux exemples 5 ou 24. ↩︎
    9. Ou bien, dans l’idéal, la pièce constituerait l’ouverture de l’exposition, la « mise à feu » de l’installation sonore sous forme de musique avant qu’elle ne vive sa vie d’installation. C’est ainsi que j’ai pensé la pièce, sa fonction, espérant que l’occasion puisse se présenter à l’avenir, même si cela ne correspond pas du tout aux conditions de création, Herbes à peine / Semé d’un sinon ayant été créée une semaine avant la fermeture de l’exposition. ↩︎
    10. Appareil électronique qui émet un champ magnétique, initialement conçu pour la guitare. Placé sur une corde métallique, il la fait vibrer ; le son résultant ressemble à celui que produit un archet (bow en anglais) infini. ↩︎
    11. Pour un exposé complet et détaillé de tous les aspects du gamelan javanais, lire PICKVANCE Richard, A Gamelan Manual: a Player’s Guide to the Central Javanese, Londres, Jaman Mas Books, 2005. ↩︎
    12. Voir BASSET Catherine, « Images du monde et traitement du temps dans le gamelan », in Les Écritures du temps, Les Cahiers de l’IRCAM, p. 93-140, 2001. ↩︎
    13. Pour des détails sur la symbolique du gong dans la culture indonésienne, lire BASSET Catherine, Musiques de Bali à Java, l’ordre et la fête, Cité de la musique, Paris, 1995. ↩︎
    14. Qui, dans notre terminologie, correspondrait plutôt à un des aspects de la structure, au sens que lui donne John Cage par exemple (cf. « Silence » in Silence : discours et écrits, Denoël, Paris, 2004, 181 p.), même si ces formes sont aussi associées, à Java, à des caractères et des modes de développement. ↩︎
    15. BASSET Catherine, art. cit., voir p. 111-112. ↩︎
    16. Je mets volontairement de côté dans cet article le cas des balungan nibani et rangkep, que je considère, à la suite de Chris Miller (« As time is streched », Theoretical and Compositional Investigations of Rhythm and Form in Javanese Gamelan Music, master soutenu à l’université de Wesleyan, Middletown, Connecticut, 2001), comme un cas particulier de changement d’échelle temporelle. La présentation infra des plus exemplaires irama est suffisante sur cette question par rapport aux réalisations de Herbes à peine / Semé d’un sinon. ↩︎
    17. Cf. MONDON Nicolas, Construction du son instrumental et matériau compositionnel : l’exemple du piano préparé, travail d’étude personnel sous la direction de Yan Maresz, CNSMDP, 2011. ↩︎
    18. Documentation iconographique et audio sur l’instrument, consultée le 14 octobre 2018 :
      http://www.seasite.niu.edu/indonesian/Budaya_Bangsa/Gamelan/Javanese_Gamelan/gongs/gong_ageng.htm ↩︎
    19. Ageng : grand. ↩︎
    20. Documentation iconographique et audio sur l’instrument, consultée le 14 octobre 2018 : http://www.seasite.niu.edu/indonesian/Budaya_Bangsa/Gamelan/Javanese_Gamelan/gongs/kenong.htm ↩︎
    21. Les noms des instruments de la colotomie sont tous fabriqués à partir d’onomatopées décrivant le timbre de l’instrument (tuknong…) ↩︎
    22. Documentation iconographique et audio sur l’instrument, consultée le 14 octobre 2018 : http://www.seasite.niu.edu/indonesian/Budaya_Bangsa/Gamelan/Javanese_Gamelan/gongs/kempul.htm ↩︎
    23. Documentation iconographique et audio sur l’instrument, consultée le 14 octobre 2018 : http://www.seasite.niu.edu/indonesian/Budaya_Bangsa/Gamelan/Javanese_Gamelan/gongs/KetukKempyang.htm ↩︎
    24. Documentation iconographique et audio sur l’instrument, consultée le 14 octobre 2018 : http://www.seasite.niu.edu/indonesian/Budaya_Bangsa/Gamelan/Javanese_Gamelan/drums/kendang.htm ↩︎
    25. La documentation et l’iconographie des saron et gendèr se trouvent mélangées sur le site de seasite, il n’y a pas d’adresse propre à la page. Toutes les références mènent au menu : http://www.seasite.niu.edu/indonesian/Budaya_Bangsa/Gamelan/Javanese_Gamelan/instruments/FSinstrument.htm ↩︎
    26. BASSET Catherine, op. cit. ↩︎
    27. « Écriture » étant ici entendue comme agencement et déroulement des voix aboutissant à la constitution d’une matière musicale, la musique de gamelan n’étant pas écrite et la notion, ou la pratique, de l’écriture ne façonnant que peu la matière musicale et son évolution. Pour un exposé détaillé et un avis nuancé sur le lien entre écriture et musique à Java, voir SUMARSAM, Cultural Interaction and Musical Development in Central Java, University of Chicago, Chicago Studies in Ethnomusicology Series, 1995. ↩︎
    28. Les numéros indiquent les notes ; voir le paragraphe sur les hauteurs ci-après. ↩︎
    29. Par exemple, le rebab, viole à deux cordes, accorde sa corde aiguë 6 un peu plus haut que celui des instruments métalliques, et sa corde grave 2 une quinte juste en dessous de ce 6, soit plus bas que le reste du gamelan. C’est ainsi le seul intervalle pur du gamelan. ↩︎
    30. Bien que sur certains gamelans elles soient justes ou plus courtes. ↩︎
    31. Tous les instruments d’un gamelan sont construits – et donc accordés – ensemble par un forgeron-facteur-accordeur, comme un tout, ou plus exactement comme les différentes parties d’un seul instrument. Si, après un certain temps (plusieurs années), l’accord du gamelan a bougé et nécessite un réaccord, c’est également l’ensemble des instruments qui est corrigé. ↩︎
    32. 1200 cents correspondent à une octave juste ; 200 cents correspond donc à une seconde majeure et 300 cents à une tierce mineure en tempérament égal. ↩︎
    33. De façon plus anecdotique, au rebab, les notes ornementales très rapides sont en principe jouées plus proches de la note principale que la hauteur réelle de la note. Par exemple, dans un mordant rapide 1 – 2 – 1, le 2 est nettement plus bas que dans un mouvement mélodique où le 2 est note réelle. Néanmoins, il s’agit plus d’une illusion acoustique, comme les doigtés de trilles à la flûte, que d’une réelle altération des échelles. ↩︎
    34. En ne retenant que cette architecture hétérophique/polyphonique pour ma pièce Étude-tutti (2016, https://www.youtube.com/watch?v=Zrt6cZktK64&index=2&list=PLZ-V07umm2iuQVCJApMrZu7a2Rkb89XnH et https://soundcloud.com/nicolas-mondon/etude-tutti), tous les autres matériaux musicaux étant différents, j’ai pu me rendre compte de son importance dans la fabrication du son d’un ensemble, et dans sa façon de faire entendre le temps. ↩︎
  • Roland-Manuel pédagogue

    Roland-Manuel pédagogue

    Ancien élève de Roland-Manuel auquel il a succédé comme professeur d’esthétique au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Rémy Stricker revient sur l’enseignement de ce dernier et son ouverture, sur la manière dont il a aussi su lui ouvrir les portes de l’écriture et de la radiophonie.

    Lorsque j’avais vingt ans, étudiant en première année d’Histoire de la musique au Conservatoire – et trois ans après avoir bénéficié des leçons de piano d’Yvonne Lefébure –, je suis entré dans la classe d’Esthétique musicale, dont le maître (l’usage voulait encore qu’on s’adressât ainsi à son professeur) était Roland-Manuel. Si Yvonne Lefébure m’a appris ce qu’est enseigner un musicien, traçant une première voie à mon avenir, lui m’a montré la seconde : comment la parole sensible a le pouvoir d’inciter à l’écoute.

    Depuis mon adolescence, je ne manquais pas une seule de ses émissions du dimanche matin où sa voix grave et caressante commentait ce que l’on allait entendre et ouvrait l’oreille au « Plaisir de la musique ». L’homme que je voyais pour la première fois allait-il ressembler à cette voix ? Bien plus encore. Sa courtoisie de gentilhomme allait de pair avec une manière conviviale de nous grouper autour de lui à la table, loin de tout apprêt universitaire. La science et l’élégance de son discours, loin de se prendre pour objet, balayaient non seulement le champ de l’histoire de la musique, mais aussi celui des idées et des mœurs, des autres arts contemporains.

    L’un des très rares disciples de Ravel en composition ne parlait jamais de ses propres ouvrages, mais nous montrait par exemple la singulière noblesse du pastiche chez son maître, transcendant à chaque nouvelle partition le modèle qu’il avait pris par jeu. Par exemple, qui se douterait aujourd’hui, et par quelle mystérieuse alchimie, que le Quintette avec clarinette de Mozart a inspiré le mouvement lent du Concerto en sol de Ravel ? Son amitié avec Manuel de Falla éclairait encore le paradoxe du chant et de la danse populaires rencontrant l’austérité mystique d’une Espagne, si chère au cœur de Roland-Manuel et qu’il comprenait si bien.

    On aura peut-être du mal à croire ce que je n’ai appris que bien plus tard : il avait entièrement rédigé et lisait son cours, mais je ne m’en suis jamais aperçu sur l’instant, telle était son aisance. C’est d’ailleurs ainsi qu’il procédait pour « Plaisir de la musique » (même les questions de sa partenaire étaient de sa main). De sorte que si je retrouve à présent les notes que je prenais alors en cours, j’en vois le reflet dans l’élaboration, adroitement masquée, de certains textes de ses émissions.

    Deux exemples en donneront une idée. D’abord, à propos du Couronnement de Poppée, ce saisissant rapprochement (hormis L’Orfeo, les autres opéras de Monteverdi ne nous étaient pas du tout aussi familiers qu’aujourd’hui) :

    – Dernier ouvrage d’un musicien de soixante-quinze ans qui devait mourir l’année suivante…

    – Soixante-quinze ans : n’est-ce pas au même âge que Verdi composera aussi Falstaff, sa dernière œuvre ?

    – Le rapprochement est à retenir. Quoi de plus émouvant que de voir ces deux maîtres achever chacun sa longue carrière par une œuvre de demi-caractère ? Parvenus à la fin de leur âge, ils ont mesuré la vanité des passions humaines. Au moment de quitter la scène du monde, ils nous la montrent pour ce qu’elle est : un spectacle qui serait affreux, s’il n’était dérisoire1.

    Ensuite, alors qu’on nous enseignait couramment que Purcell avait composé sous l’influence de la musique française et italienne, il savait en quelques mots cerner la profonde originalité de son génie :

    Cet accent de terroir et cette espèce de mélancolie romantique, cette sensibilité, cette sensibilité rêveuse, presque féminine, qui se traduit par un charme harmonique audacieux, une liberté d’allure et d’accent, une âpreté de ton parfois, n’ont rien de lullyste2.

    Voilà le genre de fenêtres qu’il ouvrait pour nous, perspectives que personne ne m’avait fait entrevoir avant lui. Elles embrassaient par exemple les rapports du style baroque et de la musique, en un temps où les pionniers « baroqueux » commençaient certes d’apparaître, mais où ils étaient encore loin de gagner la France et plus encore d’atteindre l’audience d’aujourd’hui. C’est à lui que je dois ma lecture des historiens d’art du baroque, Eugenio d’Ors, Henri Focillon ou Victor Tapié. Je me rappelle lui avoir rendu une dissertation librement choisie sur le sujet, qui m’a valu son approbation, sans me douter qu’il encourageait ainsi mes premiers pas vers ce qui serait mon premier livre.

    J’ai eu la chance de bénéficier de la dernière année de son professorat au Conservatoire. Or ce n’était qu’un début. Il avait en effet décidé de réunir ensuite chez lui ses anciens étudiants, dans le projet d’un séminaire où nous examinerions ensemble le Journal de Delacroix et ses nombreux points de vue sur la musique. À dire vrai, nous y avons fort peu travaillé. Ces soirées, où nous nous le retrouvions à intervalles réguliers pendant une dizaine d’années, se passaient à l’entendre aborder toutes sortes de sujets artistiques sur quoi nous étions invités à lui donner la réplique. Les cours au Conservatoire trouvaient ainsi un prolongement, en même temps qu’une mutation de la cordialité professorale à l’affection paternelle. Du moins est-ce ainsi que je l’ai ressentie, celle d’un « petit dernier », par surcroît.

    J’en ai pris conscience lorsque j’ai dû me rendre à l’évidence que mes efforts pour devenir pianiste m’attiraient dans une impasse. Le choc avait été rude, au point que j’étais résolu à délaisser pour toujours la musique et à me contenter de n’importe quelle autre tâche. Je n’imaginais pas faire autrement que venir lui annoncer ma décision aussi radicale qu’étourdie. J’ai pu mesurer ce jour-là l’intelligence et la délicatesse de son affection. « Pourquoi vous désoler de ne pas grossir le nombre déjà envahissant des pianistes, vous qui avez montré tant de dispositions pour l’Histoire de la musique et l’Esthétique musicale ? C’est sûrement là que vous vous réaliserez. » Comme je lui représentais que j’avais abandonné mes études secondaires avant le baccalauréat pour me consacrer au piano, et quel handicap je voyais, là aussi : « Mais j’ai dû interrompre mes études lors de la Première Guerre, envoyé sur le front des Dardanelles. Eh bien ! Comme vous l’avez vu, cela ne m’a pas empêché de devenir professeur d’enseignement supérieur. Vous verrez. » Cette façon de me dire sa confiance ressemblait tant à la réaction de mon propre père, m’assurant qu’il ne doutait pas de mon avenir quel qu’il soit, que je ne voyais plus la nuit en repartant du 42 rue de Bourgogne.

    Je n’étais pas encore débarrassé de mes illusions, mais un peu moins angoissé de tout arrêter pendant 28 mois pour faire mon service militaire pendant la guerre d’Algérie. Si noir que me soit apparu alors ce qui m’attendait, j’ai eu la surprise parfaitement inconcevable de rester en France, et cela par la bizarre volonté de mes supérieurs militaires. Par surcroît, libéré quelques mois plus tôt que prévu par la fin des hostilités et ne sachant pas trop comment j’allais gagner ma vie, c’est grâce à l’influence de Roland-Manuel au Conseil supérieur de la musique de la radio que j’ai eu la chance de commencer très vite ma relation avec un micro. Mon peu d’expérience a encore une fois bénéficié de ses conseils.  « Ou bien vous êtes doué pour l’improvisation, comme certains, ou alors vous écrivez vos interventions, ce que je fais ; mais alors, il ne faut jamais donner la sensation que vous lisez. » J’ai suivi le plus souvent possible son avis pendant mes années de radio.

    Enfin, lorsqu’il n’a plus été là pour le voir, certains des futurs collègues qui m’ont élu à la place même où il m’avait enseigné, m’ont rappelé comment, lors de leur vote, ils s’étaient souvenus en quels termes Roland-Manuel leur avait parlé de moi. J’ai fini de comprendre, ce jour-là, que les bons génies ne hantent pas seulement les contes de fées.

    Pour citer ce document

    Rémy Stricker, « Colloque Roland-Manuel (novembre 2016) | Roland-Manuel pédagogue », La Revue du Conservatoire [en ligne], Actualité de la recherche au Conservatoire, le septième numéro, La Revue du Conservatoire.

    Notes

    1. ROLAND-MANUEL, Plaisir de la musique, Le Seuil, 1955, tome 4, p. 53. ↩︎
    2. ROLAND-MANUEL, op. cit., tome 2, p. 162. ↩︎
  • Roland-Manuel et le travail de la bande-son au cinéma : une étude des interactions entre voix, bruits et musiques

    Roland-Manuel et le travail de la bande-son au cinéma : une étude des interactions entre voix, bruits et musiques

    Alexis Roland-Manuel a été associé au cinéma sonore dès ses débuts, collaborant avec les plus grands réalisateurs de son époque, tels Jacques de Baroncelli, Henri Decoin, Julien Duvivier, Jean Grémillon ou Maurice Tourneur.
    Dans ses nombreuses musiques de film, Roland-Manuel propose une approche globale de la bande-son en mettant en œuvre diverses stratégies : imitation des bruits par la musique, travail sur l’enregistrement lui-même (sur la pellicule optique), intégration de la musique au moment du mixage, et prise en compte des bruits dans le processus compositionnel.
    En examinant cet aspect particulier de la création de Roland-Manuel pour le cinéma, nous souhaitons ainsi revaloriser l’œuvre de ce compositeur, par rapport à son contemporain et ami Maurice Jaubert que l’historiographie de la musique de film a eu tendance à ériger en représentant unique d’une tendance qui, manifestement, était partagée.

    Objet d’une revalorisation critique justement méritée dans les années 19701, Maurice Jaubert est souvent considéré comme le principal – voire le seul – représentant d’une conception musico-filmique consistant à penser la bande-son d’un film d’une manière globale2 :

    Nous ne venons pas au cinéma pour entendre de la musique. Nous demandons à la musique d’approfondir en nous une impression visuelle. […]C’est précisément le rôle du musicien de sentir le moment précis où l’image abandonne sa réalité profonde et sollicite le prolongement poétique de la musique. […] La rupture d’équilibre sensoriel qu’elle produit chez le spectateur doit être soigneusement prévue par le réalisateur, soit, dans un moment spécialement dramatique, qu’il utilise le choc d’une intrusion brutale (un fortissimo d’orchestre enchaîné sur un cri, par exemple), soit qu’il fasse entrer insidieusement le son musical par le truchement du son non musical (le bruit d’un train engendrant un rythme qui lui-même donne naissance à la symphonie proprement dite, des violons dans l’aigu se substituant insensiblement au sifflement du vent, etc.)3.

    Sans remettre en cause l’importance de Jaubert – tant par le nombre de films que par la diversité des réalisateurs auxquels il a été associé –, nous souhaiterions mettre en valeur les travaux pour le cinéma d’Alexis Roland-Manuel, contemporain4 et ami de Jaubert5. Les deux hommes ont eu souvent l’occasion d’échanger leurs réflexions, comme en atteste le précieux témoignage suivant de Jean Wiener :

    Avec Roland-Manuel, dans son petit bureau [de Maurice Jaubert] du quai des Orfèvres, nous discutions souvent de la musique de films ; nous étions tous trois d’accord sur les points suivants : éviter d’alourdir le film, que jamais la musique n’empêche de comprendre ce que disent les comédiens, qu’elle ne se manifeste pas trop souvent, et surtout qu’on ne l’entende qu’au moment où on a besoin d’elle6.

    Le passage du muet au parlant constitue alors un « problème à résoudre » :

    J’ai eu – et c’est peut-être le seul témoignage intéressant que je puisse vous apporter – le très grand privilège d’être amené au cinéma au moment précis où il a commencé à parler et à faire entendre de la musique, et à ce moment-là tout le monde était absolument affolé, car on se demandait pourquoi il fallait mettre de la musique dans un film, comme si le problème n’avait pas déjà été résolu depuis longtemps au moment du film muet, et on s’apercevait aussi de ce problème qui n’a jamais trouvé sa solution : à partir du moment où le film se met à parler, le rythme du film se trouve évidemment tout à fait modifié ; et, comme j’estime pour ma part que le cinéma est d’abord et avant tout une série d’images en un certain ordre déroulées, je crois que le problème du rythme est le problème essentiel du cinéma, et je crois que si nous parlons de la musique de film nous devons bien voir que, si on a appelé la musique à participer à l’œuvre du film dès le début du cinéma, c’est que, précisément, il s’agit d’arts qui ont un élément commun qui est le mouvement, et que la question de ce besoin d’unir quelque chose de sonore à quelque chose de muet au départ était quelque chose de très naturel7.

    Autre personnage clé auprès duquel Roland-Manuel va faire fructifier ses premières expériences cinématographiques : Jean Grémillon, réalisateur et musicien8. Cinéaste visionnaire, extrêmement préoccupé par les questions sonores, Grémillon sera le catalyseur, sinon parfois l’instigateur, des idées de Roland-Manuel, comme en témoigne la déclaration de ce dernier :

     … chaque fois que j’ai écrit une partition de film pour Jean Grémillon, le travail a pu être préparé de la façon suivante : du papier réglé, des feuilles de papier d’orchestre, un certain nombre de mesures qui sont tracées à l’avance, le tempo connu, les modulations fixées avant qu’une seule note soit écrite, il ne reste plus qu’à écrire la musique, sa place est faite ; et ensuite le problème est résolu, parce qu’une des grandes forces de Jean Grémillon, puisqu’il est musicien, c’est de s’être rendu compte que, quelle que soit l’importance de l’image et la primauté du rythme visuel au cinéma, il n’en reste pas moins qu’il est toujours plus aisé d’adapter l’image à la musique que d’adapter la musique à l’image9.

    La « partition préparée » de Grémillon permet au compositeur, en amont de l’enregistrement, de prendre connaissance des interventions et des paramètres acoustiques des bruits et des voix qui interviendront pendant la séquence. L’œuvre importante de Roland-Manuel pour le cinéma10, tant pour les films de Grémillon que pour ceux des autres réalisateurs avec lesquels il a eu l’opportunité de travailler, démontre le souci de faire cohabiter harmonieusement la musique avec les voix et les bruits au sein de la bande-son. Le texte suivant montre la sensibilité du compositeur sur cette question :

    L’expérience a montré très vite les effets surprenants de certains enregistrements imprévus. L’aboiement d’un chien dans la nuit, le chant d’une rengaine, la mise en valeur d’un de ces mille bruits qui composent le silence, ont éveillé, de très bonne heure, la curiosité des spécialistes qui ont cherché à tirer de ces accords fortuits des effets calculés et certains. Dès lors qu’ils ont été choisis et ordonnés en vue d’une fin précise, ces sons et ces musiques ont acquis une dignité particulière. Ils entrent ainsi en harmonie, en rivalité voire en conflit avec la partition spécialement écrite pour le film. Nous voici en présence de deux éléments hétérogènes : d’une part, des bruits et des sons inséparables du sujet dont ils émanent – éléments matériels du film ; d’autre part, une partition symphonique écrite ou à écrire – élément formel11.

    Cette réconciliation entre « éléments matériels » et « éléments formels » passe par quatre stratégies qui définissent notre plan : l’imitation des bruits par la musique, le travail sur l’enregistrement lui-même (sur la pellicule optique), l’intégration de la musique au moment du mixage, et la prise en compte des voix et des bruits dans le processus compositionnel.

    Musiques imitatives

    Un premier procédé pour rapprocher bruit et musique consiste à placer une musique qui imite le bruit en lieu et place du bruit lui-même ; c’est aussi un moyen commode pour faire rentrer discrètement la musique puisque le spectateur s’attend naturellement à entendre un bruit. Précisons que les musiques imitatives de Roland-Manuel ne sont cependant pas du mickeymousing12, car elles ne s’appuient pas sur des effets de synchronisme ; il s’agit de traduire librement un phénomène naturel ou mécanique par des moyens propres à la musique13.

    Au générique des Inconnus dans la maison (réal. H. Decoin, 1942) s’enchaîne une séquence sombre et pluvieuse (01:20-02:50) accompagnée du commentaire suivant : « Il pleut sur la ville, sur les toits qui dégoulinent et sur les jardins inondés. Il pleut sur la ville. Les silhouettes des arbres s’estompent derrière le voile tremblant de la pluie silencieuse. Il pleut sur la ville. La province frissonne et se ferme sous l’averse. Il pleut sur la ville, et au milieu de ce déluge, la cathédrale a l’air d’un navire battu par la tempête. » Aucun bruit diégétique ne vient donner une réalité à cette pluie torrentielle, mais Roland-Manuel parvient à nous en faire ressentir toute la désolante atmosphère : les notes éparses au célesta et au vibraphone, les trémolos de violons dans l’aigu et le léger ostinato de harpe (l’angoisse qui émerge de ce tableau sinistre est, elle, exprimée par les pizzicati aux cordes graves) proposent une stylisation du bruit de la pluie ; cette musique fluide et discrète met d’autant plus en valeur le sifflement du train (à 02:26), seul bruit diégétique14 qui déchire littéralement la bande-son comme un glas funeste.

    Les séquences du chariot de L’Ami Fritz (réal. J. de Baroncelli, 1933) proposent également une musique plus directement imitative. Le percepteur emmène Fritz (Lucien Dubosq) avec lui pour sa tournée afin que ce dernier oublie ses tourments amoureux ; les deux compères prennent place dans un chariot tiré par un cheval au galop. La musique du chariot intervient par deux fois : à l’aller (39:29-40:13) et au retour (45:49-46:50). Le bruit de roulis du chariot est entièrement pris en charge par la musique (aucun bruit diégétique), constituée de formules rythmiques jouées à l’alto, à la harpe et la caisse claire, tandis que les grincements de la machine sont évoqués par les intervalles harmoniques – majoritairement des secondes – aux flûtes et clarinettes. Lors de la seconde itération (voir exemple suivant) – lorsque Fritz et son ami s’en reviennent chez eux –, au bout d’une trentaine de secondes, il ne reste plus de la musique que la caisse claire et un chant choral venu se joindre. La caisse claire s’arrête également quelques secondes plus tard, et l’on entend plus que le chant résonner dans la campagne, alors même que l’on voit à l’écran quelques paysans. Alors même qu’elle est extra-diégétique, la musique du chariot, comme celle des paysans, est une « musique possiblement diégétique »15, semblant émaner naturellement de l’image par la traduction sonore imitative que la musique propose.

    Visuel 1 : L’Ami Fritz(réal. J. de Baroncelli), « Scène et chœur des paysans », manuscrit (archives personnelles de Gilles Roland-Manuel), mes. 1-4, 46:16-46:26.

    Pour la séquence du chantier du barrage (01:10:25-01:12:31)16 de Lumière d’été (réal. J. Grémillon, 1943), Roland-Manuel a conçu une partition d’essence rythmique qui permet de passer insensiblement des bruits à la musique par des imitations ponctuelles réciproques (musique qui imite les bruits ou bruits musicalisés) et des jeux de rappels rythmiques.

    Dans la première section de cette séquence (01:10:37-01:11:24), la musique naît en même temps que le sifflement du train de chantier (voir exemple ci-dessous, mes. 1, plan 1) ; le rythme obstiné aux timbales et cordes graves, installé dès le début, fera l’objet d’une imitation musicale de type rythmique aux mesures 28-30 par les coups du forgeron (mes. 28) qui passeront ensuite en relais aux ouvriers qui s’affairent avec leurs marteaux (mes. 29-30) sur la monumentale armature du barrage17. Avec la présence de ce rythme dès le début de la séquence, le travail des ouvriers se trouve ainsi évoqué avant même que l’on voie les hommes. On découvre ceux-ci à la faveur d’un panoramique vertical en plongée (mes. 2 et 3) alors qu’émerge un motif ondulant confié aux flûtes sur un vigoureux rythme dactylique, représentation musicale du travail répétitif et laborieux. L’harmonie de septième de dominante sur ré bémol qui soutient le thème ne cherche toutefois pas à remplir une quelconque fonction tonale, et on chercherait en vain une résolution en sol bémol ; de plus, cette harmonie est accompagnée des bruits de marteaux-piqueurs qui donnent à l’ensemble une sonorité criarde et assez franchement désagréable. Les figures musicales sous forme de deux accords (avec accents sur le second) disjoints (entre mes. 1 et 2, puis mes. 5) imitent quelques plaques qui s’entrechoquent. À la faveur de la duplication d’un balancement d’accords18 (mes. 22 et 23), la musique perd tout caractère mélodique ; des accords de trombones viennent se poser sur l’ostinato rythmique (la ligne de basse se caractérise par des sauts de triton si-fa) tandis que les trémolos des violons dans l’aigu renforcent la composante bruitiste. Lorsqu’apparaissent les bétonneuses au plan 8 (01:11:18), la rythmique des coups de marteaux se substitue momentanément à celle des instruments de l’orchestre : la musique est devenue du bruit pur.

    Visuel 2 : Roland-Manuel, « Usine - Chantier » (transcription de l’auteur à partir du relevé Sacem, Paris, Choudens, 1944, conservé à la Bibliothèque nationale de France, notice no FRBNF43239385), Lumière d’été, mes. 17-30, 01:10:37-01:11:16.
    Visuel 2 : Roland-Manuel, « Usine – Chantier » (transcription de l’auteur à partir du relevé Sacem, Paris, Choudens, 1944, conservé à la Bibliothèque nationale de France, notice no FRBNF43239385), Lumière d’été, mes. 17-30, 01:10:37-01:11:16.

    Revenue au premier plan par l’action du mixage (à partir de 01:11:25), la musique s’est parée de teintes macabres avec l’adjonction du xylophone. Le plan large de la relève des ouvriers (1:11:32) correspond à une explosion musicale où les agrégats de cuivres, dont le tranchant est encore renforcé par le xylophone, saturent la bande-son ; les hommes y apparaissent le regard vide, marchant au pas dans une rigidité presque militaire. La conversation (01:11:54-01:12:00) entre Julien (Georges Marchal) et Vincent (Charles Blavette) est d’ailleurs totalement occultée par la musique et les bruits… comme au temps du cinéma muet ! Notons qu’à ce moment, les cuivres s’étaient pourtant momentanément réfugiés dans le registre grave19. Ils explosent de nouveau sur le plan du train (01:12:04), dont le sifflement, peu après (01:12:17), fait entendre deux sons exactement en rythme (c’est ici le bruit qui imite la musique dans une forme de supra-diégétisme20) – ce qui, bien sûr, ne peut aucunement être l’effet du hasard puisque tout ici est agencé pour composer une forme de symphonie concrète. Momentanément recouverte par le bruit infernal de l’ascenseur (les hommes sont comme aspirés par leur travail), la musique fait entendre un dernier accord qui sert de transition avec la séquence suivante. Le contraste est total avec la musique de fête qui succède immédiatement à cette séquence, entre le monde des travailleurs et celui des oisifs ; toutefois, le sentiment d’oppression n’y sera pas moins pesant.

    Manipulations de l’enregistrement musical

    Si la qualité encore limitée de la captation par le microphone a pu constituer un souci pour les compositeurs, l’enregistrement de la musique sur pellicule optique va permettre des opérations impensables jusqu’alors, pratiquées directement sur le support enregistré21. Roland-Manuel se saisit de cette opportunité et offre le premier exemple connu de partition rétrograde dans La Petite Lise (réal. J. Grémillon, 1930). Le compositeur a rédigé pour l’occasion une « litanie nocturne » (visuel 3) destinée à être lue à l’envers22, donnant aux portamenti vocaux un sentiment d’aspiration23. Cette musique, hypnotique et sombre, accompagne par trois fois (17:53-20:34, 22:52-24:28, 52:08-53:20) des plans rapprochés ou des gros plans de Lise, communiquant les sombres pensées de la jeune femme en « son subjectif interne24 ».

    Visuel 3 : Roland-Manuel, La Petite Lise, « Litanie nocturne », manuscrit (Archives personnelles de Gilles Roland-Manuel), mes. 1-13.

    Les cinq premières notes de la partie de ténor sont lues de manière rétrograde, la-si-sol-do-la, avec un portamento descendant sur la dernière tierce do-la. Une oreille attentive à l’enregistrement peut entendre le glissando de sixte majeure (dans le sens descendant mi-sol) de la troisième mesure au violoncelle. La première occurrence de cette musique irréelle accompagne un graphique qui montre les positions géographiques respectives du bagne de Cayenne et de Paris ; le père (Pierre Alcover) vient juste d’être libéré (il avait été condamné pour avoir tué accidentellement sa femme à l’occasion d’une dispute conjugale) et retourne à Paris pour y retrouver sa fille Lise (Nadia Sibirskaïa). On comprend très vite que celle-ci a besoin d’argent : elle manipule son porte-monnaie tandis que son fiancé demande qu’on lui prête de l’argent. La musique teinte toute la scène d’une indicible tristesse, anticipant le drame – le meurtre de l’usurier – qui va faire basculer Lise et son fiancé dans le crime.

    Une photo de Lise regardée par son père déclenche la seconde occurrence (22:52-24:28), qui fait le lien avec une discussion du couple formé par Lise et son fiancé, vu marchant de dos, parlant de leurs rêves.

    À l’occasion de la troisième et dernière occurrence, à 52:41, la caméra filme en gros plan le visage tourmenté de Lise (musique en position métadiégétique) ; la musique rentre à 52:47, tandis que les bruits de conversation cessent tout à fait à 52:52 : nous sommes alors plongés dans les pensées de la jeune femme, qui vient juste de tuer l’usurier et doit se demander quel sort l’attend. Ce sera finalement son père qui s’accusera du crime commis et repartira au bagne.

    Comme l’a finement interprété Philippe Langlois, cette musique lancinante entendue à l’envers peut signifier : « si seulement il était possible, tout comme le son, de revenir en arrière, s’il était seulement possible de ne pas avoir commis ce meurtre25. » Dans cette perspective, il est intéressant de constater que cette musique est entendue la première fois sur une carte graphique qui visualise le trajet du père gagnant la capitale ; à la fin, le père fait précisément le trajet inverse, comme si la « partition rétrograde » préfigurait dès le début du film son retour final.

    Jaubert utilisera cette technique dans Zéro de conduite (réal. J. Vigo, 1933) pour accompagner une nuée de plumes sortant d’oreillers éventrés. Puis ce sera au tour d’Honegger et Hoérée dans leur collaboration pour la partition de Rapt (réal. D. Kirsanoff, 1934) ; ces derniers font le lien entre le procédé26 et les pensées intérieures des personnages :

    Pendant que Hans écrit une lettre à sa fiancée, son souvenir est évoqué par la chanson que nous l’avons entendu chanter. Un réenregistrement nous a permis d’obtenir une sonorité extrêmement ténue et qui va en se perdant, allusion discrète aux sentiments tendres que la jeune fille ravie a éveillés au cœur du fiancé. Pour exprimer l’atmosphère mystérieuse d’un rêve, la partie musicale a été transcrite de façon rétrograde, enregistrée sous cette forme, mais « montée » à l’envers dans la bande. L’ordre des notes a été de ce fait rétabli, mais la résonance précède l’attaque des sons, ce qui donne une sorte de halo sonore d’un grand effet.

    Parmi les autres longs métrages de Roland-Manuel, aucun ne fait preuve d’une telle originalité dans le traitement sonore de la musique enregistrée ; cette hardiesse coûtera d’ailleurs cher à Grémillon, la sortie du film ayant été sabotée par la firme Pathé-Nathan qui l’avait jugé trop expérimental. Lumière d’été renoue tout de même avec une approche sonore innovante dans la séquence des flash-backs (19:53-21:54) quand Cri-cri (Madeleine Renaud) fait revivre à Patrice (Paul Bernard) trois souvenirs communs : le film d’action vu à la Paramount, les joyeuses vacances au Touquet et l’accident de chasse suspect. Roland-Manuel a composé un morceau d’orgue en trois parties qui se succèdent avec des caractères et des tempi différents (lent-rapide-lent) ; l’originalité de la proposition réside en ce qu’aucune image ne vient illustrer ces moments et seuls quelques bruits viennent donner un semblant de réalité – Philippe Roger parle à ce propos de « flash-backs sonores26 ». L’orgue se voit rajouter une importante quantité de réverbération en post-production, et ses résonances finissent par se résorber dans des sonorités de cloches : la partition – dans une utilisation, ici, clairement métadiégétique27 – se fond dans les bruits diégétiques ; cette sortie musicale « par une porte dérobée » (voir citation supra) constitue une « transition insensible ».

    Stratégies de mixage

    Le mixage permet de jouer sur les équilibres sonores entre musique, bruits et voix. Pour Arthur Hoérée, c’est le prolongement naturel du travail de compositeur29 qui trouve là la possibilité de maîtriser la dramaturgie sonore aussi sûrement que dans un opéra, à condition de trouver un réalisateur faisant preuve d’une « collaboration compréhensive30 ». Dans les films Maison de danses (1931) et Partir (1931) réalisés par Maurice Tourneur, Roland-Manuel assure la direction musicale, ce qui inclut le choix de musique, leur adaptation éventuelle, la composition de nouvelles musiques et leur intégration au mixage. C’est une séquence particulière de Maison de danses qui retient ici notre attention.

    Lorsque Estrella (Gaby Morlay) se rend au marché pour y vendre ses crabes (à partir de 07:37), la bande-son est travaillée d’une manière remarquable pour l’époque31. Les cris en espagnol des vendeurs de rue y côtoient des bruits (plusieurs coups de klaxon, des pas de chevaux, des bruits de clochettes) et un chant de flamenco (on peut entendre les claquements de mains) auquel se mêlent encore deux autres chants inidentifiables. Martin Barnier souligne la nouveauté de ce mixage, « sans aucun doute un des premiers mixages en France » qui « permet de représenter la richesse polyphonique de la ville » en une « composition d’effets et de voix d’une très grande qualité32 ». À 09:23, lorsque Estrella se rapproche de Ramone (Charles Vanel), l’ambiance bruitiste passe au second plan, sous les dialogues ; lorsqu’elle pénètre dans la maison de danses (11:49), les bruits de la rue restent encore présents tandis qu’un chant se fait entendre33. Cette ambiance cesse à 12:16 lors d’un changement de plan. À 12:23, au moment où Estrella monte seule sur la scène, une guitare fait subitement entendre sa mélopée au premier plan sonore, alors même que l’on ne voit ni guitariste ni tourne-disque (on remarquera aussi l’absence de bruitage – absence d’autant plus accusée que l’ambiance avait été extrêmement riche dans la séquence précédente) ; cette musique, qu’Estrella n’entend peut-être que dans sa tête – musique métadiégétique –, inspire la jeune femme et la pousse à essayer quelques vêtements et esquisser ses premiers pas de danse ; la guitare disparaît sans plus de justification au moment où la mère de Ramone apostrophe Estrella.

    Pour Roland-Manuel, le bruit est le moyen par lequel on peut « aisément faire pénétrer (au besoin par des transitions insensibles) le monde de la durée dans le monde de l’étendue. C’est ce qu’ont fort bien vu, tout au début du film sonore, les auteurs de Chemin du Paradis [réal. W. Thiele et M. de Vaucorbeil, 1930] qui se sont avisés d’engrener les sons d’une trompe d’automobile dépourvus en apparence de toute signification musicale sur une aimable symphonie dont on comprenait, après coup, qu’ils formaient le motif initial34. »

    On trouve une application de cette remarque dans Les Jumeaux de Brighton (réal. C. Heymann, 1936). Une voiture hippomobile (11:29) vient chercher l’un des deux nourrissons de monsieur de Beaugérard père (Raimu) ; pendant la même séquence, celui-ci se ravisera et donnera finalement l’autre jumeau (!). Roland-Manuel se sert de la cloche du cocher de l’hippomobile pour rythmer les premières mesures de sa musique. Une fois installée, la musique n’a plus besoin de cette cloche et peut librement se développer (jusqu’à 13:05). Le bruit a donc servi de pivot entre le monde diégétique auquel il appartient et la partition symphonique à laquelle il s’est agrégé au départ comme élément rythmique.

    Dans La Bandera (réal. J. Duvivier, 1935), c’est encore au mixage que l’on doit un intéressant effet musico-filmique. On entend d’abord une sonnerie de clairon – diégétique (on voit le musicien à l’écran) – avant que n’intervienne une romance à l’accordéon (24:08-24:46) qui évoque Paris et accompagne les rêves violents de Pierre Gilieth (Jean Gabin) : étendu sur son lit, celui-ci repense à son crime. Les deux musiques – diégétique (clairon) et métadiégétique (accordéon) – se sont superposées l’espace d’un court instant (générant une bitonalité passagère), faisant passer insensiblement du temps de l’action à celui de la rêverie. Et c’est par une voix d’homme qui dit opportunément « Ah non, hé, change de disque ! » que l’on revient à la temporalité de l’action.

    Vidéo 6

    Intégration des bruits dans le processus compositionnel

    L’art de la « transition insensible » du bruit à la musique peut être poussé bien plus loin grâce à la « partition préparée » (voir supra) de Jean Grémillon qui permet d’intégrer le mixage dès le processus compositionnel. Pour rendre compte des agencements entre voix, bruits et musique, nous allons analyser les premiers plans qui marquent le début de la séquence de la tempête, dans Remorques (réal. J. Grémillon, 1941), à l’aide d’un spectrogramme35 réalisé avec le logiciel Sonic Visualizer.

    Visuel 4 : Spectrogramme du film Remorques, 18:38-20:15.
    Visuel 4 : Spectrogramme du film Remorques, 18:38-20:15.

    Le spectrogramme de la séquence (visuel 4) montre nettement une déflagration sonore à 18:40 (début) ; à la scène intimiste précédente (confession d’Yvonne [Madeleine Renaud] à son amie) succède cette scène d’action où l’on voit le bateau « Le Cyclone » affrontant une mer démontée – c’est d’ailleurs le son d’une énorme vague qui sert d’incipit à la musique. La scène ayant été totalement tournée en studio avec une maquette dans une bassine d’eau, on comprend le rôle fondamental que sont amenés à jouer les sons et la musique pour rendre la situation crédible. À l’autre bout du spectrogramme, à 20:10, on retrouve le calme du début pour une nouvelle scène d’intérieur, quoiqu’un peu plus agitée puisqu’il s’agit de la cuisine du bateau, dans laquelle les marins discutent. Entre ces deux extrêmes se joue un moment d’une grande intensité, soutenu par une composante bruitiste continue que l’on repère autour de 100-200 Hz : il s’agit vraisemblablement du moteur du bateau dont la mécanique est soumise à rude épreuve. Le spectrogramme fait apparaître cinq zones différentes à peu près de même durée, qui débutent à 18:40, 19:00, 19:17, 19:35 et 19:54. Les zones (2) et (5) sont à rapprocher car elles énoncent la même thématique musicale, un thème dont les arabesques lugubres peuvent faire songer à la mer, une mer sombre et monstrueuse. À ces deux moments, les bruits se structurent autour de trois sons venteux (longues traînées blanches à 19:03, 19:05 et 19:08 pour le premier moment, puis 19:54, 19:57 et 20:02 pour le second) qui permettent de percevoir assez distinctement la musique. Les première et quatrième zones sont également à rapprocher : elles font entendre des sons martelés auxquels succèdent des stries dissonantes des violons dans l’aigu (ce sont les formes sinusoïdales blanches rapprochées que l’on voit entre 18:50 et 18:55, puis entre 19:42 et 19:47). Au sein de cette structure ab/c/ab que l’on pourrait décrire comme une forme ternaire à reprise (A B A), la partie centrale (visuel 5) se détache nettement. Elle est introduite à 19:16 par deux répliques de dialogues (plutôt des cris) ; on ne retrouvera les voix qu’au début de la séquence suivante à 20:10 ; le même accord de départ y est répété en accelerando, en synchronisme avec des bruits de pistons de plus en plus rapides également : il y autant d’accords que de traits verticaux, ce qui permet de fondre totalement à l’écoute bruits et musique, celle-là venant donner à ceux-ci une énergie et une rage qu’ils ne possèdent pas en propre.

    Visuel 5 : Spectrogramme du film Remorques, 19:10-19:35.
    Visuel 5 : Spectrogramme du film Remorques, 19:10-19:35.

    Bruits, paroles et musique s’unissent donc pour composer une forme sonore ABA que nous retrouvons sur la bande-image : les parties A correspondent à diverses visions du bateau balloté par les flots, tandis que la partie B montre l’intérieur de la machine avec l’action des pistons dont les bruits mécaniques prennent un relief saisissant grâce à la musique. Dans un hommage à Grémillon, Roland-Manuel précisait que la musique de cette séquence avait été écrite « en synchronisme avec le mouvement du mécanisme des machines » et qu’elle avait été ensuite « mixée avec leurs bruits, les sons bruts prélevés au moment du tournage de la scène. La mise en présence, la superposition des mouvements rythmiques sonores et musicaux offrent des effets d’une très grande intensité. Elle donne l’impression que la musique produit des sons « in-ouïs » alors qu’en réalité, il s’agit d’un mélange astucieux qui permet que le bruit machine devienne un bruit musical par son intégration dans la musique36. »

    https://www.youtube.com/watch?v=F5uBLch5ep0

    Dans Le Ciel est à vous (réal. J. Grémillon, 1944), la partition de Roland-Manuel pour l’avant-dernière séquence (01:34:43-01:38:21) intègre pareillement les sons diégétiques (bruits et voix) dans son écriture. Avec des moyens extrêmement simples (notes tenues, arpèges de septièmes diminuées, appels de cors, quelques sforzandi), la musique enfle peu à peu, se nourrissant de tous les bruits : cris de la foule (qui vocifère « Gauthier ! »), insistante sonnerie du téléphone, ouverture du garage (qui ressemble à un trémolo de cymbale) ; ce sont bien les bruits qui prennent en charge le développement musical qui aboutit au tonitruant accord majeur à 01:37:42, corrélé à un plan large en travelling qui montre la place du village et les habitants en liesse qui se précipitent sur Gauthier (Charles Vanel). Pierre Schaeffer ne s’est pas trompé sur la complexité sonore de ce mixage pensé comme une composition musicale, véritable préfiguration de musique concrète37. Cette saturation de l’espace sonore met en relief le dernier mot de Gauthier, qui prononce le prénom de sa femme, « Thérèse », dans un silence absolu.

    Visuel 6 : Pierre Schaeffer, représentation graphique audiovisuelle, avant-dernière séquence du film Le ciel est à vous, 01:34:43-01:38:21(Source : Pierre Schaeffer, « L’élément non visuel au cinéma », Revue du cinéma no 2, 1946. Reproduit dans La Revue du cinéma: anthologie, Antoine de Baecque (éd.), Paris, Gallimard, 1992, p. 463)
    Visuel 6 : Pierre Schaeffer, représentation graphique audiovisuelle, avant-dernière séquence du film Le ciel est à vous, 01:34:43-01:38:21(Source : Pierre Schaeffer, « L’élément non visuel au cinéma », Revue du cinéma no 2, 1946. Reproduit dans La Revue du cinéma: anthologie, Antoine de Baecque (éd.), Paris, Gallimard, 1992, p. 463)

    Suivant, voire anticipant, les préceptes de Maurice Jaubert, son ami et contemporain avec lequel il a eu l’occasion d’échanger sur le sujet, Roland-Manuel œuvre pour une prise en compte par le compositeur des spécificités de la composition musicale pour le cinéma qui, selon lui, passent par une conception globale de la bande-son. Roland-Manuel a eu la chance d’avoir trouvé en Jean Grémillon un réalisateur avec lequel il a pu expérimenter librement, même si on a constaté que son travail sur le son ne saurait se réduire aux seules collaborations avec ce réalisateur. La prise en compte des bruits et des voix au moment de la composition puis au-delà (travail sur l’enregistrement, mixage) constitue une stratégie compositionnelle qui rejoint des préoccupations contemporaines, telles les musiques d’Angelo Badalamenti pour David Lynch38 ou de John Williams dans la seconde saga Star Wars39, et ce n’est pas là le moindre mérite de Roland-Manuel que d’avoir su comprendre, dès son apparition, ce qui est assurément l’un des grands enjeux du cinéma sonore et de sa musique.

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    2015, Lumière d’été de Jean Grémillon, Crisnée, Yellow Now, coll. Côté films no 26.

    SCHAEFFER Pierre

    1946, « L’élément non visuel au cinéma », Revue du cinéma no 2, 1946. Reproduit dans La Revue du cinéma : anthologie, Antoine de Baecque (éd.), Paris, Gallimard, 1992, p. 461-477.

    WIENER Jean

    1978, Allegro appassionato, Paris, Belfond.

    ZENDEL José

    1951, « Grémillon ? Il est unique, nous dit Roland-Manuel », in Ciné-club, no 4, p. 4.

    Pour citer ce document

    Jérôme Rossi, «Colloque Roland-Manuel (novembre 2016) | Roland-Manuel et le travail de la bande-son au cinéma : une étude des interactions entre voix, bruits et musiques», La Revue du Conservatoire [en ligne], le septième numéro, La Revue du Conservatoire, Actualité de la recherche au Conservatoire.

    Notes

    1. Le cinéaste et musicologue François Porcile fait paraître en 1971 son livre Maurice Jaubert, Musicien populaire ou maudit ? (Paris, Éditeurs français réunis) et François Truffaut, conseillé par le même Porcile, réutilisera la musique de Jaubert dans quatre de ses films (Histoire d’Adèle H, L’argent de poche, L’homme qui aimait les femmes et La chambre verte) sortis entre 1975 et 1978. ↩︎
    2. James Buhler et David Neumeyer parlent d’une « bande-son unifiée » (integrative soundtrack). Voir Hearing the Movies, Music and Sound in Film History, New York et Oxford, Oxford University Press, 2016 (1re éd. : 2010). ↩︎
    3. PORCILE François, op. cit., p. 220. ↩︎
    4. Né en 1891, Roland-Manuel a neuf ans de plus que Jaubert. ↩︎
    5. Des lettres conservées par Gilles Roland-Manuel attestent de l’amitié qui unissait Jaubert et Roland-Manuel. Tous deux collaborent en octobre 1930 sur le film documentaire Caprelles et Pantopodes de Jean Painlevé, pour lequel ils arrangent et orchestrent deux suites de Domenico Scarlatti. D’après François Porcile, c’est « par l’entremise de Jean Grémillon et de Roland-Manuel » que Jaubert sera présenté à René Clair en 1932. Cf. PORCILE François, op. cit., p. 52. ↩︎
    6. WIENER Jean, Allegro appassionato, Paris, Belfond, 1978, p. 169. ↩︎
    7. GRÉMILLON Jean, « Sur la musique de film », entretien public avec Roland-Manuel, 18 mars 1950, repris dans GRÉMILLON Jean, Le cinéma ? Plus qu’un art !, Textes rassemblés par Pierre Lherminier, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 77-78. ↩︎
    8. Grémillon fut l’élève de Vincent d’Indy à la Schola Cantorum. Il composa, avec Maurice Jaubert, la chanson À Paris dans chaque faubourg du film de René Clair Quatorze juillet (1933), et écrivit les partitions d’un certain nombre de ses films (courts et moyens métrages, documentaires). ↩︎
    9. GRÉMILLON Jean, art. cit., p. 79. ↩︎
    10. La filmographie de Roland-Manuel compte treize longs métrages, trois courts métrages, deux documentaires et huit publicités. Parmi eux, six films ont été écrits en collaboration, faisant apparaître les noms d’Arthur Honegger, de Jean Wiener ou encore de Manuel Rosenthal. ↩︎
    11. ROLAND-MANUEL Alexis, « Rythme cinématographique et musical », Le Cinéma, 1945, p. 15, revue de l’IDHEC, no 2, repris dans Vibrations, no 4, 1987, p. 19. ↩︎
    12. On parle de mickeymousing en référence aux dessins animés de la célèbre souris de Walt Disney pour caractériser les moments où des instruments proposent, de manière exactement synchrone, un équivalent musical plus ou moins stylisé des actions et des mouvements proposés par les images. ↩︎
    13. Nous avons proposé d’appeler ce type de synchronisme lâche une « musique du son stylisé ». Voir « Le « cinéma du son stylisé » : le travail visuel et musical de Ladislas Starewitch et Daniel-Lesur dans Fleur de fougère », B. Rey Mimoso-Ruiz et G.Dastugue (éd.), Le Dessin animé ou les métamorphoses du réel, Toulouse, Inter-Lignes, 2012, p. 61-76. ↩︎
    14. Notons que ce bruit de train était anticipé au tout début de la séquence par quelques légers bruits de frottements sur les rails entre 01:35 et 01:43 sur le plan large de la ville. ↩︎
    15. En version originale, « would be diegetic music », expression proposée par Guido Heldt, Music and Levels of Narration in Film. Step across the Border, Bristol, Intellect, 2013, p. 68-69. ↩︎
    16. La première partie de ce morceau a déjà été entendue sur une autre séquence du chantier, au début du film, entre 14:57 et 16:35, mais elle n’a pas fait l’objet du traitement minutieux avec les bruits décrits ci-après ; elle sert plutôt de décor puis d’underscoring (musique sous les dialogues). ↩︎
    17. Ces coups de marteaux émergent en synchronisme avec le rythme musical avant d’évoluer en proposant un contrepoint rythmique plus libre. ↩︎
    18. On retrouve les intervalles harmoniques de secondes majeures de la musique du chariot de L’ami Fritz (exemple précédent). ↩︎
    19. Nous sommes donc doublement trompés : non seulement on voit les lèvres des personnages bouger, mais la musique se fait aussi plus discrète… pourtant aucune parole n’est entendue. ↩︎
    20. L’expression de mode supra-diégétique a été proposée par Rick Altman pour désigner les moments où tous les éléments filmiques (image, bruits) se mettent en résonance avec la musique en s’alignant sur le rythme musical. Voir ALTMAN Rick, La Comédie musicale hollywoodienne, Paris, Armand Colin, trad. J. Lévy, 1992 (1re éd. 1987), p. 84. ↩︎
    21. Arthur Hoérée donne un aperçu des possibilités du travail sur pellicule (« Travail de la pellicule-son ») dans « Le Travail du film sonore », La Revue musicale, no 151, décembre 1934, p. 383-399. Il évoque la partition rétrograde, la correction des erreurs (remplacement d’un « canard » par un nouvel enregistrement que l’on vient recoller sur la pellicule – on maquille ensuite cette collure par un trait au zapon), la suppression des attaques ou des résonances, la modification de la structure d’un morceau, la variation du rythme, les fondus d’entrée ou de sortie, l’invention de « sons synthétiques » au moyen de dessins à même la pellicule. ↩︎
    22. On trouve également dans le film une voix montée à l’envers. Les auteurs ont monté à rebours l’appel d’un brocanteur : « Marchand d’habit ! », ce qui donne un parfum exotique qui sied parfaitement à ce marchand d’origine orientale. ↩︎
    23. La musique, conçue pour être rétrogradée, est d’abord enregistrée sur pellicule ; cet enregistrement est ensuite entendu à l’envers lorsque la pellicule est retournée. ↩︎
    24. CHION Michel, L’Audiovision, Paris, Nathan, 1990, p. 67. ↩︎
    25. LANGLOIS Philippe, http://www.lesclochesdatlantis.com, consulté le 05 novembre 2017. ↩︎
    26. HONEGGER  Arthur  et HOÉRÉE Arthur, « Particularités sonores du film Rapt », in 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [en ligne], 38 | 2002, mis en ligne le 08 mars 2007, consulté le 05 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/1895/359.Honegger et Hoérée citent bien le précédent de Roland-Manuel pour la partition rétrograde… mais uniquement pour la voix du brocanteur montée à l’envers ! Voir HOÉRÉE Arthur, « Le travail du film sonore », La Revue musicale, décembre 1934, no 151, p. 392. Sur le lien entre cette technique et l’expression du rêve, voir BOLDUC-CLOUTIER Hubert, « Suggérer le rêve en musique ; la technique du « son à l’envers » dans Rapt, 1934 », Le Fantastique dans les musiques du XXe et du XXIe siècle, C. Carayol, P.-A. Castanet et P. Pistone (éd.), Paris, Delatour, 2017, p. 62-75. ↩︎
    27. ROGER Philippe, Lumière d’été de Jean Grémillon, Crisnée, Yellow Now, coll. Côté films no 26, 2015, p. 50-51 ↩︎
    28. La focalisation subjective sur Patrice ne laisse aucun doute sur le fait qu’il s’agit de musiques et de sons que le personnage entend dans sa tête en revivant ce moment précis. Le terme « métadiégétique » a été proposé par Claudia Gorbman dans le sillage de Gérard Genette pour désigner des séquences où la narration est prise en charge par un ou plusieurs personnages de l’histoire, soit un (ou plusieurs) nouveau(x) narrateur(s) : la musique provient alors de la tête de ce personnage, elle n’est ni diégétique (aucune source n’est explicitée), ni extradiégétique car le nouveau narrateur est précisément un personnage de la diégèse. Voir Claudia Gorbman, Unheard Melodies, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1987, p. 22. ↩︎
    29. HOÉRÉE Arthur, « Le travail du film sonore », art. cit. ↩︎
    30. HONEGGER  Arthur  et HOÉRÉE Arthur, « Particularités sonores du film Rapt », art. cit. ↩︎
    31. On trouve une scène de marché comparable, mêlant chant et mélopée au hautbois accompagnés de guitare, bruits, sifflements et interjections des badauds dans La Bandera lorsque Pierre Gilieth (Jean Gabin) se promène à Barcelone (11:45-13:00). ↩︎
    32. BARNIER Martin, En route vers le parlantHistoire d’une évolution technologique, économique et esthétique du cinéma (1926-1934), Liège, Céfal, 2002, p. 175. ↩︎
    33. Martin Barnier y reconnaît un disque de Concha Piquer, très populaire dans les années trente. Voir BARNIER Martin, ibid., p. 176. ↩︎
    34. ROLAND-MANUEL Alexis, « Rythme cinématographique et musical », art. cit., p. 20-21. ↩︎
    35. Le spectrogramme met en relation les fréquences (en hertz, axe des ordonnées) et les amplitudes sonores (plus l’évènement sonore est fort, plus la blancheur – ou la couleur choisie dans le cadre d’un spectrogramme en couleur – est prononcée) dans un référentiel temporel (minutage sur l’axe des abscisses). ↩︎
    36. ZENDEL José, « Grémillon ? Il est unique, nous dit Roland-Manuel », Ciné-club, no 4, janvier 1951. ↩︎
    37. SCHAEFFER Pierre, « L’élément non visuel au cinéma », Revue du cinéma no 2, 1946. Reproduit dans BAECQUE Antoine de (éd.), La Revue du cinéma: anthologie, Paris, Gallimard, 1992, p. 463. Sur ce sujet, voir aussi LANGLOIS PhilippeLes Cloches d’Atlantis. Musique électroacoustique et cinéma. Archéologie et histoire d’un art sonore, Paris, Éditions MF, 2012. ↩︎
    38. Voir la thèse d’Emmanuelle Bobée, La musique et les textures sonores comme éléments du récit filmique dans l’œuvre de David Lynch, d’Eraserhead (1977) à Inland Empire (2006), thèse soutenue en 2015 à l’université de Rouen. ↩︎
    39. Voir Chloé Huvet, « Musique et effets sonores dans Star Wars : Épisode II – L’Attaque des clones. Une alliance conflictuelle ? », in Revue musicale OICRM, vol. 2, no 2, mis en ligne le 5 juin 2015, http://revuemusicaleoicrm.org/rmo-vol2-n2/musique-et-effets-sonores-dans-star-wars-episode-ii-lattaque-des-clones-une-alliance-conflictuelle/ ; consulté le 16 janvier 2018. ↩︎
  • Roland-Manuel, mon grand-père : souvenirs de Gilles Roland-Manuel

    Roland-Manuel, mon grand-père : souvenirs de Gilles Roland-Manuel

    Petit-fils de Roland-Manuel, Gilles Roland-Manuel livre des souvenirs d’enfance qui vont bien plus loin que l’anecdote : comment aimer Mozart mais pas Ravel, avec lequel ce grand-père avait travaillé de manière rapprochée. Un voile se lève aussi sur les intérêts non musicaux de Roland-Manuel, la science par exemple, et sur la modestie de celui qui n’évoquait jamais sa propre musique (peut-être une des raisons pour lesquelles celle-ci est si mal connue ?). Enfin, le salon des Roland-Manuel, rue de Bourgogne, apparaît comme un lieu de sociabilité où l’enfant observait les grands du monde culturel de son époque.

    Mon grand-père, lorsque j’étais enfant, représentait à mes yeux la quintessence de la gourmandise maîtrisée et de l’omniscience. Peut-être est-ce grâce à ces qualités qu’il a réussi à me donner goût à la musique de Mozart, alors que j’avais à peu près trois ans. La greffe a pris immédiatement.
    Cette musique fait à présent partie de moi, au même titre que mon estomac. Elle est devenue en quelque sorte une évidence incarnée.
    Son épouse Suzanne, ma grand-mère donc, trouva elle aussi tout naturel de mettre mes mains, qui tenaient à peine une cuillère, sur le clavier d’un piano, pour jouer… Mozart.
    Mais très vite apparut une contradiction très ardue pour l’apprenti musicien que j’étais : mon grand-père avait certes une passion pour la musique de Mozart (jusque-là tout va bien), mais également pour celle de son ami Ravel. Il s’agissait là pour moi d’un paradoxe dérangeant, absurde, insurmontable, voire indigne. Jamais l’esthétique et l’éthique n’étaient entrées dans un conflit aussi sanglant !
    J’ai donc radicalement et violemment envoyé Ravel se faire voir ailleurs (ailleurs que dans ma chasse gardée) avec la force inconsciente, manichéenne et mégalomaniaque dont les enfants peuvent faire preuve pour se défendre contre l’adversité affective.
    Exit donc pour moi l’auteur de L’Enfant et les sortilèges. Mon grand-père eut l’intelligence de ne pas insister et de ne partager le trône sur lequel je le situais, qu’avec le seul Mozart. Pour moi, il était Mozart.
    Mis à part l’univers affectivo-musical que je m’étais si injustement mais si efficacement créé, je crois me souvenir que je suis demeuré perplexe vis-à-vis de mon grand-père jusqu’à sa mort, mais cette fois d’une perplexité non défensive et plutôt excitante. Elle s’exerçait activement vis-à-vis du champ de la connaissance et d’intérêt que je supposais échapper à son omniscience et à sa sagacité.
    Certes, le champ était étroit (parce qu’il connaissait tout à mes yeux…). Mais justement, cela conférait à ce domaine inconnu une rareté, une virginité, une liberté extraordinaires…
    Il s’agissait grosso modo du terrain scientifique ; quoiqu’à ma grande surprise, il se décida un jour à m’entretenir de la constante de Planck et de la physique quantique, tentative que je mis finalement sur le compte d’un petit moment d’inattention de sa part.

    Voilà donc comment mon grand-père Roland-Manuel, à travers ce qu’il était, mais aussi à travers ce qu’il n’était pas, à travers ce qu’il aimait, mais aussi à travers ce qu’il n’aimait pas, à travers la musique et en dépit de la musique, ou plus précisément malgré Ravel (dont j’ai détesté l’œuvre jusqu’à un âge avancé que vous me permettrez de ne pas préciser tellement j’en ai honte), voici donc comment il a contribué à éveiller la curiosité de son petit-fils. Je tiens tout de même à préciser avec solennité et fierté qu’en ce qui concerne Ravel, je suis guéri.
    Mon grand-père, pour une raison que j’ignore, a toujours refusé d’évoquer avec moi ses propres compositions, sauf ses musiques de films, et très brièvement : celle de La Bandera, pour dire qu’à cause de celle-ci, il ne pouvait plus retourner en Espagne sous Franco, et celle des films de Grémillon qui était un de ses amis très chers (RemorqueLes Inconnus dans la maisonL’Étrange Monsieur Victor, etc.)
    Enfin, puisque j’ai traité cette évocation familiale sur le ton intimiste d’une aventure affective (et ma relation avec mon grand-père en fut une, au plus beau sens du terme), je souhaiterais dire un mot de ses rapports avec la Légion d’honneur, anecdote qui est à mon avis assez caractéristique de son ironie.
    La rosette d’officier de ladite décoration qu’il arborait à sa boutonnière me semblait ne pas coller du tout avec son discours gouailleur, voire méprisant, vis-à-vis des « honneurs » en général. Il aimait par exemple beaucoup la réflexion de Satie à Ravel lorsque ce dernier avait rendu compte, au cours d’un dîner, de son refus de recevoir la décoration : « Mon cher ami, dit Satie à Ravel, il ne suffit pas de la refuser, il faut encore ne pas la mériter… ! » « Mais alors, demandai-je à mon grand-père, pourquoi portes-tu cette petite hémorroïde ridicule ? »
    Avec l’œil plissé et un petit sourire gourmand inimitable, il me répondit entre deux bouffées d’une de ses meilleures pipes : « Parce que si je gis ivre mort dans le caniveau, les agents de police me raccompagneront chez moi au lieu de m’enfermer dans une cellule au commissariat… » Après vérification, il paraît que c’est strictement exact… mais à ma connaissance, il n’était nullement éthylique !
    Une question reste ouverte pour moi : celle des rapports qu’entretiennent vraiment l’esthétique musicale, l’alcool, les honneurs, les flics et Mozart.
    À l’époque, consciente de ma confusion, ma grand-mère, qui recevait à sa table Ravel, Satie, Picasso, Max Jacob, Cocteau, Michel Leiris, Fujita et tant d’autres, me disait, lorsque je passais en jouant furtivement derrière les chaises de ces monstres sacrés, de n’oublier aucun de ces visages et de parler d’eux ainsi que d’elle-même, quand elle serait morte.

    Merci de m’avoir donné l’occasion de remplir ce contrat.

    Pour citer ce document

    Gilles Roland-Manuel, « Colloque Roland-Manuel (novembre 2016) | Roland-Manuel, mon grand-père : souvenirs de Gilles Roland-Manuel », La Revue du Conservatoire [en ligne], Actualité de la recherche au Conservatoire, le septième numéro, La Revue du Conservatoire.

  • Le cinéaste-musicien et son réalisateur musical, un cas particulier des rapports musique-cinéma : l’équipe Grémillon/Roland-Manuel

    Le cinéaste-musicien et son réalisateur musical, un cas particulier des rapports musique-cinéma : l’équipe Grémillon/Roland-Manuel

    L’article tente de définir la relation musicale d’un genre très particulier unissant un cinéaste musicien et un compositeur réalisant les idées musicales du cinéaste. La précision des directives de Grémillon pour Roland-Manuel est inhabituelle dans le monde du cinéma. L’étude passe en revue les collaborations des deux hommes, de La Petite Lise au Ciel est à vous, en passant par L’Étrange monsieur VictorRemorques et Lumière d’été. La période d’après-guerre est également abordée, avec notamment Le Six Juin à l’aube et Au cœur de l’Île-de-France.

    Parmi les compositions d’Alexis Roland-Manuel, on dénombre plusieurs musiques de film, dans des genres variés : fictions surtout, documentaires et même films publicitaires. De l’avènement du cinéma parlant jusqu’aux années cinquante, Roland-Manuel a été amené à travailler avec des cinéastes aussi différents que Jean Grémillon, Julien Duvivier, Henri Decoin, Jacques de Baroncelli, Claude Heymann, Léo Joannon, Alexandre Alexeieff ou Marco de Gastyne. Autant qu’on puisse en juger — tous les films n’étant pas accessibles —, il s’agit de musique néo-classique de bonne facture. Jean Grémillon, auquel nous nous intéressons, représente un cas très particulier, certes dans la filmographie de Roland-Manuel, aussi dans la longue histoire des rapports entre cinéaste et musicien. Non seulement il est le premier et le dernier cinéaste avec lequel le compositeur a eu l’occasion de travailler, de 1930 (La Petite Lise) à 1954 (Au cœur de l’Île-de-France), mais aussi la nature de leur collaboration a de quoi surprendre, dans le monde assez convenu du cinéma.

    Pour comprendre leurs relations de travail, on peut se référer à une conversation publique entre le cinéaste et son compositeur, tenue au Conservatoire de Paris le 18 mars 1950, entretien dont il subsiste une retranscription. Alexis Roland-Manuel précise d’abord qu’il n’a écrit de musique de film qu’en raison de son amitié avec un cinéaste lui-même musicien, cas exceptionnel dans une profession fort peu portée sur la culture musicale :

    Je ne pense pas que j’aurais jamais écrit une musique de film si je n’avais eu la chance d’avoir un ami qui est un musicien, qui est un compositeur de musique et qui, étant lui-même metteur en scène de cinéma, Jean Grémillon, m’a permis, avec sa merveilleuse intelligence des choses de la musique et sa connaissance d’une technique qui est pour moi très mystérieuse, de le faire, et est arrivé, en quelque sorte, à préparer mon travail de musicien1.

    À quelle préparation fait-il allusion ? Voici en quels termes le musicien décrit le travail préliminaire opéré par le cinéaste :

    Jean Grémillon n’a jamais préparé un film sans avoir au départ une vue extrêmement nette, non seulement des endroits — cela va de soi — où il estime que la musique est nécessaire, mais du caractère de cette musique, et [de] la forme que cette musique doit revêtir. Si bien que, chaque fois que j’ai écrit une partition de film pour Jean Grémillon, le travail a pu être préparé de la façon suivante : du papier réglé, des feuilles de papier d’orchestre, un certain nombre de mesures qui sont tracées à l’avance, le tempo connu, les modulations fixées avant qu’une seule note soit écrite, il ne reste plus qu’à écrire la musique, sa place est faite2.

    Le grand chercheur du sonore qu’est Pierre Schaeffer, qui fréquentera Grémillon dès l’époque de Lumière d’été, publiera un document confirmant cette méthode unique, la « structure sonore d’une séquence du film Le ciel est à vous, telle que Grémillon l’établit dès la conception du scénario, préalablement au mixage3. » Schaeffer commente ainsi le graphique :

    En fonction du minutage précis qui traduit, en secondes, le métrage de l’image, on peut observer l’articulation réciproque des trois éléments : bruit, parole, musique ; on voit en particulier en quoi les indications de la piste musicale constituent un « cahier des charges » pour Roland-Manuel. Non seulement l’entrée, la durée et la fin de la musique y sont prévues avec précision, mais les variations d’intensité, le tempo, les respirations et jusqu’à une modulation, dont l’effet est escompté à l’instant exact de la péripétie la plus importante4.

    Roland-Manuel confirme la méthode Grémillon : « La place des modulations est déjà indiquée avant que la musique elle-même ait été commencée5. » L’emploi récurrent de cet « emplacement de modulation6 », comme dira Grémillon durant cette conférence à deux voix, est révélateur d’une idée de la musique de film que partagent le cinéaste et son compositeur : « S’il y a une chose qui s’impose à tout musicien qui compose de la musique de film, c’est une modulation sur un changement d’atmosphère ou un changement de séquence7. » Cette vision repose sur le lien établi entre rythme et tonalité. Roland-Manuel s’en explique, citant en modèle un exact contemporain de Maurice Ravel, Manuel de Falla :

    Quels sont les éléments formels que, en dernière analyse, la musique de film doit retenir, et à mon avis les éléments essentiels ? Chose très curieuse, sans le vouloir et sans que le musicien auquel nous nous référons se soit jamais occupé de musique de film, nous8 avons rencontré dans la pratique de la musique de film le principe qui a guidé toute l’esthétique d’un grand musicien disparu9 : Manuel de Falla. Manuel de Falla était persuadé que les musiciens qu’il considérait comme les maîtres de la forme avaient toujours lié, consciemment ou non, la tonalité au rythme, que le changement de tonalité, d’action, conduit au changement de rythme et inversement10.

    Si l’on prête attention aux propos tenus par Grémillon lors de cette conférence à deux voix, on se rend compte qu’ils reflètent, dans tous les champs du sonore, un profond sentiment d’unité. Ainsi le lien établi entre rythme et tonalité s’accompagne chez le cinéaste d’une vision agrandie du phénomène sonore : bruits, voix, musiques forment pour lui un tout. Faisant ainsi allusion au passage esthétiquement risqué des retours en arrière sonores de Lumière d’été, Grémillon commente : « Seule la musique mélangée à des bruits évoque la réalité absolue de cette scène11. » Quant aux séquences du chantier du barrage, dans le même film, il précise : « La musique réduite à un état assez primitif, si je peux dire, s’accompagne de bruits et se mélange aux bruits12. » On comprend que le mixage est pour lui une opération essentielle : « L’opération technique des mélanges est passionnante13. » De la conception à l’achèvement du film, le sonore – dont le musical – est une dimension créatrice majeure pour le cinéaste, qui confie, toujours au sujet du même film : « Au moment même où j’ai pensé et où j’ai écrit Lumière d’été, j’étais très obsédé par une œuvre musicale qui a eu une influence sur moi très forte, qui est le Concerto pour la main gauche de Ravel14. » En face d’une telle nature musicienne, le compositeur Roland-Manuel fait preuve d’une modestie rare ; évoquant la partition la plus ambitieuse qu’il eut l’occasion d’écrire pour un film de Grémillon, l’oratorio conclusif de Remorques, Roland-Manuel se contente d’observer que ce final « est très émouvant simplement parce que je me suis contenté d’appliquer le plus simplement possible le point de vue de Jean Grémillon à la musique.15 » Le cinéaste est d’autant plus sensible à cette réserve qu’il la partage, dans la mesure où il se revendique d’un classicisme rigoureux où l’effacement est la condition même de l’expression. « Une musique peut être discrète tout en étant extrêmement véhémente16 », fait-il justement remarquer.

    On l’aura compris, rien de plus éloigné du patient travail, dans l’ombre de l’atelier, de Roland-Manuel avec Jean Grémillon, que la mythologie cinématographique la plus répandue, dans ses clichés contrastés. Aussi fausses l’une que l’autre, les figures rebattues du compositeur prolifique fournissant de la musique au mètre à une industrie du cinéma inculte et celle du musicien visionnaire imposant ses créations inspirées à un cinéaste peu au fait de telles subtilités17 se situent aux antipodes de cette réalité atypique, où la profonde science musicale d’un cinéaste par ailleurs lui-même compositeur (fait unique, faut-il le rappeler) rejoint la finesse d’un musicien discret, conscient de ses qualités comme de ses limites, et s’épanouissant dans le travail en équipe. Il y a peu d’exemples, dans la déjà longue histoire du cinéma, d’une telle alliance féconde entre un compositeur de talent et un cinéaste de génie, le musicien se coulant dans la pensée musicale du cinéaste, et la réalisant, en précieux auxiliaire conscient. Plutôt que le terme générique de compositeur, qui ne s’applique qu’imparfaitement à ce cas ô combien particulier, il nous semble que celui de réalisateur musical s’impose pour caractériser le travail de Roland-Manuel avec Grémillon. Musicalement, il réalise, c’est-à-dire traduit en notes et en accords sur ses portées, les indications précises de ce cinéaste qui pense en musicien, en cinéaste-musicien faudrait-il dire, pour qui le monde sonore constitue une part déterminante de son travail. Grémillon estime en effet que ses images doivent, pour exister, être plongées dans le « bain d’un élément où ces réalités en continuelle déplacement prennent leur sens profond. Cet élément, c’est le son18. » Le cinéaste n’hésite pas à parler de la « magie des sons19 », celle d’une « sorte d’alchimie20 » sonore s’appliquant au film, et surtout énonce le principe d’une « vertu agissante21 » du son au cinéma. Il élabore à ce sujet une classification, qu’on peut supposer transposable aux musiques comme aux voix, une tripartition de ces vertus agissantes ; Grémillon distingue trois dimensions de l’action des bruits : la définitoire (sens littéral), l’allusive (sens figuré) et l’envoûtante (sens initiatique relevant d’un charme, d’un enchantement). Il dénombre ainsi l’action sonore « par définition22 », littérale, puis « par allusion23 », figurée, enfin « par envoûtement24 », opération déterminante relevant du style, c’est-à-dire du sens qui révèle « les secrets d’un monde qui est à la fois celui des humains et celui des choses25. »

    La Petite Lise

    Pour sa première collaboration avec le cinéaste – une double première, s’agissant du premier long métrage parlant de Grémillon, La Petite Lise en 1930 –, il est révélateur d’observer que Roland-Manuel n’est pas crédité pour la musique, mais pour la direction musicale du film : travail expérimental d’assembleur, de coordinateur, de réalisateur musical en quelque sorte. Grémillon ose toutes les innovations dans sa première expérience de film parlant, et le paiera cher, de son exclusion temporaire du cinéma français. Si l’on s’en tient à la part sonore de La Petite Lise, les audaces abondent. Ainsi faut-il parler à son sujet d’un film sonore plutôt que parlant : les bruits ont une présence expressive aussi déterminante que les voix ou les musiques. Grémillon fait même en sorte qu’il ne soit plus possible de séparer les sources sonores : preuve en est la séquence inaugurale, emblématique, de la baraque des bagnards où bruit (la rumeur indistincte des prisonniers), voix (les dialogues immergés dans les bruits) et musique (le chant naissant de l’indistinction) sont bien une seule et même réalité sonore. Quant à l’atelier de menuiserie, il donne lieu à une véritable partition de musique concrète (un terme ultérieur qui devra beaucoup à Grémillon). Si la musique en situation est déterminante dans la scène finale, au bal antillais, la musique de film proprement dite est rare dans le film. Et sur ce plan, Grémillon entraîne son ami Roland-Manuel du côté de l’expérimentation la plus radicale, puisque La Petite Lise propose la première musique à l’envers du cinéma parlant. Si l’on excepte le générique, lente mélopée exotique aux accents fatalistes, la seule musique de film, entendue à deux reprises dans des situations différentes, liées au personnage féminin, est une pièce encore plus étrange, sorte de lent tournoiement obsessionnel (lentissimo, est-il porté sur la partition), d’inquiétante giration ralentie, de berceuse du malheur ; titrée Litanie nocturne26 (ce qui suggère une sacralité diffuse, confirmation d’un secret fatalisme), elle est écrite pour une formation chambriste fort inhabituelle, un quintette associant trois parties vocales (une voix de femme : contralto, et deux voix d’hommes : ténor et basse) et deux instrumentales (alto et violoncelle). L’étrangeté de cette litanie sans paroles, composée par Roland-Manuel sous le regard de Jean Grémillon, se trouve décuplée par le procédé dit de musique rétrogradée, ce subtil jeu de reflets appliqué au domaine sonore : la partition initiale est d’abord retranscrite en remontant de la fin au début, puis enregistrée sous cet état crypté ; l’enregistrement obtenu est enfin passé à l’envers, ce qui révèle la partition ainsi déchiffrée, sonnant de curieuse façon : l’impression produite, notamment par les timbres et les attaques, relève d’un inouï. C’est précisément ce sentiment d’inédit qui intéresse le cinéaste, afin de préparer par le son « le terrain à l’image que nous voulons faire surgir chez le spectateur-auditeur27 », « en convertissant la réalité extérieure en réalité profonde28 ». Il est à noter qu’une inversion sonore plus immédiate figure dans le même film, un cri de rue inversé encadrant la scène de l’usurier : « Voulant camper un brocanteur oriental, Roland-Manuel, dans La Petite Lise, s’était contenté de monter à rebours l’appel traditionnel : « marchand d’habit ! ». Les syllabes françaises se muaient en une sorte d’idiome exotique, du moins pour nos oreilles, ce qui était essentiel29. »

    Ce premier exemple d’une composition musicale de Roland-Manuel pour un film de Grémillon est un beau cas de figure du musicien réalisant l’idée du cinéaste. Il ne fait aucun doute que l’idée d’une musique rétrogradée (avec ses trois phases : musique originale, enregistrement de son inversion écrite, apparition de la musique par inversion de la lecture optique) vienne de Grémillon, car elle est l’application, au domaine du sonore, d’une métamorphose visuelle qu’on pourrait nommer reflet redressé (ou rétrogradé), que le cinéaste applique en 1928 au dernier plan de son premier long métrage, Maldone. Il s’agit d’une vue du canal de Briare, prise par le jeune et déjà talentueux chef opérateur Christian Matras. Cette vue tremble légèrement car il s’agit du reflet du canal dans l’eau, reflet qui a été retourné pour procurer l’impression de la vue normale, en quelque sorte redressée. Ce tour de magie visuelle, majeur puisqu’il conclut son film par le sentiment d’un agrandissement du monde, Grémillon va le réitérer dans deux films après Maldone, d’abord de façon indirecte dans Daïnah la métisse en 1931 (avec la boule de cristal du magicien), puis de façon explicite dans La Dolorosa en 1934 (durant le duo d’amour mystique : en trois plans successifs, on passe d’un plan à son reflet, puis au reflet redressé). Quant à la musique rétrogradée, si Grémillon n’y a pas directement recours dans son film suivant La Petite LiseDaïnah la métisse, il en reprend néanmoins la curieuse physionomie, les couleurs supranaturelles : le cinéaste pare la scène nocturne du meurtre, sur le pont du paquebot, d’échos assourdis de la musique de danse si étrangement ouatés qu’on y soupçonnerait presque une rétrogradation acoustique. Il semble s’agir en réalité de l’enregistrement d’un instrument procurant des sensations assez proches de la musique rétrogradée : l’harmonica de verre. Les vibrations du verre musical font penser aux manipulations des globes de verre par Smith, le mari de Daïnah, pendant son numéro de magicien. Le glassharmonica murmurant le motif de la musique de danse flotte dans l’air comme une menace imperceptible. Le tremblement des résonances, avec ses vibrations au bord de la suspension, fait référence au battement visuel du dernier plan magique de Maldone : même irréalisme apparent, signe d’une vérité intérieure soudain révélée. Bien que le générique de Daïnah la métisse ne mentionne aucun crédit musical, il est avéré que Roland-Manuel a été de la partie.

    Au même carton du générique de La Petite Lise où Roland-Manuel se trouve crédité pour la direction musicale du film, à la ligne suivante on lit : Assistant technique : Jacques Brillouin. La présence de Brillouin, un proche de Grémillon dès les années vingt, est à signaler : fait rare, le cinéaste s’est adjoint un musicien comme premier assistant de son premier long métrage parlant ; le musicien Jacques Brillouin a d’ailleurs déjà travaillé pour Grémillon : c’est lui qui, avec Marcel Delannoy, a adapté la musique retenue par Grémillon pour accompagner Maldone (et c’est déjà Désormière qui la dirige) : des extraits d’œuvres de Debussy, Satie, Milhaud, Honegger, mais aussi Grémillon, Jaubert et Brillouin lui-même. L’année précédente, c’est Brillouin qui pilotait le piano automatique Pleyela lors de la projection du court métrageTour au large (1927), Grémillon ayant composé une musique pour son film, Maurice Jaubert s’occupant de la confection des rouleaux. Il est important de rappeler tous ces noms. En effet, c’est Brillouin qui présenta Roland-Manuel à Grémillon. Quant à Brillouin, c’est Jaubert qui lui fit connaître Grémillon. Delannoy, Jaubert et Brillouin s’étaient pour leur part rencontrés en 1923 chez Honegger, qui dédiera ses trois Contrepoints aux trois jeunes compositeurs ; en 1925, Roland-Manuel commentera ces Contrepoints en caractérisant les trois musiciens. En 1924, c’est Jaubert qui avait dédié ses Quatre romances de Toulet à Roland-Manuel, Delannoy, Honegger et Brillouin. En 1930, sans être crédité au générique (toujours son élégante discrétion), Roland-Manuel fait le choix pour son ami Maurice Jaubert des sonates de Scarlatti que ce dernier va orchestrer (pour sept vents et quintette à cordes) pour le court métrage de Jean Painlevé Caprelles et pantopodes. Faut-il ajouter que Maurice Jaubert reprendra à Roland-Manuel le procédé de musique rétrogradée, pour ses collaborations avec Vigo en 1933 et Duvivier en 1937 ? Et que le même Jaubert, ayant rencontré René Clair par l’intermédiaire de Roland-Manuel, arrange en 1933 une valse de Grémillon pour le thème musical du film Quatorze juillet de René Clair ? On le comprend, le travail de Roland-Manuel avec Grémillon s’inscrit dans un réseau musical, où reviennent les noms de Brillouin, Désormière et Jaubert.

    Ce n’est qu’en 1938, après sa traversée du désert qui le mène en Espagne puis en Allemagne, que Grémillon pourra retrouver Roland-Manuel sur la coproduction franco-allemande L’Étrange Monsieur Victor. Début d’une période faste, Roland-Manuel travaillant de 1938 à 1944 sur les quatre plus importants longs métrages de Jean Grémillon, jusqu’au Ciel est à vous. Une solide équipe musicale est formée par le cinéaste, avec Roland-Manuel à la composition et Roger Désormière à la direction orchestrale30. Grémillon tient à ce que ses deux amis proches soient présents désormais sur tous ses films, leurs conceptions musicales rejoignant les siennes, entre ouverture et culture, audace et sagesse ; outre leur sensibilité au bouillonnement créatif des années vingt qui les a d’abord réunis, ils partagent en effet le même goût pour un exigeant classicisme français. Roland-Manuel est fidèle aux rares cinéastes avec qui il travaille, puisqu’après La Petite Lise et l’éloignement de Grémillon de la scène française, le musicien va travailler sur quatre longs métrages de Jacques de Baroncelli, de 1931 à 1934, puis cinq courts métrages d’Alexandre Alexeieff, de 1936 à 1939. Les retrouvailles avec Grémillon correspondent à ses partitions pour le cinéma les plus ambitieuses.

    L’Étrange Monsieur Victor

    On retrouve dans L’Étrange Monsieur Victor des choix d’esthétique sonore actifs dans La Petite Lise : il en va ainsi du rôle des bruits et de leur interaction avec la musique ; la prédilection pour la musique vocale se confirme comme une caractéristique des films de Jean Grémillon. Cela dit, le travail de Roland-Manuel est sans commune mesure : la place de la musique proprement dite se trouve nettement développée dans le nouveau long métrage, un drame porté par un monstre sacré de l’époque, Raimu, qui campe pour une fois un personnage complexe. Pour autant, la part de musique qu’on peut qualifier de dramatique est très réduite, preuve d’un film inhabituel, personnel. Ne relèvent du registre dramatique que les premières mesures orchestrales du générique, reprises en toute fin, ainsi que trois brèves et sobres interventions juste avant le meurtre. Tout le reste, et c’est bien là l’essentiel, appartient à deux registres, le lyrique et le poétique, qui relèvent de ce qu’on pourrait appeler le tableau sonore. À ce titre, Roland-Manuel va composer deux types de musique, sur les indications du cinéaste. D’une part, une partition qui s’intègre au récit, puisqu’il s’agit de pages pour orchestre d’harmonie, censées être jouées au kiosque par la musique de la flotte, et entendues depuis les fenêtres de l’appartement de monsieur Victor donnant sur la place. Trois scènes sont bâties sur ces musiques, la première exposant les rapports de Madeleine avec Victor, son mari, la deuxième centrée sur les liens entre Madeleine et Bastien, le fugitif recueilli par Victor. La première scène donne lieu à un enchaînement de quatre mouvements, vif-lent-vif-lent, à l’image de l’instabilité du personnage de Victor, et de l’éloignement progressif de son épouse ; la deuxième et la troisième interventions de l’harmonie obéissent à une autre logique : il s’agit d’un seul mouvement, le même pour les deux scènes d’amour ménagères (Madeleine fait la vaisselle avec Bastien, puis le repassage) ; musique doucement déchirante, à l’unisson de l’amour qui naît entre Madeleine et Bastien. Le choix de Grémillon de demander à Roland-Manuel d’écrire une suite de mouvements pour orchestre d’harmonie donne une cohérence à ces scènes liées entre elles par le portrait d’une femme. La reprise du même mouvement pour les deux scènes lyriques renforce leur caractère lyrique.

    Le registre le plus ambitieux du film relève de la musique non directement justifiée par les situations. Comme pour la musique rétrogradée de La Petite Lise, Roland-Manuel écrit une partition instrumentale et vocale, aux effectifs cette fois un peu étoffés. Un chœur d’enfants vient enrichir la trame orchestrale, apportant une couleur ravélienne à ce portrait d’une ville, Toulon. Débutant bouche close, le chant se poursuit par des « lalala », avant qu’un soliste n’émerge dans un style qui évoque le poignant Trois beaux oiseaux du paradis de Maurice Ravel. Registre poétique, exprimant l’âme du lieu. C’est une discrète cantate que Grémillon incorpore ainsi à son film. La musique de film voulue par le cinéaste a ainsi deux fonctions complémentaires : portraiturer un décor ou un personnage. Le film suivant va confirmer et amplifier cette ambition.

    Remorques

    Film alchimique, Remorques est une tragédie à la fois humaine et cosmique. La musique de Roland-Manuel va devoir répondre à ce double défi d’être en résonance avec le microcosme et le macrocosme. Sur un plan différent du film précédent, les registres musicaux du lyrique intime et du poétique cosmique vont cette fois se trouver associés ; au discret chambrisme des instruments à vents associés au premier malaise d’Yvonne dans sa chambre s’enchaîne la partition épique de la première tempête en mer, poème sonore où la musique des bruits rejoint celle d’un oratorio de la nature déchirée ; la douce cantate de L’Étrange Monsieur Victor prend les dimensions d’un vaste oratorio pour grand orchestre et chœur, culminant dans une séquence finale légendaire. Ce n’est plus Ravel mais Honegger et sa Danse des morts qui semble pour Roland-Manuel le modèle musical de ce final sans équivalent dans le cinéma français ; les deux œuvres d’Honegger et de Roland-Manuel sont d’ailleurs contemporaines. Grémillon a conçu ce final musical comme l’aboutissement de sa mise en scène, son point culminant ; il s’agit d’une révélation, d’un déchiffrement, d’un déchirement du voile des apparences, le langage de la Nature étant soudain compréhensible. C’est une nouvelle fois, après La Petite Lise et L’Étrange Monsieur Victor, des moyens vocaux que le cinéaste convoque à cette fin. Après les vocalises d’un chœur mêlées à une symphonie des bruits de tempête, les voix se mettent à chanter la prière des agonisants. Deux récitants, voix d’homme et de femme, un chœur partie parlant, partie vocalisant, un orchestre réduit à une scansion, le tout associé aux bruits du vent de façon essentielle.

    De cette cantate révélant les liens unissant le visible et l’invisible, la vie et la mort, le microcosme et le macrocosme, on trouve déjà trace dans une pièce musicale plus modeste d’allure mais de facture aussi poétique, la Chanson d’Yvonne (absente dans le film, mais dont subsiste la partition). Comme il se doit, les paroles en sont de Jean Grémillon, la musique de Roland-Manuel. Une chanson oscillant entre merveilleux et fantastique : « Puisqu’il est en enfer / Celui qui me plaisait / Ce n’est pas mon affaire / À moi de le juger // Et quand je serai morte / Et couchée à mon tour / Couchée dessous la terre / Avec mes beaux atours // Sortant du cimetière / Une nuit je m’en irai / Oui, j’irai en enfer / J’irai le retrouver / Puisqu’il est en enfer31. » Roland-Manuel a composé sur ce poème une complainte tendre et austère, égrenée de façon rigoureuse, un air à la simplicité complexe, à la fois populaire archaïsant et secrètement savant ; tout le portrait de Grémillon, en somme. On peut regretter que la Chanson d’Yvonne ne figure pas dans Remorques ; les aléas du tournage (interrompu par la guerre) peuvent expliquer ce manque. Toujours est-il que quelques années plus tard, en 1946, le cinéaste va reprendre l’idée d’une chanson ancienne : ce sera, du trouvère du XIIIᵉ siècle Moniot d’Arras, Ce fut en mai, qui occupe une place déterminante dans son essentiel documentaire sur la Normandie en ruines qu’est Le Six Juin à l’aube.

    L’oratorio des Éléments qui couronne Remorques diffuse un sentiment presque surréel de grandeur. La musique se colore d’ailleurs parfois de teintes magiques. Ainsi, en va-t-il des scènes de la plage et de la villa vide. La partition écrite pour ces deux scènes qui se suivent est caractéristique de ce que recherche Grémillon musicalement : soit du temps lisse contemplatif, une étendue sonore continue, d’ordre descriptif, pictural, soit le brusque relief actif d’un changement de rythme, d’ordre narratif, un événement – l’étoile de mer sur la plage, ou le plafond de la cuisine de la villa. Musiques-décor ou musiques-action alternent et parfois échangent leurs qualités. On se trouve en présence, soit de mouvements musicaux continus, presque immobiles, soit de mouvements dans la musique, discontinus, mobiles – avec toujours des ponts entre ces deux mondes. Lumière d’été, le film suivant de l’équipe Grémillon/Roland-Manuel, développera ces choix de composition.

    Avec Remorques, jamais les bruits n’ont été aussi présents dans la texture sonore des films de Grémillon. Deux personnages arpentent-ils une rue, des tonneaux vides roulés sur les pavés forment aussitôt contrepoint, révélant la présence en résonance du lieu. C’est que, pour le cinéaste, le bruit est une forme primitive et primordiale de parole et de chant. Une sirène de détresse se fait hurlement animal ; organique, un moteur halète : les choses sont animées, pourvues d’âme. De façon novatrice dans le monde souvent conventionnel du cinéma, musiques et bruits se conjuguent au lieu de s’opposer ; les scènes de la salle des machines du remorqueur sont éloquentes à cet égard. Roland-Manuel est ainsi amené à concevoir une partition qui prend en compte tous les événements sonores du film. Musical, vocal et domaine du bruit s’unissent en une réalité sonore inédite. Roland-Manuel conçoit de façon très intéressante des ponts entre musiques justifiées ou non ; ainsi écrit-il un jazz pour le disque qu’écoute Catherine dans sa chambre d’hôtel, disque d’abord rayé puis interrompu par la foudre, puis reprend-il le même jazz en fin de scène, mais cette fois en musique de film. Si galvaudé, le réalisme poétique prend ici un sens. Il est vrai que le cinéaste regrettait que « le sens commun oppose généralement réel et poétique32. »

    Lumière d’été

    Lumière d’été ne se contente pas d’approfondir les pistes sonores des films précédents, il en crée de nouvelles. D’abord, sur le plan de l’organisation générale de l’œuvre : pour la première fois, Grémillon conçoit un film organisé en une série de mouvements – neuf en l’occurrence – qui l’apparentent à une suite orchestrale ; chaque segment se trouve séparé par un fondu au noir, figurant la pause de silence ménagée entre deux mouvements d’une composition musicale jouée en concert. Ensuite, sur le plan des fonctions de certaines articulations internes : le cinéaste met au point dans ce film le flash-back sonore, en une scène qui a dérouté le public par sa nouveauté33 ; au lieu de sages retours en arrière visuels, des souvenirs sonores. Pour condenser en quelques plans l’histoire trouble de Patrice et Cri-Cri, Grémillon a l’idée d’évocations sonores : partir de leurs premiers moments partagés dans une salle de cinéma, donc n’utiliser comme seul instrument du souvenir qu’un orgue de cinéma, cet orgue changeant de caractère pour les deux autres retours en arrière enchaînés, les curieuses vacances à trois et l’étrange accident de chasse. Le résultat est admirable de force et de concision, le son suffisant à diriger le sens. Si Roland-Manuel a bien écrit ce passage essentiel du film, il n’a en revanche pris aucune part à l’autre sommet musical qu’est la farandole du bal costumé ; cette orchestration de La danza de Rossini a été réalisée dans la clandestinité par l’un de ses collègues et amis alors persécutés : Manuel Rosenthal. L’intérêt de cette pièce musicale est la partie vocale de soliste que Rosenthal rajoute à l’orchestre, certainement à la demande du cinéaste. Une fois encore, la musique d’un film de Grémillon comporte une dimension vocale. C’est que le son parle, pour le cinéaste ; le monde parle à l’homme par sa dimension sonore. Lumière d’été s’aventurant sur des chemins périlleux, ses voix sont celles de sirènes dangereuses ; la farandole chantée exprime l’âme d’un lieu lui-même damné, le château de Patrice. Le registre magique de la musique que le cinéaste affectionne se voit lui aussi pourvu d’inquiétante étrangeté. Ainsi le tir de salon aux allures médiévales est aussi musical : chaque cible touchée déclenche une petite musique, entre enfance et sortilège. Exercice de style réussi pour un Roland-Manuel pourtant peu à l’aise dans le romantisme noir : « Je ne me sens pas du tout les qualités d’un musicien noir, si je puis m’exprimer ainsi34 », déclare-t-il avec modestie, ajoutant que Grémillon l’a mis en confiance.

    L’aventure sonore la plus originale du film est celle du chantier du barrage, Roland-Manuel écrivant pour la circonstance la musique du chantier en fonction de la partition bruitiste conçue par le cinéaste, qui agence, orchestre même, nombre de bruits recueillis au préalable. Pierre Schaeffer sera fasciné par la préfiguration grémillonienne de la musique concrète : « Dans Lumière d’été, Grémillon va jusqu’à enregistrer deux cents bruits différents. Il les recompose pour donner une image sonore plus riche que le son brut35. » Le résultat est l’une des plus grandes réussites de l’équipe Grémillon/Roland-Manuel, la musique des scènes du barrage semblant naître littéralement des bruits vivants du chantier. C’est que, pour Grémillon, le sonore est un ; bruit, voix et musique participent d’une origine commune et échangent en permanence leurs qualités. On voit à quel degré d’exigence Roland-Manuel est confronté : aussi se surpasse-t-il lorsqu’il œuvre pour son ami cinéaste.

    Le ciel est à vous

    Le dernier long métrage de fiction réunissant les noms de Grémillon et Roland-Manuel est aussi le chef-d’œuvre du cinéaste : Le ciel est à vous. Jamais les liens entre musique et film n’auront été aussi étroits. Pour la première fois, l’amour de la musique est l’un des motifs du récit, la jeune fille du couple de garagistes se destinant à une carrière pianistique. Occasion pour le cinéaste de citer certains de ses compositeurs favoris, auxquels on ne s’attendrait pas ; ainsi du répertoire germanique : Weber et Schubert36. Scarlatti et Chopin figurent également parmi les citations. Un portrait de Debussy se trouve en bonne place chez le professeur de piano, qui joue aussi du clavecin (l’une des passions de Grémillon, qui fut un proche de Wanda Landowska). Mais le cinéaste n’isole pas la musique du reste de la réalité sonore. Le bruit est traité à égalité avec la musique, et partage sa finesse. Le garagiste parle en musicien, lorsqu’il règle le moteur de la championne d’aviation : « C’est à l’oreille qu’un mécanicien doit repérer ce qui ne va pas. » Lorsque le réglage sera effectué, il s’exclamera : « Ah ça, c’est de la musique ! Pas une fausse note. » Liée à la présence des pianos, l’une des musiques les plus impressionnantes du film est un travail minimaliste demandé à Roland-Manuel : deux accords sinistres, en tant qu’épitaphe signant la disparition des deux pianos, d’abord l’instrument qui chute et s’écrase lors de son élévation ratée durant le déménagement, puis le piano douloureusement vendu pour payer l’entretien de l’avion. Une autre scène imprégnée de malheur, celle de la chambre d’hôtel, fonctionne par contraste : Roland-Manuel pastiche une musique de danse allègre, qui menace le couple et l’enserre dans le cauchemar. C’était déjà l’esprit du final de La Petite Lise. Pour l’attente angoissée à l’aérodrome, Roland-Manuel compose une musique orchestrale finement tissée de menaces : le rappel du chant des orphelins (la chanson Sur le pont du Nord) est un présage funeste, qui s’achève par les deux accords de piano dont on sait le sens funèbre ; exemple emblématique d’une musique à la fois discrète et véhémente, pour reprendre les termes du cinéaste37. La présence des orphelins et de leur chanson est capitale, du premier au dernier plan de ce film cerné de menaces, de funestes pressentiments. Pierre Schaeffer remarque avec raison que c’est sur ce chant que le film est construit38. Non seulement le chant revient périodiquement, mais il s’insinue donc dans la musique de Roland-Manuel. Grémillon apprécie ces mélanges thématiques au sein de la même partition ; dans Lumière d’été déjà, le motif du chantier se glissait, masqué, au cœur de la musique de danse du bal costumé. Roland-Manuel procède de la sorte à de vrais mixages thématiques.

    On rencontre le geste musical majeur du film lorsque l’angoisse est à son comble. Gauthier croit que la foule le conspue quand elle le célèbre, mais il ignore encore que sa femme a battu le record d’aviation. La musique très juste de Roland-Manuel épouse le sentiment du mari, sourdement et longuement tendu, puis subitement libéré. Le cinéaste indique sur son graphique à l’attention de Roland-Manuel : « Musique : naissant du bruit, s’organise insensiblement39 » ; et il note à la fin : « Brusque modulation ton lointain40. » Non sans raison, Grémillon avait choisi cette séquence si représentative de sa conception du cinéma pour évoquer son style, lorsqu’il fit pour l’Alliance française une tournée en 1957 en Extrême-Orient, sur le réalisme et l’expression poétique dans le cinéma français. La poétique sonore du cinéaste pense musicalement le monde, tout le monde des sons.

    Le Six Juin à l’aube

    Alexis Roland-Manuel va se trouver également associé au film suivant de Jean Grémillon, Le Six Juin à l’aube (1944-1946). Le générique du documentaire est muet sur ce point, ne créditant que Grémillon pour la composition de la musique et Désormière pour la direction orchestrale (il dirige pour l’occasion l’orchestre de la Société des concerts du Conservatoire). Aussi sait-on peu que Roland-Manuel fut associé à ce qui constitue l’œuvre la plus riche de promesses, dans sa pensée musicale, de toute l’entreprise créatrice du cinéaste. Le Six Juin à l’aube propose, au cinéma, des voies nouvelles où la forme musicale devient le principe compositionnel du film. Grémillon a fait remarquer qu’à l’intérieur du genre documentaire seul, les grandes formes musicales peuvent trouver à se déployer. Pour son ode funèbre à la Normandie dévastée par la guerre, le cinéaste compose un requiem en forme de suite française où alternent chanson, marche, fugue, choral et autres pièces caractéristiques. C’est la première fois depuis Tour au large qu’il signe une partition marquante pour l’un de ses films. En vingt ans, son style musical s’est affermi ; il a conservé sa grandeur tout en gagnant en assises ; le bouillonnement se trouve désormais canalisé par un sens aigu de la concision. Un classicisme vivant irrigue son écriture musicale. Confier à Roland-Manuel le soin d’orchestrer sa création prouve l’entière confiance placée par le cinéaste dans son ami – son réalisateur musical, comme nous le dénommons. L’orchestration de ce poème de près d’une heure est d’une rare intelligence, jouant sur les alliances de timbres, les couleurs instrumentales, les éclairages sonores, selon les étapes rigoureuses fixées par Grémillon pour cette cantate tragique. C’est à François Porcile qu’on doit en 1969 la révélation de la participation de Roland-Manuel au film de Grémillon41. Louis Daquin, un proche du cinéaste, pour lequel il fut assistant à plusieurs reprises dans les années trente, confia à Porcile cette information42. Daquin était bien placé pour le savoir, puisqu’il produisit Le Six Juin à l’aube, au titre de la Coopérative générale du cinéma français.

    Près d’une décennie plus tard, le cinéaste et son musicien attitré formeront équipe une dernière fois pour Au cœur de l’Île-de-France, l’un des admirables courts métrages d’art que compose en orfèvre Grémillon, en ces années cinquante où il s’éloigne des studios. Conjointement avec le cinéaste, Roland-Manuel est crédité pour le choix des musiques de ce film ; autrement dit, la fonction qu’il avait occupée sur l’essai poético-scientifique de Jean Painlevé Caprelles et Pantopodes, en 1930 : retour aux débuts de sa collaboration avec les cinéastes, par conséquent. Disposées chronologiquement du XIIᵉ au XIXᵉ siècle, les œuvres sélectionnées pour le film de Grémillon sont de Pérotin, Gilles Binchois, Roland de Lassus, Louis Couperin, Jean-Philippe Rameau et Emmanuel Chabrier. L’esprit musical français dans son plus grand accomplissement, selon le cinéaste.

    Choix d’amitié, reflétant les goûts musicaux communs de Grémillon et Roland-Manuel. Au cœur de l’Île-de-France, s’achève de façon emblématique sur la première pièce de la Suite pastorale de Chabrier43, cette Idylle voilée de mélancolie qui marqua tant Francis Poulenc, et qu’on peut considérer à juste titre comme la quintessence de la musique française. Au sujet de cette pièce de Chabrier, on rappellera une anecdote. Il est instructif de rapprocher le travail de Jean Grémillon sur ce court métrage, qui entend condenser en une vingtaine de minutes l’essentiel de l’histoire de l’art français, d’une conférence musicale que donna le cinéaste en ces mêmes années cinquante, sur proposition d’un jeune homme de radio, Georges Léon. Un demi-siècle plus tard, l’homme de radio se souvenait de Jean Grémillon, de sa science, de son exigence et de son refus des concessions. Georges Léon avait conçu le projet d’une manifestation publique où Jean Grémillon ferait part de ses goûts musicaux et les commenterait.

    J’étais très jeune dans le métier, Jean Grémillon ne me connaissait pas. Et il mit une seule condition à son acceptation : c’est que je lui fournisse, sans aucune omission, tous les titres d’œuvres qu’il allait me donner – et la liste était impressionnante ; elle reconstituait l’histoire de la musique française, en partant de Léonin de Paris pour arriver à Satie. Et Jean Grémillon, péremptoirement, me dit : « Je vous préviens, jeune homme, que s’il manque un seul maillon dans ma chaîne, vous ne m’aurez pas le soir de votre manifestation. Je tiens essentiellement à l’organum de Léonin de Paris – vous comprendrez pourquoi le soir du concert, – je tiens au moins autant à Idylle de Chabrier, mais sous la seule réserve qu’elle soit interprétée, cette Idylle, par Marcelle Meyer. Si ce n’est pas le cas, vous n’aurez pas mon concours. » Ce n’était pas méchant, c’était la preuve absolue de ce que j’allais par la suite apprendre de lui, c’est-à-dire l’extraordinaire rigueur d’esprit qui le rapprochait des scientifiques – lesquels, on le sait bien, connaissent merveilleusement leurs limites, mais savent aussi imposer aux autres de connaître les leurs44.

    Georges Léon voit juste sur la personnalité de Grémillon. Il rejoint le jugement de Roland-Manuel, rapporté par Brillouin : « Notre ami Roland-Manuel (chez qui je l’avais conduit dès les premiers temps de notre amitié) me disait naguère : le fond du caractère de Jean, c’est l’exigence.45 » Quant à l’Idylle de Chabrier, qui figure à la fois dans son court métrage et sa conférence, on mesure à quel point ce morceau revêt un caractère essentiel pour le cinéaste. Faut-il voir la suggestion de Roland-Manuel dans le choix pour le film de la version orchestrale de cette pièce que Grémillon tenait en haute estime sous les doigts de la pianiste Marcelle Meyer ? On aimera le penser.

    Pour citer ce document

    Philippe Roger, «Colloque Roland-Manuel (novembre 2016) | Le cinéaste-musicien et son réalisateur musical, un cas particulier des rapports musique-cinéma : l’équipe Grémillon/Roland-Manuel», La Revue du Conservatoire [en ligne], Actualité de la recherche au Conservatoire, le septième numéro, La Revue du Conservatoire.

    Notes

    1. « Sur la musique de film », entretien public entre Roland-Manuel et Jean Grémillon du 18 mars 1950 repris in Le cinéma ? Plus qu’un art !, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 78. ↩︎
    2. Ibid., p. 79. ↩︎
    3. SCHAEFFER Pierre, « L’élément non visuel au cinéma (1) », in La Revue du cinéma, nouvelle série, no 1, octobre 1946, p. 46. ↩︎
    4. Ibid. ↩︎
    5. « Sur la musique de film », op. cit., p. 85. ↩︎
    6. Ibid, p. 87 ↩︎
    7. Ibid, p. 85. ↩︎
    8. C’est-à dire Roland-Manuel et Grémillon. ↩︎
    9. Falla était mort quatre ans plus tôt, en 1946. ↩︎
    10. Ibid, p. 85. ↩︎
    11. Ibid, p. 86. ↩︎
    12. Ibid, p. 87. ↩︎
    13. Ibid. ↩︎
    14. Ibid, p. 88. ↩︎
    15. Ibid, p. 83. ↩︎
    16. Ibid, p. 84. ↩︎
    17. On peut penser en ce cas au tandem Herrmann/Hitchcock, par ailleurs admirable. ↩︎
    18. GRÉMILLON Jean, « Susciter le réel et le rendre présent », s.d., in Le cinéma ? Plus qu’un art !, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 100 ↩︎
    19. Ibid., p. 101. ↩︎
    20. Ibid., p. 102. ↩︎
    21. Ibid., p. 101. ↩︎
    22. Ibid. ↩︎
    23. Ibid., p. 101-102. ↩︎
    24. Ibid., p. 102. ↩︎
    25. Ibid., p. 100. ↩︎
    26. Merci à Jérôme Rossi de m’avoir signalé cette partition autographe dans le fonds privé de la famille Roland-Manuel. Voir par ailleurs son intervention à la journée d’étude Roland-Manuel du 17 novembre 2016, au CNSMDP. ↩︎
    27. GRÉMILLON Jean, « Susciter le réel et le rendre présent », op. cit., p. 102. ↩︎
    28. Ibid., p. 101. ↩︎
    29. HOÉRÉE Arthur, « Le travail du film sonore », in La revue musicale (Le film sonore, l’écran et la musique en 1935), numéro spécial de décembre 1934, Paris, p. 72. ↩︎
    30. Après avoir travaillé comme monteur avec Jacques Feyder jusqu’en 1935, Jacques Brillouin s’est alors éloigné des milieux du cinéma pour une carrière scientifique d’acousticien à partir de 1937. Le générique de L’Étrange Monsieur Victor, du moins tel que nous le connaissons, ne mentionnant pas l’équipe technique, on ne sait si Roger Désormière y est déjà présent. Qui dirige la musique de Roland-Manuel pour ce film ? La beauté, la clarté et la rigueur de la direction laissent à penser qu’il pourrait s’agir de Désormière, mais ce n’est donc pas certain. ↩︎
    31. Nous avons publié en 1998 le texte de la Chanson d’Yvonne dans notre étude de Remorques intitulée Le Mystère de l’œuvre (Lyon, éditions du Cosmogone, p. 89). Récemment, Jérôme Rossi a mis au net la partition de cette chanson. ↩︎
    32. GRÉMILLON Jean, « Susciter le réel et le rendre présent », op. cit., p. 100. ↩︎
    33. Roland-Manuel et Grémillon s’en expliquent publiquement durant leur conférence de 1950. Voir « Sur la musique de film », op. cit., p. 77-88. ↩︎
    34. Ibid., p. 85. ↩︎
    35. SCHAEFFER Pierre, « L’élément non visuel au cinéma (1) », op. cit., p. 47. ↩︎
    36. Au micro de Georges Léon, la cantatrice Irène Joachim confirmera ces goûts du cinéaste lors de l’émission de France Culture « Musique de notre temps » du 15 décembre 1981 : « Évidemment, dans ses films on entend surtout la musique française, depuis les temps les plus reculés, le Moyen Âge, mais il me parlait aussi, à certains moments, de la musique romantique allemande, et ses préférences allaient vers Weber et Schubert. » ↩︎
    37. « Une musique peut être discrète tout en étant extrêmement véhémente », in « Sur la musique de film », propos de Jean Grémillon du 18 mars 1950 repris in Le Cinéma ? Plus qu’un art !op. cit., p. 84. ↩︎
    38. Voir SCHAEFFER Pierre, « L’élément non visuel au cinéma (2) », in La Revue du cinéma, nouvelle série, no 2, novembre 1946, p. 64-65. ↩︎
    39. Voir le document reproduit in SCHAEFFER Pierre, « L’élément non visuel au cinéma (1) », La Revue du cinémaop. cit., p. 46. ↩︎
    40. Ibid. ↩︎
    41. PORCILE François, Présence de la musique à l’écran, Paris, Éditions du Cerf, 1969, p. 115 et 253. ↩︎
    42. « C’est Louis Daquin, producteur du Six Juin au titre de la CGCF, qui m’avait confirmé que Jean Grémillon avait confié à son fidèle collaborateur Roland-Manuel le soin d’orchestrer sa partition. » (François Porcile, courriel du 6 mars 2016 à Philippe Roger) ↩︎
    43. Il s’agit de l’orchestration par Chabrier de quatre de ses dix Pièces pittoresques pour piano. ↩︎
    44. Georges Léon, émission « Musique de notre temps » du 15 décembre 1981 sur France Culture. ↩︎
    45. Lettre de Jacques Brillouin à Henri Agel, juin 1969. ↩︎